L’IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST

 

 

TRADUITE ET PARAPHRASÉE

EN VERS FRANÇAIS

 

Par P. CORNEILLE

 

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LIVRE PREMIER

 

 

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CHAPITRE I

 

 

De l’imitation de Jésus-Christ, et du mépris

de toutes les vanités du monde.

 

 

 

« Heureux qui tient la route où ma voix le convie,

« Les ténèbres jamais n’approchent qui me suit,

« Et partout sur mes pas il trouve un jour sans nuit

« Qui porte jusqu’au cœur la lumière de vie. »

Ainsi Jésus-Christ parle ; ainsi de ses vertus,

Dont brillent les sentiers qu’il a pour nous battus,

Les rayons toujours vifs montrent comme il faut vivre ;

Et quiconque veut être éclairé pleinement

Doit apprendre de lui que ce n’est qu’à le suivre

Que le cœur s’affranchit de tout aveuglement.

 

Les doctrines des saints n’ont rien de comparable

À celle dont lui-même il s’est fait le miroir :

Elle a mille trésors qui se font bientôt voir,

Quand l’œil a pour flambeau son esprit adorable.

Toi qui par l’amour-propre à toi-même attaché,

L’écoutes et la lis sans en être touché,

Faute de cet esprit tu n’y trouves qu’épines ;

Mais si tu veux l’entendre et lire avec plaisir,

Conformes-y ta vie, et ses douceurs divines

S’étaleront en foule à ton heureux désir.

 

Que te sert de percer les plus secrets abîmes,

Où se cache à nos sens l’immense trinité,

Si ton intérieur, manque d’humilité,

Ne lui saurait offrir d’agréables victimes ?

Cet orgueilleux savoir, ces pompeux sentiments,

Ne sont aux yeux de Dieu que de vains ornements ;

Il ne s’abaisse point vers des âmes si hautes,

Et la vertu sans eux est de telle valeur,

Qu’il vaut mieux bien sentir la douleur de tes fautes,

Que savoir définir ce qu’est cette douleur.

 

Porte toute la bible en ta mémoire empreinte,

Sache tout ce qu’ont dit les sages des vieux temps,

Joins-y, si tu le peux, tous les traits éclatants

De l’histoire profane et de l’histoire sainte :

De tant d’enseignements l’impuissante langueur

Sous leur poids inutile accablera ton cœur,

Si Dieu n’y verse encor son amour et sa grâce ;

Et l’unique science où tu dois prendre appui,

C’est que tout n’est ici que vanité qui passe,

Hormis d’aimer sa gloire, et ne servir que lui.

 

C’est là des vrais savants la sagesse profonde ;

Elle est bonne en tout temps, elle est bonne en tous lieux,

Et le plus sûr chemin pour aller vers les cieux,

C’est d’affermir nos pas sur le mépris du monde.

Ce dangereux flatteur de nos faibles esprits

Oppose mille attraits à ce juste mépris ;

Qui s’en laisse éblouir s’en laisse tôt séduire ;

Mais ouvre bien les yeux sur leur fragilité,

Regarde qu’un moment suffit pour les détruire,

Et tu verras qu’enfin tout n’est que vanité.

 

Vanité d’entasser richesses sur richesses ;

Vanité de languir dans la soif des honneurs ;

Vanité de choisir pour souverains bonheurs

De la chair et des sens les damnables caresses ;

Vanité d’aspirer à voir durer nos jours

Sans nous mettre en souci d’en mieux régler le cours,

D’aimer la longue vie et négliger la bonne,

D’embrasser le présent sans soin de l’avenir,

Et de plus estimer un moment qu’il nous donne

Que l’attente des biens qui ne sauraient finir.

 

Toi donc, qui que tu sois, si tu veux bien comprendre

Comme à tes sens trompeurs tu dois te confier,

Souviens-toi qu’on ne peut jamais rassasier

Ni l’œil humain de voir, ni l’oreille d’entendre ;

Qu’il faut se dérober à tant de faux appas,

Mépriser ce qu’on voit pour ce qu’on ne voit pas,

Fuir les contentements transmis par ces organes ;

Que de s’en satisfaire on n’a jamais de lieu,

Et que l’attachement à leurs douceurs profanes

Souille ta conscience, et t’éloigne de Dieu.

 

 

 

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CHAPITRE II

 

 

Du peu d’estime de soi-même.

 

 

 

Le désir de savoir est naturel aux hommes :

Il naît dans leur berceau sans mourir qu’avec eux ;

Mais, ô Dieu, dont la main nous fait ce que nous sommes,

Que peut-il sans ta crainte avoir de fructueux ?

 

Un paysan stupide et sans expérience,

Qui ne sait que t’aimer et n’a que de la foi,

Vaut mieux qu’un philosophe enflé de sa science,

Qui pénètre les cieux, sans réfléchir sur soi.

 

Qui se connaît soi-même en a l’âme peu vaine,

Sa propre connaissance en met bien bas le prix ;

Et tout le faux éclat de la louange humaine

N’est pour lui que l’objet d’un généreux mépris.

 

Au grand jour du Seigneur sera-ce un grand refuge

D’avoir connu de tout et la cause et l’effet ?

Et ce qu’on aura su fléchira-t-il un juge

Qui ne regardera que ce qu’on aura fait ?

 

Borne tous tes désirs à ce qu’il te faut faire ;

Ne les porte plus trop vers l’amas du savoir ;

Les soins de l’acquérir ne font que te distraire,

Et quand tu l’as acquis, il peut te décevoir.

 

Les savants d’ordinaire aiment qu’on les regarde,

Qu’on murmure autour d’eux : « Voilà ces grands esprits ! »

Et s’ils ne font du cœur une soigneuse garde,

De cet orgueil secret ils sont toujours surpris.

 

Qu’on ne s’y trompe point : s’il est quelques sciences

Qui puissent d’un savant faire un homme de bien,

Il en est beaucoup plus de qui les connaissances

Ne servent guère à l’âme, ou ne servent de rien.

 

Par là tu peux juger à quels périls s’expose

Celui qui du savoir fait son unique but,

Et combien se méprend qui songe à quelque chose

Qu’à ce qui peut conduire au chemin du salut.

 

Le plus profond savoir n’assouvit point une âme ;

Mais une bonne vie a de quoi la calmer,

Et jette dans le cœur qu’un saint désir enflamme

La pleine confiance au Dieu qu’il doit aimer.

 

Au reste, plus tu sais, et plus a de lumière

Le jour qui se répand sur ton entendement,

Plus tu seras coupable à ton heure dernière,

Si tu n’en as vécu d’autant plus saintement.

 

La vanité par là ne te doit point surprendre :

Le savoir t’est donné pour guide à moins faillir ;

Il te donne lui-même un plus grand compte à rendre,

Et plus lieu de trembler que de t’enorgueillir.

 

Trouve à t’humilier même dans ta doctrine :

Quiconque en sait beaucoup en ignore encor plus,

Et qui sans se flatter en secret s’examine

Est de son ignorance heureusement confus.

 

Quand pour quelques clartés dont ton esprit abonde

Ton orgueil à quelque autre ose te préférer,

Vois qu’il en est encor de plus savants au monde,

Qu’il en est que le ciel daigne mieux éclairer.

 

Fuis la haute science, et cours après la bonne :

Apprends celle de vivre ici-bas sans éclat ;

Aime à n’être connu, s’il se peut, de personne,

Ou du moins aime à voir qu’aucun n’en fasse état.

 

Cette unique leçon, dont le parfait usage

Consiste à se bien voir et n’en rien présumer,

Est la plus digne étude où s’occupe le sage

Pour estimer tout autre, et se mésestimer.

 

Si tu vois donc un homme abîmé dans l’offense,

Ne te tiens pas plus juste ou moins pécheur que lui :

Tu peux en un moment perdre ton innocence,

Et n’être pas demain le même qu’aujourd’hui.

 

Souvent l’esprit est faible et les sens indociles,

L’amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi ;

Mais bien qu’en général nous soyons tous fragiles,

Tu n’en dois croire aucun si fragile que toi.

 

 

 

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CHAPITRE III

 

 

De la doctrine de la vérité.

 

 

 

Qu’heureux est le mortel que la vérité même

Conduit de sa main propre au chemin qui lui plaît !

Qu’heureux est qui la voit dans sa beauté suprême,

                        Sans voile et sans emblème,

                        Et telle enfin qu’elle est !

 

Nos sens sont des trompeurs, dont les fausses images

À notre entendement n’offrent rien d’assuré,

Et ne lui font rien voir qu’à travers cent nuages

                        Qui jettent mille ombrages

                        Dans l’œil mal éclairé.

 

De quoi sert une longue et subtile dispute

Sur des obscurités où l’esprit est déçu ?

De quoi sert qu’à l’envi chacun s’en persécute,

                        Si Dieu jamais n’impute

                        De n’en avoir rien su ?

 

Grande perte de temps et plus grande faiblesse

De s’aveugler soi-même et quitter le vrai bien,

Pour consumer sa vie à pointiller sans cesse

                        Sur le genre et l’espèce,

                        Qui ne servent à rien.

 

Touche, verbe éternel, ces âmes curieuses :

Celui que ta parole une fois a frappé,

De tant d’opinions vaines, ambitieuses,

                        Et souvent dangereuses,

                        Est bien développé.

 

Ce verbe donne seul l’être à toutes les causes ;

Il nous parle de tout, tout nous parle de lui ;

Il tient de tout en soi les natures encloses ;

                        Il est de toutes choses

                        Le principe et l’appui.

 

Aucun sans son secours ne saurait se défendre

D’un million d’erreurs qui courent l’assiéger,

Et depuis qu’un esprit refuse de l’entendre,

                        Quoi qu’il pense comprendre,

                        Il n’en peut bien juger.

 

Mais qui rapporte tout à ce verbe immuable,

Qui voit tout en lui seul, en lui seul aime tout,

À la plus rude attaque il est inébranlable,

                        Et sa paix ferme et stable

                        En vient soudain à bout !

 

Ô dieu de vérité, pour qui seul je soupire,

Unis-moi donc à toi par de forts et doux nœuds !

Je me lasse d’ouïr, je me lasse de lire,

                        Mais non pas de te dire :

                         « C’est toi seul que je veux. »

 

Parle seul à mon âme, et qu’aucune prudence,

Qu’aucun autre docteur ne m’explique tes lois ;

Que toute créature à ta sainte présence

                        S’impose le silence,

                        Et laisse agir ta voix.

 

Plus l’esprit se fait simple et plus il se ramène

Dans un intérieur dégagé des objets,

Plus lors sa connaissance est diffuse et certaine,

                        Et s’élève sans peine

                        Jusqu’aux plus hauts sujets.

 

Oui, Dieu prodigue alors ses grâces plus entières,

Et portant notre idée au-dessus de nos sens,

Il nous donne d’en haut d’autant plus de lumières,

                        Qui percent les matières

                        Par des traits plus puissants.

 

Cet esprit simple, uni, stable, pur, pacifique,

En mille soins divers n’est jamais dissipé,

Et l’honneur de son Dieu, dans tout ce qu’il pratique,

                        Est le projet unique

                        Qui le tient occupé.

 

Il est toujours en soi détaché de soi-même ;

Il ne sait point agir quand il se faut chercher,

Et fût-il dans l’éclat de la grandeur suprême,

                        Son propre diadème

                        Ne l’y peut attacher.

 

Il ne croit trouble égal à celui que se cause

Un cœur qui s’abandonne à ses propres transports,

Et maître de soi-même, en soi-même il dispose

                        Tout ce qu’il se propose

                        De produire au dehors.

 

Bien loin d’être emporté par le courant rapide

Des flots impétueux de ses bouillants désirs,

Il les dompte, il les rompt, il les tourne, il les guide,

                        Et donne ainsi pour bride

                        La raison aux plaisirs.

 

Mais pour se vaincre ainsi qu’il faut d’art et de force !

Qu’il faut pour ce combat préparer de vigueur !

Et qu’il est malaisé de faire un plein divorce

                        Avec la douce amorce

                        Que chacun porte au cœur !

 

Ce devrait être aussi notre unique pensée

De nous fortifier chaque jour contre nous,

Pour en déraciner cette amour empressée

                        Où l’âme intéressée

                        Trouve un poison si doux.

 

Les soins que cette amour nous donne en cette vie

Ne peuvent aussi bien nous élever si haut,

Que la perfection la plus digne d’envie

                        N’y soit toujours suivie

                        Des hontes d’un défaut.

 

Nos spéculations ne sont jamais si pures

Qu’on ne sente un peu d’ombre y régner à son tour ;

Nos plus vives clartés ont des couleurs obscures,

                        Et cent fausses peintures

                        Naissent d’un seul faux jour.

 

Mais n’avoir que mépris pour soi-même et que haine

Ouvre et fait vers le ciel un chemin plus certain,

Que le plus haut effort de la science humaine,

                        Qui rend l’âme plus vaine

                        Et l’égare soudain.

 

Ce n’est pas que de Dieu ne vienne la science :

D’elle-même elle est bonne, et n’a rien à blâmer ;

Mais il faut préférer la bonne conscience

                        À cette impatience

                        De se faire estimer.

 

Cependant, sans souci de régler sa conduite,

On veut être savant, on en cherche le bruit ;

Et cette ambition par qui l’âme est séduite

                        Souvent traîne à sa suite

                        Mille erreurs pour tout fruit.

 

Ah ! Si l’on se donnait la même diligence,

Pour extirper le vice et planter la vertu,

Que pour subtiliser sa propre intelligence

                        Et tirer la science

                        Hors du chemin battu !

 

De tant de questions les dangereux mystères

Produiraient moins de trouble et de renversement,

Et ne couleraient pas dans les règles austères

                        Des plus saints monastères

                        Tant de relâchement.

 

Un jour, un jour viendra qu’il faudra rendre conte,

Non de ce qu’on a lu, mais de ce qu’on a fait ;

Et l’orgueilleux savoir, à quelque point qu’il monte,

                        N’aura lors que la honte

                        De son mauvais effet.

 

Où sont tous ces docteurs qu’une foule si grande

Rendait à tes yeux même autrefois si fameux ?

Un autre tient leur place, un autre a leur prébende,

                        Sans qu’aucun te demande

                        Un souvenir pour eux.

 

Tant qu’a duré leur vie, ils semblaient quelque chose ;

Il semble après leur mort qu’ils n’ont jamais été :

Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose ;

                        Avec eux y repose

                        Toute leur vanité.

 

Ainsi passe la gloire où le savant aspire,

S’il n’a mis son étude à se justifier :

C’est là le seul emploi qui laisse lieu d’en dire

                        Qu’il avait su bien lire

                        Et bien étudier.

 

Mais au lieu d’aimer Dieu, d’agir pour son service,

L’éclat d’un vain savoir à toute heure éblouit,

Et fait suivre à toute heure un brillant artifice

                        Qui mène au précipice,

                        Et là s’évanouit.

 

Du seul désir d’honneur notre âme est enflammée :

Nous voulons être grands plutôt qu’humbles de cœur ;

Et tout ce bruit flatteur de notre renommée,

                        Comme il n’est que fumée,

                        Se dissipe en vapeur.

 

La grandeur véritable est d’une autre nature :

C’est en vain qu’on la cherche avec la vanité ;

Celle d’un vrai chrétien, d’une âme toute pure,

                        Jamais ne se mesure

                        Que sur sa charité.

 

Vraiment grand est celui qui dans soi se ravale,

Qui rentre en son néant pour s’y connaître bien,

Qui de tous les honneurs que l’univers étale

                        Craint la pompe fatale,

                        Et ne l’estime à rien.

 

Vraiment sage est celui dont la vertu resserre

Autour du vrai bonheur l’essor de son esprit,

Qui prend pour du fumier les choses de la terre,

                        Et qui se fait la guerre

                        Pour gagner Jésus-Christ.

 

Et vraiment docte enfin est celui qui préfère

À son propre vouloir le vouloir de son Dieu,

Qui cherche en tout, partout, à l’apprendre, à le faire,

                        Et jamais ne diffère

                        Ni pour temps ni pour lieu.

 

 

 

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CHAPITRE IV

 

 

De la prudence en sa conduite.

 

 

 

               N’écoute pas tout ce qu’on dit,

               Et souviens-toi qu’une âme forte

               Donne malaisément crédit

À ces bruits indiscrets où la foule s’emporte.

Il faut examiner avec sincérité,

Selon l’esprit de Dieu, qui n’est que charité,

               Tout ce que d’un autre on publie :

Cependant, ô faiblesse indigne d’un chrétien !

               Jusque-là souvent on s’oublie

Qu’on croit beaucoup de mal plutôt qu’un peu de bien.

 

               Qui cherche la perfection,

               Loin de tout croire en téméraire,

               Pèse avec mûre attention

Tout ce qu’il entend dire et tout ce qu’il voit faire.

La plus claire apparence a peine à l’engager :

Il sait que notre esprit est prompt à mal juger,

               Notre langue prompte à médire ;

Et bien qu’il ait sa part en cette infirmité,

               Sur lui-même il garde un empire

Qui le fait triompher de sa fragilité.

 

               C’est ainsi que son jugement,

               Quoi qu’il apprenne, quoi qu’il sache,

               Se porte sans empressement,

Sans qu’en opiniâtre à son sens il s’attache.

Il se défend longtemps du mal qu’on dit d’autrui,

Ou s’il en est enfin convaincu malgré lui,

               Il ne s’en fait point le trompette ;

Et cette impression qu’il en prend à regret,

               Qu’il désavoue et qu’il rejette,

Demeure dans son âme un éternel secret.

 

               Pour conseil en tes actions

               Prends un homme de conscience ;

               Préfère ses instructions

À ce qu’ose inventer l’effort de ta science.

La bonne et sainte vie, à chaque événement

Forme l’expérience, ouvre l’entendement,

               Éclaire l’esprit qui l’embrasse ;

Et plus on a pour soi des sentiments abjects,

               Plus Dieu, prodigue de sa grâce,

Répand à pleines mains la sagesse et la paix.

 

 

 

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CHAPITRE V

 

 

De la lecture de l’Écriture sainte.

 

 

 

Cherche la vérité dans la sainte écriture,

                        Et lis du même esprit

Le texte impérieux de sa doctrine pure,

                        Que tu le vois écrit.

 

On n’y doit point chercher, ni le fard du langage,

                        Ni la subtilité,

Ni de quoi s’attacher sur le plus beau passage,

                        Qu’à son utilité.

 

Lis un livre dévot, simple et sans éloquence,

                        Avec plaisir pareil

Que ceux où se produit l’orgueil de la science

                        En son haut appareil.

 

Ne considère point si l’auteur d’un tel livre

                        Fut plus ou moins savant ;

Mais s’il dit vérité, s’il t’apprend à bien vivre,

                        Feuillette-le souvent.

 

Quand son instruction est salutaire et bonne,

                        Donne-lui prompt crédit,

Et sans examiner quel maître te la donne,

                        Songe à ce qu’il te dit.

 

L’autorité de l’homme est de peu d’importance,

                        Et passe en un moment ;

Mais cette vérité que le ciel nous dispense

                        Dure éternellement.

 

Sans égard à personne avec nous Dieu s’explique

                        En diverses façons,

Et par tel qu’il lui plaît sa bonté communique

                        Ses plus hautes leçons.

 

Le sens de sa parole est souvent si sublime

                        Et si mystérieux,

Qu’à trop l’approfondir il égare, il abîme

                        L’esprit du curieux.

 

Il ne veut pas toujours que la vérité nue

                        S’offre à l’entendement,

Et celui-là se perd qui s’arrête où la vue

                        Doit passer simplement.

 

De ce trésor ouvert la richesse éternelle

                        A beau nous inviter :

Si l’on n’y porte un cœur humble, simple, fidèle,

                        On n’en peut profiter.

 

Ne choisis point pour but de cette sainte étude

                        D’être estimé savant,

Ou pour fruit d’un travail et si long et si rude

                        Tu n’auras que du vent.

 

Consulte volontiers sur de si hauts mystères

                        Les meilleurs jugements,

Écoute avec respect les avis des saints pères

                        Comme leurs truchements.

 

Ne te dégoûte point surtout des paraboles,

                        Quel qu’en soit le projet,

Et ne les prends jamais pour des contes frivoles

                        Qu’on forme sans sujet.

 

 

 

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CHAPITRE VI

 

 

Des affections désordonnées.

 

 

 

Quand l’homme avec ardeur souhaite quelque chose,

                  Quand son peu de vertu n’oppose

Ni règle à ses désirs ni modération,

Il tombe dans le trouble et dans l’inquiétude

                  Avec la même promptitude

                  Qu’il défère à sa passion.

 

L’avare et le superbe incessamment se gênent,

                  Et leurs propres vœux les entraînent

Loin du repos heureux qu’ils ne goûtent jamais ;

Mais les pauvres d’esprit, les humbles en jouissent,

                  Et leurs âmes s’épanouissent

                  Dans l’abondance de la paix.

 

Qui n’est point tout à fait dégagé de soi-même,

                  Qui se regarde encore et s’aime,

Voit peu d’occasions sans en être tenté :

Les objets les plus vils surmontent sa faiblesse,

                  Et le moindre assaut qui le presse

                  L’atterre avec facilité.

 

Ces dévots à demi, sur qui la chair plus forte

                  Domine encore en quelque sorte,

Penchent à tous moments vers ses mortels appas,

Et n’ont jamais une âme assez haute, assez pure,

                  Pour faire une entière rupture

                  Avec les douceurs d’ici-bas.

 

Oui, qui de cette chair à demi se détache,

                  Se chagrine quand il s’arrache

Aux plaisirs dont l’image éveille son désir ;

Et faisant à regret un effort qui l’attriste,

                  Il s’indigne quand on résiste

                  À ce qu’il lui plaît de choisir.

 

Que si lâchant la bride à sa concupiscence,

                  Il emporte la jouissance

Où l’a fait aspirer ce désir déréglé,

Soudain le vif remords qui le met à la gêne

                  Redouble d’autant plus sa peine

                  Que plus il s’était aveuglé.

 

Il recouvre la vue au milieu de sa joie,

                  Mais seulement afin qu’il voie

Comme ses propres sens se font ses ennemis,

Et que la passion, qu’il a prise pour guide,

                  Ne fait point le repos solide

                  Qu’en vain il s’en était promis.

 

C’est donc en résistant à ces tyrans de l’âme

                  Qu’une sainte et divine flamme

Nous donne cette paix que suit un vrai bonheur ;

Et qui sous leur empire asservit son courage,

                  Dans quelques délices qu’il nage,

                  Jamais ne la trouve en son cœur.

 

Non, ces hommes charnels, dont les cœurs s’abandonnent

                  À tout ce que les sens ordonnent,

Ne possèdent jamais un bien si précieux ;

Mais les spirituels, en qui l’âme fervente

                  Rend la grâce toute-puissante,

                  Le reçoivent toujours des cieux.

 

 

 

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CHAPITRE VII

 

 

Qu’il faut fuir la vaine espérance

et la présomption.

 

 

 

Ô ciel ! Que l’homme est vain qui met son espérance

                        Aux hommes comme lui,

Qui sur la créature ose prendre assurance,

             Et se propose un ferme appui

             Sur une éternelle inconstance !

 

Sers pour l’amour de Dieu, mortel, sers ton prochain

                        Sans en avoir de honte ;

Et quand tu parois pauvre, empêche que soudain

             La rougeur au front ne te monte,

             Pour le paraître avec dédain.

 

Ne fais point fondement sur tes propres mérites ;

                        Tiens ton espoir en Dieu :

De lui dépend l’effet de quoi que tu médites,

             Et s’il ne te guide en tout lieu,

             En tout lieu tu te précipites.

 

Ne dors pas toutefois, et fais de ton côté

                        Tout ce que tu peux faire :

Il ne manquera point d’agir avec bonté

             Et de fournir comme vrai père

             Des forces à ta volonté.

 

Mais ne t’assure point sur ta haute science,

                        Ni sur celle d’autrui ;

Leur conduite souvent brouille la conscience,

             Et Dieu seul est le digne appui

             Que doit choisir ta confiance.

 

C’est lui qui nous fait voir l’humble et le vertueux

                        Élevé par sa grâce ;

C’est lui qui nous fait voir son bras majestueux

             Terrasser l’insolente audace

             Dont s’enfle le présomptueux.

 

Soit donc qu’en ta maison la richesse s’épande,

                        Soit que de tes amis

Le pouvoir en tous lieux pompeusement s’étende,

             Garde toujours un cœur soumis,

             Quelque honneur par là qu’on te rende.

 

Prends-en la gloire en Dieu, qui jamais n’est borné

                        Dans son amour extrême,

En Dieu, qui donnant tout sans être importuné,

             Veut encor se donner soi-même,

             Après même avoir tout donné.

 

Souviens-toi que du corps la taille avantageuse

                        Qui se fait admirer,

Ni de mille beautés l’union merveilleuse

             Pour qui chacun veut soupirer,

             Ne doit rendre une âme orgueilleuse.

 

Du temps l’inévitable et fière avidité

                        En fait un prompt ravage,

Et souvent avant lui la moindre infirmité

             Laisse à peine au plus beau visage

             Les marques de l’avoir été.

