À mon grand-père Lazare Latil

 

 

                  Peu de gens savent être vieux.

                                                            LA ROCHEFOUCAULD.

 

                  Une vie honorable est une vie éternelle.

                                                                             GOETHE.

 

 

Déjà l’hiver s’approche et son souffle humide

Vient augmenter encor vos cruelles douleurs ;

Déjà ma muse aussi, languissante et timide,

De sa fraîche couronne a vu pâlir les fleurs.

 

Mais avant que mes mains débiles et glacées

Laissent tomber mon luth par la gloire oublié,

Je veux qu’il soit pour vous l’écho de mes pensées,

Et qu’il vibre en faveur de ma tendre amitié.

 

Sur l’Océan du monde en naufrages fertile,

Au bruit des aquilons et des noirs ouragans,

Vous avez soixante ans bravé d’un front tranquille

Les écueils dangereux et les gouffres grondants.

 

Et soixante ans les flots de cette mer immense

Ont respecté la nef que guidaient vos vertus,

Car Dieu qui les comptait a, dans sa prévoyance,

Mon père, autour de vous calmé les flots émus.

 

Combien de passagers brillants, pleins d’allégresse,

Ont subi sur ces flots un horrible destin,

Sans que l’écho plaintif de leurs cris de détresse

Arrivât jusqu’à vous, de l’horizon lointain !

 

C’est que le Tout-puissant, sur la terre ou sur l’onde,

Tôt ou tard du méchant punit l’iniquité,

Et du juste opprimé qui souffre dans ce monde

Récompense en secret la foi, la probité.

 

Mais las enfin d’errer sur les vagues humaines,

Vous revenez au port, dans vos foyers si chers,

Et des doux souvenirs de vos courses lointaines

Vous vous bercez encore au bruit des flots amers.

 

Après bien des travaux, bien des peines, mon père,

Près de nous vous voyez s’écouler vos vieux jours.

Si votre vie, hélas ! n’a pas été prospère,

Du moins aucun regret n’en vient troubler le cours.

 

Ah ! qu’importe après tout si l’espérance brille

Et de ses doux rayons ranime votre cœur ?

Patriarche honoré que chérit sa famille,

Vous puisez dans sa paix votre unique bonheur.

 

Puissiez-vous, désormais, éloigné des orages,

Jouir auprès de nous d’un paisible repos,

Et par vos longs récits, par vos conseils si sages,

Diriger mon esquif qui brave encore les flots !

 

 

Décembre 1841.

 

 

Alexandre LATIL.

 

Recueilli dans Anthologie de la poésie louisianaise,

textes choisis et présentés par les étudiants de français

de Centenary College of Louisiana,

sous la direction de D.A. Kress et Rebecca Skelton,

Éditions Tintamarre, 2010.

 

 

 

 

 

 

 

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