Méditations d’un gueux

au pied de la croix

 

 

À soir que c’est l’ Vendredi Saint,

J’ai comm’ queuqu’chose en moi qui se plaint,

Comme’ queuqu’chos’ qui m’ fait mal, quand j’ pense

Mon pauvr’ Seigneur, à vos souffrances.

J’ai hont’, j’ suis trist’, j’ suis déconfit

Chaqu’ fois qu’ je r’gard’ votre crucifix.

Ah ! je l’ sais ben, ma foi vous semble

Comm’ la flamb’ du lampion qui tremble !...

Pendant qu’ je r’pass’ dans ma mémoire,

Votr’ vie, votr’ mort, tout’ votre histoire,

Me sembl’ que j’ rêv’, que j’ai l’ pesant :

J’suis avec vous, vous êt’s vivant ;

Je vous suis partout, j’ peux vous entendre,

Mais j’ peux rien fair’ pour vous défendre

Et tout s’ pass’ comm’ quand vous viviez.

Nous v’là dans l’ p’tit bois d’oliviers

Vous v’nez d’ tomber en agonie

En voyant qu’ votr’ vie est finie.

 

Oui ! ils sont finis les beaux jours

Que la foul’ suivait vos discours,

Le jour de l’entrée triomphale

Et des hosannas en rafales;

Les jours que c’était votr’ bonheur

De soulager tout’s les douleurs,

De dire aux gueux mordus d’ souffrance

Des mots qui parlaient d’espérance ;

De s’mer les miracl’s à plein’s mains,

Le long des rout’s et des grands ch’mins ;

De promettr’ vos Béatitudes

À ceux qui s’ rongeaient d’inquiétudes ;

D’ multiplier l’ poisson et l’ pain

Pour nourrir ceux qui crevaient d’ faim ;

De rendr’ pur comm’ l’eau d’ la fontaine

L’ cœur sali d’ la samaritaine ;

De sortir Lazar’ d’ son cercueil

Pour consoler ses sœurs en deuil...

 

(Paraît qu’ rien qu’à toucher votre ombre,

On s’ sentait moins gueux et moins sombre.)

– Mais, à soir, tout ça c’est fini !

Nâvré d’ sueurs dans l’ Gethsémani,

Écrasé sous les crim’s d’ la terre,

Vous êt’s seul devant votr’ misère ;

Tout seul à r’garder votr’ malheur

Qui tourne en rond au fond d’ votr’ cœur.

Devant votr’ pauvre âme abîmée,

(Comme un film aux vues animées)

Vous voyez passer tout l’av’nir

Et ç’a ben d’ quoi vous fair’ blémir,

Vu qu’ ça vous donn’ la trist’ chance

De vous rendr’ compt’ tout d’ suit’ d’avance,

 

Qu’ chacun d’ nous autr’s est un pécheur

Qui cherche à vous marcher sur l’ cœur,

Et de voir que votr’ sacrifice,

Seigneur, rest’ra sans bénéfice

Pour tant qui r’fus’ront d’ croire en vous

Et qui os’ront vous traiter de fou...

Ah ! mêm’ ceux qui dis’nt qu’ils vous aiment

Sont des ingrats qui vous blasphèment !

Ça, ça fait plus mal qu’ les soufflets,

Les épin’s, les clous, les coups d’ fouets,

Vu qu’ votr’ pauvr’ cœur, quand on l’offense,

Souffr’ plus d’ ça qu’ d’un million d’ coups d’ lance.

...Et dir’ que j’ sais tout ça, Seigneur,

Et qu’ pourtant, ça m’ rend pas meilleur,

Mais qu’ tout’s mes promess’s solennelles

Ça fond comme du beurr’ dans la poêle !...

Tandis que vous suez jusqu’au sang

Sans même un mot compatissant,

Y’a pas un d’ vos discipl’s qui veille.

Non ! ils dorm’nt sur leurs deux oreilles !

Pourtant, Seigneur, vous êt’s l’ami

Qu’ils trouvaient jamais endormi...

 

... Mais v’là du mond’ dans la clairière

Avec des gourdins, des lumières ;

Ils vienn’nt vous surprendre à p’tit pas.

En têt’ de leur band’, v’là Judas,

Judas ! Ah ! l’ visage à deux faces !

Pour vous trahir, il vous embrasse !...

Ils sont v’nus à la gross’ noirceur

Vous arrêter comme un voleur.

Y’ étaient ben trop lâch’s pour attendre

Qu’il fass’ plein jour pour v’nir vous prendre ;

C’est ben pour dir’ que la Bonté,

On n’attaqu’ jamais ça d’ clarté !

Mais, vous, au lieu d’y chercher noise,

Vous voulez mettr’ Judas à l’aise,

Vu qu’ vous savez, comm’ de raison,

Qu’ sans amis y’a pas d’ trahison,

Et vous lui dit’s : « Bonjour, ami ! »

Comm’ s’il vous avait pas trahi.

« Bonjour, ami ! » Quel cœur de pierre !

 

Entendr’ ça sans rentrer sous terre !

...Puis, dans la nuit couleur de peur,

Couleur d’horreur et de malheur,

Pour que notr’ salut s’accomplisse,

Vous marchez vers votr’ sacrifice...

Vos discipl’s qui s’ sont réveillés,

Les yeux encor tout embrouillés,

Vous r’gard’nt partir, ... puis, par prudence,

Ils s’ mett’nt à suivre, mais à distance.

Ils sont prudents... On l’est pas moins :

Quand on vous suit, Seigneur, c’est d’ loin !

...Vous v’là tombé entre les griffes

Des deux vauriens, Anne et Caïphe.

Eux autr’s qui mèn’nt des vies d’ damnés

Cherch’nt un’ raison d’ vous condamner.