 

Si ton esprit est vif, judicieux, docile,

                        N’en deviens pas plus vain :

Tu déplairais à Dieu, qui te fait tout facile,

             Et n’a qu’à retirer sa main

             Pour te rendre un sens imbécile.

 

Ne te crois pas plus saint qu’aucun autre pécheur,

                        Quoi qu’on te veuille dire :

Dieu, qui connaît tout l’homme, et qui voit dans ton cœur,

             Souvent te répute le pire,

             Quand tu t’estimes le meilleur.

 

Ces bonnes actions sur qui chacun se fonde

                        Pour t’élever aux cieux

Ne partent pas toujours d’une vertu profonde ;

             Et Dieu, qui voit par d’autres yeux,

             En juge autrement que le monde.

 

Non qu’il nous faille armer contre la vérité

                        Pour juger mal des nôtres ;

Voyons-en tout le bien avec sincérité,

             Mais croyons encor mieux des autres,

             Pour conserver l’humilité.

 

Tu ne te nuis jamais quand tu les considères

                        Pour te mettre au-dessous ;

Mais ton orgueil t’expose à d’étranges misères,

             Si tu peux choisir entre eux tous

             Un seul à qui tu te préfères.

 

C’est ainsi que chez l’humble une éternelle paix

                        Fait une douce vie,

Tandis que le superbe est plongé pour jamais

             Dans le noir chagrin de l’envie,

             Qui trouble ses propres souhaits.

 

 

 

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CHAPITRE VIII

 

 

Qu’il faut éviter la trop grande familiarité.

 

 

 

Ne fais point confidence avec toutes personnes,

Regarde où tu répands les secrets de ton cœur ;

Prends et suis les conseils de qui craint le Seigneur ;

Choisis tes amitiés, et n’en fais que de bonnes ;

Hante peu la jeunesse, et de ceux du dehors

               Souffre rarement les abords.

 

Jamais autour du riche à flatter ne t’exerce ;

Vis sans démangeaison de te montrer aux grands ;

Vois l’humble, le dévot, le simple, et n’entreprends

De faire qu’avec eux un long et plein commerce ;

Et n’y traite surtout que des biens précieux

               Dont une âme achète les cieux.

 

Évite avec grand soin la pratique des femmes,

Ton ennemi par là peut trouver ton défaut ;

Recommande en commun aux bontés du Très-Haut

Celles dont les vertus embellissent les âmes ;

Et sans en voir jamais qu’avec un prompt adieu,

Aime-les toutes, mais en Dieu.

 

Ce n’est qu’avec lui seul, ce n’est qu’avec ses anges

Que doit un vrai chrétien se rendre familier :

Porte-lui tout ton cœur, deviens leur écolier ;

Adore en lui sa gloire, apprends d’eux ses louanges ;

Et bornant tes désirs à ses dons éternels,

               Fuis d’être connu des mortels.

 

La charité vers tous est toujours nécessaire,

Mais non pas avec tous un accès trop ouvert :

La réputation assez souvent s’y perd ;

Et tel qui plaît de loin, de près cesse de plaire :

Tant ce brillant éclat qui ne fait qu’éblouir

               Est sujet à s’évanouir !

 

Oui, souvent il arrive, et contre notre envie,

Que plus on prend de peine à se communiquer,

Plus cet effort nous trompe, et force à remarquer

Les désordres secrets qui souillent notre vie,

Et que ce qu’un grand nom avait semé de bruit

               Par la présence est tôt détruit.

 

 

 

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CHAPITRE IX

 

 

De l’obéissance et de la sujétion.

 

 

 

Qu’il fait bon obéir ! Que l’homme a de mérite

Qui d’un supérieur aime à suivre les lois,

Qui ne garde aucun droit dessus son propre choix,

Qui l’immole à toute heure, et soi-même se quitte !

L’obéissance est douce, et son aveuglement

Forme un chemin plus sûr que le commandement,

Lorsque l’amour la fait, et non pas la contrainte ;

Mais elle n’a qu’aigreur sans cette charité,

Et c’est un long sujet de murmure et de plainte,

Quand son joug n’est souffert que par nécessité.

 

Tous ces devoirs forcés où tout le cœur s’oppose

N’acquièrent à l’esprit ni liberté ni paix.

Aime qui te commande, ou n’y prétends jamais :

S’il n’est aimable en soi, c’est Dieu qui te l’impose.

Cours deçà, cours delà, change d’ordre ou de lieux :

Si pour bien obéir tu ne fermes les yeux,

Tu ne trouveras point ce repos salutaire ;

Et tous ceux que chatouille un pareil changement

N’y rencontrent enfin qu’un bien imaginaire

Dont la trompeuse idée échappe en un moment.

 

Il est vrai que chacun volontiers se conseille,

Qu’il aime que son sens règle ses actions,

Et tourne avec plaisir ses inclinations

Vers ceux dont la pensée à la sienne est pareille ;

Mais si le dieu de paix règne au fond de nos cœurs,

Il faut les arracher à toutes ces douceurs,

De tous nos sentiments soupçonner la faiblesse,

Les dédire souvent, et pour mieux le pouvoir,

Nous souvenir qu’en terre il n’est point de sagesse

Qui sans aucune erreur puisse tout concevoir.

 

Ne prends donc pas aux tiens si pleine confiance

Que tu n’ouvres l’oreille encore à ceux d’autrui ;

Et quand tu te convaincs de juger mieux que lui

Sacrifie à ton Dieu cette juste croyance.

Combattre une révolte où penche la raison,

Pour donner au bon sens une injuste prison,

C’est se faire soi-même une sainte injustice ;

Et pour en venir là plus tu t’es combattu,

Plus ce dieu qui regarde un si grand sacrifice

T’impute de mérite et t’avance en vertu.

 

On va d’un pas plus ferme à suivre qu’à conduire ;

L’avis est plus facile à prendre qu’à donner :

On peut mal obéir comme mal ordonner ;

Mais il est bien plus sûr d’écouter que d’instruire.

Je sais que l’homme est libre, et que sa volonté,

Entre deux sentiments d’une égale bonté,

Peut avec fruit égal embrasser l’un ou l’autre ;

Mais ne point déférer à celui du prochain,

Quand l’ordre ou la raison parle contre le nôtre,

C’est montrer un esprit opiniâtre ou vain.

 

 

 

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CHAPITRE X

 

 

Qu’il faut se garder de la superfluité

des paroles.

 

 

 

Fuis l’embarras du monde autant qu’il t’est possible :

Ces entretiens du siècle ont trop d’inanité,

Et la paix y rencontre un obstacle invincible,

Lors même qu’on s’y mêle avec simplicité.

 

Soudain l’âme est souillée, et le cœur fait esclave

Des vains amusements qu’ils savent nous donner ;

Leur force est merveilleuse, et pour un qui les brave

Mille à leurs faux appas se laissent enchaîner.

 

Leur amorce flatteuse a l’art de nous surprendre ;

Le poison qu’elle glisse est aussitôt coulé ;

Et je voudrais souvent n’avoir pu rien entendre,

Ou n’avoir vu personne, ou n’avoir point parlé.

 

Qui donc fait naître en nous cette ardeur insensée,

Ce désir de parler en tous lieux épandu,

S’il est si malaisé que sans être blessée

L’âme rentre en soi-même après ce temps perdu ?

 

N’est-ce point que chacun, de s’aider incapable,

Espère l’un de l’autre un mutuel secours,

Et que l’esprit, lassé du souci qui l’accable,

Croit affaiblir son poids s’il l’exhale en discours ?

 

Du moins tous ces discours sur qui l’homme se jette,

Son propre intérêt seul les forme et les conduit :

Il parle avec ardeur de tout ce qu’il souhaite,

Il parle avec douleur de tout ce qui lui nuit.

 

Mais souvent c’est en vain, et cette fausse joie

Qu’il emprunte en passant de l’entretien d’autrui,

Repousse d’autant plus celle que Dieu n’envoie

Qu’aux esprits retirés qui n’en cherchent qu’en lui.

 

Veillons donc, et prions, que le temps ne s’envole

Cependant que le cœur languit d’oisiveté ;

Ou s’il nous faut parler, qu’avec chaque parole

Il sorte de la bouche un trait d’utilité.

 

Le peu de soin qu’on prend de tout ce qui regarde

Ces biens spirituels dont l’âme s’enrichit

Pose sur notre langue une mauvaise garde,

Et fait ce long abus sous qui l’homme blanchit.

 

Parlons, mais dans une humble et sainte conférence

Qui nous puisse acquérir cette sorte de biens :

Dieu les verse toujours par delà l’espérance,

Quand on s’unit en lui par de tels entretiens.

 

 

 

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CHAPITRE XI

 

 

Qu’il faut tâcher d’acquérir la vie intérieure

et de profiter en la vie spirituelle.

 

 

 

Que nous aurions de paix et qu’elle serait forte,

Si nous n’avions le cœur qu’à ce qui nous importe,

Et si nous n’aimions point à nous brouiller l’esprit,

Ni de ce que l’on fait ni de ce que l’on dit !

Le moyen qu’elle règne en celui qui sans cesse

Des affaires d’autrui s’inquiète et s’empresse,

Qui cherche hors de soi de quoi s’embarrasser,

Et rarement en soi tâche à se ramasser !

 

C’est vous, simples, c’est vous dont l’heureuse prudence

Du vrai repos d’esprit possède l’abondance ;

C’est par là que les saints, morts à tous ces plaisirs

Où les soins de la terre abaissent nos désirs,

N’ayant le cœur qu’en Dieu, ni l’œil que sur eux-mêmes,

Élevaient l’un et l’autre aux vérités suprêmes,

Et qu’à les contempler bornant leur action,

Ils allaient au plus haut de la perfection.

Nous autres, asservis à nos lâches envies,

Sur des biens passagers nous occupons nos vies,

Et notre esprit se jette avec avidité

 

Où par leur vaine idée il est précipité.

C’est rarement aussi que nous avons la gloire

D’emporter sur un vice une pleine victoire :

Notre peu de courage est soudain abattu ;

Nous aidons mal au feu qu’allume la vertu ;

Et bien loin de tâcher qu’une chaleur si belle

Prenne de jour en jour une force nouvelle,

Nous laissons attiédir son impuissante ardeur,

Qui de tépidité dégénère en froideur.

 

Si de tant d’embarras l’âme purifiée

Parfaitement en elle était mortifiée,

Elle pourrait alors, comme reine des sens,

Jusqu’au trône de Dieu porter des yeux perçants,

Et faire une tranquille et prompte expérience

Des douceurs que sa main verse en la conscience ;

Mais l’empire des sens donne d’autres objets,

L’âme sert en esclave à ses propres sujets ;

Nous dédaignons d’entrer dans la parfaite voie

Que la ferveur des saints a frayée avec joie.

Le moindre coup que porte un peu d’adversité

Triomphe en un moment de notre lâcheté,

Et nous fait recourir, aveugles que nous sommes,

Aux consolations que nous prêtent les hommes.

 

Combattons de pied ferme en courageux soldats,

Et le secours du ciel ne nous manquera pas :

Dieu le tient toujours prêt ; et sa grâce fidèle,

Toujours propice aux cœurs qui n’espèrent qu’en elle,

Ne fait l’occasion du plus rude combat

Que pour nous faire vaincre avecque plus d’éclat.

 

Ces austères dehors qui parent une vie,

Ces supplices du corps où l’âme est endurcie,

Laissent bientôt finir notre dévotion

Quand ils sont tout l’effet de la religion.

L’âme, de ses défauts saintement indignée,

Doit jusqu’à la racine enfoncer la cognée,

Et ne saurait jouir d’une profonde paix,

À moins que d’arracher jusques à ses souhaits.

 

Qui pourrait s’affermir dans un saint exercice

Qui du cœur tous les ans déracinât un vice,

Cet effort, quoique lent, de sa conversion

Arriverait bientôt à la perfection ;

Mais nous n’avons, hélas ! Que trop d’expérience

Qu’ayant traîné vingt ans l’habit de pénitence,

Souvent ce lâche cœur a moins de pureté

Qu’à son noviciat il n’avait apporté.

 

Le zèle cependant chaque jour devrait croître,

Profiter de l’exemple et de l’emploi du cloître,

Au lieu que chaque jour sa vigueur s’alentit,

Sa fermeté se lasse, et son feu s’amortit ;

Et l’on croit beaucoup faire aux dernières années

D’avoir un peu du feu des premières journées.

 

Faisons-nous violence, et vainquons-nous d’abord ;

Tout deviendra facile après ce peu d’effort.

Je sais qu’aux yeux du monde il doit paraître rude

De quitter les douceurs d’une longue habitude ;

Mais puisqu’on trouve encor plus de difficulté

À dompter pleinement sa propre volonté,

Dans les choses de peu si tu ne te commandes,

Dis, quand te pourras-tu surmonter dans les grandes ?

 

Résiste dès l’entrée aux inclinations

Que jettent dans ton cœur tes folles passions ;

Vois combien ces douceurs enfantent d’amertumes ;

Dépouille entièrement tes mauvaises coutumes ;

Leur appas dangereux, chaque fois qu’il surprend,

Forme insensiblement un obstacle plus grand.

 

Enfin règle ta vie ; et vois, si tu te changes,

Que de paix en toi-même, et que de joie aux anges !

Ah ! Si tu le voyais, tu serais plus constant

À courir sans relâche au bonheur qui t’attend ;

Tu prendrais plus de soin de nourrir en ton âme

La sainte et vive ardeur d’une céleste flamme,

Et tâchant de l’accroître à toute heure, en tout lieu,

Chaque instant de tes jours serait un pas vers Dieu.

 

 

 

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CHAPITRE XII

 

 

Des utilités de l’adversité.

 

 

 

Il est bon quelquefois de sentir des traverses

               Et d’en éprouver la rigueur ;

Elles rappellent l’homme au milieu de son cœur,

Et peignent à ses yeux ses misères diverses :

               Elles lui font clairement voir

               Qu’il n’est qu’en exil en ce monde,

Et par un prompt dégoût empêchent qu’il n’y fonde

               Ou son amour ou son espoir.

 

Il est avantageux qu’on blâme, qu’on censure

               Nos plus sincères actions,

Qu’on prête des couleurs à nos intentions

Pour en faire une fausse et honteuse peinture :

               Le coup de cette indignité

               Rabat en nous la vaine gloire,

Dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoire

               Le souci de l’humilité.

 

Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommes

               Réveille un zèle languissant,

Et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant,

Qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes :

               La conscience en ce besoin

               Y cherche aussitôt son refuge,

Et sa juste douleur l’appelle pour seul juge,

               Comme il en est le seul témoin.

 

Aussi l’homme devrait s’affermir en sa grâce,

               S’unir à lui parfaitement,

Pour n’avoir plus besoin du vain soulagement

Qu’au défaut du solide à toute heure il embrasse :

               Il cesserait d’avoir recours

               Aux consolations humaines,

Si contre la rigueur de ses plus rudes peines

               Il voyait un si prompt secours.

 

Lorsque l’âme du juste est vivement pressée

               D’une imprévue affliction,

Qu’elle sent les assauts de la tentation,

Ou l’effort insolent d’une indigne pensée,

               Elle voit mieux qu’un tel appui

               À sa faiblesse est nécessaire,

Et que quoi qu’elle fasse, elle ne peut rien faire

               Ni de grand ni de bon sans lui.

 

Alors elle gémit, elle pleure, elle prie,

               Dans un destin si rigoureux ;

Elle importune Dieu pour ce trépas heureux

Qui la doit affranchir d’une ennuyeuse vie ;

               Et la soif des souverains biens,

               Que dans le ciel fait sa présence,

Forme en elle une digne et sainte impatience

               De rompre ses tristes liens.

 

Alors elle aperçoit combien d’inquiétudes

               Empoisonnent tous nos plaisirs,

Combien de prompts revers troublent tous nos désirs,

Combien nos amitiés trouvent d’ingratitudes,

               Et voit avec plus de clarté

               Qu’on ne rencontre point au monde

Ni de solide paix, ni de douceur profonde,

               Ni de parfaite sûreté.

 

 

 

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CHAPITRE XIII

 

 

De la résistance aux tentations.

 

 

 

             Tant que le sang bout dans nos veines,

             Tant que l’âme soutient le corps,

Nous avons à combattre et dedans et dehors

             Les tentations et les peines.

             Aussi, toi qui mis tant de maux

             Au-dessous de ta patience,

             Toi qu’une sainte expérience

             Endurcit à tous leurs assauts,

Job, tu l’as souvent dit que l’homme sur la terre

Trouvait toute sa vie une immortelle guerre.

 

             Il doit donc en toute saison

             Tenir l’œil ouvert sur soi-même,

Et sans cesse opposer à ce péril extrême

             La vigilance et l’oraison :

             Ainsi jamais il n’est la proie

             Du lion toujours rugissant,

             Qui pour surprendre l’innocent,

             Tout à l’entour de lui tournoie,

Et ne dormant jamais, dévore sans tarder

Ce qu’un lâche sommeil lui permet d’aborder.

 

             Dans la retraite la plus sainte

             Il n’est si haut détachement

Qui des tentations affranchi pleinement

             N’en sente quelquefois l’atteinte ;

             Mais il en demeure ce fruit

             Dans une âme bien recueillie,

             Que leur attaque l’humilie,

             Leur combat la purge et l’instruit :

Elle en sort glorieuse, elle en sort couronnée,

Et plus humble, et plus nette, et plus illuminée.

 

             Par là tous les saints sont passés :

             Ils ont fait profit des traverses ;

Les tribulations, les souffrances diverses,

             Jusques au ciel les ont poussés.

             Ceux qui suivent si mal leur trace

             Qu’ils tombent sous les moindres croix,

             Accablés qu’ils sont de leur poids,

             Ne remontent point vers la grâce ;

Et la tentation qui les a captivés

Les mène triomphante entre les réprouvés.

 

             Elle va partout, à toute heure :

             Elle nous suit dans le désert ;

Le cloître le plus saint lui laisse accès ouvert

             Dans sa plus secrète demeure.

             Esclaves de nos passions

             Et nés dans la concupiscence,

             Le moment de notre naissance

             Nous livre aux tribulations,

Et nous portons en nous l’inépuisable source

D’où prennent tous nos maux leur éternelle course.

 

             Vainquons celle qui vient s’offrir,

             Soudain une autre lui succède ;

Notre premier repos est perdu sans remède,

             Nous avons toujours à souffrir :

             Le grand soin dont on les évite

             Souvent y plonge plus avant ;

             Tel qui les craint court au-devant,

             Tel qui les fuit s’y précipite ;

Et l’on ne vient à bout de leur malignité

Que par la patience et par l’humilité.

 

             C’est par elles qu’on a la force

             De vaincre de tels ennemis ;

Mais il faut que le cœur, vraiment humble et soumis,

             Ne s’amuse point à l’écorce.

             Celui qui gauchit tout autour

             Sans en arracher la racine,

             Alors même qu’il les décline,

             Ne fait que hâter leur retour ;

Il en devient plus faible, et lui-même se blesse

De tout ce qu’il choisit pour armer sa faiblesse.

 

             Le grand courage en Jésus-Christ

             Et la patience en nos peines

Font plus avec le temps que les plus rudes gênes

             Dont se tyrannise un esprit.

             Quand la tentation s’augmente,

             Prends conseil à chaque moment,

             Et loin de traiter rudement

             Le malheureux qu’elle tourmente,

Tâche à le consoler et lui servir d’appui

Avec même douceur que tu voudrais de lui.

 

             Notre inconstance est le principe

             Qui nous en accable en tout lieu ;

Le peu de confiance en la bonté de Dieu

             Empêche qu’il ne les dissipe.

             Telle qu’un vaisseau sans timon,

             Le jouet des fureurs de l’onde,

             Une âme lâche dans le monde

             Flotte à la merci du démon ;

Et tous ces bons propos qu’à toute heure elle quitte

L’abandonnent aux vents dont sa fureur l’agite.

 

             La flamme est l’épreuve du fer,

             La tentation l’est des hommes :

Par elle seulement on voit ce que nous sommes,

             Et si nous pouvons triompher.

             Lorsqu’à frapper elle s’apprête,

             Fermons-lui la porte du cœur :

             On en sort aisément vainqueur,

             Quand dès l’abord on lui fait tête ;

Qui résiste trop tard a peine à résister,

Et c’est au premier pas qu’il la faut arrêter.

 

             D’une faible et simple pensée

             L’image forme un trait puissant :

Elle flatte, on s’y plaît ; elle émeut, on consent ;

             Et l’âme en demeure blessée :

             Ainsi notre fier ennemi

             Se glisse au dedans et nous tue,

             Quand l’âme, soudain abattue,

             Ne lui résiste qu’à demi ;

Et dans cette langueur pour peu qu’il l’entretienne,

Des forces qu’elle perd il augmente la sienne.

 

             L’assaut de la tentation

             Ne suit pas le même ordre en toutes ;

Elle prend divers temps et tient diverses routes

             Contre notre conversion.

             À l’un soudain elle se montre,

             Elle attend l’autre vers la fin ;

             D’un autre le triste destin

             Presque à tous moments la rencontre :

Son coup est pour les uns rude, ferme, pressant ;

Pour les autres, débile, et mol, et languissant.

 

             C’est ainsi que la providence,

             Souffrant cette diversité,

Par une inconcevable et profonde équité,

             Met ses bontés en évidence :

             Elle voit la proportion

             Des forces grandes et petites ;

             Elle sait peser les mérites,

             Le sexe, la condition ;

Et sa main, se réglant sur ces diverses causes,

Au salut des élus prépare toutes choses.

 

             Ainsi ne désespérons pas,

             Quand la tentation redouble ;

Mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble,

             Pour offrir à Dieu nos combats ;

             Demandons-lui qu’il nous console,

             Qu’il nous secoure en cet ennui :

             Saint Paul nous l’a promis pour lui ;

             Il dégagera sa parole,

Et tirera pour nous ce fruit de tant de maux,

Qu’ils rendront notre force égale à nos travaux.

 

             Quand il nous en donne victoire,

             Exaltons sa puissante main,

Et nous humilions sous le bras souverain

             Qui couronne l’humble de gloire.

             C’est dans les tribulations

             Qu’on voit combien l’homme profite,

             Et la grandeur de son mérite

             Ne paraît qu’aux tentations ;

Par elles sa vertu plus vivement éclate,

Et l’on doute d’un cœur jusqu’à ce qu’il combatte.

 

             Sans grand miracle on est fervent,

             Tant qu’on ne sent point de traverse ;

Mais qui sans murmurer souffre un coup qui le perce

             Peut aller encor plus avant.

             Tel dompte avec pleine constance

             La plus forte tentation,

             Que la plus faible occasion

             Trouve à tous coups sans résistance,

Afin qu’humilié de s’en voir abattu

Jamais il ne s’assure en sa propre vertu.

 

 

 

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CHAPITRE XIV

 

 

Qu’il faut éviter le jugement téméraire.

 

 

 

               Fais réflexion sur toi-même,

               Et jamais ne juge d’autrui :

               Qui s’empresse à juger de lui

               S’engage en un péril extrême ;

               Il travaille inutilement,

               Il se trompe facilement,

               Et plus facilement offense ;

Mais celui qui se juge, heureusement s’instruit

À purger de péché ce qu’il fait, dit ou pense,

Se trompe beaucoup moins, et travaille avec fruit.

 

               Souvent le jugement se porte

               Selon que la chose nous plaît ;

               L’amour-propre est un intérêt

               Sous qui notre raison avorte.

               Si des souhaits que nous faisons,

               Des pensers où nous nous plaisons,

               Dieu seul était la pure idée,

Nous aurions moins de trouble et serions plus puissants

À calmer dans notre âme, ici-bas obsédée,

La révolte secrète où l’invitent nos sens.

 

               Mais souvent, quand Dieu nous appelle,

               En vain son joug nous semble doux ;

               Quelque charme au dedans de nous

               Fait naître un mouvement rebelle ;

               Souvent quelque attrait du dehors

               Résiste aux amoureux efforts

               De la grâce en nous épandue,

Et nous fait, malgré nous, tellement balancer,

Qu’entre nos sens et Dieu notre âme suspendue

Perd le temps d’y répondre, et ne peut avancer.

 

               Plusieurs de sorte se déçoivent

               En l’examen de ce qu’ils sont,

               Qu’ils se cherchent en ce qu’ils font,

               Sans même qu’ils s’en aperçoivent :

               Ils semblent en tranquillité,

               Tant que ce qu’ils ont projeté

               Succède comme ils l’imaginent ;

Mais si l’événement remplit mal leurs souhaits,

Ils s’émeuvent soudain, soudain ils se chagrinent,

Et ne gardent plus rien de leur première paix.

 

               Ainsi, par des avis contraires,

               L’amour de nos opinions

               Enfante les divisions

               Entre les amis et les frères ;

               Ainsi les plus religieux

               Par ce zèle contagieux

               Se laissent quelquefois séduire ;

Ainsi tout vieil usage est fâcheux à quitter ;

Ainsi personne n’aime à se laisser conduire

Plus avant que ses yeux ne sauraient se porter.

