Le miracle

 

 

Il quittait Béthanie et marchait vers la Ville

Le cœur déjà lourd d’agonie.

 

Les ronces du ravin étaient comme brûlées,

La fumée montait droit au dessus d’une hutte

Et l’air était torride, les roseaux se taisaient

Et la mer Morte était sans une ride.

 

Le cœur gagné d’une âcreté de mer

Il marchait. Sous ses pas des nuages montaient

Sur la route poudreuse. Il allait à la ville

Rejoindre le troupeau des disciples.

 

Il s’enfonçait dans sa profonde peine

Et la terre pour lui n’était qu’odeur d’absinthe

Et silence. Le Christ était seul dans la plaine

Accablée et inerte où tout s’était mêlé :

L’air tremblant, les lézards, les sources, les ruisseaux.

 

Un grand figuier poussait près du chemin.

Aucun fruit ne pendait entre ses feuilles sèches.

Jésus dit au figuier : « Arbre de nul profit,

Arbre sans nulle joie au branchage raidi,

 

« J’ai faim, j’ai soif, tu ne me donnes rien,

Arbre inclément plus qu’un granit,

Malencontreux arbre sans fruits

Jusqu’à la fin des temps stérile ! »

 

L’arbre frémit sous la malédiction

Comme un paratonnerre où s’enroule la foudre

Et devint cendre jusqu’aux moelles.

 

Or s’il s’était trouvé la moindre liberté

Dans ces feuilles, ce tronc, ces branches, ces racines,

Les lois de la nature auraient peut-être œuvré.

Mais tel est le miracle. Il est Dieu.

Il ne nous prend qu’au dépourvu,

Au cœur de notre désarroi.

 

 

 

Boris PASTERNAK, Le Docteur Jivago.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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