Les porteurs de flambeaux

 

 

                               Et quasi cursores vitai lampada tradunt.

                                                                       LUCRÈCE.

 

 

 

                                        I

 

 

Les porteurs de flambeaux et les dompteurs de glaives,

Tous les semeurs d’aurore et de rédemption

Savent que dans la nuit qu’ils troublent de leurs rêves

Surgit la croix où doit saigner leur passion.

 

Une chute éclatante expiera leur génie ;

Et pour avoir heurté la cime, ils tomberont.

Qu’importe ? L’œil perdu vers l’étoile bénie,

Les porteurs de flambeaux marchent, levant le front.

 

Ils marchent : et le flot de lueurs qui s’épanche

Lorsque leur corps meurtri gravit son Golgotha

Est tel que sur la foule où leur regard se penche

Paraît seul le reflet que leur flambeau jeta.

 

Ils marchent, et le roc lui-même s’illumine

Et la ronce devient gerbes d’illusions ;

Ils marchent dans la joie, et, revanche divine,

Leurs propres ennemis subissent leurs rayons.

 

Le sang coule vermeil de leur chair épuisée,

Et ce sang où miroite un peu de leur clarté

Tombe comme une douce et mystique rosée

Où germeront les fleurs de l’immortalité.

 

Jonchez d’écueils, semez d’épines leur carrière ;

Qu’importe ? Ils vont toujours épouvantant la nuit

Les porteurs de flambeaux inondent de lumière

Jusqu’au gouffre suprême où leur foi les conduit.

 

 

                                        II

 

Mais quel est donc ce deuil qui s’épand sur la terre ?

Ô peuples fous, pourquoi ces tardives pitiés ?

À quoi bon refleurir le chemin solitaire

Où ces hommes marchaient, les yeux extasiés.

 

Ah ! devant cette ronce où pend leur chair flétrie,

Ces rochers où leurs pieds sont venus se meurtrir,

Il n’est plus temps qu’on s’agenouille et que l’on prie !

Bourreaux, pourquoi chanter la gloire du martyr ?

 

Un autre vient, là-bas, semeur d’aube nouvelle ;

Mais votre aveuglement ne le reconnaît pas,

Et déjà votre main, innocemment rebelle,

Recommence à jeter des pierres sous ses pas.

 

Je vois se réveiller vos lances et vos glaives ;

Je devine la plaie ouverte dans son flanc ;

Et ce front d’où, pour vous, jailliront tant de rêves

Ne sera couronné que d’un rameau sanglant.

 

Mais, sûr de son destin, et forgeant son courage

Au souffle de l’idée, au feu de l’action,

Calme, dans la rumeur d’un éternel orage,

Le porteur de flambeau marche à sa passion.

 

 

 

Jean CARRÈRE, Premières poésies :

Ce qui renaît toujours et Poésies nouvelles,

1893.

 

 

 

 

 

 

 

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