 

               Que si ta raison s’autorise

               À plus appuyer ton esprit

               Que la vertu que Jésus-Christ

               Demande à ses ordres soumise,

               Tu sentiras fort rarement

               Éclairer ton entendement,

               Et par des lumières tardives :

Dieu veut un cœur entier qui n’ait point d’autre appui,

Et que d’un saint amour les flammes toujours vives

Par-dessus la raison s’élèvent jusqu’à lui.

 

 

 

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CHAPITRE XV

 

 

Des œuvres faites par la charité.

 

 

 

Le mal n’a point d’excuse ; il n’est espoir, surprise,

Intérêt, amitié, faveur, crainte, malheurs,

              Dont le pouvoir nous autorise

À rien faire ou penser qui porte ses couleurs.

 

Non, il n’en faut souffrir l’effet ni la pensée ;

Mais quand on voit qu’un autre a besoin de secours,

              D’une bonne œuvre commencée

On peut, pour le servir, interrompre le cours.

 

Une bonne action a toujours grand mérite,

Mais pour une meilleure il nous la faut quitter :

              C’est sans la perdre qu’on la quitte,

Et cet échange heureux nous fait plus mériter.

 

La plus haute pourtant n’attire aucune grâce,

Si par la charité son effet n’est produit ;

              Mais la plus faible et la plus basse,

Partant de cette source, est toujours de grand fruit.

 

Ce grand juge des cœurs perce d’un œil sévère

Les plus secrets motifs de nos intentions,

              Et sa justice considère

Ce qui nous fait agir, plus que nos actions.

 

Celui-là fait beaucoup en qui l’amour est forte,

Celui-là fait beaucoup qui fait bien ce qu’il fait,

              Celui-là fait bien qui se porte

Plus au bien du commun qu’à son propre souhait.

 

Mais souvent on s’y trompe ; et ce qu’on pense n’être

Qu’un véritable effet de pure charité,

              Aux yeux qui savent tout connaître,

Porte un mélange impur de sensualité.

 

De notre volonté la pente naturelle,

L’espoir de récompense, ou d’accommodement,

              Ou quelque affection charnelle,

Souvent tient même route, et le souille aisément.

 

L’homme vraiment rempli de charité parfaite

Avecque son désir sait comme il faut marcher :

              En l’embrassant il le rejette,

Et va de son côté sans jamais le chercher.

 

Il le fuit comme sien, et fait ce qu’il demande

Quand la gloire de Dieu par là se fait mieux voir ;

              Et voulant ce que Dieu commande,

Il n’obéit qu’à Dieu quand il suit ce vouloir.

 

À personne jamais il ne porte d’envie,

Parce que sur la terre il ne recherche rien,

              Et que son âme, en Dieu ravie,

Ne fait point d’autres vœux, ne veut point d’autre bien.

 

D’aucun bien à personne il ne donne la gloire,

Pour mieux tout rapporter à cet être divin,

              Et ne perd jamais la mémoire

Qu’il est de tous les biens le principe et la fin ;

 

Que c’est par le secours de sa toute-puissance

Que nous pouvons former un vertueux propos,

              Et que c’est par sa jouissance

Que les saints dans le ciel goûtent un plein repos.

 

Oh ! Qui pourrait avoir une seule étincelle

De cette véritable et pure charité,

              Que bientôt sa clarté fidèle

Lui ferait voir qu’ici tout n’est que vanité !

 

 

 

_______

 

 

 

CHAPITRE XVI

 

 

Comme il faut supporter d’autrui.

 

 

 

Porte avec patience en tout autre, en toi-même,

             Ce que tu n’y peux corriger,

Jusqu’à ce que de Dieu la puissance suprême

En ordonne autrement, et daigne le changer.

 

Pour éprouver ta force il est meilleur Peut-être

             Qu’il laisse durer cette croix :

Ton mérite par là se fera mieux connaître ;

Et s’il n’est à l’épreuve, il n’est pas de grand poids.

 

Tu dois pourtant au ciel élever ta prière

             Contre un si long empêchement,

Afin que sa bonté t’en fasse grâce entière,

Ou t’aide à le souffrir un peu plus doucement.

 

Quand par tes bons avis une âme assez instruite

             Continue à leur résister,

Entre les mains de Dieu remets-en la conduite,

Et ne t’obstine point à la persécuter.

 

Sa sainte volonté souvent veut être faite

             Par un autre ordre que le tien :

Il sait trouver sa gloire en tout ce qu’il projette ;

Il sait, quand il lui plaît, tourner le mal en bien.

 

Souffre sans murmurer tous les défauts des autres,

             Pour grands qu’ils se puissent offrir ;

Et songe qu’en effet nous avons tous les nôtres,

Dont ils ont à leur tour encor plus à souffrir.

 

Si ta fragilité met toujours quelque obstacle

             En toi-même à tes propres vœux,

Comment peux-tu d’un autre exiger ce miracle

Qu’il n’agisse partout qu’ainsi que tu le veux ?

 

N’est-ce pas le traiter avec haute injustice

             De vouloir qu’il soit tout parfait,

Et de ne vouloir pas te corriger d’un vice,

Afin que ton exemple aide à ce grand effet ?

 

Nous voulons que chacun soit sous la discipline,

             Qu’il souffre la correction,

Et nous ne voulons point qu’aucun nous examine,

Qu’aucun censure en nous une imperfection.

 

Nous blâmons en autrui ce qu’il prend de licence,

             Ce qu’il se permet de plaisirs,

Et nous nous offensons s’il n’a la complaisance

De ne refuser rien à nos bouillants désirs.

 

Nous voulons des statuts dont la dure contrainte

             L’attache avec sévérité,

Et nous ne voulons point qu’il porte aucune atteinte

À l’empire absolu de notre volonté.

 

Où te caches-tu donc, charité toujours vive,

             Qui dois faire tout notre emploi ?

Et si l’on vit ainsi, quand est-ce qu’il arrive

Qu’on ait pour le prochain même amour que pour soi ?

 

Si tous étaient parfaits, on n’aurait rien au monde

             À souffrir pour l’amour de Dieu,

Et cette patience en vertus si féconde

Jamais à s’exercer ne trouverait de lieu.

 

La sagesse divine autrement en ordonne ;

             Rien n’est ni tout bon ni tout beau ;

Et Dieu nous forme ainsi pour n’exempter personne

De porter l’un de l’autre à son tour le fardeau.

 

Aucun n’est sans défaut, aucun n’est sans faiblesse,

             Aucun n’est sans besoin d’appui,

Aucun n’est sage assez de sa propre sagesse,

Aucun n’est assez fort pour se passer d’autrui.

 

Il faut donc s’entr’aimer, il faut donc s’entr’instruire,

             Il faut donc s’entre-secourir,

Il faut s’entre-prêter des yeux à se conduire,

Il faut s’entre-donner une aide à se guérir.

 

Plus les revers sont grands, plus la preuve est facile

             À quel point un homme est parfait ;

Et leurs plus rudes coups ne le font pas fragile,

Mais ils donnent à voir ce qu’il est en effet.

 

 

 

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CHAPITRE XVII

 

 

De la vie monastique.

 

 

 

Rends-toi des plus savants en l’art de te contraindre,

En ce rare et grand art de rompre tes souhaits,

Si tu veux avec tous une solide paix,

Si tu veux leur ôter tout sujet de se plaindre.

Vivre en communauté sans querelle et sans bruit,

Porter jusqu’au trépas un cœur vraiment réduit,

              C’est se rendre digne d’envie.

Heureux trois fois celui qui se fait un tel sort !

Heureux trois fois celui qu’une si douce vie

              Conduit vers une heureuse mort !

 

Si tu veux mériter, si tu veux croître en grâce,

Ne t’estime ici-bas qu’un passant, qu’un banni ;

Parois fou pour ton Dieu, prends ce zèle infini

Qui court après l’opprobre et jamais ne s’en lasse.

La tonsure et l’habit sont bien quelques dehors,

Mais ne présume pas que les gênes du corps

              Fassent l’âme religieuse :

C’est au détachement de tes affections

Qu’au milieu d’une vie âpre et laborieuse

              En consistent les fonctions.

 

Cherche Dieu, cherche en lui le salut de ton âme,

Sans chercher rien de plus dessous cette couleur :

Tu ne rencontreras qu’amertume et douleur,

Si jamais dans ton cloître autre désir t’enflamme.

Tâche d’être le moindre et le sujet de tous,

Ou ce repos d’esprit qui te semble si doux

              Ne sera guère en ta puissance.

Veux-tu le retenir ? Souviens-toi fortement

Que tu n’es venu là que pour l’obéissance,

              Et non pour le commandement.

 

Le cloître n’est pas fait pour une vie oisive,

Ni pour passer les jours en conversation,

Mais pour une éternelle et pénible action,

Pour voir les sens domptés, la volonté captive.

C’est là qu’un long travail n’est jamais achevé,

C’est là que pleinement le juste est éprouvé,

              De même que l’or dans la flamme ;

Et c’est là que sans trouble on ne peut demeurer,

Si cette humilité qui doit régner sur l’âme

              N’y fait pour Dieu tout endurer.

 

 

 

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CHAPITRE XVIII

 

 

Des exemples des saints pères.

 

 

 

Tu vois en tous les saints de merveilleux exemples :

               C’est la pure religion,

               C’est l’entière perfection

               Qu’en ces grands miroirs tu contemples.

               Vois les sentiers qu’ils ont battus,

               Vois la pratique des vertus

Aussi brillante en eux que par toi mal suivie :

               Que fais-tu pour leur ressembler ?

Et quand à leurs travaux tu compares ta vie,

Peux-tu ne point rougir, peux-tu ne point trembler ?

 

La faim, la soif, le froid, les oraisons, les veilles,

               Les fatigues, la nudité,

               Dans le sein de l’austérité

               Ont produit toutes leurs merveilles :

               Les saintes méditations,

               Les longues persécutions,

Les jeûnes et l’opprobre ont été leurs délices,

               Et de Dieu seul fortifiés,

Comme ils fuyaient la gloire et cherchaient les supplices,

Les supplices enfin les ont glorifiés.

 

Regarde les martyrs, les vierges, les apôtres,

               Et tous ceux de qui la ferveur

               Sur les sacrés pas du sauveur

               A frayé des chemins aux nôtres :

               Combien ont-ils porté de croix,

               Et combien sont-ils morts de fois,

Au milieu d’une vie en souffrances féconde,

               Jusqu’à ce que leur fermeté,

À force de haïr leurs âmes en ce monde,

Ait su les posséder dedans l’éternité ?

 

Ouvrez, affreux déserts, vos retraites sauvages,

               Et des pères que vous cachez,

               Dans vos cavernes retranchés,

               Laissez-nous tirer les images ;

               Montrez-nous les tentations,

               Montrez-nous les vexations

Qu’à toute heure chez vous du diable ils ont souffertes ;

               Montrez par quels ardents soupirs

Les prières qu’à Dieu sans cesse ils ont offertes

Ont porté dans le ciel leurs amoureux désirs.

 

Jusques où n’ont été leurs saintes abstinences ?

               Jusques où n’ont-ils su pousser

               Le zèle de voir avancer

               Les fruits de tant de pénitences ?

               Qu’ils ont fait de rudes combats

               Pour achever de mettre à bas

Cet indigne pouvoir dont s’emparent les vices !

               Qu’ils se sont tenus de rigueur !

Que d’intention pure en tous leurs exercices,

Pour rendre un dieu vivant le maître de leur cœur !

 

Tout le jour en travail, et la nuit en prière,

               Souvent ils mêlaient tous les deux

               Et leur cœur poussait mille vœux

               Parmi la sueur journalière.

               Toute action, tout temps, tout lieu,

               Était propre à penser à Dieu ;

Toute heure était trop courte à cette sainte idée,

               Et le doux charme des transports

Dont leur âme en ces lieux se trouvait possédée,

Suspendait tous les soins qu’elle devait au corps.

 

Par une pleine horreur des vanités humaines,

               Ils rejetaient et biens et rang,

               Et les amitiés ni le sang

               N’avaient pour eux aucunes chaînes :

               Ennemis du monde et des siens,

               Ils en brisaient tous les liens,

De peur de retomber sous son funeste empire ;

               Et leur digne sévérité

Dans les besoins du corps rencontrait un martyre,

Quand ils abaissaient l’âme à leur nécessité.

 

Pauvres et dénués des secours de la terre,

               Mais riches en grâce et vertu,

               Ils ont sous leurs pieds abattu

               Tout ce qui leur faisait la guerre.

               Ces inépuisables trésors

               De l’indigence du dehors

Réparaient au dedans les aimables misères ;

               Et Dieu, pour les en consoler,

Versait à pleines mains sur des âmes si chères

Ces biens surnaturels qu’on ne saurait voler.

 

L’éloignement, la haine, et le rebut du monde,

               Les approchaient du tout-puissant,

               De qui l’amour reconnaissant

               Couronnait leur vertu profonde.

               Ils n’avaient pour eux que mépris ;

               Mais ils étaient d’un autre prix

Aux yeux de ce grand roi qui fait les diadèmes ;

               Et cet heureux abaissement

Sur ces mêmes degrés d’un saint mépris d’eux-mêmes

Élevait pour leur gloire un trône au firmament.

 

Sous les lois d’une prompte et simple obédience,

               Leur véritable humilité

               Unissait à la charité

               Les forces de la patience.

               Ce parfait et divin amour

               Les élevait de jour en jour

À ces progrès d’esprit où la vertu s’excite ;

               Et ces progrès continuels,

Faisant croître la grâce où croissait le mérite,

Les accablaient enfin de biens spirituels.

 

Voilà, religieux, des exemples à suivre ;

               Voilà quelles instructions

               Laissent toutes leurs actions

               À qui veut apprendre à bien vivre :

               La sainte ardeur qu’ils ont fait voir

               Montre quel est votre devoir

À chercher de vos maux les assurés remèdes,

               Et vous y doit plus attacher

Que ce que vous voyez d’imparfaits et de tièdes

Ne doit servir d’excuse à vous en relâcher.

 

Oh ! Que d’abord le cloître enfanta de lumières !

               Qu’on vit éclater d’ornements

               Aux illustres commencements

               Des observances régulières !

               Que de pure dévotion !

               Que de sainte émulation !

Que de pleine vigueur soutint la discipline !

               Que de respect intérieur !

Que de conformité de mœurs et de doctrine !

Que d’union d’esprits sous un supérieur !

 

Encor même à présent ces traces délaissées

               Font voir combien étaient parfaits

               Ceux qui par de si grands effets

               Domptaient le monde et ses pensées ;

               Mais notre siècle est bien loin d’eux ;

               Qui vit sans crime est vertueux ;

Qui ne rompt point sa règle est un grand personnage,

               Et croit s’être bien acquitté

Lorsque avec patience il porte l’esclavage

Où sa robe et ses vœux le tiennent arrêté.

 

À peine notre cœur forme une bonne envie,

               Qu’aussitôt nous la dépouillons ;

               La langueur dont nous travaillons

               Nous lasse même de la vie.

               C’est peu de laisser assoupir

               La ferveur du plus saint désir,

Par notre lâcheté nous la laissons éteindre,

               Nous qui voyons à tout moment

Tant d’exemples dévots où nous pouvons atteindre,

Et qui nous convaincront au jour du jugement.

 

 

 

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CHAPITRE XIX

 

 

Des exercices du bon religieux.

 

 

 

Toi qui dedans un cloître as renfermé ta vie,

De toutes les vertus tâche de l’enrichir :

C’est sous ce digne effort que tu dois y blanchir ;

Ta règle te l’apprend, ton habit t’en convie.

Fais par un saint amas de ces vivants trésors

Que le dedans réponde à l’éclat du dehors,

Que tu sois devant Dieu tel que devant les hommes ;

Et de l’intérieur prends d’autant plus de soin,

Que Dieu sans se tromper connaît ce que nous sommes,

Et que du fond du cœur il se fait le témoin.

 

Nos respects en tous lieux lui doivent des louanges,

En tous lieux il nous voit, il nous juge en tous lieux ;

Et comme nous marchons partout devant ses yeux,

Partout il faut porter la pureté des anges.

Chaque jour recommence à lui donner ton cœur,

Renouvelle tes vœux, rallume ta ferveur,

Et t’obstine à lui dire, en demandant sa grâce :

« Secourez-moi, Seigneur, et servez de soutien

Aux bons commencements que sous vos lois j’embrasse ;

Car jusques à présent ce que j’ai fait n’est rien. »

 

Dans le chemin du ciel l’âme du juste avance,

Autant que ce propos augmente en fermeté ;

Son progrès, qui dépend de l’assiduité,

Veut pour beaucoup de fruit beaucoup de diligence.

Que si le plus constant et le mieux affermi

Se relâche souvent, souvent tombe à demi,

Et n’est jamais si fort qu’il soit inébranlable,

Que sera-ce de ceux dont le cœur languissant,

Ou rarement en soi forme un projet semblable,

Ou le laisse flotter et s’éteindre en naissant ?

 

C’est un chemin qui monte entre des précipices :

Il n’est rien plus aisé que de l’abandonner ;

Et souvent c’est assez pour nous en détourner

Que le relâchement des moindres exercices.

Le bon propos du juste a plus de fondement

En la grâce de Dieu qu’au propre sentiment.

Quelque dessein qu’il fasse, en elle il se repose :

À moins d’un tel secours nous travaillons en vain ;

Quoi que nous proposions, c’est Dieu seul qui dispose,

Et pour trouver sa voie, homme, il te faut sa main.

 

Laisse là quelquefois l’exercice ordinaire

Pour faire une action pleine de piété ;

Tu pourras y rentrer avec facilité

Si tu n’en es sorti que pour servir ton frère ;

Mais si par nonchalance, ou par un lâche ennui

De prendre encor demain le même qu’aujourd’hui,

Ton âme appesantie une fois s’en détache,

Cet exercice alors négligé sans sujet

Imprimera sur elle une honteuse tache,

Et lui fera sentir le mal qu’elle s’est fait.

 

Quelque effort qu’ici-bas l’homme fasse à bien vivre,

Il est souvent trahi par sa fragilité ;

Et le meilleur remède à son infirmité,

C’est de choisir toujours un but certain à suivre.

Qu’il regarde surtout quel est l’empêchement

Qui met le plus d’obstacle à son avancement,

Et que tout son pouvoir s’attache à l’en défaire ;

Qu’il donne ordre au dedans, qu’il donne ordre au dehors ;

À cet heureux progrès l’un et l’autre confère,

Et l’âme a plus de force ayant l’aide du corps.

 

Si ta retraite en toi ne peut être assidue,

Recueille-toi du moins une fois chaque jour,

Soit lorsque le soleil recommence son tour,

Soit lorsque sous les eaux sa lumière est fondue.

Propose le matin et règle tes projets,

Examine le soir quels en sont les effets ;

Revois tes actions, tes discours, tes pensées :

Peut-être y verras-tu, malgré ton bon dessein,

À chaque occasion mille offenses glissées

Contre le grand monarque, ou contre le prochain.

 

Montre-toi vraiment homme à l’attaque funeste

Que l’ange ténébreux te porte à tout moment ;

Dompte la gourmandise, et plus facilement

Des sentiments charnels tu dompteras le reste.

Dedans l’oisiveté jamais enseveli,

Toujours confère, prie, écris, médite, li,

Ou fais pour le commun quelque chose d’utile :

L’exercice du corps a quelques fruits bien doux ;

Mais sans discrétion c’est un travail stérile,

Et même il n’est pas propre également à tous.

 

Ces emplois singuliers qu’on se choisit soi-même

Doivent fuir avec soin de paraître au dehors ;

L’étalage les perd, et ce sont des trésors

Dont la possession veut un secret extrême.

Surtout n’aime jamais ces choix de ton esprit

Jusqu’à les préférer à ce qui t’est prescrit ;

Tout le surabondant doit place au nécessaire.

Remplis tous tes devoirs avec fidélité ;

Puis, s’il reste du temps pour l’emploi volontaire,

Applique tout ce reste où ton zèle est porté.

 

Tout esprit n’est pas propre aux mêmes exercices :

L’un est meilleur pour l’un, l’autre à l’autre sert mieux ;

Et la diversité, soit des temps, soit des lieux,

Demande à notre ardeur de différents offices :

L’un est bon à la fête, et l’autre aux simples jours ;

De la tentation l’un peut rompre le cours,

À la tranquillité l’autre est plus convenable ;

L’homme n’a pas sur soi toujours même pouvoir :

Autres sont les pensers que la tristesse accable,

Autres ceux que la joie en Dieu fait concevoir.

 

À chaque grande fête augmente et renouvelle

Et ce bon exercice et ta prière aux saints ;

Et tiens en l’attendant ton âme entre tes mains,

Comme prête à passer à la fête éternelle.

En ces jours consacrés à la dévotion,

Il faut mieux épurer l’œuvre et l’intention,

Suivre une plus étroite et plus ferme observance,

Nous recueillir sans cesse, et nous imaginer

Que de tous nos travaux la pleine récompense

Doit par les mains de Dieu bientôt nous couronner.

 

Souvent il la recule, et lors il nous faut croire

Que nous n’y sommes pas dignement préparés,

Et que ces doux moments ne nous sont différés

Qu’afin que nous puissions mériter plus de gloire.

Il nous en comblera dans le temps ordonné :

Préparons-nous donc mieux à ce jour fortuné.

« Heureux le serviteur, dit la Vérité même,

Que trouvera son maître en état de veiller !

Il lui partagera son propre diadème,

Et de toute sa gloire il le fera briller. »

 

 

 

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CHAPITRE XX

 

 

De l’amour de la solitude et du silence.

 

 

 

Choisis une heure propre à rentrer en toi-même,

À penser aux bienfaits de la bonté suprême,

Sans t’embrouiller l’esprit de rien de curieux ;

               Et ne t’engage en la lecture

               Que de quelque matière pure

Qui touche autant le cœur qu’elle occupe les yeux.

 

Si tu peux retrancher la perte des paroles,

La superfluité des visites frivoles,

La vaine attention aux nouveautés des bruits,

               Ton âme aura du temps de reste

               Pour suivre cet emploi céleste,

Et pour en recueillir les véritables fruits.

 

Ainsi des plus grands saints la sagesse profonde

Pour ne vivre qu’à Dieu fuyait les yeux du monde,

Et n’en souffrait jamais l’entretien qu’à regret ;

               Ainsi plus la vie est parfaite,

               Plus elle aime cette retraite ;

Et qui veut trouver Dieu doit chercher le secret.

 

Un païen nous l’apprend, tous chrétiens que nous sommes :

« Je n’ai jamais, dit-il, été parmi les hommes

Que je n’en sois sorti moins homme et plus brutal » ;

               Et notre propre conscience

               Ne fait que trop d’expérience,

Combien à son repos leur commerce est fatal.

 

Se taire entièrement est beaucoup plus facile

Que de se préserver du mélange inutile

Qui dans tous nos discours aussitôt s’introduit ;

               Et c’est chose bien moins pénible

               D’être chez soi comme invisible,

Que de se bien garder alors qu’on se produit.

 

Quiconque aspire donc aux douceurs immortelles

Qu’un bon intérieur fait goûter aux fidèles,

Et veut prendre un bon guide afin d’y parvenir,

               Qu’avec Jésus-Christ il se coule

               Loin du tumulte et de la foule,

Et souvent seul à seul tâche à l’entretenir.

 

Personne en sûreté ne saurait se produire,

Ni parler sans se mettre au hasard de se nuire,

Ni prendre sans péril les ordres à donner,

               Que ceux qui volontiers se cachent,

               Sans peine au silence s’attachent,

Et sans aversion se laissent gouverner.

 

Non, aucun ne gouverne avec pleine assurance,

Que ceux qu’y laisse instruits la pleine obéissance :

Qui sait mal obéir ne commande pas bien.

               Aucun n’a de joie assurée

               Que ceux en qui l’âme épurée

Rend un bon témoignage et ne reproche rien.

 

Celui que donne aux saints leur bonne conscience

Ne va pourtant jamais sans soin, sans défiance,

Dont la crainte de Dieu fait la sincérité ;

               Et la grâce en eux épandue

               Ne rend pas de moindre étendue

Ni ces justes soucis, ni leur humilité.

 

Mais la présomption, l’orgueil d’une âme ingrate,

Fait cette sûreté dont le méchant se flatte,

Et le trompe à la fin, l’ayant mal éclairé.

               Quoique tu sois grand cénobite,

               Quoique tu sois parfait ermite,

Jamais, tant que tu vis, ne te tiens assuré.

 

Souvent ceux que tu vois par leur vertu sublime

Mériter notre amour, emporter notre estime,

Tout parfaits qu’on les croit, sont le plus en danger ;

               Et l’excessive confiance

               Qu’elle jette en leur conscience

Souvent les autorise à se trop négliger.

 

Souvent il est meilleur que quelque assaut nous presse,

Et que nous faisant voir quelle est notre faiblesse,

Il réveille par là nos plus puissants efforts,

               De crainte que l’âme tranquille

               Ne s’enfle d’un orgueil facile

À glisser de ce calme aux douceurs du dehors.

 

Ô plaisirs passagers, si jamais nos pensées

De vos illusions n’étaient embarrassées,

Si nous pouvions bien rompre avec le monde et vous,

               Que par cette sainte rupture

               L’âme se verrait libre et pure,

Et se conserverait un repos long et doux !

