La Salette

 

 

Il y a cent ans que vos pieds timides

Osaient se poser sur les pâturages des hautes Alpes

Ne venant pas plus bas dans notre atmosphère enfumée

Que ces cieux d’azur, les yeux montagnards

Des deux petits bergers, jeunes comme des fleurs,

Qu’aucune neige terrestre n’éblouirait jamais.

 

Notre-Dame, il y a cent ans

Que ces belles, ces terribles larmes

Blâmèrent avec leur douleur qui nous laisse stupéfaits

Toute l’orgueilleuse blancheur de ces sommets :

Couronnant les fleurs épanouies à vos pieds

Avec des diamants, qui bien vus, transfiguraient en clous de lumière

Les rayons du soleil de la montagne ! –

 

Aux nouvelles qu’ils apportaient

(Elles atteignirent le village avec les clarines du soir

Et le monde avec les cloches des églises

En bien peu de jours),

Aux nouvelles qu’ils apportaient

 

Nous pensions que les murs de tous les cœurs de pierre

Se seraient renversés, auraient cédé,

Auraient rejeté les impures années de leurs péchés,

Que les rues seraient lavées de notre propre sang, au besoin –

– Simplement pour qu’elles soient nettes !

 

Et bien que nous ne comprenions pas

Le poids et le sens d’une si grande affliction

Nous n’aurions jamais cru voir si tôt

S’effacer son immortel souvenir,

Partant de ce monde ténébreux sans un mot, sans obsèques !

 

Car tandis que nous mordions à belles dents dans la nourriture des miracles et des grâces,

Vos paroles, vos prophéties étaient complètement oubliées !

Maintenant une par une,

Les choses que vous avez dites

Se sont accomplies.

 

Jean, dans la puissante Apocalypse, ne pouvait prévoir,

La moitié de l’histoire de notre siècle monstrueux

Au cours duquel le bras inexorable de Votre Fils

Obligé, par Sa Vérité, d’infliger son désaveu à votre intercession

 

En faveur de ce monde de fauves, ce lâche zoo

A arraché de leurs gonds par une pluie de bombes les portes de l’enfer

Et a fait éclater la prison de l’Antéchrist

Et a mis en marche, par ses deux premiers grands coups de tonnerre

Les chars d’Armageddon !

 

 

 

Thomas MERTON, A Man in the Divided Sea,

traduit de l’anglais par François Delteil.

 

Paru dans la revue Marie en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

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