Matinée de printemps

 

 

Je marchais ébloui par le matin vermeil ;

Le fourmillement d’or de la mer au soleil

Aveuglait mes regards ; et je me sentais l’âme

Près d’elle s’alanguir à ses soupirs de femme.

Les flots étincelaient parfois comme des yeux.

Des troupes d’oiseaux blancs jetaient des cris joyeux,

Tournaient, et plongeaient fous, venant tremper leurs plumes

Aux vagues qui riaient de longs rires d’écumes ;

Et tout chantait, vibrait sous le vent matinal.

C’était un paysage immense, sans égal :

Sur cette mer d’azur, près de ses bords, une île,

De brume enveloppée encor, dormait tranquille,

Telle une fleur sur un grand vase de lapis ;

Et très haut dans les airs, en leur blancheur de lis,

Par delà les cités et les vagues campagnes,

Géantes, se dressaient des chaînes de montagnes.

Leurs neiges, en un ciel doux comme le satin,

Mêlaient leurs candeurs vierges à celle du matin.

Et des pêchers piquaient ce ciel de leurs fleurs roses.

J’allais ainsi, charmé par la beauté des choses,

Quand auprès de la ville, au détour d’un chemin,

Un pauvre enfant aveugle, et qui tendait la main,

M’apparut, oh ! si maigre, et pâle, et si sordide,

Et morne, avec ses yeux dont l’orbite était vide.

Quelques loques couvraient son cœur à demi nu ;

La mère était malade, et le père inconnu.

Jamais nulle caresse adoucissait sa peine ;

Le soleil baisait seul cette laideur humaine ;

Nul mot tendre au matin, alors qu’il s’en allait ;

Les passants étaient durs : il était sale et laid.

Et je songeais, voyant sa misère profonde,

À ce vautour du mal toujours aux flancs du monde,

À ce fond ignoré de muettes douleurs

Qu’auprès de nous jamais ne trahissent des pleurs,

Puis au hasard créant la naissance des êtres,

À ces enfants punis du péché des ancêtres,

Aux horreurs de la vie, à ses iniquités,

À tant de châtiments qui sont immérités ;

Et près de cet enfant dont les yeux étaient vides,

Je ne voulus plus voir l’éclat des flots splendides,

Ni sur la terre en fleur l’éclat du grand ciel bleu,

Tremblant qu’il n’y manquât la justice de Dieu.

 

 

 

Henry CAZALIS, L’Illusion :

Chants de l’Amour et de la Mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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