 

Il serait, il serait d’éternelle durée,

Si tant de vains soucis dont elle est déchirée

Par votre long exil se trouvaient retranchés,

               Et si nos désirs solitaires

               Bornés à des vœux salutaires,

Étaient par notre espoir à Dieu seul attachés.

 

Aucun n’est digne ici de ces grâces divines,

Qui parmi tant de maux et parmi tant d’épines,

Versent du haut du ciel la consolation,

               Si son exacte vigilance

               Ne s’exerce avec diligence

Dans les saintes douleurs de la componction.

 

Veux-tu jusqu’en ton cœur la sentir vive et forte ?

Rentre dans ta cellule, et fermes-en la porte

Aux tumultes du monde, à sa vaine rumeur :

               N’en écoute point l’imposture,

               Et comme ordonne l’écriture,

Repasse au cabinet les secrets de ton cœur.

 

Ce que tu perds dehors s’y retrouve à toute heure ;

Mais il faut sans relâche en aimer la demeure :

Elle n’a rien de doux sans l’assiduité ;

               Et depuis qu’elle est mal gardée,

               Ce n’est plus qu’une triste idée,

Qui n’enfante qu’ennuis et qu’importunité.

 

Elle sera ta joie et ta meilleure amie,

Si ta conversion, dans son calme affermie,

Dès le commencement la garde sans regret :

               C’est dans ce calme et le silence

               Que l’âme dévote s’avance,

Et que de l’écriture elle apprend le secret.

 

Pour se fortifier elle y trouve des armes,

Pour se purifier elle y trouve des larmes,

Par qui tous ses défauts sont lavés chaque nuit ;

               Elle s’y rend par la prière

               À Dieu d’autant plus familière,

Qu’elle en bannit du siècle et l’amour et le bruit.

 

Qui se détache donc pour cette solitude

De toutes amitiés et de toute habitude,

Plus il rompt les liens du sang et de la chair,

               Plus de Dieu la bonté suprême,

               Par ses anges et par lui-même,

Pour le combler de biens daigne s’en approcher.

 

Cache-toi, s’il le faut, pour briser ces obstacles :

L’obscurité vaut mieux que l’éclat des miracles,

S’ils étouffent les soins qu’on doit avoir de soi ;

               Et le don de faire un prodige,

               Dans une âme qui se néglige,

D’un précieux trésor fait un mauvais emploi.

 

Le vrai religieux rarement sort du cloître,

Vit sans ambition de se faire connaître,

Ne veut point être vu, ne veut point regarder,

               Et croit que celui-là se tue

               Qui cherche à se blesser la vue

De ce que, sans se perdre, il ne peut posséder.

 

Le monde et ses plaisirs s’écoulent et nous gênent,

Et quand à divaguer nos désirs nous entraînent,

Ce temps qu’on aime à perdre est aussitôt passé ;

               Et pour fruit de cette sortie

               On n’a qu’une âme appesantie,

Et des désirs flottants dans un cœur dispersé.

 

Ainsi celle qu’on fait avec le plus de joie

Souvent avec douleur au cloître nous renvoie :

Les délices du soir font un triste matin ;

               Ainsi la douceur sensuelle

               Nous cache sa pointe mortelle,

Qui nous flatte à l’entrée et nous tue à la fin.

 

Ne vois-tu pas ici le feu, l’air, l’eau, la terre,

Leur éternelle amour, leur éternelle guerre ?

N’y vois-tu pas le ciel à tes yeux exposé ?

               Qu’est-ce qu’ailleurs tu te proposes ?

               N’est-ce pas bien voir toutes choses

Que voir les éléments dont tout est composé ?

 

Que peux-tu voir ailleurs qui soit longtemps durable ?

Crois-tu rassasier ton cœur insatiable

En promenant partout tes yeux avidement ?

               Et quand d’une seule ouverture

               Ils verraient toute la nature,

Que serait-ce pour toi qu’un vain amusement ?

 

Lève les yeux au ciel, et par d’humbles prières

Tire des mains de Dieu ces faveurs singulières

Qui purgent tes péchés et tes dérèglements :

               Laisse les vanités mondaines

               En abandon aux âmes vaines,

Et ne porte ton cœur qu’à ses commandements.

 

Ferme encore une fois, ferme sur toi ta porte,

Et d’une voix d’amour languissante, mais forte,

Appelle cet objet de tes plus doux souhaits :

               Entretiens-le dans ta cellule

               De la vive ardeur qui te brûle,

Et ne crois point ailleurs trouver la même paix.

 

Tâche à n’en point sortir qu’il ne soit nécessaire ;

N’écoute, si tu peux, aucun bruit populaire,

Ton calme en deviendra plus durable et meilleur :

               Sitôt que tes sens infidèles

               Ouvrent ton oreille aux nouvelles,

Ils font entrer par là le trouble dans ton cœur.

 

 

 

_______

 

 

 

CHAPITRE XXI

 

 

De la componction du cœur.

 

 

 

Si tu veux avancer au chemin de la grâce,

Dans la crainte de Dieu soutiens tes volontés ;

Ne sois jamais trop libre, et rends-toi tout de glace

Pour tout ce que les sens t’offrent de voluptés :

Dompte sous une exacte et forte discipline

              Ces inséparables flatteurs

Que l’amour de toi-même à te séduire obstine,

                     Et dans eux n’examine

Que la grandeur des maux dont ils sont les auteurs.

 

Ainsi fermant la porte à la joie indiscrète

Sous qui leur faux appas sème un poison caché,

Tu la tiendras ouverte à la douleur secrète

Qu’un profond repentir fait naître du péché :

Cette sainte douleur dans l’âme recueillie

              Produit mille sortes de biens,

Que son relâchement vers l’aveugle folie

                     Des plaisirs de la vie

A bientôt dissipés en de vains entretiens.

 

Chose étrange que l’homme accessible à la joie,

Au milieu des malheurs dont il est enfermé,

Quelque exilé qu’il soit, quelques périls qu’il voie,

Par de fausses douceurs aime à se voir charmé !

Ah ! S’il peut consentir qu’une telle allégresse

              Tienne ses sens épanouis,

Il n’en voit pas la suite, et sa propre faiblesse,

                     Qu’il reçoit pour maîtresse,

Dérobe sa misère à ses yeux éblouis.

 

Oui, sa légèreté que tout désir enflamme,

Et le peu de souci qu’il prend de ses défauts,

L’ayant rendu stupide aux intérêts de l’âme,

Ne lui permettent pas d’en ressentir les maux :

Ainsi, pour grands qu’ils soient, jamais il n’en soupire,

              Faute de les considérer ;

Plus il en est blessé, plus lui-même il s’admire,

                     Et souvent ose rire

Lorsque de tous côtés il a de quoi pleurer.

 

Homme, apprends qu’il n’est point ni de liberté vraie,

Ni de plaisir parfait qu’en la crainte de Dieu,

Et que la conscience et sans tache et sans plaie

À de pareils trésors seule peut donner lieu.

Toute autre liberté n’est qu’un long esclavage

              Qui cache ou qui dore ses fers ;

Et tout autre plaisir ne laisse en ton courage

                     Qu’un prompt dégoût pour gage

Du tourment immortel qui l’attend aux enfers.

 

Heureux qui peut bannir de toutes ses pensées

Les vains amusements de la distraction !

Heureux qui peut tenir ses forces ramassées

Dans le recueillement de la componction !

Mais plus heureux encor celui qui se dépouille

              De tout indigne et lâche emploi,

Qui pour ne rien souffrir qui lui pèse ou le souille,

                     Fuit ce qui le chatouille,

Et pour mieux servir Dieu se rend maître de soi !

 

Combats donc fortement contre l’inquiétude

Où te jettent du monde et l’amour et le bruit :

L’habitude se vainc par une autre habitude,

Et les hommes jamais ne cherchent qui les fuit.

Néglige leur commerce, et romps l’intelligence

              Qui te lie encore avec eux,

Et bientôt à leur tour, te rendant par vengeance

                     La même négligence,

Ils t’abandonneront à tout ce que tu veux.

 

N’attire point sur toi les affaires des autres,

Ne t’embarrasse point des intérêts des grands :

Notre propre besoin nous charge assez des nôtres ;

Tu te dois le premier les soins que tu leur rends.

Tiens sur toi l’œil ouvert, et toi-même t’éclaire

              Avant qu’éclairer tes amis ;

Et quand tu peux donner un conseil salutaire

                     Qui les porte à bien faire,

Donne-t’en le plus ample et le plus prompt avis.

 

Pour te voir éloigné de la faveur des hommes,

Ne crois point avoir lieu de justes déplaisirs :

Elle ne produit rien, en l’exil où nous sommes,

Qu’un espoir décevant et de vagues désirs.

Ce qui doit t’attrister, ce dont tu dois te plaindre,

              C’est de ne te régler pas mieux,

C’est de sentir ton feu s’amortir et s’éteindre

                     Avant qu’il puisse atteindre

Où doit aller celui d’un vrai religieux.

 

Souvent il est plus sûr, tant que l’homme respire,

Qu’il sente peu de joie en son cœur s’épancher,

Surtout de ces douceurs que le dehors inspire,

Et qui naissent en lui du sang et de la chair.

Que si Dieu rarement sur notre longue peine

              Répand sa consolation,

La faute en est à nous, dont la prudence vaine

                     Cherche un peu trop l’humaine,

Et ne s’attache point à la componction.

 

Reconnais-toi, mortel, indigne des tendresses

Que départ aux élus la divine bonté ;

Et des afflictions regarde les rudesses

Comme des traitements dus à ta lâcheté.

L’homme vraiment atteint de la douleur profonde

              Qu’enfante un plein recueillement,

Ne trouve qu’amertume aux voluptés du monde,

                     Et voit qu’il ne les fonde

Que sur de longs périls que déguise un moment.

 

Le moyen donc qu’il puisse y trouver quelques charmes,

Soit qu’il se considère, ou qu’il regarde autrui,

S’il n’y peut voir partout que des sujets de larmes,

N’y voyant que des croix pour tout autre et pour lui ?

Plus il le sait connaître, et plus la vie entière

              Lui semble un amas de malheurs ;

Et plus du haut du ciel il reçoit de lumière,

                     Plus il voit de matière

Dessus toute la terre à de justes douleurs.

 

Sacrés ressentiments, réflexions perçantes,

Qui dans un cœur navré versez d’heureux regrets,

Que vous trouvez souvent d’occasions pressantes

Parmi tant de péchés et publics et secrets !

Mais, hélas ! Ces tyrans de l’âme criminelle

              L’enchaînent si bien en ces lieux,

Qu’il est bien malaisé que vous arrachiez d’elle

                     Quelque soupir fidèle

Qui la puisse élever un moment vers les cieux.

 

Pense plus à la mort, que tu vois assurée,

Qu’à la vaine longueur de tes jours incertains,

Et tu ressentiras dans ton âme épurée

Une ferveur plus forte et des désirs plus saints.

Si ton cœur chaque jour mettait dans la balance

              Ou le purgatoire ou l’enfer,

Il n’est point de travail, il n’est point de souffrance

                     Où soudain ta constance

Ne portât sans effroi l’ardeur d’en triompher.

 

Mais nous n’en concevons qu’une légère image,

Dont les traits impuissants ne vont point jusqu’au cœur ;

Nous aimons ce qui flatte, et consumons notre âge

Dans l’assoupissement d’une froide langueur :

Aussi le corps se plaint, le corps gémit sans cesse,

              Accablé sous les moindres croix,

Parce que de l’esprit la honteuse mollesse

                     N’agit qu’avec faiblesse,

Et refuse son aide à soutenir leur poids.

 

Demande donc à Dieu pour faveur singulière

L’esprit fortifiant de la componction ;

Avec le roi prophète élève ta prière,

Et dis à son exemple avec soumission :

« Nourrissez-moi de pleurs, Seigneur, pour témoignage

               « Que vous me voulez consoler ;

« Détrempez-en mon pain, mêlez-en mon breuvage,

                      « Et de tout mon visage

« Jour et nuit à grands flots faites-les distiller. »

 

 

 

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CHAPITRE XXII

 

 

Des considérations de la misère humaine.

 

 

 

Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misère

              Te cherche et te suit en tout lieu,

Et que toute la vie est une source amère

              À moins qu’elle tourne vers Dieu.

 

Rien ne te doit troubler, rien ne te doit surprendre,

              Quand l’effet manque à tes désirs,

Puisque ton sort est tel que tu n’en dois attendre

              Que des sujets de déplaisirs.

 

N’espère pas qu’ici jamais il se ravale

              À répondre à tous tes souhaits :

Pour toi, pour moi, pour tous, la règle est générale

              Et ne se relâche jamais.

 

Il n’est emploi ni rang dont la grandeur se pare

              De cette inévitable loi,

Et ceux qu’on voit porter le sceptre ou la tiare

              N’en sont pas plus exempts que toi.

 

L’angoisse entre partout, et si quelqu’un sur terre

              Porte mieux ce commun ennui,

C’est celui qui pour Dieu sait se faire la guerre,

              Et se plaît à souffrir pour lui.

 

Les faibles cependant disent avec envie :

               « Voyez que cet homme est puissant,

« Qu’il est grand, qu’il est riche, et que toute sa vie

               « Prend un cours noble et florissant ! »

 

Malheureux, regardez quels sont les biens célestes,

              Ceux-ci ne paraîtront plus rien,

Et vous n’y verrez plus que des attraits funestes

              Sous la fausse image du bien.

 

Douteuse est leur durée, et trompeur le remède

              Qu’ils donnent à quelques besoins ;

Et le plus fortuné jamais ne les possède

              Que parmi la crainte et les soins.

 

Le solide plaisir n’est pas dans l’abondance

              De ces pompeux accablements ;

Et souvent leur excès amène l’impudence

              Des plus honteux dérèglements.

 

Leur médiocrité suffit au nécessaire

              D’un esprit sagement borné,

Et tout ce qui la passe augmente la misère

              Dont il se voit environné.

 

Plus il rentre en soi-même et regarde la vie

              Dedans son véritable jour,

Plus de cette misère il la trouve suivie,

              Et change en haine son amour.

 

Il ressent d’autant mieux l’amertume épandue

              Sur la longueur de ses travaux,

Et s’en fait un miroir qui présente à sa vue

              L’image de tous ses défauts.

 

Car enfin travailler, dormir, manger et boire,

              Et mille autres nécessités,

Sont aux hommes de Dieu, qui n’aiment que sa gloire,

              D’étranges importunités.

 

Oh ! Que tous ces besoins ont de cruelles gênes

              Pour un esprit bien détaché !

Et qu’avec pleine joie il en romprait les chaînes

              Qui l’asservissent au péché !

 

Ce sont des ennemis qu’en vain sa ferveur brave,

              Puisqu’ils sont toujours les plus forts,

Et des tyrans aimés qui tiennent l’âme esclave

              Sous les infirmités du corps.

 

David tremblait sous eux, et parmi sa tristesse,

              Rempli de célestes clartés :

« Sauvez-moi, disait-il, du joug qu’à ma faiblesse

               « Imposent mes nécessités. »

 

Malheur à toi, mortel, si tu ne peux connaître

              La misère de ton séjour !

Et malheur encor plus si tu n’es pas le maître

              De ce qu’il te donne d’amour !

 

Faut-il que cette vie, en soi si misérable,

              Ait toutefois un tel attrait

Que le plus malheureux et le plus méprisable

              Ne l’abandonne qu’à regret ?

 

Le pauvre, qui l’arrache à force de prières,

              Avec horreur la voit finir,

Et l’artisan s’épuise en sueurs journalières

              Pour trouver à la soutenir.

 

Que s’il était au choix de notre âme insensée

              De languir toujours en ces lieux,

Nous traînerions nos maux sans aucune pensée

              De régner jamais dans les cieux.

 

Lâches, qui sur nos cœurs aux voluptés du monde

              Souffrons des progrès si puissants,

Que rien n’y peut former d’impression profonde,

              S’il ne flatte et charme nos sens !

 

Nous verrons à la fin, aveugles que nous sommes,

              Que ce que nous aimons n’est rien,

Et qu’il ne peut toucher que les esprits des hommes

              Qui ne se connaissent pas bien.

 

Les saints, les vrais dévots, savaient mieux de leur être

              Remplir toute la dignité,

Et pour ces vains attraits ils ne faisaient paraître

              Qu’entière insensibilité.

 

Ils dédaignaient de perdre un moment aux idées

              Des biens passagers et charnels,

Et leurs intentions, d’un saint espoir guidées,

              Volaient sans cesse aux éternels.

 

Tout leur cœur s’y portait, et s’élevant sans cesse

              Vers leurs invisibles appas,

Il empêchait la chair de s’en rendre maîtresse

              Et de le ravaler trop bas.

 

Mon frère, à leur exemple, anime ton courage,

              Et prends confiance après eux :

Quoi qu’il faille de temps pour un si grand ouvrage,

              Tu n’en as que trop, si tu veux.

 

Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère ?

              Ose, et dis sans plus négliger :

« Il est temps de combattre, il est temps de mieux faire,

               « Il est temps de nous corriger. »

 

Prends-en l’occasion dans tes peines diverses :

              Elles te la viennent offrir :

Le temps du vrai mérite est celui des traverses ;

              Pour triompher, il faut souffrir.

 

Par le milieu des eaux, par le milieu des flammes,

              On passe au repos tant cherché ;

Et sans violenter et les corps et les âmes,

              On ne peut vaincre le péché.

 

Tant qu’à ce corps fragile un souffle nous attache,

              Tel est à tous notre malheur,

Que le plus innocent ne se peut voir sans tache,

              Ni le plus content sans douleur.

 

Le plein calme est un bien hors de notre puissance,

              Aucun ici-bas n’en jouit :

Il descendit du ciel avec notre innocence,

              Avec elle il s’évanouit.

 

Comme ces deux trésors étaient inséparables,

              Un moment perdit tous les deux ;

Et le même péché qui nous fit tous coupables,

              Nous fit aussi tous malheureux.

 

Prends donc, prends patience en un chemin qu’on passe

              Sous des orages assidus,

Jusqu’à ce que ton Dieu daigne te faire grâce,

              Et te rendre les biens perdus ;

 

Jusqu’à ce que la mort brise ce qui te lie

              À cette longue infirmité,

Et qu’en toi dans le ciel la véritable vie

              Consume la mortalité.

 

Jusque-là n’attends pas des plus saints exercices

              Un long et plein soulagement :

Le naturel de l’homme a tant de pente aux vices,

              Qu’il s’y replonge à tout moment.

 

Tu pleures pour les tiens, pécheur, tu t’en confesses,

              Tu veux, tu crois y renoncer ;

Et dès le lendemain tu reprends les faiblesses

              Dont tu te viens de confesser.

 

Tu promets de les fuir quand la douleur t’emporte

              Contre ce qu’elles ont commis,

Et presque au même instant tu vis de même sorte

              Que si tu n’avais rien promis.

 

C’est donc avec raison que l’âme s’humilie,

              Se mésestime, se déplaît,

Toutes les fois qu’en soi fortement recueillie

              Elle examine ce qu’elle est.

 

Elle voit l’inconstance avec un tel empire

              Régner sur sa fragilité,

Que le meilleur propos qu’un saint regret inspire

              N’a que de l’instabilité.

 

Elle voit clairement que ce que fait la grâce

              Par de rudes et longs travaux,

Un peu de négligence en un moment l’efface

              Et nous rend tous nos premiers maux.

 

Que sera-ce de nous au bout d’une carrière

              Où s’offrent combats sur combats,

Si notre lâcheté déjà tourne en arrière,

              Et perd haleine au premier pas ?

 

Malheur, malheur à nous, si notre âme endormie

              Penche vers la tranquillité,

Comme si notre paix déjà bien affermie

              Nous avait mis en sûreté !

 

C’est usurper ici les douces récompenses

              Des véritables saintetés,

Avant qu’on en ait vu les moindres apparences

              Surmonter nos légèretés.

 

Ah ! Qu’il vaudrait bien mieux qu’ainsi que des novices

              De nouveau nous fussions instruits,

Et reprissions un maître aux premiers exercices

              Pour en tirer de meilleurs fruits !

 

Du moins on pourrait voir si nous serions capables

              Encor de quelque amendement,

Et si dans nos esprits les clartés véritables

              Pourraient s’épandre utilement.

 

 

 

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CHAPITRE XXIII

 

 

De la méditation de la mort.

 

 

 

Pense, mortel, à t’y résoudre ;

Ce sera bientôt fait de toi :

Tel aujourd’hui donne la loi,

Qui demain est réduit en poudre.

Le jour qui paraît le plus beau

Souvent jette dans le tombeau

La mémoire la mieux fondée ;

Et l’objet qu’on aime le mieux

Échappe bientôt à l’idée,

Quand il n’est plus devant les yeux.

 

Cependant ton âme stupide,

Sur qui les sens ont tout pouvoir,

Dans l’avenir ne veut rien voir

Qui la charme ou qui l’intimide :

Un assoupissement fatal

Dans ton cœur, qu’elle éclaire mal,

Ne souffre aucune sainte flamme,

Et forme une aveugle langueur

De la stupidité de l’âme

Et de la dureté du cœur.

 

Règle, règle mieux tes pensées,

Mets plus d’ordre en tes actions,

Réunis tes affections

Vagabondes et dispersées :

Pense, agis, aime incessamment,

Comme si déjà ce moment

Était celui d’en rendre conte,

Et ne devait plus différer

Ta gloire éternelle ou ta honte,

Qu’autant qu’il faut pour expirer.

 

Qui prend soin de sa conscience

Ne considère dans la mort

Que la porte aimable d’un sort

Digne de son impatience.

L’horrible pâleur de son teint,

Les hideux traits dont on la peint,

N’ont pour ses yeux rien de sauvage,

Et ne font voir à leur clarté

Que la fin d’un triste esclavage

Et l’entrée à la liberté.

 

Crains le péché, si tu veux vivre

D’une vie heureuse et sans fin,

Et non pas ce commun destin

À qui la naissance te livre ;

Prépares-y-toi sans ennui :

Si tu ne le peux aujourd’hui,

Demain qu’aura-t-il de moins rude ?

As-tu ce terme dans ta main,

Et vois-tu quelque certitude

D’arriver jusqu’à ce demain ?

 

De quoi sert la plus longue vie

Avec si peu d’amendement,

Que d’un plus long engagement

Aux vices dont elle est suivie ?

Qu’est-elle souvent, qu’un amas

De sacrilèges, d’attentats,

D’endurcissements invincibles ?

Et qu’y font de vieux criminels,

Que s’y rendre plus insensibles

Aux charmes des biens éternels ?

 

Plût à dieu que l’âme, bornée

À se bien regarder en soi,

Pût faire un bon et digne emploi

Du cours d’une seule journée !

Nos esprits lâches et pesants

Comptent bien les mois et les ans

Qu’a vus couler notre retraite ;

Mais tel les étale à grand bruit,

Dont la bouche devient muette

Quand il en faut montrer le fruit.

 

Si la mort te semble un passage

Si dur, si rempli de terreur,

Le péril qui t’en fait horreur

Peut croître à vivre davantage.

Heureux l’homme dont en tous lieux

Son image frappe les yeux,

Que chaque moment y prépare,

Qui la regarde comme un prix,

Et de soi-même se sépare

Pour n’en être jamais surpris !

 

Qu’un saint penser t’en entretienne

Quand un autre rend les abois :

Tu seras tel que tu le vois,

Et ton heure suivra la sienne.

Aussitôt que le jour te luit,

Doute si jusques à la nuit

Ta vie étendra sa durée ;

Et la nuit reçois le sommeil,

Sans la croire plus assurée

D’atteindre au retour du soleil.

 

Tiens ton âme toujours si prête,

Que ce glaive en l’air suspendu

Jamais sans en être attendu

Ne puisse tomber sur ta tête.

Souvent, sans nous en avertir,

La mort, nous forçant de partir,

Éteint la flamme la plus vive ;

Souvent tes yeux en sont témoins,

Et que le fils de l’homme arrive

Alors qu’on y pense le moins.

 

Cette dernière heure venue

Donne bien d’autres sentiments,

Et sur les vieux dérèglements

Fait bien jeter une autre vue.

Avec combien de repentirs

Voudrait un cœur gros de soupirs

Pouvoir lors haïr ce qu’il aime,

Et combien avoir acheté

Le temps de prendre sur soi-même

Vengeance de sa lâcheté !

 

Oh ! qu’heureux est celui qui montre

À toute heure un esprit fervent,

Et qui se tient tel en vivant,

Qu’il veut que la mort le rencontre !

Toi qui prétends à bien mourir,

Écoute l’art d’en acquérir

La véritable confiance,

Et vois quel est ce digne effort

Qui peut mettre ta conscience

Au chemin d’une bonne mort.

 

Un parfait mépris de la terre,

Des vertus un ardent désir,

Suivre sa règle avec plaisir,

Faire au vice une rude guerre,

S’attacher à son châtiment,

Obéir tôt et pleinement,

Se quitter, se haïr soi-même,

Et supporter d’un ferme esprit

L’adversité la plus extrême

Pour l’amour seul de Jésus-Christ.

