À travers les ruines

 

 

                                            Ecce compos ubi Troja fuit.

 

 

Dans la riche Chaldée, immense Babylone,

Ô toi qui des cités mérita la couronne ;

Où sont tes dieux d’airain ardemment adorés,

Tes temples de porphyre et tes palais dorés ?

Chefs-d’œuvre éblouissants de grâce et d’harmonie

Qui de Sémiramis reflétaient le génie,

Où sont tes beaux jardins avec art suspendus,

Dont les arômes purs dans les airs répandus

Volaient jusqu’à l’Euphrate et parfumaient sa rive ?

 

Aux bords profonds du Tigre où s’élevait Ninive,

Ninive que Nemrod sut soumettre à ses lois,

En vain l’on chercherait la demeure des rois,

Ornements fastueux, splendide et vaste enceinte :

Tout a disparu, tout ! comme une flamme éteinte.

Et pas un calender ne pourrait sciemment

D’un palais nous montrer même l’emplacement.

 

Sous le ciel d’Arabie, au réveil de l’aurore,

Dans ses tristes débris, Palmyre est belle encore !

Ici chaque vestige empreint de majesté

Attire les regards malgré sa vétusté.

Salomon le pieux, érigeant ces portiques

Qui des bords du désert s’élançaient magnifiques,

Jaloux comme tout roi de s’immortaliser,

Se dit : « Mon rêve enfin va se réaliser. »

Et l’illustre architecte édifia sur l’onde,

Quoique pourtant il fut un des sages du monde,

Il ne vit de son œuvre, en son ravissement,

Que la durée et non l’anéantissement.

 

Sommet du mont Thabor, imposante nature,

Hébron, Jérusalem, villes de l’Écriture,

Judée où l’Homme-Dieu reçut l’encens des rois,

Qui vous rendra la vie et l’éclat d’autrefois ?

Royaume de Memphis, vos œuvres où soient-elles ?

Étoile d’Orient, Thèbe aux murs granitelles,

Brillants d’ivoire et d’or, ton temple si vanté

Que le cygne d’Argos sur sa lyre a chanté ;

Pierre à pierre s’effeuille et le débris qui tombe

Se creuse au sein du sable une éternelle tombe.

 

Au séjour où la brise apporte le matin,

Les frais parfums des champs jusqu’au mont Palatin.

Rome ! toi qui souffrit l’orgueilleuse Carthage,

Ô toi qui sur le monde as régné sans partage,

De tes cirques fameux, hardiment érigés,

Où sont sur quatre rangs les gradins étagés ?

Où sont tes grands palais, tes sacrés édifices,

Où l’on offrait sans cesse aux dieux des sacrifices ?

Où sont de tes Césars de lauriers couronnés,

Les noms et les hauts faits sur l’airain burinés ?

Temples, Césars, palais, comme atteints par la foudre,

De leurs sommets altiers sont tombés dans la poudre.

À ce moment suprême où rien n’a survécu,

Le Gaulois s’écria : « Le colosse est vaincu ! »

Ce cri d’un peuple entier retentit jusqu’à Tibre,

Rome expira domptée et l’univers fut libre !

 

Passant de l’Italie aux sites enchanteurs,

Qui virent de Zénon les ardents sectateurs,

Où Tyrtée inspiré ne célébrait Minerve

Qu’en vers harmonieux étincelants de verve ;

Qu’es-tu donc devenue, Athènes de Solon ?

Toi riche des présents du divin Apollon,

Toi qui fus des États le modèle et la reine !

Comme les guerriers morts sur la sanglante arène,

Nous voyons tes débris gisant de toutes parts,

Entassés dans les champs, sur les pentes épars.

De ton fier Parthénon les vastes Propylées

Ne sont plus aujourd’hui que de blancs mausolées.

 

Partout la même image, ici, là des tombeaux,

Des royaumes éteints, des palais en lambeaux,

Des villes de granit sur le sol renversées,

Du temple disparu les idoles brisées

Aux chardons disputant le revers du chemin.

Partout de la démence et de l’orgueil humain

Voyant les monuments qui tombent en poussière

On se dit : « Voilà donc les gloires de la terre :

Les autels des faux dieux n’ont qu’un jour ici-bas,

Le temps pour les broyer les abat sous ses pas.

Le palais qui s’élève est bâti sur le sable,

Et du roi le plus grand le trône est périssable.

Chaque peuple à son tour doit briller mais finir.

Tout s’efface et s’éteint jusques au souvenir. »

 

 

 

Édouard CARBAULT.

 

Paru dans L’Austrasie en 1863.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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