À Francis Jammes

 

 

                                          I

 

Ô Jammes, ta maison ressemble à ton visage.

Une barbe de lierre y grimpe ; un cèdre ombrage

De ses larges rameaux les pentes de ton toit,

Et comme lui ton cœur est sombre, fier et droit.

Le mur bas de ta cour est habillé de mousse.

La maison n’a qu’un humble étage. L’herbe pousse

Dans le jardin autour du puits et du laurier.

Quand j’entendis, comme un oiseau mourant, crier

Ta grille, un tendre émoi me fit défaillir l’âme.

Je m’en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes,

Et je t’ai trouvé tel que je t’avais rêvé.

J’ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé,

Et, sous ton chapeau noir et blanc comme une pie,

Tes yeux francs me sourire avec mélancolie.

Ta fenêtre pensive encadre l’horizon ;

Une vitrine, ouverte auprès d’elle, reflète

La campagne parmi tes livres de poète.

 

Ami, puisqu’ils sont nés, les livres vieilliront ;

Où nous avons pleuré d’autres hommes riront :

Mais que nul de nous deux, malgré l’âge, n’oublie

Le jour où fortement nos mains se sont unies.

Jour égal en douceur à l’arrière-saison ;

Nous écoutions chanter les mésanges des haies,

Les cloches bourdonnaient, les voitures passaient...

Ce fut un triste et long dimanche des Rameaux :

Toi, pleurant ton amour et plaintif comme une eau

Qui dans l’herbe, la nuit, secrètement sanglote ;

Moi, plein de mort, rêvant d’un suprême départ

Sur la mer où tournoient les barques sans pilotes.

Nous écoutions tinter les sonnailles des chars,

Pareillement émus de diverses pensées,

Et le ciel gris pesait sur nos âmes blessées.

Reviendrai-je dormir dans ta chambre d’enfant ?

Reviendrai-je, les cils caressés par le vent,

Attendre la première étoile sous l’auvent,

Et respirer dans ton coffret en bois de rose,

Parmi l’amas jauni des vieilles lettres closes,

L’amour qui seul survit dans la cendre des choses ?

Jammes, quand on se met à ta fenêtre, on voit

Des villas et des champs, la montagne et ses neiges ;

Au-dessous c’est la place où ta mère s’assoit.

Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ?

 

Demain ? Hélas ! Mieux vaut penser au temps d’hier.

Une âme sans patrie habite dans ma chair.

Ce soir, un des plus lourds des soirs où j’ai souffert,

Tandis que, de leur flamme éparse sur la mer,

Les rayons du soleil couchant doraient la grève,

Les cheveux trempés d’air et d’écume, j’allais,

Roulé comme un caillou par la force du rêve.

La terrible rumeur des vagues m’appelait,

Voix des pays brûlés, des volcans et des îles ;

Et, le cœur plein de toi, j’ai marqué d’un galet,

Veiné comme un bras pur et blanc comme du lait,

Le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile.

 

 

                                          II

 

Si Virgile habitait la douce Parthénope,

Francis Jammes, poète anxieux, misanthrope

Qui dois ton franc génie à la douleur, tu vis

Dans Orthez, humble ville au nom sifflant et rude.

Je rêve au jour déjà lointain où je t’y vis,

Défait, avec le front penché d’un crucifix.

Ma solitude errante aima ta solitude

Qui demeure les yeux fixés au ciel natal,

Et tu me fis pleurer en me parlant du mal

Qui trame tes cheveux noirs de fils de la Vierge.

Cœur pâle que l’amour consume comme un cierge,

Ô cœur trop délicat qui voudrais te briser

Dans le quotidien souvenir d’un baiser,

Je ne sais pas de mots qui puissent t’apaiser

Pourtant si le feuillage insigne de la gloire,

Ô Jammes, flatte encor tes rêves désolés,

Qu’il éclaire, baigné de lune, ta nuit noire,

Qu’il soupire avec toi des vers purs ou voilés,

Et qu’en lien touffu, laurier vert, il se noue

Du rossignol d’Orthez au cygne de Mantoue.

 

Vois, l’automne déjà visite les jardins,

Et les jours où les bois seront nus sont prochains.

Les fruits pèsent, la vigne est transparente et blonde.

Les feuilles, papillons plaintifs, mêlent leur ronde

Aux jeux que font les clairs enfants près des maisons.

Voici, Jammes, la plus pensive des saisons

Qui répand sur nos cœurs sa nappe de lumière.

Des fils blancs par le vent bercés brodent l’azur.

Les cimes des forêts trempent dans l’éther pur

Qui baigne l’horizon d’une grise poussière ;

Et le ciel doux bénit la vieillesse de l’an.

 

Le village en rumeur vaque aux travaux d’automne.

La batteuse en broyant les épis pleins ronronne,

Le blé qu’on vanne vole en poudre hors du van,

Les fléaux bondissants résonnent tout à l’heure

On versera le grain luisant dans les greniers.

Jours d’automne, vous les plus beaux et les derniers !

La nature en mourant nous apparaît meilleure.

 

Ce soir, ami, d’un pas qui s’attarde, je vais,

Le cœur gonflé, les yeux pensifs, cherchant la paix

Sur ces coteaux déserts que mon âme importune

Remplit de voix, de cris, de sanglots et de chants.

La nuit tombe, le vent s’élève dans les champs

Un soc luit tristement comme un quartier de lune,

Et l’angelus qui tinte au loin ses premiers coups

Entrecroise mes doigts et courbe mes genoux.

La nature sereine et sûre de sa force

Se repose à mes pieds dans un sommeil fécond.

Le monde harmonieux des formes qui naîtront

Circule en tourbillon sans fin sous son écorce.

La nature éternelle engendre sans tourment ;

Sévère ou souriante, elle rêve, et la vie

Déborde de son rêve inépuisablement.

Je l’écoute au sommet de la pente gravie,

D’un grand souffle paisible et profond respirer.

Mesurant son labeur et mesurant le nôtre,

Poète, je voudrais défaillir et pleurer ;

Pleurer comme le Christ trahi par son apôtre,

Comme un pilote errant sous un ciel sans clartés,

Comme un amant que l’âge arrache aux voluptés ;

Car, pour s’épanouir, tu le sais, flamme brève

Où le passant d’un soir se réchauffe, le rêve

Saigne, déraciné vivant de notre cœur,

Tel qu’un pin mutilé qui prodigue sa sève ;

Car le labour, poussé dans l’âme en profondeur,

En épuise le suc et la vigueur secrète.

Que laisse-t-il, hélas ! notre sublime effort ?

Une glèbe, stérile après la moisson faite,

De la cendre, une paille envolée... Ô poète,

Et c’est ainsi qu’on meurt encore après la mort.

 

Jammes, je songe ainsi. Mes yeux vont à la plaine

Obscure ; j’y vois luire une lampe lointaine

Dont le feu tour à tour s’élève et disparaît.

Ici-même le sol que mon pied foule est prêt

À recevoir le grain des futures récoltes.

Je marche, l’âme en proie aux plus âpres révoltes,

Pareil, dans les replis flottants de mon manteau,

Aux formes que la nuit sculpte aux flancs du coteau ;

Et j’écoute en rêvant retentir dans la combe

Le caillou qui dévale et la pomme qui tombe.

 

 

 

Maurice de GUÉRIN, Le cœur solitaire.

 

 

 

 

 

 

 

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