 

Mais il faut une âme agissante,

Tandis que dure ta vigueur ;

Où la santé manque de cœur,

La maladie est impuissante :

Ses abattements, ses douleurs,

Rendent fort peu d’hommes meilleurs,

Non plus que les plus grands voyages ;

Souvent les travaux en sont vains,

Et les plus longs pèlerinages

N’ont jamais fait beaucoup de saints.

 

Prends peu d’assurance aux prières

Qu’on te promet après ta mort,

Et pour te faire un saint effort

N’attends point les heures dernières :

Et tes proches et tes amis

Oublieront ce qu’ils t’ont promis

Plus tôt que tu ne t’imagines ;

Et qui peut attendre si tard

À répondre aux grâces divines,

Met son salut en grand hasard.

 

Tu dois envoyer par avance

Tes bonnes œuvres devant toi,

Qui de ton juge et de ton roi

Puissent préparer la clémence.

L’espérance au secours d’autrui

N’est pas toujours un bon appui

Près de sa majesté suprême,

Et si tu veux bien négliger

Toi-même le soin de toi-même,

Peu d’autres s’en voudront charger.

 

Travaille donc et sans remise :

Chaque moment est précieux,

Chaque instant peut t’ouvrir les cieux ;

Prends un temps qui te favorise ;

Mais hélas ! Qu’avec peu de fruit

L’homme, par soi-même séduit,

Endure qu’on l’en sollicite !

Et qu’il aime à perdre ici-bas

Le temps d’amasser un mérite

Qui fait vivre après le trépas !

 

Un temps viendra, mais déplorable,

Que tes yeux, en vain mieux ouverts,

Te feront voir combien tu perds

Dans cette perte irréparable.

Les soins tardifs de t’amender

Auront alors beau demander

Encore un jour, encore une heure :

Il faudra partir promptement,

Et la soif d’une fin meilleure

N’obtiendra pas un seul moment.

 

Penses-y sans cesse et sans feinte :

Ce grand péril se peut gauchir,

Et la crainte peut t’affranchir

Des plus justes sujets de crainte.

Quiconque à la mort se résout,

Qui la voit et la craint partout,

A peu de chose à craindre d’elle ;

Et le plus assuré secours

Contre les traits d’une infidèle,

C’est de s’en défier toujours.

 

Qu’une pieuse et sainte adresse,

Servant de règle à tes désirs,

Dispose tes derniers soupirs

À moins d’effroi que d’allégresse :

Meurs à tous les mortels appas,

Afin qu’en Dieu par le trépas

Tu puisses commencer à vivre,

Et qu’un plein mépris de ces lieux

Te donne liberté de suivre

Jésus-Christ jusque dans les cieux.

 

Qu’une sévère pénitence

N’épargne point ici ton corps,

Si tu veux recueillir alors

Les fruits d’une entière constance :

De ses plus âpres châtiments

Naîtront les plus doux sentiments

D’une confiance certaine ;

Et plus on l’aura maltraité,

Plus l’âme, forte de sa peine,

Prendra son vol en sûreté.

 

D’où te vient la folle espérance

De faire en terre un long séjour,

Toi qui n’as pas même un seul jour

Où tes jours soient en assurance ?

Combien en trompe un tel espoir !

Et combien en laisse-t-il choir

Dans le plus beau de leur carrière !

Combien tout à coup défaillir,

Et précipiter dans la bière

La vaine attente de vieillir !

 

Combien de fois entends-tu dire :

« Celui-ci vient d’être égorgé,

« Celui-là d’être submergé,

« Cet autre dans les feux expire ! »

L’un, écrasé subitement

Sous le débris d’un bâtiment,

A fini ses jours et ses vices ;

L’autre au milieu d’un grand repas,

L’autre parmi d’autres délices

S’est trouvé surpris du trépas.

 

L’un est percé d’un plomb funeste,

L’autre dans le jeu rend l’esprit,

Tel meurt étranglé dans son lit,

Et tel étouffé de la peste !

Ainsi mille genres de morts,

Par mille différents efforts,

Des mortels retranchent le nombre ;

L’ordre en ce point seul est pareil,

Qu’ils passent tous ainsi qu’une ombre

Qu’efface et marque le soleil.

 

Parmi les vers et la poussière

Qui daignera chercher ton nom,

Et pour obtenir ton pardon

Hasarder la moindre prière ?

Fais, fais ce que tu peux de bien,

Donne aux saints devoirs d’un chrétien

Tout ce que Dieu te donne à vivre :

Tu ne sais quand tu dois mourir,

Et moins encor ce qui doit suivre

Les périls qu’il y faut courir.

 

Tandis que le temps favorable

Te donne loisir d’amasser,

Amasse, mais sans te lasser,

Une richesse perdurable ;

Donne-toi pour unique but

Le grand œuvre de ton salut

Autant que le peut ta faiblesse ;

N’embrasse aucun autre projet,

Et prends tout souci pour bassesse,

S’il n’a ton Dieu pour seul objet.

 

Fais des amis pour l’autre vie ;

Honore les saints ici-bas,

Et tâche d’affermir tes pas

Dans la route qu’ils ont suivie ;

Range-toi sous leur étendard,

Afin qu’à l’heure du départ

Ils fassent pour toi des miracles,

Et qu’ils viennent te recevoir

Dans ces lumineux tabernacles

Où la mort n’a point de pouvoir.

 

Ne tiens sur la terre autre place

Que d’un pèlerin sans arrêt,

Qui ne prend aucun intérêt

Aux soins dont elle s’embarrasse ;

Tiens-y-toi comme un étranger

Qui dans l’ardeur de voyager

N’a point de cité permanente ;

Tiens-y ton cœur libre en tout lieu,

Mais d’une liberté fervente

Qui s’élève et s’attache à Dieu.

 

Pousse jusqu’à lui tes prières

Par de sacrés élancements ;

Joins-y mille gémissements,

Joins-y des larmes journalières.

Ainsi ton esprit bienheureux

Puisse d’un séjour dangereux

Passer en celui de la gloire !

Ainsi la mort pour l’y porter

Règne toujours en ta mémoire !

Ainsi Dieu te daigne écouter !

 

 

 

_______

 

 

 

CHAPITRE XXIV

 

 

Du jugement et des peines du péché.

 

 

 

Homme, quoi qu’ici-bas tu veuilles entreprendre,

Songe à ce compte exact qu’un jour il en faut rendre,

Et mets devant tes yeux cette dernière fin

Qui fera ton mauvais ou ton heureux destin.

Regarde avec quel front tu pourras comparaître

Devant le tribunal de ton souverain maître,

Devant ce juste juge à qui rien n’est caché,

Qui jusque dans ton cœur sait lire ton péché,

Qu’aucun don n’éblouit, qu’aucune erreur n’abuse,

Que ne surprend jamais l’adresse d’une excuse,

Qui rend à tous justice et pèse au même poids

Ce que font les bergers et ce que font les rois.

 

Misérable pécheur, que sauras-tu répondre

À ce dieu qui sait tout, et viendra te confondre,

Toi que remplit souvent d’un invincible effroi

Le courroux passager d’un mortel comme toi ?

 

Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes affaires,

Pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères,

Où chacun, trop chargé de son propre fardeau,

Son propre accusateur et son propre bourreau,

Répondra par sa bouche, et seul à sa défense,

N’aura point de secours que de sa pénitence.

 

Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux :

Maintenant ton travail peut être fructueux,

Tes douleurs maintenant peuvent être écoutées,

Tes larmes jusqu’au ciel être soudain portées,

Tes soupirs de ton juge apaiser la rigueur,

Ton repentir lui plaire, et nettoyer ton cœur.

 

Oh ! que la patience est un grand purgatoire

Pour laver de ce cœur la tache la plus noire !

Que l’homme le blanchit, lorsqu’il le dompte au point

De souffrir un outrage et n’en murmurer point !

Lorsqu’il est plus touché du mal que se procure

L’auteur de son affront, que de sa propre injure ;

Lorsqu’il élève au ciel ses innocentes mains

Pour le même ennemi qui rompt tous ses desseins,

Qu’avec sincérité promptement il pardonne,

Qu’il demande pardon de même qu’il le donne,

Que sa vertu commande à son tempérament,

Que sa bonté prévaut sur son ressentiment,

Que lui-même à toute heure il se fait violence

Pour vaincre de ses sens la mutine insolence,

Et que pour seul objet partout il se prescrit

D’assujettir la chair sous les lois de l’esprit !

 

Ah ! Qu’il vaudrait bien mieux par de saints exercices

Purger nos passions, déraciner nos vices,

Et nous-mêmes en nous à l’envi les punir,

Qu’en réserver la peine à ce long avenir !

Mais ce que nous avons d’amour désordonnée,

Pour cette ingrate chair à nous perdre obstinée,

Nous-mêmes nous séduit, et l’arme contre nous

De tout ce que nos sens nous offrent de plus doux.

 

Qu’auront à dévorer les éternelles flammes,

Que cette folle amour où s’emportent les âmes,

Cet amas de péchés, ce détestable fruit

Que cette chair aimée au fond des cœurs produit ?

Plus tu suis ses conseils et te fais ici grâce,

Plus de matière en toi pour ces flammes s’entasse ;

Et ta punition que tu veux reculer

Prépare à l’avenir d’autant plus à brûler.

 

Là, par une justice effroyable à l’impie,

Par où chacun offense, il faudra qu’il l’expie ;

Les plus grands châtiments y seront attachés

Aux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.

 

Dans un profond sommeil la paresse enfoncée

D’aiguillons enflammés s’y trouvera pressée,

Et les cœurs que charmait sa molle oisiveté

Gémiront sans repos toute l’éternité.

 

L’ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices

Du souvenir amer de leurs chères délices,

Et ces repas traînés jusques au lendemain

Mêleront leur idée aux rages de la faim.

 

Les sales voluptés, dans le milieu d’un gouffre,

Parmi les puanteurs de la poix et du soufre,

Laisseront occuper aux plus cruels tourments

Les lieux les plus flattés de leurs chatouillements.

 

L’envieux, qui verra du plus creux de l’abîme

Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime,

D’autant plus furieux, hurlera de douleur

Pour leur félicité plus que pour son malheur.

 

Tout vice aura sa peine à lui seul destinée :

La superbe à la honte y sera condamnée,

Et pour punir l’avare avec sévérité,

La pauvreté qu’il fuit aura sa cruauté.

 

Là sera plus amère une heure de souffrance

Que ne le sont ici cent ans de pénitence ;

Là jamais d’intervalle ou de soulagement

N’affaiblit des damnés l’éternel châtiment ;

Mais ici nos travaux peuvent reprendre haleine,

Souffrir quelque relâche à la plus juste peine ;

L’espoir d’en voir la fin à toute heure est permis,

Tandis qu’on s’en console avecque ses amis.

 

Romps-y donc du péché les noires habitudes,

À force de soupirs, de soins, d’inquiétudes,

Afin qu’en ce grand jour ce juge rigoureux

Te mette en sûreté parmi les bienheureux ;

Car les justes alors avec pleine constance

Des maux par eux soufferts voudront prendre vengeance,

Et d’un regard farouche ils paraîtront armés

Contre les gros pécheurs qui les ont opprimés.

 

Tu verras lors assis au nombre de tes juges

Ceux qui jadis chez toi cherchaient quelques refuges,

Et tu seras jugé par le juste courroux

De qui te demandait la justice à genoux.

 

L’humble alors et le pauvre après leur patience

Rentreront à la vie en paix, en confiance,

Cependant que le riche avec tout son orgueil,

Pâle et tremblant d’effroi, sortira du cercueil.

 

Lors aura son éclat la sagesse profonde,

Qui passait pour folie aux mauvais yeux du monde :

Une gloire sans fin sera le digne prix

D’avoir souffert pour Dieu l’opprobre et le mépris.

 

Lors tous les déplaisirs endurés sans murmure

Seront changés en joie inépuisable et pure ;

Et toute iniquité confondant son auteur

Lui fermera la bouche et rongera le cœur.

 

Point lors, point de dévots sans entière allégresse,

Point lors de libertins sans profonde tristesse :

Ceux-là s’élèveront dans les ravissements,

Ceux-ci s’abîmeront dans les gémissements ;

Et la chair qu’ici-bas on aura maltraitée,

Que la règle ou le zèle auront persécutée,

Goûtera plus alors de solides plaisirs

Que celle que partout on livre à ses désirs.

 

Les lambeaux mal tissus de la robe grossière

Des plus brillants habits terniront la lumière ;

Et les princes verront les chaumes préférés

Au faîte ambitieux de leurs palais dorés.

 

La longue patience aura plus d’avantage

Que tout ce vain pouvoir qu’a le monde en partage ;

La prompte obéissance et sa simplicité,

Que tout ce que le siècle a de subtilité.

 

La joie et la candeur des bonnes consciences

Iront lors au-dessus des plus hautes sciences ;

Et du mépris des biens les plus légers efforts

Seront de plus grand poids que les plus grands trésors.

 

Tu sentiras ton âme alors plus consolée

D’une oraison dévote à tes soupirs mêlée,

Que d’avoir fait parade en de pompeux festins

Du choix le plus exquis des viandes et des vins.

 

Tu te trouveras mieux de voir dans la balance

L’heureuse fermeté d’un rigoureux silence,

Que d’y voir l’embarras et les distractions

D’un cœur qui s’abandonne aux conversations ;

D’y voir de bons effets que de belles paroles,

Des actes de vertu que des discours frivoles ;

D’y voir la pénitence avec sa dureté,

D’y voir l’étroite vie avec son âpreté,

Que la douce mollesse où flotte vagabonde

Une âme qui s’endort dans les plaisirs du monde.

 

Apprends qu’il faut souffrir quelques petits malheurs,

Pour t’affranchir alors de ces pleines douleurs :

Éprouve ici ta force, et fais sur peu de chose

Un faible essai des maux où l’avenir t’expose.

Ils seront éternels, et tu crains d’endurer

Ceux qui n’ont ici-bas qu’un moment à durer !

Si leurs moindres assauts, leur moindre expérience

Te jette dans le trouble et dans l’impatience,

Au milieu des enfers, où ton péché va choir,

Jusques à quelle rage ira ton désespoir ?

Souffre, souffre sans bruit, quoi que le ciel t’envoie :

Tu ne saurais avoir de deux sortes de joie,

Remplir de tes désirs ici l’avidité,

Et régner avec Dieu dedans l’éternité.

 

Quand depuis ta naissance on aurait vu ta vie

D’honneurs jusqu’à ce jour et de plaisirs suivie,

Qu’aurait tout cet amas qui te pût secourir,

Si dans ce même instant il te fallait mourir ?

 

Tout n’est que vanité : gloire, faveurs, richesses,

Passagères douceurs, trompeuses allégresses ;

Tout n’est qu’amusement, tout n’est que faux appui,

Hormis d’aimer Dieu seul, et ne servir que lui.

Qui de tout son cœur l’aime y borne ses délices ;

Il ne craint mort, enfer, jugement, ni supplices ;

De ce parfait amour le salutaire excès

Près de l’objet aimé lui donne un sûr accès ;

Mais lorsque le pécheur aime encor que du vice

La funeste douceur dans son âme se glisse,

Il n’est pas merveilleux s’il tremble incessamment

Au seul nom de la mort ou de ce jugement.

 

Il est bon toutefois que l’ingrate malice,

En qui l’amour de Dieu cède aux attraits du vice,

Du moins cède à son tour à l’effroi des tourments

Qui l’arrache par force à ses dérèglements.

Si pourtant cette crainte est en toi la maîtresse,

Sans que celle de Dieu soutienne ta faiblesse,

Ce mouvement servile, indigne d’un chrétien,

Dédaignera bientôt les sentiers du vrai bien,

Et te laissera faire une chute effroyable

Dans les pièges du monde et les filets du diable.

 

 

 

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CHAPITRE XXV

 

 

Du fervent amendement de toute la vie.

 

 

 

De ton zèle envers Dieu bannis la nonchalance ;

Porte un amour actif dans un cœur enflammé ;

Souviens-toi que le cloître où tu t’es enfermé

Veut de l’intérieur et de la vigilance ;

Demande souvent compte au secret de ton cœur

Du dessein qui t’en fit épouser la rigueur,

Et renoncer au siècle, à sa pompe, à ses charmes ;

N’était-ce pas pour vivre à Dieu seul attaché,

Pour embrasser la croix, pour la baigner de larmes,

Et t’épurer l’esprit dans l’horreur du péché ?

 

Montre en ce grand dessein une ferveur constante,

Et pour un saint progrès rends ce cœur tout de feu ;

Ta récompense est proche, elle est grande, et dans peu

Son excès surprenant passera ton attente.

À tes moindres souhaits tu verras lors s’offrir,

Non plus de quoi trembler, non plus de quoi souffrir,

Mais du solide bien l’heureuse plénitude :

Tes yeux admireront son immense valeur ;

Tu l’obtiendras sans peine et sans inquiétude,

Et la posséderas sans crainte et sans douleur.

 

Ne dors pas cependant, prends courage, et l’emploie

Aux précieux effets d’un vertueux propos :

D’une heure de travail doit naître un long repos,

D’un moment de souffrance une éternelle joie.

C’est Dieu qui te promet cette félicité ;

Si tu sais le servir avec fidélité,

Il sera comme toi fidèle en ses promesses ;

Sa main quand tu combats cherche à te couronner,

Et sa profusion, égale à ses richesses,

Ne voit tous ses trésors que pour te les donner.

 

Conçois, il t’en avoue, une haute espérance

De remporter la palme en combattant sous lui ;

Espère un plein triomphe avec un tel appui ;

Mais garde-toi d’en prendre une entière assurance.

Les philtres dangereux de cette illusion

Charment si puissamment, que dans l’occasion

Nous laissons de nos mains échapper la victoire ;

Et quand le souvenir d’avoir le mieux vécu

Relâche la ferveur à quelque vaine gloire,

Qui s’assure de vaincre est aisément vaincu.

 

Un jour un grand dévot, dont l’âme, encor que sainte,

Flottait dans une longue et triste anxiété,

Et tournait sans repos son instabilité

Tantôt vers l’espérance, et tantôt vers la crainte,

Accablé sous le poids de cet ennui mortel,

Prosterné dans l’église au devant d’un autel,

Roulait cette inquiète et timide pensée :

« Ô dieu ! Si je savais, disait-il en son cœur,

« Qu’enfin ma lâcheté, par mes pleurs effacée,

« De bien persévérer me laissât la vigueur ! »

 

Une céleste voix de lui seul entendue

À sa douleur secrète aussitôt répondit,

Et par un doux oracle à l’instant lui rendit

Le calme qui manquait à son âme éperdue :

« Eh bien ! Que ferais-tu ? dit cette aimable voix.

« Montre la même ardeur que si tu le savais,

« Et fais dès maintenant ce que tu voudrais faire ;

« Commence, continue, et ne perds point de temps ;

« Applique tous tes soins à m’aimer, à me plaire,

« Et demeure assuré de ce que tu prétends. »

 

Ainsi Dieu conforta cette âme désolée ;

Cette âme en crut ainsi la divine bonté,

Et soudain vit céder à la tranquillité

Les agitations qui l’avaient ébranlée ;

Un parfait abandon au souverain vouloir

Dans l’avenir obscur ne chercha plus à voir

Que les moyens de plaire à l’auteur de sa joie ;

Un bon commencement fit son ambition,

Et son unique soin fut de prendre la voie

Qui pût conduire l’œuvre à sa perfection.

 

Espère, espère en Dieu, fais du bien sur la terre,

Tu recevras du ciel l’abondance des biens :

C’est par là que David t’enseigne les moyens

De te rendre vainqueur en cette rude guerre.

Une chose, il est vrai, fait souvent balancer,

Attiédit en plusieurs l’ardeur de s’avancer,

Et dès le premier pas les retire en arrière :

C’est que leur cœur, sensible encore aux voluptés,

Ne s’ouvre qu’en tremblant cette rude carrière,

Tant il conçoit d’horreur de ses difficultés.

 

L’objet de cette horreur te doit servir d’amorce,

La grandeur des travaux ennoblit le combat,

Et la gloire de vaincre a d’autant plus d’éclat

Que pour y parvenir on fait voir plus de force.

L’homme qui porte en soi son plus grand ennemi,

Plus, à se bien haïr saintement affermi,

Il trouve en l’amour-propre une âpre résistance,

Plus il a de mérite à se dompter partout ;

Et la grâce, que Dieu mesure à sa constance,

D’autant plus dignement l’en fait venir à bout.

 

Tous n’ont pas toutefois mêmes efforts à faire,

Comme ils n’ont pas en eux à vaincre également,

Et la diversité de leur tempérament

Leur donne un plus puissant ou plus faible adversaire ;

Mais un esprit ardent aux saintes fonctions,

Quoiqu’il ait à forcer beaucoup de passions,

Tout chargé d’ennemis, fera plus de miracles

Qu’un naturel bénin, doux, facile, arrêté,

Qui ne ressentant point en soi de grands obstacles,

S’enveloppe et s’endort dans sa tranquillité.

 

Agis donc fortement, et fais-toi violence

Pour te soustraire au mal où tu te vois pencher ;

Examine quel bien tu dois le plus chercher,

Et portes-y soudain toute ta vigilance ;

Mais ne crois pas en toi le voir jamais assez :

Tes sens à te flatter toujours intéressés

T’en pourraient souvent faire une fausse peinture

Porte les yeux plus loin, et regarde en autrui

Tout ce qui t’y déplaît, tout ce qu’on y censure,

Et déracine en toi ce qui te choque en lui.

 

Dans ce miroir fidèle exactement contemple

Ce que sont en effet et ce mal et ce bien ;

Et les considérant d’un œil vraiment chrétien,

Fais ton profit du bon et du mauvais exemple :

Que l’un allume en toi l’ardeur de l’imiter,

Que l’autre excite en toi les soins de l’éviter,

Ou, si tu l’as suivi, d’en effacer la tache ;

Sers toi-même d’exemple, et t’en fais une loi,

Puisque ainsi que ton œil sur les autres s’attache,

Les autres à leur tour attachent l’œil sur toi.

 

Oh ! qu’il est doux de voir une ferveur divine

Dans les religieux nourrir la sainteté !

Qu’on admire avec joie en eux la fermeté

Et de l’obéissance et de la discipline !

Qu’il est dur au contraire et scandaleux d’en voir

S’égarer chaque jour du cloître et du devoir,

Divaguer en désordre, et s’empresser d’affaires,

Désavouer l’habit par l’inclination,

Et pour des embarras un peu trop volontaires

Négliger les emplois de leur vocation !

 

Souviens-toi de tes vœux, et pense à quoi t’engage

Ce vertueux projet dont ton âme a fait choix ;

Mets-toi devant les yeux un Jésus-Christ en croix,

Et jusques en ton cœur fais-en passer l’image :

À l’aspect amoureux de ce mourant sauveur

Combien dois-tu rougir de ton peu de ferveur,

Et du peu de rapport de ta vie à sa vie !

Et quand il te dira : « Je t’appelais aux cieux,

Je t’ai mis en la voie, et tu l’as mal suivie »,

Combien doivent couler de larmes de tes yeux !

 

Oh ! Qu’un religieux heureusement s’exerce

Sur cette illustre vie et cette indigne mort !

Que tout ce qui peut faire ici-bas un doux sort

Se trouve abondamment dans ce divin commerce !

Qu’avec peu de raison il chercherait ailleurs

Des secours plus puissants, ou des emplois meilleurs !

Qu’avec pleine clarté la grâce l’illumine !

Que son intérieur en est fortifié,

Et se fait promptement une haute doctrine

Quand il grave en son cœur un dieu crucifié !

 

Sa paix est toujours ferme, et quoi qu’on lui commande,

Il s’y porte avec joie et court avec chaleur ;

Mais le tiède au contraire a douleur sur douleur,

Et voit fondre sur lui tout ce qu’il appréhende :

L’angoisse, le chagrin, les contrariétés,

Dans son cœur inquiet tombant de tous côtés,

Lui donnent les ennuis et le trouble en partage ;

Il demeure accablé sous leurs moindres efforts,

Parce que le dedans n’a rien qui le soulage,

Et qu’il n’ose ou ne peut en chercher au dehors.

 

Oui, le religieux qui hait la discipline,

Qu’importune la règle, à qui pèse l’habit,

Qui par ses actions chaque jour les dédit,

Se jette en grand péril d’une prompte ruine.

Qui cherche à vivre au large est toujours à l’étroit :

Dans ce honteux dessein son esprit maladroit

Se gêne d’autant plus qu’il se croit satisfaire ;

Et quoi que de sa règle il ose relâcher,

Le reste n’a jamais si bien de quoi lui plaire

Que ses nouveaux dégoûts n’en veuillent retrancher.

 

Si ton cœur pour le cloître a de la répugnance

Jusqu’à grossir l’orgueil de tes sens révoltés,

Regarde ce que font tant d’autres mieux domptés,

Jusqu’où va leur étroite et fidèle observance :

Ils vivent retirés et sortent rarement,

Grossièrement vêtus et nourris pauvrement,

Travaillent sans relâche ainsi que sans murmure,

Parlent peu, dorment peu, se lèvent du matin,

Prolongent l’oraison, prolongent la lecture,

Et sous ces dures lois font une douce fin.

