Dans ce creux du rocher...

 

 

Je ne veux voir que ce creux du rocher,

Je ne veux entendre que la voix du Gave.

Je ne veux rien voir de la cité fausse,

Des négoces embusqués à tous les coins, le sourire et le tiroir-caisse béants,

Des hideurs racoleuses qui, au nom de la piété, piègent les sous des humbles,

Des vierges à musique, des vierges à lumignon, des vierges en bouteille, des vierges en savonnettes et des pastilles de Vichy à l’eau de Lourdes,

Des médailles dont un chien de bon goût ne voudrait pas pour son collier,

Des hôtels qui arborent le signe de la Croix sur leurs additions, leurs sordides anecdotes et leurs tuyauteries hygiéniques

(Hôtel du Calvaire, ascenseur, chauffage central, confort moderne)

Des estaminets où des curés épongent leur sueur devant un demi de bière

Et où des commères dévotes médisent autour d’une tasse de café.

Je ne veux rien voir de la basilique, et de ses annexes, et des mosaïques et des statues,

Contemporaines de l’époque où le Docteur Rasurel inventa ses sous-vêtements,

Du siècle où fleurirent les flanelles, les hauts-de-forme, les sous-préfectures et l’Ave Maria de Gounod.

Je ne veux pas voir ce mannequin de première communiante, complet avec colifichets sacrés,

Qui défigure à jamais la vision accueillie par les grands yeux noirs de Bernadette.

Je ne veux voir que ce creux du rocher.

Je ne veux rien entendre de la ville menteuse,

Ni le roulement des autos qui passent, ni le gémissement des trompes,

Ni le ronronnement des conversations lointaines ou des chapelets marmonnés

Ni même l’écho des cantiques dont l’éloignement seul, brouillant la musique et les paroles, fait une prière de beauté.

Je ne veux entendre que le silence,

Le silence de la nuit où les prières palpitent avec les étoiles,

Le silence profond dans lequel Marie a répondu à l’Esprit Saint,

Le silence des neuf mois pendant lesquels Marie portait en Elle la Paix du monde,

Le silence de l’Incarnation,

Le silence spirituel que façonne et module le chant des eaux proches,

Je ne veux entendre que la voix du Gave.

 

*     *     *

 

C’est là ce que je viens chercher,

Ce petit creux de roche, avec des mousses, des ronce, et l’églantier, et le buisson des béquilles,

Et le buisson ardent des cierges qui répondent aux étoiles,

Et la source qui affleure au pied du rocher,

Et le silence vierge,

Le silence riche de tous les possibles et de toutes les grâces,

Le silence d’avant les âges, quand la Sagesse toute pure jouait avec le chaos pour en faire le monde,

Le silence du centre de l’histoire, quand la grâce de l’Esprit pénétra le cœur docile d’une Vierge,

Le silence qui prend, à mon ouïe mortelle, la voix du Gave.

Je ne veux voir que ce creux du rocher,

Je ne veux entendre que la voix du Gave.

 

*     *     *

 

À ce creux de rocher, à ce creux de silence

Aboutissent toutes les douleurs du monde,

Confluent tous les espoirs du monde.

Là se traînent les béquillards et les estropiés

Et ceux dont le poids de la chair alourdit les pas.

Les tuberculeux qui crachent leur vie

Et les éphémères qui la brûlent,

Les paralytiques roulés en petite voiture

Et les désespérés qui ne peuvent plus porter seuls un cœur trop lourd,

Ceux dont le cancer ronge les entrailles,

Ceux dont le lupus ronge la face,

Ceux dont l’angoisse et le remords rongent les consciences.

Ils arrivent avec leur peine,

La peine de leur corps, la peine de leur âme.

Ils arrivent avec leurs espoirs,

L’espoir de leur chair meurtrie, l’espoir de leur âme souillée.

Et vous guérissez quelques chairs, Ô Salut des Infirmes,

Et vous redressez des corps, Ô Mère qui avez porté le Corps du Christ,

Mais à toutes les âmes vous donnez la paix, Ô Reine de la Paix.

Ô Mère, toutes les larmes du monde se rencontrent à ce creux de rocher,

Et, mêlées à vos larmes,

Elles rejaillissent en source au pied de la roche,

La source que Bernadette libéra de ses mains ensanglantées,

La source qui guérit parfois les corps et toujours les âmes,

Qui rend parfois leur beauté aux cancéreuses et toujours la pureté aux pécheresses,

Qui rectifie les corps contrefaits et les intelligences tordues par l’erreur,

Qui chasse la maladie et le péché,

La fontaine de Jouvence où les jeunesses ressuscitent au contact de votre immortelle jeunesse,

L’eau salutaire et pacifique où tous les homme boivent la paix.

Je ne veux voir que ce creux du rocher,

Je ne veux entendre que la voix du Gave.

 

*     *     *

 

Là, viennent les combattants du monde entier,

De tous les pays et de toutes les cultures,

De toutes les races et de toutes les classes,

Vos fils ingrats, Ô Mère, qui se sont tant battus,

Avec leurs blessures, leurs cicatrices, leurs souvenirs amers, leurs déceptions.

Ils ont tant fait, tant vu, tant souffert qu’ils ne pourront jamais plus pleurer.

