À Virgile
– Chantre rustique, dont l’idylle
Pleine de calme et de fraîcheur
Nous enseigna le vrai bonheur,
Harmonieux et doux Virgile,
Si parmi nous tu revenais,
Tu chercherais longtemps ce gage,
Avant de voir briller l’image
De ce bonheur que tu prônais.
Heureuse, disait ta sagesse
À l’homme aveugle en ses penchants,
Loin des cités, la vie aux champs !
S’il en savait goûter l’ivresse.
Mais sous tes pinceaux enchanteurs
Tu la lui révélais si belle,
Qu’il ne voulut pas croire en elle
Et chercha ses plaisirs ailleurs.
Cette existence humble et tranquille,
Il la goûta dans tes beaux vers ;
Mais ce fut tout, et le pervers
À ses penchants resta docile.
Le cœur se ferme à des beautés
Par qui l’oreille est caressée :
Plus que jamais est délaissée
La vie aux champs pour les cités.
Toute humble aisance, on la méprise ;
On n’a d’estime en haut, en bas,
Que pour le luxe à grand fracas,
Manteau d’orgueil et de sottise.
Pour s’en couvrir, l’humanité,
Bravant le sort et la ruine,
Vers la misère s’achemine
En croyant fuir la pauvreté ;
La pauvreté, cette importune,
Qu’on n’est jamais plus près de voir
Que lorsqu’on monte, plein d’espoir,
Au grand assaut de la fortune.
Pour y monter, comme un torrent,
Dans la cité, mer trop petite,
Un peuple entier se précipite,
Du vrai bonheur trop ignorant.
Mais le moyen que ne l’ignore
L’inculte esprit des laboureurs,
Quand, plus instruits, mais non meilleurs,
Nous l’ignorons plus qu’eux encore ?
Pourtant, depuis qu’aux quatre vents
S’éparpilla ton frais ramage,
L’expérience et le grand âge
Ont fait de nous de fiers savants !
Mais vivre exempts, richesse immense,
Et de désirs et de soucis,
L’homme, sur ses lauriers assis,
N’a pas conquis cette science ;
Science aux opulents rameaux
Qu’en vain tes chants nous divinisent,
Et que sans plus l’aimer traduisent
Tant de pédants et de grimauds ;
Science qui, par Dieu choisie
Pour être l’âme de nos jours,
Sourit, fidèle à tes amours,
Partout où vit la poésie :
Dans l’oiseau chantant sa chanson,
Dans le ruisseau qui l’accompagne,
Dans la forêt, dans la montagne,
Dans l’églantine du buisson.
Mais ces beaux cieux qu’un dieu t’éclaire,
D’éclat pour nous sont dépouillés ;
Nous préférons d’autres foyers,
Plus pleins de vie et de lumière.
Là, tout est flamme et tout ardeur :
Vivant gâchis où se mélange
Le diamant avec la fange,
L’abjection avec l’honneur ;
Immenses cuves où fermente,
S’agite et bout l’esprit humain,
Mais où la pureté du vin
Cède à l’écume triomphante ;
Où pour le gain et le pouvoir
Sont les batailles éternelles ;
Où l’âme n’use de ses ailes
Que pour se fuir et pour déchoir ;
Où de hauteur et d’insolence
Dans sa bassesse revêtu,
Le vice insulte à la vertu,
Comme le lucre à l’indigence ;
Où tout subit l’impur ferment :
Où le nectar se change en lie ;
Où la raison devient folie,
Et la grandeur abaissement.
De Dieu le monde a clos le livre ;
Il s’en fait un, et le voilà.
Ah ! si la vie était cela,
Mieux vaudrait végéter que vivre.
Bien loin de cet enfer humain
Envolons-nous, divin poète ;
De la nature qui végète
Montre-moi vite le chemin !
Guide mes pas où Dieu réside :
Vers la montagne aux frais vallons,
Vers la plaine aux grands horizons,
Vers la source ombreuse et limpide ;
Lieux d’où notre âme s’exila,
Et qu’aime à fréquenter ton ombre ;
Éden ouvert au petit nombre,
Où tous ta voix nous appela !
Georges CHARLEMAGNE.
Paru dans Poésies de l’Académie des muses santones en 1894.