 

Vois ces grands escadrons d’âmes laborieuses,

Vois l’ordre des chartreux, vois celui de Cîteaux,

Vois tout autour de toi mille sacrés troupeaux

Et de religieux et de religieuses ;

Vois comme chaque nuit ils rompent le sommeil,

Et n’attendent jamais le retour du soleil

Pour envoyer à Dieu l’encens de ses louanges :

Il te serait honteux d’avoir quelque lenteur,

Alors que sur la terre un si grand nombre d’anges

S’unit à ceux du ciel pour bénir leur auteur.

 

Oh ! Si nous pouvions vivre et n’avoir rien à faire

Qu’à dissiper en nous cette infâme langueur,

Qu’à louer ce grand maître et de bouche et de cœur,

Sans que rien de plus bas nous devînt nécessaire !

Oh ! Si l’âme chrétienne et ses plus saints transports

N’étaient point asservis aux faiblesses du corps,

Aux besoins de dormir, de manger et de boire !

Si rien n’interrompait un soin continuel

De publier de Dieu les bontés et la gloire,

Et d’avancer l’esprit dans le spirituel !

 

Que nous serions heureux ! Qu’un an, un jour, une heure,

Nous ferait bien goûter plus de félicité

Que les siècles entiers de la captivité

Où nous réduit la chair dans sa triste demeure !

Ô dieu, pourquoi faut-il que ces infirmités,

Ces journaliers tributs, soient des nécessités

Pour tes vivants portraits qu’illumine ta flamme ?

Pourquoi pour subsister sur ce lourd élément

Faut-il d’autres repas que les repas de l’âme ?

Pourquoi les goûtons-nous, ô dieu, si rarement ?

 

Quand l’homme se possède, et que les créatures

N’ont aucunes douceurs qui puissent l’arrêter,

C’est alors que sans peine il commence à goûter

Combien le créateur est doux aux âmes pures.

Alors, quoi qu’il arrive ou de bien ou de mal,

Il vit toujours content, et d’un visage égal

Il reçoit la mauvaise et la bonne fortune :

L’abondance sur lui tombe sans l’émouvoir,

La pauvreté pour lui n’est jamais importune,

La gloire et le mépris n’ont qu’un même pouvoir.

 

C’est lors entièrement en Dieu qu’il se repose,

En Dieu, sa confiance et son unique appui,

En Dieu, qu’il voit partout, en soi-même, en autrui,

En Dieu, qui pour son âme est tout en toute chose.

Où qu’il soit, quoi qu’il fasse, il redoute, il chérit

Cet être universel à qui rien ne périt,

Et dans qui tout conserve une immortelle vie,

Qui ne connaît jamais diversité de temps,

Et dont la voix sitôt de l’effet est suivie

Que dire et faire en lui ne sont point deux instants.

 

Toi qui, bien que mortel, inconstant, misérable,

Peux avec son secours aisément te sauver,

Souviens-toi de la fin où tu dois arriver,

Et que le temps perdu n’est jamais réparable.

Va, cours, vole sans cesse aux emplois fructueux :

Cette sainte chaleur qui fait les vertueux

Veut des soins assidus et de la diligence ;

Et du moment fatal que ton manque d’ardeur

T’osera relâcher à quelque négligence,

Mille peines suivront ce moment de tiédeur.

 

Que si dans un beau feu ton âme persévère,

Tu n’auras plus à craindre aucun funeste assaut,

Et l’amour des vertus joint aux grâces d’en haut

Rendra de jour en jour ta peine plus légère.

Le zèle et la ferveur peuvent nous préparer

À quoi qu’en cette vie il nous faille endurer :

Ils sèment des douceurs au milieu des supplices ;

Mais ne t’y trompe pas, il faut d’autres efforts,

Il en faut de plus grands à résister aux vices,

À se dompter l’esprit, qu’à se gêner le corps.

 

L’âme aux petits défauts souvent abandonnée

En de plus dangereux se laisse bientôt choir,

Et la parfaite joie arrive avec le soir

Chez qui sait avec fruit employer la journée.

Veille donc sur toi-même et sur tes appétits,

Excite, échauffe-toi toi-même, et t’avertis ;

Quoi qu’il en soit d’autrui, jamais ne te néglige ;

Gêne-toi, force-toi, change de bien en mieux ;

Plus se fait violence un cœur qui se corrige,

Plus son progrès va haut dans la route des cieux.

 

 

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LIVRE SECOND

 

 

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CHAPITRE I

 

 

De la conversation intérieure.

 

 

 

 « Sachez que mon royaume est au dedans de vous »,

                       Dit le céleste époux

               Aux âmes de ses chers fidèles :

Élève donc la tienne où l’appelle sa voix,

Quitte pour lui le monde, et laisse aux criminelles

               Ce triste canton de rebelles,

Et tu rencontreras le repos sous ses lois.

 

Apprends à mépriser les pompes inconstantes

                       De ces douceurs flottantes

               Dont le dehors brille à tes yeux ;

Apprends à recueillir ce qu’une sainte flamme

Dans un intérieur verse de précieux,

               Et soudain du plus haut des cieux

Le royaume de Dieu descendra dans ton âme.

 

Car enfin ce royaume est une forte paix

                       Qui de tous les souhaits

               Bannit la vaine inquiétude ;

Une stable allégresse, et dont le Saint-Esprit

Répandant sur les bons l’heureuse certitude,

               L’impie et noire ingratitude

Jamais ne la reçut, jamais ne la comprit.

 

Jésus viendra chez toi lui-même la répandre,

                       Si ton cœur pour l’attendre

               Lui dispose un digne séjour :

La gloire qui lui plaît et la beauté qu’il aime

De l’éclat du dedans tirent leur plus beau jour ;

               Et pour te donner son amour

Il ne veut rien de toi qui soit hors de toi-même.

 

Il y fera pleuvoir mille sortes de biens

                       Par les doux entretiens

               De ses amoureuses visites :

Un plein épanchement de consolations,

Un calme inébranlable, une paix sans limites,

               Et l’abondance des mérites,

Y suivront à l’envi ses conversations.

 

Courage donc, courage, âme sainte : prépare

                       Pour un bonheur si rare

               Un cœur tout de zèle et de foi ;

Que ce divin époux daigne à cette même heure,

S’y voyant seul aimé, seul reconnu pour roi,

               Entrer chez toi, loger chez toi,

Et jusqu’à ton départ y faire sa demeure.

 

Lui-même il l’a promis : « Si quelqu’un veut m’aimer,

                        « Il doit se conformer,

               Dit-il, à ce que je commande ;

Alors mon père et moi nous serons son appui,

Nous le garantirons de quoi qu’il appréhende ;

               Et pour sa sûreté plus grande,

Nous viendrons jusqu’à lui pour demeurer chez lui. »

 

Ouvre-lui tout ce cœur ; et quoi qu’on te propose,

                       Tiens-en la porte close

               À tout autre objet qu’à sa croix :

Lui seul pour te guérir a d’assurés remèdes,

Lui seul pour t’enrichir abandonne à ton choix

               Plus que tous les trésors des rois,

Et tu possèdes tout lorsque tu le possèdes.

 

Il pourvoira lui-même à tes nécessités,

                       Et ses hautes bontés

               Partout soulageront tes peines ;

Il te sera fidèle, et son divin pouvoir

T’en donnera partout des preuves si soudaines,

               Que les assistances humaines

N’auront ni temps ni lieu d’amuser ton espoir.

 

Des peuples et des grands la faveur est changeante,

                       Et la plus obligeante

               En moins de rien passe avec eux ;

Mais celle de Jésus ne connaît point de terme,

Et s’attache à l’aimé par de si puissants nœuds,

               Que jusqu’au plein effet des vœux,

Jusqu’à la fin des maux, elle tient toujours ferme.

 

Souviens-toi donc toujours, quand un ami te sert

                       Le plus à cœur ouvert,

               Que souvent son zèle est stérile ;

Fais peu de fondement sur son plus haut crédit,

Et dans le même instant qu’il t’est le plus utile,

               Crois-le mortel, crois-le fragile,

Et t’attriste encor moins lorsqu’il te contredit.

 

Tel aujourd’hui t’embrasse et soutient ta querelle,

                       Dont l’esprit infidèle

               Dès demain voudra t’opprimer ;

Et tel autre aujourd’hui contre toi s’intéresse,

Que pour toi dès demain tu verras s’animer :

               Tant pour haïr et pour aimer

Au gré du moindre vent tourne notre faiblesse !

 

Ne t’assure qu’en Dieu, mets-y tout ton amour

                       Jusqu’à ton dernier jour,

               Tout ton espoir, toute ta crainte :

Il conduira ta langue, il réglera tes yeux,

Et de quelque malheur que tu sentes l’atteinte,

               Jamais il n’entendra ta plainte

Qu’il ne fasse pour toi ce qu’il verra de mieux.

 

L’homme n’a point ici de cité permanente :

                       Où qu’il soit, quoi qu’il tente,

               Il n’est qu’un malheureux passant ;

Et si dans les travaux de son pèlerinage,

L’effort intérieur d’un cœur reconnaissant

               Ne l’unit au bras tout-puissant,

Il s’y promet en vain le calme après l’orage.

 

Que regardes-tu donc, mortel, autour de toi,

                       Comme si quelque emploi

               T’y faisait une paix profonde ?

C’est au ciel, c’est en Dieu qu’il te faut habiter :

C’est là, c’est en lui seul qu’un vrai repos se fonde ;

               Et quoi qu’étale ici le monde,

Ce n’est qu’avec dédain que l’œil s’y doit prêter.

 

Tout ce qu’il te présente y passe comme une ombre,

                       Et toi-même es du nombre

               De ces fantômes passagers :

Tu passeras comme eux, et ta chute funeste

Suivra l’attachement à ces objets légers,

               Si pour éviter ces dangers

Tu ne romps avec toi comme avec tout le reste.

 

De ce triste séjour où tout n’est que défaut,

                       Jusqu’aux pieds du Très-Haut,

               Sache relever ta pensée ;

Qu’à force de soupirs, de larmes et de vœux,

Jusques à Jésus-Christ ta prière poussée

               Lui montre une ardeur empressée,

D’où sans cesse pour lui partent de nouveaux feux.

 

Si tu t’y sens mal propre, et qu’entre tant d’épines

                       Jusqu’aux grandeurs divines

               Tes forces ne puissent monter,

S’il faut que sur la terre encor tu les essaies,

Sa passion t’y donne assez où t’arrêter ;

               Mais il faut pour la bien goûter

Affermir ta demeure au milieu de ses plaies.

 

Prends ce dévot refuge en toutes tes douleurs,

                       Et tes plus grands malheurs

               Trouveront une issue aisée :

Tu sauras négliger quoi qu’il faille souffrir ;

Les mépris te seront des sujets de risée,

               Et la médisance abusée

Ne dira rien de toi dont tu daignes t’aigrir.

 

Le monarque du ciel, le maître du tonnerre,

                       Méprisé sur la terre,

               Dans l’opprobre y finit ses jours ;

Au milieu de sa peine, au fort de sa misère,

Il vit tous ses amis lâches, muets et sourds :

               Tout lui refusa du secours,

Et tout l’abandonna, jusqu’à son propre père.

 

Cet abandon lui plut, il aima ce mépris,

                       Et pour être ton prix

               Il voulut être ta victime :

Innocent qu’il était, il voulut endurer ;

Et toi, dont la souffrance est moindre que le crime,

               Tu t’oses plaindre qu’on t’opprime,

Et croire que tes maux valent en murmurer !

 

Il eut des ennemis, il vit la médisance

                       Noircir en sa présence

               Ses plus sincères actions ;

Et tu veux que chacun avec soin te caresse,

Que chacun soit jaloux de tes affections,

               Qu’il coure à tes intentions,

Et pour te mieux servir à l’envi s’intéresse !

 

Dans les adversités l’âme fait ses trésors

                       Des misères du corps ;

               Ce sont les épreuves des bonnes :

Leur patience amasse alors sans se lasser ;

Mais où pourra la tienne emporter des couronnes,

               Si tous les soins que tu te donnes

N’ont pour but que de fuir ce qui peut l’exercer ?

 

Tu vois ton maître en croix, où ton péché le tue,

                       Et tu peux à sa vue

               Te rebuter de quelque ennui !

Ah ! Ce n’est pas ainsi qu’on a part à sa gloire ;

Change, pauvre pécheur, change dès aujourd’hui :

               Souffre avec lui, souffre pour lui,

Si tu veux avec lui régner par sa victoire.

 

Si tu peux dans son sein une fois pénétrer

                       Jusqu’où savent entrer

               Les ardeurs d’une amour extrême,

Si tu peux faire en terre un essai des plaisirs

Où ce parfait amour abîme un cœur qui l’aime,

               Tu verras bientôt pour toi-même

Ta sainte indifférence avoir peu de désirs.

 

Il t’importera peu que le monde s’en joue,

                       Et t’offre de la roue

               Ou le dessus ou le dessous :

Plus cet amour est fort, plus l’homme se méprise ;

Les opprobres n’ont rien qui ne lui semble doux,

               Et plus rudes en sont les coups,

Plus il voit que de Dieu la main le favorise.

 

L’amoureux de Jésus et de la vérité

                       Avec sévérité

               Au dedans de soi se ramène ;

Et depuis que son cœur pleinement s’affranchit

De toute affection désordonnée et vaine,

               De toute ambition humaine,

Dans ce retour vers Dieu sans obstacle il blanchit.

 

Son âme détachée, et libre autant que pure,

                       Par-dessus la nature

               Sans peine apprend à s’élever :

Sitôt que de soi-même il cesse d’être esclave,

Un ferme et vrai repos chez lui le vient trouver ;

               Et quand il a pu se braver,

Il n’a point d’ennemis qu’aisément il ne brave.

 

Il sait donner à tout un véritable prix,

                       Sans peser le mépris

               Ou l’estime qu’en fait le monde :

Vraiment sage et savant, il peut dire en tout lieu

Qu’il ne tient point de lui sa doctrine profonde,

               Et que celle dont il abonde

Ne se puise jamais qu’en l’école de Dieu.

 

Dedans l’intérieur il ordonne sa voie,

                       Et dehors, quoi qu’il voie,

               Tout est peu de chose à ses yeux :

Le zèle qui partout règne en sa conscience

N’attend pour s’exercer ni les temps ni les lieux,

               Et pour aller de bien en mieux

Tout lieu, tout temps est propre à son impatience.

 

Quelques tentations qui l’osent assaillir,

                       Prompt à se recueillir,

               En soi-même il fait sa retraite ;

Et comme il s’y retranche avec facilité,

Des attraits du dehors la douceur inquiète

               Jamais jusque-là ne l’arrête

Qu’il se répande entier sur leur inanité.

 

Ni le travail du corps, ni le soin nécessaire

                       D’une pressante affaire

               Ne l’emporte à se disperser ;

Dans tous événements ce zèle trouve place ;

La bonne occasion, il la sait embrasser ;

               La mauvaise, il la sait passer,

Et faire son profit de ce qui l’embarrasse.

 

Ce bel ordre au dedans en chasse tout souci

                       De ce que font ici

               Ceux qu’on blâme et ceux qu’on admire :

Il ferme ainsi la porte à tous empêchements,

Et sait qu’on n’est distrait du bien où l’âme aspire

               Qu’autant qu’en soi-même on attire

D’un vain extérieur les prompts amusements.

 

Si la tienne une fois était bien dégagée,

                       Bien nette, bien purgée

               De ces folles impressions,

Tout la satisferait, tout lui serait utile,

Et Dieu, réunissant tes inclinations,

               De toutes occupations

Te ferait en vrais biens une terre fertile.

 

Mais n’étant pas encor ni bien mortifié,

                       Ni bien fortifié

               Contre les douceurs passagères,

Souvent il te déplaît qu’au lieu de ces vrais biens,

Tu ne te vois rempli que d’images légères,

               Dont les promesses mensongères

Troublent à tous moments la route que tu tiens.

 

Ton cœur aime le monde ; et tout ce qui le brouille,

                       Tout ce qui plus le souille,

               C’est cet impur attachement :

Rejette ses plaisirs, romps avec leur bassesse ;

Et ce cœur vers le ciel s’élançant fortement,

               Saura goûter incessamment

Du calme intérieur la parfaite allégresse.

 

 

 

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CHAPITRE II

 

 

De l’humble soumission.

 

 

 

               Ne te mets pas beaucoup en peine

               De toute la nature humaine

Qui t’aime ou qui te hait, qui te nuit ou te sert :

Va jusqu’au Créateur, mets ton soin à lui plaire,

                       Quoi que tu veuilles faire ;

Et s’il est avec toi, marche à front découvert.

 

               La bonne et saine conscience

               A toujours Dieu pour sa défense,

De qui le ferme appui l’empêche de trembler,

Et reçoit de son bras une si forte garde

                       Quand son œil la regarde,

Qu’il n’est point de méchant qui la puisse accabler.

 

               Quoi qu’il t’arrive de contraire,

               Apprends à souffrir, à te taire,

Et tu verras sur toi le secours du Seigneur :

Il a pour t’affranchir mille routes diverses,

                       Et sait dans ces traverses

Quand et comme il en faut adoucir la rigueur.

 

               C’est en sa main forte et bénigne

               Qu’il faut que l’homme se résigne,

Quelques maux qu’il prévoie ou puisse ressentir ;

À lui seul appartient de nous donner de l’aide ;

                       À lui seul le remède

Qui de confusion nous peut tous garantir.

 

               Cependant ce qu’un autre blâme

               Des taches qui souillent notre âme,

Souvent assure en nous la vraie humilité :

Souvent le vain orgueil par là se déracine,

                       L’amour-propre se mine,

Et fait place aux vertus avec facilité.

 

               L’homme qui soi-même s’abaisse,

               Par l’humble aveu de sa faiblesse,

Des plus justes fureurs rompt aisément les coups,

Et satisfait sur l’heure avec si peu de peine,

                       Que la plus âpre haine

Ne saurait contre lui conserver de courroux.

 

               L’humble seul vit comme il faut vivre :

               Dieu le protège et le délivre ;

Il l’aime et le console à chaque événement ;

Il descend jusqu’à lui pour lui montrer ses traces ;

                       Il le comble de grâces,

Et l’élève à la gloire après l’abaissement.

 

               Il répand sur lui ses lumières

               Et les connaissances entières

De ses plus merveilleux et plus profonds secrets ;

Il l’invite, il l’attire à ce bonheur extrême,

                       Et l’attache à soi-même

Par la profusion de ses plus doux attraits.

 

               L’humble ainsi trouve tout facile,

               Toujours content, toujours tranquille,

Quelque confusion qu’il lui faille essuyer ;

Et comme c’est en Dieu que son repos se fonde

                       Sur le mépris du monde,

En Dieu malgré le monde il le sait appuyer.

 

               Enfin c’est par là qu’on profite,

               C’est par là que le vrai mérite

Au reste des vertus se laisse dispenser.

Quelque éclat qu’à leur prix les tiennes puissent joindre,

                       Tiens-toi de tous le moindre,

Ou dans le bon chemin ne crois point avancer.

 

 

 

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CHAPITRE III

 

 

De l’homme pacifique.

 

 

 

Prépare tes efforts à mettre en paix les autres

              Par ceux de l’affermir chez toi :

Leurs esprits aisément se règlent sur les nôtres,

L’exemple est la plus douce et la plus forte loi.

 

Ce calme intérieur est le trésor unique

              Qui soit digne de nos souhaits :

L’homme docte sert moins que l’homme pacifique,

Et le fruit du savoir cède à ceux de la paix.

 

Le savant qui reçoit sa passion pour guide

              N’agit sous elle qu’en brutal :

Le bien lui semble un crime, et sa croyance avide

Vole même au-devant de ce qu’on dit de mal.

 

Qui se possède en paix est d’une autre nature :

              Il sait tourner le mal en bien,

Il sait fermer l’oreille au bruit de l’imposture,

Et jamais d’aucun autre il ne soupçonne rien.

 

Mais qui vit mal content et suit l’impatience

              De ses bouillants et vains désirs,

Celui-là n’est jamais sans quelque défiance,

Et voit partout matière à de prompts déplaisirs.

 

Comme tout fait ombrage aux soucis qu’il se donne,

              Tout le blesse, tout lui déplaît :

Il n’a point de repos et n’en laisse à personne,

Il ne sait ce qu’il veut, ni même ce qu’il est.

 

Il tait ce qu’il doit dire, et dit ce qu’il doit taire ;

              Il va quand il doit s’arrêter ;

Et son esprit troublé quitte ce qu’il faut faire

Pour faire avec chaleur ce qu’il faut éviter.

 

Sa rigueur importune examine et publie

              Où manque le devoir d’autrui,

Et lui-même du sien pleinement il s’oublie,

Comme si Dieu jamais n’avait rien dit pour lui.

 

Tourne les yeux sur toi, malheureux, et regarde

              Quel zèle aveugle te confond ;

Mets sur ton propre cœur une soigneuse garde,

Et considère après ce que les autres font.

 

Tu sais bien t’excuser, et n’admets point d’excuses

              Pour les faiblesses du prochain :

Il n’est point de couleurs pour toi que tu refuses,

Ni de raisons pour lui qui ne parlent en vain.

 

Sois-lui plus indulgent, et pour toi plus sévère ;

              Censure ton mauvais emploi,

Excuse ceux d’un autre, et souffre de ton frère,

Si tu veux que ton frère aime à souffrir de toi.

 

Vois-tu combien ton âme est encore éloignée

              De l’humble et vive charité,

Qui jamais ne s’aigrit, jamais n’est indignée,

Jamais ne veut de mal qu’à sa fragilité ?

 

Ce n’est pas grand effort de hanter sans querelle

              Des esprits doux, des gens de bien :

À se plaire avec eux la pente est naturelle,

Et chacun sans miracle aime leur entretien.

 

Chacun aime la paix, la cherche, la conserve,

              L’embrasse avec contentement,

Et se donne sans peine avec peu de réserve

À ceux qu’il voit partout suivre son sentiment.

 

Mais il est des esprits durs, indisciplinables,

              Dont on ne peut venir à bout ;

Il est des naturels farouches, intraitables,

Qui tirent vanité de contredire tout.

 

Converser avec eux sans bruit et sans murmure,

              C’est une si grande action,

Qu’il faut beaucoup de grâce à porter la nature

Jusqu’à ce haut degré de la perfection.

 

Je te le dis encore, il est parmi le monde

              Des genres d’esprits bien divers :

Il en est qui dans eux ont une paix profonde,

Et sauraient la garder avec tout l’univers ;

 

Il en est d’opposés, dont l’humeur inquiète

              L’exile à jamais de chez eux,

Et ne peut consentir qu’un autre se promette

Un bonheur si contraire au chagrin de leurs vœux.

 

Ceux-là partout à charge, et les vivants supplices

              De qui se condamne à les voir,

Mais plus à charge encore à leurs propres caprices,

Se donnent plus de mal qu’ils n’en font recevoir.

 

D’autres aiment la paix, et n’ont d’inquiétude

              Que pour s’y pouvoir maintenir,

Et d’autres sans relâche appliquent leur étude

À réduire quelque autre aux soins d’y parvenir.

 

Notre paix cependant n’est pas ce que l’on pense ;

              Et tant qu’il nous faut respirer,

Elle consiste plus dans une humble souffrance

Qu’à ne rien ressentir qu’il fâche d’endurer.

 

Qui sait le mieux souffrir, c’est chez lui qu’elle abonde,

              C’est lui qui la garde le mieux :

Il triomphe ici-bas de soi-même et du monde ;

Et comme enfant de dieu, son partage est aux cieux.

 

 

 

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CHAPITRE IV

 

 

De la pureté du cœur

et de la simplicité de l’intention.

 

 

 

Pour t’élever de terre, homme, il te faut deux ailes,

La pureté du cœur et la simplicité :

Elles te porteront avec facilité

Jusqu’à l’abîme heureux des clartés éternelles.

Celle-ci doit régner sur tes intentions,

Celle-là présider à tes affections,

Si tu veux de tes sens dompter la tyrannie :

L’humble simplicité vole droit jusqu’à Dieu,

La pureté l’embrasse, et l’une à l’autre unie

S’attache à ses bontés, et les goûte en tout lieu.

 

Nulle bonne action ne te ferait de peine,

Si tu te dégageais de tous dérèglements :

Le désordre insolent des propres sentiments

Forme tout l’embarras de la faiblesse humaine.

Ne cherche ici qu’à plaire à ce grand souverain,

N’y cherche qu’à servir après lui ton prochain,

Et tu te verras libre au dedans de ton âme :

Tu seras au-dessus de ta fragilité,

Et n’auras plus de part à l’esclavage infâme

Où par tous autres soins l’homme est précipité.

 

Si ton cœur était droit, toutes les créatures

Te seraient des miroirs et des livres ouverts,

Où tu verrais sans cesse en mille lieux divers

Des modèles de vie et des doctrines pures.

Toutes comme à l’envi te montrent leur auteur :

Il a dans la plus basse imprimé sa hauteur,

Et dans la plus petite il est plus admirable ;

De sa pleine bonté rien ne parle à demi,

Et du vaste éléphant la masse épouvantable

Ne l’étale pas mieux que la moindre fourmi.

 

Purge l’intérieur, rends-le bon et sans tache,

Tu verras tout sans trouble et sans empêchement,

Et tu sauras comprendre, et tôt et fortement,

Ce que des passions le voile épais te cache.