Et voici que, dans le silence, devant ce creux de la roche,

Ils redeviennent simples et doux comme au temps où leur mère les tenait en ses bras,

Et leurs larmes coulent avec l’eau de la source,

Et ils suspendent leurs armes à côté des béquilles,

Et ils sont fraternels avec tous les hommes,

Et les ennemis d’hier prient ensemble,

Et ils ont enfin trouvé la paix.

Je ne veux plus connaître que cette paix,

Je ne veux plus voir que ce creux de rocher,

Je ne veux plus entendre que la voix du Gave.

 

*     *     *

 

Il est minuit, Ô Vierge, le carillon a sonné.

Je suis presque seul avec vous, dans ce creux de rocher, de nuit et de silence.

Je viens à Vous, comment souvent, au petit bonheur de ma route,

Parce que tous les chemins mènent à Vous,

Parce que je passais par ici et que je ne pouvais pas, à moins d’impolitesse, ne pas vous saluer,

Un peu comme un grand fils établi se ressouvient de sa vieille mère quand il retrouve la rue de son enfance.

Vous me voyez devant vous, vous lisez en moi d’un regard.

Je vous apporte une chair lasse, minée par l’âge, la fatigue et la maladie,

Un cœur las, un horrible galetas, plein d’amours pourries et d’une poussière de désirs,

Un esprit las, dégoûté de la recherche et même de la trouvaille,

Je vous apporte un ramas de petits soucis et de grandes peines, tout cet essaim qui continue à bruire en moi malgré le silence.

Je vous apporte les résidus de tous mes combats,

Des blessures mal fermées, des cicatrices douloureuses,

Des rhumatismes, des gros mots de soudards,

Et des rancœurs, et des rancunes et, pardonnez-moi, des haines.

Je vous apporte mes pus, mes caries, mes gangrènes, mes pansements salis – mes péchés de pauvre pécheur.

Je vous apporte tout ce que les fils apportent à leur mère, après les aventures et les batailles, quand ils ont bien couru le monde, en grandes personnes.

Je vous apporte tout cela comme un ballot de vieux chiffons,

Entassé et affaissé sur le banc dur, près de cette vieille qui dort la bouche ouverte et le chapelet aux doigts.

Je ne vous demande pas la guérison de mon corps : il y a tant d’autres corps à guérir !

Je ne vous demande même pas ma conversion : je me suis déjà converti tant de fois !

Je ne vous demande qu’un rayon de votre jeunesse,

Un peu de votre paix,

Un peu de la jeunesse et du silence et de la paix qu’il y avait en Bernadette quand elle vit la belle Dame.

Je ne veux voir que ce creux de rocher,

Je ne veux entendre que la voix du Gave.

*     *     *

 

 

Il est minuit, Ô Vierge, accordez-moi la paix de minuit, celle qui précède le sommeil ou la mort.

Versez la paix, avec l’eau des miracles, à la soif du vieux pèlerin, exaspéré par le dur soleil de la vie,

Lavez à votre eau pure les haines du vieux soldat et donnez-moi la paix avec mes frères.

Voici mes armes, je les jette à vos pieds.

Voici mes péchés, je les jette dans la source.

Voici mon cœur de trouble et de révolte : je l’accroche en ex-voto parmi les béquilles.

Il est minuit : silence et chant du Gave, étoiles aux cieux et paix sur la terre.

Qui prie à côté de moi ? Ce n’est plus la vieille femme,

C’est une jeune-fille en capulet rouge, aux grands yeux noirs.

Elle regarde le creux de la roche et il monte, en ses grands yeux noirs, la paix de Dieu, comme une source vive.

Est-ce vous, Bernadette ?

Est-ce vous, mon amie, que j’ai tant priée ?

Vous dont j’aurais tant voulu connaître le visage de chair,

Dont j’aurais tant voulu interroger les yeux de chair pour y découvrir la lumière de l’Immaculée Conception ?

Est-ce vous, petite sainte, compagne de mes prières avec Claire d’Assise, Catherine de Sienne et Jeanne d’Arc ?

Je regarde où vous regardez.

Je regarde avec votre regard,

Et dans le creux de la roche je vois tant de lumière, tant de beauté, que mon cœur se brise de joie et d’épouvante.

Au creux de la roche, toute la paix du monde, toute la paix de l’univers, toute la paix de Dieu

Incarnée dans une lumière mobile et vivante.

Immaculée Conception, ma sœur première née entre toutes les femmes,

Ô paix totale de l’être sans péché,

Ô paix de la virginité qui enchaîne les monstres sous le pouvoir de l’esprit,

Ô paix de la maternité, penchée sur la faiblesse des hommes !

Je vois avec vous, par vous, Bernadette.

J’entends avec vous, par vous.

J’entends le silence virginal de la paix dans le chant du Gave,

Toute la paix de Dieu chante dans le chant du Gave,

Toute la paix de Dieu dit : je suis l’Immaculée Conception.

Toute la paix de Dieu est là, dans ce creux de roche, de nuit et de silence.

Il est minuit : j’ai trouvé la paix.

 

 

 

Joseph FOLLIET.

 

Paru dans Marie en janvier-février 1954.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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