Estribot

 

 

Je ferai, en des vers nouveaux pour la rime et le reste, un estribot magistral sur un sujet religieux. Car je crois en un Dieu fait homme, né d’une sainte Pucelle pour le salut du monde. Je crois au Père, au Fils et à la Sainte-Trinité, en un seul Dieu unique en Trois Personnes. Je crois qu’il rompit la voûte du Ciel et précipita dans l’abîme les anges damnés. Je crois aussi que Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans les eaux quand il eut approché du fleuve ; et que le saint reconnut avant la naissance le signe divin, lorsque dans le ventre de sa mère l’enfant se tourna du côté droit. Je crois à Rome et à saint Pierre que Dieu fit juge de pénitence, arbitre de raison et de folie.

 

Mais, telle n’est point la créance des clercs, auteurs de toute fausseté. Ils sont prodigues de larcins et avares de bonnes œuvres ; ils sont beaux de visage et immondes de péché ; ils interdisent aux autres de faire ce qu’eux-mêmes il se plaisent à faire, et, en guise de matines ils ont inventé des offices qui consistent à coucher avec des putes jusqu’au lever du soleil ; pour commencer ils chantent des ballades et des proses folâtres. Caïphe et Pilate gagneront le paradis avant eux.

 

Il fut un temps où les moines, toujours prosternés devant les images de Dieu, restaient reclus dans les moutiers. Mais, maintenant quand ils vont dans les villes, où sont leurs supérieurs, si vous avez là une belle femme en puissance de mari, ils la couvriront, que cela vous plaise ou ne vous plaise pas.

 

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Voilà d’où sortent les hérétiques et les ensavatés1, jureurs, renégats et joueurs à trois dés. Voilà en quoi consiste la charité des moines noirs.

 

Ici s’achève mon estribot, composé, conformément à son plan, selon la rhétorique et la théologie. Si je me suis mal exprimé, qu’on me pardonne. Tout ce que je veux, c’est que Dieu soit aimé de plus d’amour et que soient, pour leurs fautes, fouaillés les clercs.

 

 

 

Peire CARDENAL.

 

Recueilli dans Anthologie de la poésie occitane,

choix, traduction et commentaires

par André Berry, Librairie Stock, 1961.

 

 

 

1. Les Vaudois qui, en effet, portaient des souliers très bas d’une forme particulière, d’où le sobriquet.

 

 

 

 

 

 

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