Mais malgré les faux témoignages

Ils trouvent rien ; ça les enrage.

 

Leurs avocats les plus retors

Os’nt pas dir’ c’ qu’a été votr’ tort.

Votr’ tort, Seigneur ? C’ été, par ‘xemple,

De chasser les banquiers du temple !

C’est là qu’ votr’ trouble a commencé.

Tant qu’ vous avez rien qu’ bavassé

D’amour, de bonté, d’espérance,

Ça leur dérangeait pas la panse.

Ils vous prenaient pour un jaseur,

Un fou, un poète, un rêveur.

Mais, vous l’z’avez pincés dans l’ maigre,

Ces honnêt’s messieurs d’ la Haut’ Pègre,

En bousculant leurs coffres-forts !

C’ pour ça, Seigneur, qu’ils veul’nt votr’ mort,

Et c’est rien qu’ par hypocrisie...

Qu’ vous êt’s accusé d’hérésie !

Tandis que votr’ vie est en jeu,

Pierr’ tranquil’ment s’ chauff’ devant l’ feu.

 

Seigneur, y’ est comm’ moi, il vous aime ;

Ça l’empêch’ pas d’ vous r’nier tout d’ même

Quand on d’mand’ s’il est votre ami !

Mais le v’là qui pleur’, qui blémit ;

Il vient d’entendr’ le coq qui chante

Là-bas, dans l’ ros’ d’ l’auror’ montante...

Ah ! qu’il faut que j’ pleur’ mes lâch’tés,

Moi ‘ssi, Seigneur, pour me rach’ter !

Ils veul’nt votr’ mort ! Y’ont tell’ment hâte

Qu’aux p’tit’s heur’s nous v’là chez Pilate.

Pilate, lui, c’est un cœur mou,

Un ménageux de chèvre et d’ chou.

Y’est comm’ ben des gens qu’on rencontre,

Qui os’nt pas s’ dir’ pour vous ni contre.

Il voudrait ben vous protéger,

Vous sauver..., mais sans s’ déranger.

Il s’rait mêm’ prêt à vous fair’ grâce

Mais pas au risqu’ de perdr’ sa place !

 

... Pour qu’ les amis soient satisfaits,

Pilat’ vous fait battre à coups d’ fouets.

Ils fess’nt avec leurs fouets à nœuds

Des coups à vous couper en deux.

Me sembl’ qu’ les coups qui tomb’nt en pluie

Sur l’ biais de vos épaul’s meurtries

Vienn’nt me r’tontir jusque su’ l’ cœur.

...Puis, v’là qu’ils vous couronn’nt, Seigneur !

Couronn’ de gloire ou ben d’affront,

Un’ couronn’, ça vous meurtrit l’ front ;

Qu’ell’ soit en or ou en pierr’s fines,

C’est toujours un’ couronn’ d’épines.

...Vous voyez c’ qu’ell vaut, notre justice ;

Vous v’là condamné au supplice !

...C’est encor de mêm’ su’ la terre ;

C’est Barabbas qu’on vous préfère,

C’est encor’ lui qu’est acclâmé,

Qu’est honoré, suivi, aimé !...

 

Puis on vous train’ d’ peine et d’ misère

Pour vous monter jusqu’au Calvaire.

Il faut monter, vu qu’ la Douleur,

Ça fait monter, c’est comm’ l’honneur ;

Tandis qu’il faut rien qu’on s’abaisse

Pour se ramasser d’ la richesse...

...Paraît qu’ c’est dans l’ sabl’ du Calvaire

Qu’est enterré Adam, notr’ père ;

Ils vont planter votr’ croix là-d’dans,

Tout juste au-d’ssus d’ la foss’ d’Adam,

Pour que votr’ sang lav’ dans son onde

L’ front du premier pécheur du monde...

Puis, v’là qu’ tout seul, entr’ ciel et terre,

Vous priez en pleurant votre Père...

Mais vl’à qu’ tout l’ monde hurle à la fois

En s’ bousculant au pied d’ votr’ croix !

Vous d’mandez d’où qu’ ça vient ces cris ?

Ça vient d’ ceux qu’ vous avez guéris !

 

Vos aveugl’s vous r’gard’nt, les yeux louches ;

Vos muets blasphèment à plein’ bouche ;

Vos sourds écout’nt en ricanant:

Vos boîteux dans’nt en s’ dandinant...

Écoutez-les ! Leurs cris de rage

Pass’nt sur l’Calvaire en vent d’orage !

Écoutez ! C’est l’humanité

Qui vous remercie d’ vos bontés !...

Pour vous r’venger à votr’ manière,

Tout c’ que vous dit’s, c’est un’ prière :

« Ah ! pardonnez-leur, vu qu’au fond,

Mon père, ils sav’nt pas ce qu’ils font. »...

Oui ! c’est d’ ma faut’, Seigneur, j’ vous crois,

Si vous v’là cloué su’ la croix.

Quoi fair’ ? quoi dir’ ? ... J’ai pas d’ parole

Qui vous soulag’, qui vous r’console.

Seul’ment, j’ pense à tout’s vos bontés

Et j’ai plus hont’ d’ mes méchanc’tés.

 

D’vant votr’ souffranc’, tout c’ que j’ peux faire,

C’est d’ rester d’ même, à g’noux à terre,

Les yeux dans l’eau, à vous r’garder,

Comm’ mon chien quand i’ m’ voit pleurer...

Et moi, Seigneur, qu’est mêm’ pas bon

Autant que l’ pir’ des deux larrons,

J’ vous d’mande au pied d’ votr’ crucifix,

Un p’tit racoin dans l’ Paradis !

 

 

 

Jean NARRACHE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net