LOUIS LE CARDONNEL

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À SAINTE TÉRÈSE

DE JÉSUS

 

Poème

 

Frontispice et Ornements gravés sur bois

 

par

 

LOUIS JOU

 

 

 

 

AU PIGEONNIER

Saint-Félicien-en-Vivarais

 

Et se trouve à Paris chez Georges Crès et Cie

XXI, Rue Hautefeuille

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Je me meurs de ne

pas mourir.

 

La Sainte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Dans Avila, si chère à la vieille Castille,

Où l’ange à ton berceau gravement s’accouda,

Sous sa protection je te vois grandir, fille

Des Cepeda sans tache et des Ahumada.

 

Les paladins chantés dans les anciens poèmes

Donnent d’abord l’assaut à ta jeune raison :

Les heaumes, les écus et les murailles mêmes,

Tout te parle d’honneur dans la vieille maison.

 

Autour de toi le vent court d’armure en armure ;

Les mâles étendards tombent à plis poudreux,

Et le sang hérité de ta race murmure

Dans ta tête d’enfant d’antiques noms de preux.

 

Mais bientôt, renonçant à toute gloire humaine

Loin de toi repoussant l’orgueil des dons reçus,

Toi qui pouvais un jour être une autre Chimène,

Térèse, tu seras Térèse de Jésus.

 

C’est le sombre Jardin, c’est la Croix qui te tente.

Ô vierge, on te verra, souffrant ta passion,

Gravir, les pieds sanglants et l’âme pénitente,

Ces âpres sierras de la perfection.

 

Dieu, qui te prit si jeune aux vanités du monde,

Ce Dieu qui veut briser la superbe et la chair,

Longtemps te laissera dans une nuit profonde,

Où Satan passera comme un livide éclair.

 

Il n’aura plus, l’Époux, ses premières tendresses ;

Mais, si jouir est doux, mériter est plus beau.

Dans les délaissements et dans les sécheresses,

Tu halèteras, telle une terre sans eau.

 

L’ennui t’opprimera de sa pesante chape,

De l’aube du matin au tomber lent du soir,

Et tu seras pareille, ô Térèse, à la grappe

Dont les grains sont broyés par le cruel pressoir.

 

Puis, quand tout sera mort en toi, quand, résignée,

Tu diras : Ô mon Dieu, que votre volonté

Soit faite, et non la mienne ! et, victime saignée,

Quand tu le béniras pour tant de cruauté,

 

Il remplira ton vide avec sa plénitude :

Dans ton âme, soudain, tout aura refleuri.

Tu sauras l’avant-goût de la Béatitude,

Au seuil de l’Ineffable, entrevu dans un cri !

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Redis-la ton histoire : affres inférieures,

Désert morne et glacé, brûlantes visions.

Ouvre-nous le Château de l’âme, aux sept demeures ;

Puis cours, vierge intrépide, à tes fondations.

 

Virile, fais surgir d’autres vierges viriles,

Ardentes à l’attrait des seuls biens éternels ;

Et partout, à côté de la rumeur des villes,

Asiles de silence, élève tes Carmels.

 

Déjà, nés de ton sang, coulant sous les cilices,

Et sous la chaîne aiguë, agrafée à tes flancs,

Trouvant dans la douleur d’héroïques délices,

Des moines sur tes pas marchent en manteaux blancs

 

Et comme s’empressaient vers la divine Mère

Ces Apôtres, leur groupe autour de toi serré

Recueille avidement la mystique lumière

Qu’épanche dans leurs cœurs ton cœur transverbéré.

 

Ils iront ces enfants impétueux d’Élie,

Ils paraîtront voler, une torche à la main,

Embrasés de la sainte et sublime folie

Qui veut gagner le monde au seul Amant divin.

 

Ils franchiront les mers jusqu’aux lointains rivages,

Estimant tout perdu, s’ils n’ont pas tout souffert,

Ou, pour mieux vivre en Dieu, seuls bans leurs ermitages,

Ils goûteront la manne, au profond du désert.

 

L’un d’eux s’élèvera, Docteur, dans la nuée :

Sa grande âme, aux élans terribles, je la vois

Resplendir à travers la chair exténuée ;

C’est le farouche amant de la sanglante Croix !

 

Mais toi qui sus mêler, Vierge toujours fidèle,

Pleine d’un calme ardent, l’extase à l’action,

Tu n’as plus maintenant à contenir ton aile :

Pars ! le ciel te convie à sa possession.

 

Pénètre dans l’abîme éblouissant du Verbe :

Dès les éternités le Père t’appelait,

Térèse de Jésus, à cette part superbe.

Brûle à jamais des feux du vivant Paraclet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

 

Mais, puisque sur la terre, hélas, que nos pieds foulent,

Meurtris, saignants, poudreux, vagabonds, incertains,

Nous voyons que les jours, les mois et les ans coulent,

Sans nous désenchanter de tant de songes vains ;

 

Puisque, honteux souvent de nous sentir esclaves,

Et de risquer le ciel, ô Mère, pour si peu,

Nous voudrions briser à jamais nos entraves,

Et, d’un pied assuré, marcher libres en Dieu ;

 

Puisqu’il faudra du moins, avant que la nuit tombe,

Que nous soyons à Lui, tout entiers sans détours,

En cessant d’attrister la céleste Colombe,

Dont le gémissement s’élève en nous toujours ;

 

Ô Térèse, aide-nous à mieux remplir nos tâches,

À vaincre en ces hasards qu’il nous reste à courir,

Nous les chrétiens du siècle, aimant son joug, et lâches,

Nous qui ne mourons pas de ne pouvoir mourir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette plaquette, la cinquième de la Collection du Pigeonnier,

a été achevée d’imprimer en gothique française le XXX novembre MCMXXI

sur les presses de l’imprimerie P. Hérissey à Évreux.

 

 

 

 

 

 

 

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