Au cœur bien net et pur l’âme prête des yeux

Qui pénètrent l’enfer et percent jusqu’aux cieux :

Il voit tout comme il est, et jamais ne s’abuse ;

Mais le cœur mal purgé n’a que les yeux du corps :

Toute sa connaissance ainsi qu’eux est confuse ;

Et tel qu’il est dedans, tel il juge au dehors.

 

Certes, s’il est ici quelque solide joie,

C’est ce cœur épuré qui seul la peut goûter ;

Et s’il est quelque angoisse au monde à redouter,

C’est dans un cœur impur qu’elle entre et se déploie.

Dépouille donc le tien de ce qui l’a souillé,

Et vois comme le fer par le feu dérouillé

Prend une couleur vive au milieu de la flamme :

D’un plein retour vers Dieu c’est là le vrai tableau ;

Son feu sait dissiper les pesanteurs de l’âme,

Et faire du vieil homme un homme tout nouveau.

 

Quand ce feu s’alentit, soudain l’homme appréhende

Jusqu’au moindre travail, jusqu’aux moindres efforts,

Et souffre avec plaisir les douceurs du dehors,

Quelques pièges secrets que ce plaisir lui tende ;

Mais alors qu’il commence à triompher de soi,

Qu’il choisit Dieu pour maître et pour unique roi,

Que dans sa sainte voie il marche avec courage,

Le travail le plus grand ne l’en peut épuiser :

Plus il se violente, et plus il se soulage,

Et ce qui l’accablait cesse de lui peser.

 

 

 

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CHAPITRE IV

 

 

De la considération de soi-même.

 

 

 

Ne nous croyons pas trop ; souvent nos connaissances

               Ne sont enfin qu’illusions ;

Souvent la grâce y manque, et toutes nos puissances

               N’ont que de fausses visions.

 

Nous avons peu de jour à discerner la feinte

               D’avec la pure vérité,

Et sa faible lumière est aussitôt éteinte

               Par notre indigne lâcheté.

 

L’homme aveugle au dedans rarement se défie

               De cet aveuglement fatal,

Et quelque mal qu’il fasse, il ne s’en justifie

               Qu’en s’excusant encor plus mal.

 

Souvent tout ébloui d’une vaine étincelle

               Qui brille en sa dévotion,

Il impute à l’ardeur d’un véritable zèle

               Les chaleurs de sa passion.

 

Comme partout ailleurs il porte une lumière

               Qui chez lui n’éclaire pas bien,

Il voit en l’œil d’autrui la paille et la poussière,

               Et ne voit pas la poutre au sien.

 

Ce qu’il souffre d’un autre est une peine extrême :

               Il en fait bien sonner l’ennui,

Et ne s’aperçoit pas combien cet autre même

               À toute heure souffre de lui.

 

Le vrai dévot sait prendre une juste balance

               Pour mieux peser tout ce qu’il fait,

Et consumant sur soi toute sa vigilance,

               Il croit chacun moins imparfait.

 

Il se voit le premier, et met ce qu’il doit faire

               Au-devant de tout autre emploi,

Et quoi qu’ailleurs il voie, il apprend à s’en taire,

               À force de penser à soi.

 

Si tu veux donc monter jusqu’au degré suprême

               De la haute dévotion,

Ne censure aucun autre, et fixe sur toi-même

               L’effort de ton attention.

 

Pense à toute heure à Dieu, mais de toutes tes forces ;

               Pense à toi de tout ton pouvoir,

Et de l’extérieur les flatteuses amorces

               Ne pourront jamais t’émouvoir.

 

Sais-tu, quand tu n’es pas présent à ta pensée,

               Où vont sans toi tes vœux confus ?

Et vois-tu ce que fait ton âme dispersée

               Quand tu ne la regardes plus ?

 

Quand ton esprit volage a couru tout le monde,

               Quel fruit en peux-tu retirer,

S’il est le seul qu’enfin sa course vagabonde

               Néglige de considérer ?

 

Veux-tu vivre en repos, et que ton âme entière

               S’unisse au monarque des cieux ?

Sache pour ton salut mettre tout en arrière,

               Et l’avoir seul devant les yeux.

 

Tu l’avances beaucoup, si tu fais rude guerre

               Aux soins qui règnent ici-bas ;

Et le recules fort, si de toute la terre

               Tu peux faire le moindre cas.

 

Ne crois rien fort, rien grand, rien haut, rien désirable,

               Rien digne de t’entretenir,

Que Dieu, que ce qui part de sa main adorable,

               Que ce qui t’en fait souvenir.

 

Tiens pour vain et trompeur ce que les créatures

               T’offrent de consolations,

Et n’abaisse jamais à leurs douceurs impures

               L’honneur de tes affections.

 

L’âme que pour Dieu brûle un feu vraiment céleste

               Ne peut accepter d’autre appui :

Elle est toute à lui seule, et dédaigne le reste,

               Qu’elle voit au-dessous de lui.

 

Il est lui seul aussi d’éternelle durée,

               Il remplit tout de sa bonté,

Il est seul de nos cœurs l’allégresse épurée,

               Et seul notre félicité.

 

 

 

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CHAPITRE V

 

 

Des joies de la bonne conscience.

 

 

 

               Droite et sincère conscience,

               Digne gloire des gens de bien,

Oh ! que ton témoignage est un doux entretien,

Et qu’il mêle de joie à notre patience,

               Quand il ne nous reproche rien !

 

               Tu fais souffrir avec courage,

               Tu fais combattre en sûreté ;

L’allégresse te suit parmi l’adversité,

Et contre les assauts du plus cruel orage

               Tu soutiens la tranquillité.

 

               Mais la conscience gâtée

               Tremble au dedans sous le remords ;

Sa vaine inquiétude égare ses efforts ;

Et les noires vapeurs dont elle est agitée

               Offusquent même ses dehors.

 

               Malgré le monde et ses murmures,

               Homme, tu sauras vivre en paix,

Si ton cœur est d’accord de tout ce que tu fais,

Et s’il ne porte point de secrètes censures

               Sur la chaleur de tes souhaits.

 

               Aime les avis qu’il t’envoie,

               Embrasse leur correction,

Et pour te bien tenir en ta possession,

Jamais ne te hasarde à prendre aucune joie

               Qu’après une bonne action.

 

               Méchants, cette vraie allégresse

               Ne peut entrer en votre cœur :

Le calme en est banni par la voix du Seigneur,

Et c’est faire une injure à sa parole expresse

               Que vous vanter d’un tel bonheur.

 

               Ne dites point, pour nous séduire,

               Que vous vivez en pleine paix,

Que les malheurs sur vous ne tomberont jamais,

Et qu’aucun assez vain pour prétendre à vous nuire

               N’en saurait venir aux effets.

 

               Vous mentez, et l’ire divine,

               Bientôt contrainte d’éclater,

Dans un triste néant vous va précipiter ;

Et sous l’affreux débris d’une prompte ruine

               Tous vos desseins vont avorter.

 

               Le juste a des routes diverses :

               Il aime en Dieu l’affliction,

Et se souvient toujours parmi l’oppression

Que prendre quelque gloire à souffrir des traverses,

               C’est en prendre en sa passion.

 

               Il voit celle qui vient des hommes

               Avec mépris, avec courroux :

Aussi n’a-t-elle rien qu’il puisse trouver doux ;

Elle est faible, elle est vaine, ainsi que nous le sommes,

               Et périssable comme nous.

 

               Elle n’est jamais si fidèle

               Qu’elle ne déçoive à la fin ;

Et la déloyauté de son éclat malin

Dans un brillant nuage enveloppe avec elle

               Un noir amas de long chagrin.

 

               Celle des bons, toute secrète,

               N’a ni pompe, ni faux attraits ;

Leur seule conscience en forme tous les traits,

Et la bouche de l’homme, à changer si sujette,

               Ne la fait ni détruit jamais.

 

               De Dieu seul part toute leur joie,

               De qui la sainte activité,

Remontant vers sa source avec rapidité,

S’attache à la grandeur de la main qui l’envoie,

               Et s’abîme en sa vérité.

 

               L’amour de la gloire éternelle

               Les sait si pleinement saisir,

Que leur âme est stupide à tout autre plaisir,

Et que tout ce qu’on voit de gloire temporelle

               Ne les touche d’aucun désir.

 

               Aussi l’issue en est funeste

               Pour qui ne peut s’en dégager ;

Et qui de tout son cœur n’aime à la négliger

Ne peut avoir d’amour pour la gloire céleste,

               Ou cet amour est bien léger.

 

               Douce tranquillité de l’âme,

               Avant-goût de celle des cieux,

Tu fermes pour la terre et l’oreille et les yeux ;

Et qui sait dédaigner la louange et le blâme

               Sait te posséder en tous lieux.

 

               Ton repos est une conquête

               Dont jouissent en sûreté

Ceux dont la conscience est sans impureté ;

Et le cœur est un port où n’entre la tempête

               Que par la vaine anxiété.

 

               Ris donc, mortel, des vains mélanges

               Qu’ici le monde aime à former :

Il a beau t’applaudir ou te mésestimer,

Tu n’en es pas plus saint pour toutes ses louanges,

               Ni moindre pour t’en voir blâmer.

 

               Ce que tu vaux est en toi-même,

               Tu fais ton prix par tes vertus ;

Tous les encens d’autrui sont encens superflus ;

Et ce qu’on est aux yeux du monarque suprême,

               On l’est partout, et rien de plus.

 

               Vois-toi dedans, et considère

               Le fond de ton intention :

Qui peut s’y regarder avec attention,

Soit qu’on parle de lui, soit qu’on veuille s’en taire,

               N’en prend aucune émotion.

 

               L’homme ne voit que le visage,

               Mais Dieu voit jusqu’au fond du cœur ;

L’homme des actions voit la vaine splendeur,

Mais Dieu connaît leur source, et voit dans le courage

               Ou leur souillure ou leur candeur.

 

               Fais toujours bien, et fuis le crime,

               Sans t’en donner de vanité ;

Du mépris de toi-même arme ta sainteté :

Bien vivre et ne s’enfler d’aucune propre estime,

               C’est la parfaite humilité.

 

               La marque d’une âme bien pure

               Qui hors de Dieu ne cherche rien,

Et met en ses bontés son unique soutien,

C’est d’être sans désir qu’aucune créature

               En dise ou pense quelque bien.

 

               Cette sévère négligence

               Des témoignages du dehors

Pour l’attacher à Dieu réunit ses efforts,

Et l’abandonne entière à cette providence

               Qu’adorent ses heureux transports.

 

                « Ce n’est pas celui qui se loue,

               Dit Saint Paul, qui sera sauvé :

Qui s’approuve soi-même est souvent réprouvé ;

Et c’est celui-là seul que ce grand maître avoue,

               Qui pour sa gloire est réservé. »

 

               Enfin cheminer dans sa voie,

               Faire avec lui forte union,

Ne se lier ailleurs d’aucune affection,

N’avoir que lui pour but, que son amour pour joie,

               C’est l’entière perfection.

 

 

 

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CHAPITRE VII

 

 

Des l’amour de Jésus-Christ

par-dessus toute chose.

 

 

 

Oh ! Qu’heureux est celui qui de cœur et d’esprit

Sait goûter ce que c’est que d’aimer Jésus-Christ,

Et joindre à cet amour le mépris de soi-même !

Oh ! Qu’heureux est celui qui se laisse charmer

Aux célestes attraits de sa beauté suprême,

               Jusqu’à quitter tout ce qu’il aime

               Pour un dieu qu’il faut seul aimer !

 

Ce doux et saint tyran de notre affection

A de la jalousie et de l’ambition :

Il veut régner lui seul sur tout notre courage ;

Il veut être aimé seul, et ne saurait souffrir

Qu’autre amour que le sien puisse entrer en partage

               Ni du cœur qu’il prend en otage,

               Ni des vœux qu’on lui doit offrir.

 

Aussi tout autre objet n’a qu’un amour trompeur

Qui naît et se dissipe ainsi qu’une vapeur,

Et dont la foi douteuse est souvent parjurée :

Le seul Jésus-Christ aime avec fidélité,

Et son amour, pareil à sa source épurée,

               N’a pour bornes de sa durée

               Que celles de l’éternité.

 

Qui de la créature embrasse les appas

Trébuchera comme elle, et suivra pas à pas

D’un si fragile appui le débris infaillible :

L’amour de Jésus-Christ a tout un autre effet ;

Qui le sait embrasser en devient invincible,

               Et sa défaite est impossible

               Au temps, par qui tout est défait.

 

Aime-le donc, chrétien, comme le seul ami

Qui puisse enfin te faire un bonheur affermi,

Et sans cesse à ta perte opposer son mérite ;

Attends de tout le reste un entier abandon,

Puisque c’est une loi dans le ciel même écrite,

               Qu’il faut un jour que tout te quitte,

               Soit que tu le veuilles ou non.

 

Vis et meurs en ce Dieu qui seul peut secourir,

Tant que dure la vie, et lorsqu’il faut mourir,

Les faiblesses qu’en l’homme imprime la naissance :

Il donnera la main à ton infirmité ;

Et la profusion de sa reconnaissance

               Saura réparer l’impuissance

               De ce tout qui t’aura quitté.

 

Mais je te le redis, il est amant jaloux,

Il est ambitieux, et s’éloigne de nous

Sitôt que notre cœur pour un autre soupire ;

Et si comme en son trône il n’est seul dans ce cœur,

Un orgueil adorable à ses bontés inspire

               Le dédain d’un honteux empire

               Que partage un autre vainqueur.

 

Si de la créature entièrement purgé,

Tu lui savais offrir le tien tout dégagé,

Il y prendrait soudain la place qu’il veut prendre :

Tu lui dois tous tes vœux ; et ce qu’un lâche emploi

Sur de plus bas objets en fera se répandre,

               Quoi que tu veuilles en attendre,

               C’est autant de perdu pour toi.

 

Ne mets point ton espoir sur un frêle roseau

Qui penche au gré du vent, qui branle au gré de l’eau,

Sur le monde en un mot, ni sur sa flatterie :

Sa gloire n’est qu’un songe, et ce qu’il en fait voir

Pour surprendre un moment de folle rêverie,

               Comme la fleur de la prairie,

               Tombera du matin au soir.

 

Tu seras tôt déçu, si tu n’ouvres les yeux

Qu’à ces dehors brillants qu’étale sous les cieux

De tant de vanités l’éblouissante image :

Tu croiras y trouver un plein soulagement,

Tu croiras y trouver un solide avantage,

               Pour n’y trouver à ton dommage

               Qu’un déplorable amusement.

 

Qui cherche Dieu partout sait le trouver ici ;

Qui se cherche partout sait se trouver aussi,

Mais par un heur funeste où sa perte se fonde :

Il n’a point d’ennemis de qui le coup fatal

Puisse faire une plaie en son cœur si profonde,

               Et les forces de tout un monde

               Pour lui nuire n’ont rien d’égal.

 

 

 

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CHAPITRE VIII

 

 

Des l’amitié familière de Jésus-Christ.

 

 

 

Que ta présence, ô dieu, donne à nos actions

Sous tes ordres sacrés une vigueur docile !

Que tout va bien alors ! Que tout semble facile

À la sainte chaleur de nos intentions !

Mais quand tu disparais et que ta main puissante

Avec nos bons désirs n’entre plus au combat,

Oh ! Que cette vigueur est soudain languissante !

                Qu’aisément elle s’épouvante,

                Et qu’un faible ennemi l’abat !

 

Les consolations des sens irrésolus

Tiennent le cœur en trouble et l’âme embarrassée,

Si Jésus-Christ ne parle au fond de la pensée

Ce langage secret qu’entendent ses élus ;

Mais dans nos plus grands maux, à sa moindre parole,

L’âme prend le dessus de notre infirmité,

Et le cœur, mieux instruit en cette haute école,

                Garde un calme qui nous console

                De toute leur indignité.

 

Tu pleurais, Madeleine, et ton frère au tombeau

Ne souffrait point de trêve à ta douleur fidèle ;

Mais à peine on te dit : « Viens, le maître t’appelle »,

Que ce mot de tes pleurs fait tarir le ruisseau.

Tu te lèves, tu pars, et ta douleur suivie

Des doux empressements d’un amoureux transport,

Laissant régner la joie en ton âme ravie,

                Pour chercher l’auteur de la vie,

                Ne voit plus ce qu’a fait la mort.

 

Qu’heureux est ce moment où ce dieu de nos cœurs

D’un profond déplaisir les élève à la joie !

Qu’heureux est ce moment où sa bonté déploie

Sur un gros d’amertume un peu de ses douceurs !

Sans lui ton âme aride à mille maux t’expose,

Tu n’es que dureté, qu’impuissance, qu’ennui ;

Et vraiment fol est l’homme alors qu’il se propose

                Le vain désir de quelque chose

                Qu’il faille chercher hors de lui.

 

Sais-tu ce que tu perds en son éloignement ?

Tu perds une présence en vrais biens si féconde,

Qu’après avoir perdu tous les sceptres du monde,

Tu perdrais encor plus à la perdre un moment.

Vois bien ce qu’est ce monde, et te figure stable

Le plus pompeux éclat qui jamais t’y surprit :

Que te peut-il donner qui soit considérable,

                Si les présents dont il t’accable

                Te séparent de Jésus-Christ ?

 

Sa présence est pour nous un charmant paradis,

C’est un cruel enfer pour nous que son absence,

Et c’est elle qui fait la plus haute distance

Du sort des bienheureux à celui des maudits :

Si tu peux dans sa vue en tous lieux te conduire,

Tu te mets en état de triompher de tout ;

Tu n’as plus d’ennemis assez forts pour te nuire,

                Et s’ils pensent à te détruire,

                Ils n’en sauraient venir à bout.

 

Qui trouve Jésus-Christ trouve un rare trésor,

Il trouve un bien plus grand que le plus grand empire :

Qui le perd, perd beaucoup ; et j’ose le redire,

S’il perdait tout un monde, il perdrait moins encor.

Qui le laisse échapper par quelque négligence,

Regorgeât-il de biens, il est pauvre en effet ;

Et qui peut avec lui vivre en intelligence,

                Fût-il noyé dans l’indigence,

                Il est et riche et satisfait.

 

Oh ! Que c’est un grand art que de savoir unir

Par un saint entretien Jésus à sa faiblesse !

Oh ! Qu’on a de prudence alors qu’on a l’adresse,

Quand il entre au dedans, de l’y bien retenir !

Pour l’attirer chez toi, rends ton âme humble et pure ;

Sois paisible et dévot, pour l’y voir arrêté ;

Sa demeure avec nous au zèle se mesure,

                Et la dévotion assure

                Ce que gagne l’humilité.

 

Mais parmi les douceurs qu’on goûte à l’embrasser

Il ne faut qu’un moment pour nous ravir sa grâce :

Pencher vers ces faux biens que le dehors entasse,

C’est de ton propre cœur toi-même le chasser.

Que si tu perds l’appui de sa main redoutable,

Où pourra dans tes maux ton âme avoir recours ?

Où prendra-t-elle ailleurs un appui véritable,

                Et qui sera l’ami capable

                De te prêter quelque secours ?

 

Aime : pour vivre heureux il te faut vivre aimé,

Il te faut des amis qui soient dignes de l’être ;

Mais si par-dessus eux tu n’aimes ce grand maître,

Ton cœur d’un long ennui se verra consumé.

Crois-en ou ta raison ou ton expérience :

Toutes deux te diront qu’il n’est point d’autre bien,

Et que c’est au chagrin livrer ta conscience

                Que prendre joie ou confiance

                Sur un autre amour que le sien.

 

Tu dois plutôt choisir d’attirer sur tes bras

L’orgueil de tout un monde animé de colère,

Que d’offenser Jésus, que d’oser lui déplaire,

Que de vivre un moment et ne le chérir pas.

Donne-lui tout ton cœur et toutes tes tendresses ;

Et ne souffrant chez toi personne en même rang,

Réponds en quelque sorte à ces pleines largesses

                Qui, pour acheter tes caresses,

                Lui firent donner tout son sang.

 

Que tous s’entr’aiment donc à cause de Jésus,

Pour n’aimer que Jésus à cause de lui-même ;

Rendons cette justice à sa bonté suprême,

Qui sur tous les amis lui donne le dessus.

En lui seul, pour lui seul, tous ceux qu’il a fait naître,

Tant ennemis qu’amis, il les faut tous aimer,

Et demander pour tous à l’auteur de leur être

                Et la grâce de le connaître

                Et l’heur de s’en laisser charmer.

 

Ne désire d’amour ni d’estime pour toi

Qui passant le commun te sépare du reste :

C’est un droit qui n’est dû qu’à la grandeur céleste

D’un dieu qui là-haut même est seul égal à soi.

Ne souhaite régner dans le cœur de personne ;

Ne fais régner non plus personne dans le tien ;

Mais qu’au seul Jésus-Christ tout ce cœur s’abandonne,

                Que Jésus-Christ seul en ordonne

                Comme chez tous les gens de bien.

 

Tire-toi d’esclavage, et sache te purger

De ces vains embarras que font les créatures ;

Saches en effacer jusqu’aux moindres teintures,

Romps jusqu’aux moindres nœuds qui puissent t’engager.

Dans ce détachement tu trouveras des ailes

Qui porteront ton cœur jusqu’aux pieds de ton Dieu,

Pour y voir et goûter ces douceurs immortelles

                Que dans celui de ses fidèles

                Sa bonté répand en tout lieu.

 

Mais ne crois pas atteindre à cette pureté,

À moins que de là-haut sa grâce te prévienne,

À moins qu’elle t’attire, à moins qu’elle soutienne

Les efforts chancelants de ta légèreté.

Alors, par le secours de sa pleine efficace,

Tous autres nœuds brisés, tout autre objet banni,

Seul hôte de toi-même, et maître de la place,

                Tu verras cette même grâce

                T’unir à cet être infini.

 

Aussitôt que du ciel dans l’homme elle descend,

Il n’a plus aucun faible, il peut tout entreprendre ;

L’impression du bras qui daigne la répandre

D’infirme qu’il était l’a rendu tout-puissant ;

Mais sitôt que ce bras la retire en arrière,

L’homme dénué, pauvre, accablé de malheurs,

Et livré par lui-même à sa faiblesse entière,

                Semble ne voir plus la lumière

                Que pour être en proie aux douleurs.

 

Ne perds pas toutefois le courage ou l’espoir

Pour sentir cette grâce ou partie ou moins vive ;

Mais présente un cœur ferme à tout ce qui t’arrive,

Et bénis de ton dieu le souverain vouloir.

Dans quelque excès d’ennuis qu’un tel départ t’engage,

Souffre tout pour sa gloire attendant le retour,

Et songe qu’au printemps l’hiver sert de passage,

                Qu’un profond calme suit l’orage,

                Et que la nuit fait place au jour.

 

 

 

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CHAPITRE IX

 

 

Du manquement de toute sorte de consolation.

 

 

 

               Notre âme néglige sans peine

               La consolation humaine,

               Quand la divine la remplit :

Une sainte fierté dans ce dédain nous jette,

Et la parfaite joie aisément établit

               L’heureux mépris de l’imparfaite.

 

Mais du côté de Dieu demeurer sans douceur,

Quand nous foulons aux pieds toute celle du monde,

Accepter pour sa gloire une langueur profonde,

Un exil où lui-même il abîme le cœur,

Ne nous chercher en rien alors que tout nous quitte,

Ne vouloir rien qui plaise alors que tout déplaît,

N’envoyer ni désirs vers le propre intérêt,

Ni regards échappés vers le propre mérite :

C’est un effort si grand, qu’il se faut élever

Au-dessus de tout l’homme avant que l’entreprendre ;

Sans se vaincre soi-même on ne peut y prétendre,

Et sans faire un miracle on ne peut l’achever.

 

               Que fais-tu de grand ou de rare,

               Si la paix de ton cœur s’empare

               Quand la grâce règne au dedans,

Si tu sens pleine joie au moment qu’elle arrive,

Si tes vœux aussitôt deviennent plus ardents,

               Et ta dévotion plus vive ?

 

C’est l’ordinaire effet de son épanchement

Que d’enfanter le zèle et semer l’allégresse ;

C’est l’accompagnement de cette grande hôtesse,

Et tout le monde aspire à cet heureux moment.

Assez à l’aise marche et fournit sa carrière

Celui dont en tous lieux elle soutient la croix :

Du fardeau le plus lourd il ne sent point le poids ;

Dans la nuit la plus sombre il a trop de lumière ;

Le tout-puissant le porte et le daigne éclairer ;

Le tout-puissant lui-même à sa course préside ;

Et comme il est conduit par le souverain guide,

Il n’est pas merveilleux s’il ne peut s’égarer.

 

               Nous aimons ce qui nous console :

               L’âme le cherche, l’âme y vole,

               L’âme s’attache au moindre attrait ;

Elle penche toujours vers ce qui la chatouille,

Et difficilement l’homme le plus parfait

               De tout lui-même se dépouille.

 

Laurent, le saint martyr, en vint pourtant à bout

Quand Dieu le sépara de Sixte son grand prêtre ;

Il l’aimait comme père, il l’aimait comme maître ;

Mais un amour plus fort le détacha de tout.

