Méditation du soir

 

 

                                                          Sur la grandeur de Dieu,

                                                          à l’occasion de la grande

                                                          Aurore Boréale de 1743.

 

 

Le jour nous a dissimulé ses traits,

Les champs de nuit profonde se recouvrent,

Dans l’obscurité les monts ont sombré.

Les rayons ont décliné loin de nous,

Le gouffre s’est ouvert tout plein d’étoiles,

Étoiles sans nombre et gouffre sans voiles.

 

Grain de sable à ceux de la mer semblable,

Mince étincelle aux infinis glacés,

Aux tourbillons puissants poudre impalpable,

Plume perdue aux furieux brasiers,

Ainsi plongée au sein de cet abîme,

Ma pensée en vain s’égare et s’épuise !

 

La bouche de nos sages le proclame :

Il est là-bas mille mondes divers,

Il est là-bas mille soleils de flamme,

Des peuples, des cycles de millénaires.

Pour Dieu et pour sa gloire universelle,

La force de la nature est la même.

 

Cependant, Nature, à quoi bon ta loi

Quand au septentrion naît une aurore ?

Serait-ce là que le soleil est roi ?

Naît-il des glaçons, ce feu qui les dore ?

Nous voici de froide flamme envahis,

Et le jour s’ouvre un chemin dans la nuit.

 

Ô vous de qui le rapide regard

Des divins pouvoirs perce le secret,

À qui dans le symbole d’un détail

La loi du monde peut se révéler,

Vous qui savez où va toute planète,

Éclairez donc notre âme stupéfaite.

 

Ébranlant la nuit, quel est ce rayon ?

Cette mince flamme au ciel, qui s’irrite ?

Cet éclair sans nul orage en surplomb,

Cherchant du sol à gagner le zénith ?

Comment se peut-il que, froids comme glace,

En plein hiver de tels brouillards s’embrasent ?

 

Ici l’ombre opaque au flot le dispute,

Là c’est un rayon solaire qui flambe,

Tombant vers nous du haut d’un ciel touffu,

Un feu nébuleux sur les hauteurs tremble,

Ou, le zéphyr envolé loin des mers,

Leurs flots soudain se déchaînent en l’air.

 

Le doute en vos réponses se révèle

Sur le spectacle offert à notre vue.

Dites : les bornes du monde, où sont-elles ?

Que nous cachent ces étoiles menues ?

Quelle est du créé l’exacte grandeur ?

Jusqu’où va la gloire du Créateur ?

 

 

 

Mikhail Vasilievitch LOMONOSSOV, 1743.

 

 

Recueilli dans Anthologie de la poésie russe,

choix, traduction et commentaires de Jacques David,

Stock, 1947.

 

 

 

 

 

 

 

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