Le poète et la muse
LE POÈTE
Comme est beau le ciel qui s’embrase
D’aurore pourprée à sa base,
Qui se fond en sérénité !
Comme triomphe l’alouette,
Dont la lointaine silhouette
Tremble au fond de l’immensité !
C’est l’heure la plus musicale
Des beaux jours, et dont rien n’égale
Dans la fraîcheur l’immersion ;
La brise erre sur notre sphère,
C’est l’heure propice pour faire
Dans le rêve une excursion.
Pour un départ dans l’empyrée
Hâtons-nous, Muse ; est-tu parée ?
As-tu sur ton sein tes bijoux ?
Viens avec moi, viens, si tu m’aimes ;
Tu verras que les anges mêmes
Ouvriront de grands yeux jaloux.
Dans la nature charmeresse
Partout rayonne la tendresse ;
Les rêveurs et les amoureux
Sont, je crois, de même famille ;
Viens, et montre-toi bien gentille :
Nous chanterons l’amour heureux.
LA MUSE
Tu veux donc que mon charme serve
L’ivresse folle dont la verve
Éclate à chacun de tes pas :
Mais est-elle une chose vraie,
Ta passion, âme enivrée ?
Non, poète, je n’irai pas.
LE POÈTE
Le soleil dans l’azur progresse ;
Midi va jeter l’allégresse
Avec ses carillons partout ;
Il célèbrera l’hyménée
De la magnificence ignée
Avec la force qui peut tout.
En mon âme la joie éclate,
Elle s’y teint en écarlate,
Elle circule avec mon sang.
Je me sens fort et je veux vivre,
Je veux, sur un clairon de cuivre,
Entonner l’hymne tout-puissant !
Ma Muse, es-tu prête pour dire
À l’humanité qui s’étire
Dans les profondeurs du sommeil,
Le chant de la joie infinie
Qui, déroulant sa symphonie,
Me monte au cœur, large et vermeil ?
LA MUSE
Tu voudrais jeter à la terre
Du haut de l’azur solitaire
L’écho de ton bonheur sans fin :
Mais ton désir n’est qu’insolence ;
Songe au malheur sans ressemblance...
Poète, tu m’attends en vain.
LE POÈTE
Voici le soir, beau statuaire,
Qui transforme en un sanctuaire
La nature au front incliné.
La prière, aux lèvres éclose,
Monte de l’âme, douce chose,
Au Dieu dans sa grâce incarné.
Je songe à la noirceur du gouffre ;
L’image de tout ce qui souffre
Vient me hanter profondément.
Que de soirs tristes pour les âmes :
L’oubli, la misère, les drames
Du suprême délogement !
Fais-toi tendre, Muse ; es-tu prête
À me venir, douce interprète,
Pour qu’ensemble nous murmurions
L’humble prière qui dans l’ombre
Où se déchire maint cœur sombre
Fait descendre quelques rayons ?
LA MUSE
Ah ! l’unique douleur est grande !
Tu peux lui porter ton offrande ;
Poète, je te suis enfin ;
Tu vois fuir mon indifférence :
Chantons l’hymne de délivrance
Au deuil caché des meurt-de-faim !
Charles NEUHAUS.
Paru dans Poésies de l’Académie des muses santones en 1894.