D’une perte si dure il fit des sacrifices

À l’honneur de ce dieu qui couronnait sa foi :

Il triompha du siècle en triomphant de soi ;

Par le mépris du monde il brava les supplices ;

Mais il avait porté cette mort constamment,

Avant que des bourreaux il éprouvât la rage ;

Et parmi les tourments ce qu’il eut de courage

Fut un prix avancé de son détachement.

 

               Ainsi cette âme toute pure

               Mit l’amour de la créature

               Sous les ordres du créateur ;

Et son zèle pour Dieu, brisant toute autre chaîne,

Préféra le vouloir du souverain auteur

               À toute la douceur humaine.

 

Apprends de cet exemple à desserrer les nœuds

Par qui l’affection, par qui le sang te lie,

Ces puissants et doux nœuds qui font aimer la vie,

Et sans qui l’homme a peine à s’estimer heureux.

Quitte un ami sans trouble, alors que Dieu l’ordonne ;

Vois sans trouble un ami te quitter à son tour ;

Comme un bien passager regarde son amour ;

Sois égal quand il t’aime et quand il t’abandonne.

Ne faut-il pas enfin chacun s’entre-quitter ?

Où tous les hommes vont, aucuns ne vont ensemble ;

Et devant ce grand juge où le plus hardi tremble,

Le roi le mieux suivi se va seul présenter.

 

               Que l’homme a de combats à faire,

               Avant que de se bien soustraire

               À l’empire des passions,

Avant que de soi-même il soit si bien le maître

Qu’il pousse tout l’effort de ses affections

               Jusqu’à l’auteur de tout son être !

 

Qui s’attache à soi-même aussitôt l’en bannit,

Et qui peut sur soi-même appuyer sa faiblesse

Glisse et tombe aisément dans l’indigne mollesse

Des consolations que le siècle fournit ;

Mais quiconque aime Dieu d’un amour véritable,

Quiconque s’étudie à marcher sur ses pas,

Apprend si bien à fuir ces dangereux appas,

Que d’une telle chute il devient incapable :

Rien de la part des sens ne le saurait toucher ;

Et loin de prêter l’âme à leurs vaines délices,

Les grands travaux pour Dieu, les rudes exercices,

Sont tout ce qu’en la vie il se plaît à chercher.

 

               Quand donc tu sens parmi ton zèle

               Quelque douceur spirituelle

               Dont s’échauffe ta volonté,

Rends grâces à ton Dieu de ce feu qu’elle excite,

Et reconnais que c’est un don de sa bonté,

               Et non l’effet de ton mérite.

 

Quoique ce soit un bien sur tous autres exquis,

D’une excessive joie arrête la surprise :

N’en sois pas plus enflé quand il t’en favorise,

Et n’en présume pas déjà le ciel acquis ;

En toutes actions sois-en mieux sur tes gardes ;

Que ton humilité sache s’en redoubler :

Plus il te donne à perdre, et plus tu dois trembler ;

Tant plus il t’enrichit, et tant plus tu hasardes.

Ces moments passeront avec tous leurs attraits,

Et la tentation, se coulant en leur place,

Y fera succéder l’orage à la bonace,

Les troubles au repos, et la guerre à la paix.

 

               Si toute leur douceur partie

               Laisse ta vigueur amortie,

               Ne désespère pas soudain,

Mais à l’humilité joignant la confiance,

Attends que le Très-Haut daigne abaisser la main

               Au secours de ta patience.

 

Ce Dieu, toujours tout bon et toujours tout-puissant,

Ce Dieu, dans ses bontés toujours inépuisable,

Peut faire un nouveau don d’une grâce plus stable,

D’une vigueur plus ferme à ton cœur languissant.

Vous le savez, dévots qui marchez dans sa voie,

Qu’on y voit tour à tour la paix et les combats,

Qu’on y voit l’amertume enfanter les appas,

Qu’on y voit le chagrin succéder à la joie.

Les saints même, les saints, tous comblés de ce don,

Ont éprouvé souvent de ces vicissitudes,

Et senti des moments tantôt doux, tantôt rudes,

Par la pleine assistance et l’entier abandon.

 

               Crois-en David sur sa parole.

               Tant que la grâce le console,

               C’est ainsi qu’il en parle à Dieu :

« Lorsque de tes faveurs je goûtais l’abondance,

« Je le disais, Seigneur, qu’aucun temps, aucun lieu,

                « Ne pourrait troubler ma constance. »

 

À cette fermeté succède la langueur

Par le départ soudain de cette même grâce :

« Tu n’as fait, lui dit-il, que détourner ta face,

« Et le trouble aussitôt s’est saisi de mon cœur. »

Cependant il conserve une espérance entière ;

Et dans cette langueur rassemblant ses esprits :

« Jusqu’à toi, poursuit-il, j’élèverai mes cris,

« Jusqu’à toi, mon sauveur, j’enverrai ma prière. »

Il en obtient le fruit, et change de discours :

« Le Seigneur à mes maux est devenu sensible,

« Dit-il, et la pitié l’ayant rendu flexible,

« Lui-même il a voulu descendre à mon secours. »

 

               Veux-tu savoir de quelle sorte

               Agit cette grâce plus forte ?

               Écoute ses ravissements :

« Tu dissipes, ô dieu ! L’aigreur de ma tristesse,

« Tu changes en plaisirs tous mes gémissements,

                « Et m’environnes d’allégresse. »

 

Puisque Dieu traite ainsi même les plus grands saints,

Nous autres malheureux perdrons-nous tout courage,

Pour voir que notre vie ici-bas se partage

Aux inégalités qui troublent leurs desseins ?

Voyons tantôt le feu, voyons tantôt la glace

Dans nos cœurs tour à tour se mêler sans arrêt :

L’esprit ne va-t-il pas et vient comme il lui plaît ?

Son bon plaisir lui seul le retient ou le chasse ;

Job en sert de témoin : « Tu le veux, ô Seigneur !

               Disait-il, que ton bras nous défende et nous quitte,

               Et tu nous fais à peine un moment de visite

               Qu’aussitôt ta retraite éprouve notre cœur. »

 

               Sur quoi donc faut-il que j’espère,

               Et dans l’excès de ma misère,

               Sur quoi puis-je me confier,

Sinon sur la grandeur de sa miséricorde,

Et sur ce que sa grâce aime à justifier

               Ceux à qui sa bonté l’accorde ?

 

Soit que j’aie avec moi toujours des gens de bien,

De fidèles amis, ou de vertueux frères,

Soit que des beaux traités les conseils salutaires,

Soit que les livres saints me servent d’entretien,

Qu’en hymnes tout un chœur autour de moi résonne

Ces frères, ces amis, ces livres et ce chœur,

Tout cela n’a pour moi ni force ni saveur,

Lorsqu’à ma pauvreté la grâce m’abandonne ;

Et l’unique remède en cette extrémité

C’est une patience égale au mal extrême,

Une abnégation parfaite de moi-même,

Pour accepter de Dieu toute la volonté.

 

               Je n’ai point vu d’âme si sainte,

               D’âme si fortement atteinte,

               De religieux si parfait,

Qui n’ait senti la grâce, en lui comme séchée,

N’y verser quelquefois aucun sensible attrait,

               Ou vu sa ferveur relâchée.

 

Aucun n’est éclairé de rayons si puissants,

Aucune âme si haut ne se trouve ravie,

Qui n’ait vu sa clarté précédée ou suivie

D’une attaque, ou du diable, ou de ses propres sens.

Aucun n’est digne aussi de la vive lumière

Par qui Dieu se découvre à l’esprit recueilli,

S’il ne s’est vu pour Dieu vivement assailli,

S’il n’a franchi pour Dieu quelque rude carrière.

Ne t’ébranle donc point dans les tentations ;

Ne t’inquiète point de leurs inquiétudes ;

D’elles naîtra le calme, et leurs coups les plus rudes

Sont les avant-coureurs des consolations.

 

               Puissant maître de la nature,

               Ta sainte parole en assure

               Ceux qu’elles auront éprouvés :

« Sur qui vaincra, dis-tu, je répandrai ma gloire,

« Et de l’arbre de vie il verra réservés

                « Les plus doux fruits pour sa victoire. »

 

Cette douceur du ciel en tombe quelquefois,

Pour fortifier l’homme à vaincre l’amertume ;

L’amertume la suit, de peur qu’il n’en présume

Le ciel ouvert pour lui sans plus porter de croix ;

Car enfin le bien même est souvent une porte

Par où la propre estime entre avec la vertu ;

Et quoique l’ennemi nous paroisse abattu,

Le diable ne dort point, et la chair n’est pas morte.

Il se faut donc sans cesse au combat disposer,

En craindre à tous moments quelques succès contraires,

Puisque de tous côtés on a des adversaires

Qui ne savent que c’est que de se reposer.

 

 

 

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CHAPITRE X

 

 

De la reconnaissance pour les grâces de Dieu.

 

 

 

              Oh ! Que tu sais mal te connaître,

              Mortel, et que mal à propos,

Toi que pour le travail Dieu voulut faire naître,

              Tu cherches ici du repos !

              Songe plus à la patience

              Qu’à cette aimable confiance

Que versent dans les cœurs ses consolations,

Et te prépare aux croix que sa justice envoie,

              Plus qu’à cette innocente joie

Que mêlent ses bontés aux tribulations.

 

              Quels mondains à Dieu si rebelles

              De leurs âmes voudraient bannir

Le goût de ces douceurs toutes spirituelles,

              S’ils pouvaient toujours l’obtenir ?

              Les pompes que le siècle étale

              N’ont jamais rien qui les égale :

Les délices des sens n’en sauraient approcher ;

Et de quelques appas qu’elles nous semblent pleines,

              Celles du siècle enfin sont vaines,

Et la honte s’attache à celles de la chair.

 

              Mais les douceurs spirituelles,

              Seules dignes de nos désirs,

Seules n’ont rien de bas, et seules toujours belles,

              Forment de solides plaisirs.

              C’est la vertu qui les fait naître,

              Et Dieu, cet adorable maître,

N’en est jamais avare aux cœurs purs et constants ;

Mais on n’en jouit pas autant qu’on le souhaite,

              Et l’âme la moins imparfaite

Voit la tentation ne cesser pas longtemps.

 

              Par trop d’espoir en nos mérites

              La fausse liberté d’esprit

S’oppose puissamment à ces douces visites

              Dont nous régale Jésus-Christ.

              Lorsque sa grâce nous console,

              D’un seul accent de sa parole

Il remplit tout l’excès de sa bénignité ;

Mais l’homme y répond mal, l’homme l’en désavoue,

              S’il ne rend grâces, s’il ne loue,

S’il ne rapporte tout à sa haute bonté.

 

              Veux-tu que la grâce divine

              Coule abondamment dans ton cœur ?

Fais remonter ses dons jusqu’à son origine ;

              N’en sois point ingrat à l’auteur.

              Il fait toujours grâce nouvelle

              À qui, pour la moindre étincelle,

Lui témoigne un esprit vraiment reconnaissant ;

Mais il sait bien aussi remplir cette menace

              D’ôter au superbe la grâce

Dont il prodigue à l’humble un effet plus puissant.

 

              Loin, consolations funestes,

              Qui m’ôtez la componction !

Loin de moi ces pensers qui semblent tous célestes,

              Et m’enflent de présomption !

              Dieu n’a pas toujours agréable

              Tout ce qu’un dévot trouve aimable ;

Toute élévation n’a pas la sainteté :

On peut monter bien haut sans atteindre aux couronnes ;

              Toutes douceurs ne sont pas bonnes,

Et tous les bons désirs n’ont pas la pureté.

 

              J’aime, j’aime bien cette grâce

              Qui me sait mieux humilier,

Qui me tient mieux en crainte, et jamais ne se lasse

              De m’apprendre à mieux m’oublier :

              Ceux que ses dons daignent instruire,

              Ceux qui savent où peut réduire

Le douloureux effet de sa soustraction,

Jamais du bien qu’ils font n’osent prendre la gloire,

              Jamais n’ôtent de leur mémoire

Qu’ils ne sont que misère et qu’imperfection.

 

              Qu’une sainte reconnaissance

              Rende donc à Dieu tout le sien ;

Et n’impute qu’à toi, qu’à ta propre impuissance,

              Tout ce qui s’y mêle du tien :

              Je m’explique, et je te veux dire

              Que des grâces que Dieu t’inspire

Tu pousses jusqu’à lui d’humbles remercîments,

Et que te chargeant seul de toutes tes faiblesses,

              Tu te prosternes, tu confesses

Qu’il ne te peut devoir que de longs châtiments.

 

              Mets-toi dans le plus bas étage,

              Il te donnera le plus haut :

C’est par l’humilité que le plus grand courage

              Montre pleinement ce qu’il vaut.

              La hauteur même dans le monde

              Sur ce bas étage se fonde,

Et le plus haut sans lui n’y saurait subsister :

Le plus grand devant Dieu, c’est le moindre en soi-même,

              Et les vertus que le ciel aime

Par les ravalements trouvent l’art d’y monter.

 

              La gloire des saints ne s’achève

              Que par le mépris qu’ils en font ;

Leur abaissement croît autant qu’elle s’élève

              Et devient toujours plus profond.

              La vaine gloire a peu de place

              Dans un cœur où règne la grâce,

L’amour de la céleste occupe tout le lieu ;

Et cette propre estime, où se plaît la nature,

              Ne saurait trouver d’ouverture

Dans celui qui se fonde et s’affermit en Dieu.

 

              Quand l’homme à cet être sublime

              Rend tout ce qu’il reçoit de bien,

D’aucun autre ici-bas il ne cherche l’estime :

              Ici-bas il ne voit plus rien.

              Dans le combat, dans la victoire,

              De tels cœurs ne veulent de gloire

Que celle que Dieu seul y verse de ses mains :

Tout leur amour est Dieu, tout leur but sa louange,

              Tout leur souhait, que sans mélange,

Elle éclate partout, en eux, en tous les saints.

 

              Aussi sa bonté semble croître

              Des louanges que tu lui rends ;

Et pour ses moindres dons savoir le reconnaître,

              C’est en attirer de plus grands.

              Tiens ses moindres grâces pour grandes,

              N’en reçois point que tu n’en rendes :

Crois plus avoir reçu que tu n’as mérité ;

              Estime précieux, estime incomparable

              Le don le moins considérable,

Et redouble son prix par ton humilité.

 

              Si dans les moindres dons tu passes

              À considérer leur auteur,

Verras-tu rien de vil, rien de faible en ses grâces,

              Rien de contemptible à ton cœur ?

              On ne peut sans ingratitude

              Nommer rien de bas ni de rude,

Quand il vient d’un si grand et si doux souverain ;

Et lorsqu’il fait pleuvoir des maux et des traverses,

              Ce ne sont que grâces diverses

Dont avec pleine joie il faut bénir sa main.

 

              Cette charité, toujours vive,

              Qui n’a que notre bien pour but,

Dispose avec amour tout ce qui nous arrive,

              Et fait tout pour notre salut.

              Montre une âme reconnaissante

              Quand tu sens la grâce puissante ;

Sois humble et patient dans sa soustraction ;

Joins, pour la rappeler, les pleurs à la prière,

              Et de peur de la perdre entière,

Unis la vigilance à la soumission.

 

 

 

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CHAPITRE XI

 

 

Du petit nombre de ceux qui aiment

la croix de Jésus-Christ.

 

 

 

Que d’hommes amoureux de la gloire céleste

Envisagent la croix comme un fardeau funeste,

Et cherchent à goûter les consolations,

Sans vouloir faire essai des tribulations !

Jésus-Christ voit partout cette humeur variable :

Il n’a que trop d’amis pour se seoir à sa table,

Aucun dans le banquet ne veut l’abandonner ;

Mais au fond du désert il est seul à jeûner.

Tous lui demandent part à sa pleine allégresse,

Mais aucun n’en veut prendre à sa pleine tristesse ;

Et ceux que l’on a vus les plus prompts à s’offrir

Le quittent les premiers quand il lui faut souffrir.

Jusqu’à la fraction de ce pain qu’il nous donne,

Assez de monde ici le suit et l’environne ;

Mais peu de son amour s’y laissent enflammer

Jusqu’à boire avec lui dans le calice amer.

Les miracles brillants dont il sème sa vie

Par leur éclat à peine échauffent notre envie,

Que sa honteuse mort refroidit nos esprits

Jusqu’à ne vouloir plus de ce don à ce prix.

 

Beaucoup avec chaleur l’aiment et le bénissent

Dont, au premier revers, les louanges tarissent.

Tant qu’ils n’ont à gémir d’aucune adversité,

Qu’il n’épanche sur eux que sa bénignité,

Cette faveur sensible aisément sert d’amorce

À soutenir leur zèle et conserver leur force ;

Mais lorsque sa bonté se cache tant soit peu,

Une soudaine glace amortit tout ce feu,

Et les restes fumants de leur ferveur éteinte

Ne font partir du cœur que murmure et que plainte,

Tandis qu’au fond de l’âme un lâche étonnement

Va de la fermeté jusqu’à l’abattement.

 

En usez-vous ainsi, vous dont l’amour extrême

N’embrasse Jésus-Christ qu’à cause de lui-même,

Et qui sans regarder votre propre intérêt,

N’avez de passion que pour ce qui lui plaît ?

Vous voyez d’un même œil tout ce qu’il vous envoie :

Vous l’aimez dans l’angoisse ainsi que dans la joie ;

Vous le savez bénir dans la prospérité,

Vous le savez louer dans la calamité ;

Une égale constance attachée à ses traces

Dans l’un et l’autre sort trouve à lui rendre grâces ;

Et quand jamais pour vous il n’aurait que rigueurs,

Mêmes remercîments partiraient de vos cœurs.

 

Pur amour de Jésus, que ta force est étrange,

Quand l’amour-propre en toi ne fait aucun mélange,

Et que de l’intérêt pleinement dépouillé

D’aucun regard vers nous tu ne te vois souillé !

 

N’ont-ils pas un amour servile et mercenaire,

Ces cœurs qui n’aiment Dieu que pour se satisfaire,

Et ne le font l’objet de leurs affections

Que pour en recevoir des consolations ?

 

Aimer Dieu de la sorte et pour nos avantages,

C’est mettre indignement ses bontés à nos gages,

Croire d’un peu de vœux payer tout son appui,

Et nous-mêmes enfin nous aimer plus que lui ;

Mais où trouvera-t-on une âme si purgée,

D’espoir de tout salaire à ce point dégagée,

Qu’elle aime à servir Dieu sans se considérer,

Et ne cherche en l’aimant que l’heur de l’adorer ?

Certes il s’en voit peu de qui l’amour soit pure

Jusqu’à se dépouiller de toute créature ;

Et s’il est sur la terre un vrai pauvre d’esprit,

Qui détaché de tout, soit tout à Jésus-Christ,

C’est un trésor si grand, que ces mines fécondes

Que la nature écarte au bout des nouveaux mondes,

Ces mers où se durcit la perle et le corail,

N’en ont jamais conçu qui fût d’un prix égal.

 

Mais aussi ce n’est pas une conquête aisée

Qu’à ses premiers désirs l’homme trouve exposée :

Quand pour y parvenir il donne tout son bien,

Avec ce grand effort il ne fait encor rien ;

Quelque âpre pénitence ici-bas qu’il s’impose,

Ses plus longues rigueurs sont encor peu de chose ;

Que sur chaque science il applique son soin,

Qu’il la possède entière, il est encor bien loin ;

Qu’il ait mille vertus dont l’heureux assemblage

De tous leurs ornements pare son grand courage ;

Que sa dévotion, que ses hautes ferveurs

Attirent chaque jour de nouvelles faveurs :

Sache qu’il lui demeure encor beaucoup à faire,

S’il manque à ce point seul, qui seul est nécessaire.

Tu sais quel est ce point, je l’ai trop répété :

C’est qu’il se quitte encor, quand il a tout quitté,

Que de tout l’amour-propre il fasse un sacrifice,

Que de lui-même enfin lui-même il se bannisse,

Et qu’élevé par là dans un état parfait,

Il croie, ayant fait tout, n’avoir encor rien fait.

 

Qu’il estime fort peu, suivant cette maxime,

Tout ce qui peut en lui mériter quelque estime ;

Que lui-même il se die, et du fond de son cœur,

Serviteur inutile aux emplois du Seigneur.

La vérité l’ordonne : « Après avoir, dit-elle,

« Rempli tous les devoirs où ma voix vous appelle,

« Après avoir fait tout ce que je vous prescris,

« Gardez encor pour vous un sincère mépris,

« Et nommez-vous encor disciples indociles,

« Serviteurs fainéants, esclaves inutiles. »

 

Ainsi vraiment tout nu, vraiment pauvre d’esprit,

Tout détaché de tout, et tout à Jésus-Christ,

Avec le roi prophète il aura lieu de dire :

« Je n’ai plus rien en moi que ce que Dieu m’inspire ;

« J’y suis seul, j’y suis pauvre. » Aucun n’est toutefois

Ni plus riche en vrais biens, ni plus libre en son choix,

Ni plus puissant enfin que ce chétif esclave

Qui foulant tout aux pieds, lui-même encor se brave,

Et rompant avec soi pour s’unir à son Dieu,

Sait en tout et partout se mettre au plus bas lieu.

 

 

 

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CHAPITRE XII

 

 

Du chemin royal de la sainte croix.

 

 

 

Homme, apprends qu’il te faut renoncer à toi-même,

Que pour suivre Jésus il faut porter ta croix :

Pour beaucoup de mortels ce sont de rudes lois ;

Ce sont de fâcheux mots pour un esprit qui s’aime ;

Mais il sera plus rude encore et plus fâcheux

Pour qui n’aura suivi ce chemin épineux,

D’entendre au dernier jour ces dernières paroles :

« Loin de moi, malheureux, loin, maudits criminels,

« Qui des biens passagers avez fait vos idoles,

« Trébuchez loin de moi dans les feux éternels ! »

 

En ce jour étonnant, qui du sein de la poudre

Fera sortir nos os à leur chair rassemblés,

Les bergers et les rois, également troublés,

Craindront de cet arrêt l’épouvantable foudre.

Les abîmes ouverts des célestes rigueurs

D’un tremblement égal rempliront tous les cœurs

Où cette auguste croix ne sera point empreinte ;

Mais ceux qui maintenant suivent son étendard

Verront lors tout frémir d’une trop juste crainte,

Et dans ce vaste effroi n’auront aucune part.

 

Ce signe au haut du ciel tout brillant de lumière,

Quand Dieu se fera voir en son grand tribunal,

Sera de ses élus le bienheureux fanal,

Et des victorieux l’éclatante bannière.

Lors du crucifié les dignes serviteurs,

Qui pour en être ici les vrais imitateurs,

Se sont faits de la croix esclaves volontaires,

Auront à son aspect de pleins ravissements,

Et ne s’en promettront que d’éternels salaires,

Quand le reste en craindra d’éternels châtiments.

 

La croix ouvre l’entrée au trône de la gloire ;

Par elle ce royaume est facile à gagner :

Aime donc cette croix par qui tu dois régner ;

En elle est le salut, la vie et la victoire.

L’invincible soutien contre tous ennemis,

Des célestes douceurs l’épanchement promis,

Et la force de l’âme ont leurs sources en elle ;

L’esprit y voit sa joie et sa tranquillité,

Il y voit des vertus le comble et le modèle,

Et la perfection de notre sainteté.

 

C’est elle seule aussi qui doit être suivie ;

Ce serait t’abuser que prendre un autre but ;

Hors d’elle pour ton âme il n’est point de salut,

Hors d’elle point d’espoir de l’éternelle vie.

Je veux bien te le dire et redire cent fois :

Si tu ne veux périr, charge sur toi ta croix,

Suis du crucifié les douloureuses traces,

Et les dons attachés à ce glorieux faix,

Attirant dans ton cœur les trésors de ses grâces,

T’élèveront au ciel pour y vivre à jamais.

 

Il a marché devant, il a porté la sienne,

Il t’a montré l’exemple en y mourant pour toi ;

Et cette mort te laisse une amoureuse loi

D’en porter une égale, et mourir en la tienne.

Si tu meurs avec lui, tu vivras avec lui ;

La part que tu prendras à son mortel ennui,

Tu l’auras aux grandeurs qui suivent sa victoire :

La mesure est pareille ; et c’est bien vainement

Qu’on s’imagine au ciel avoir part à sa gloire,

Quand on n’a point ici partagé son tourment.

 

Ainsi pour arriver à cette pleine joie,

Tout consiste en la croix, et tout gît à mourir :

C’est par là que le ciel se laisse conquérir,

Et Dieu pour te sauver n’a point fait d’autre voie.

La véritable vie et la solide paix,

Le calme intérieur de nos plus doux souhaits,

Le vrai repos enfin, c’est la croix qui le donne :

Apprends donc sans relâche à te mortifier,

Et sache que quiconque aspire à la couronne,

C’est à la seule croix qu’il se doit confier.

 

Revois de tous les temps l’image retracée,

Marche de tous côtés, cherche de toutes parts,

Jusqu’au plus haut des cieux élève tes regards,

Jusqu’au fond de la terre abîme ta pensée ;

Vois ce qu’a de plus haut la contemplation,

Vois ce qu’a de plus sûr l’humiliation,