Lourdes est irremplaçable

 

 

 

Le nom de Lourdes, à l’audition, à la vue, éveille en moi des sentiments divers. J’éprouve le commencement d’une crispation. Je suis obligé de me ressaisir.

J’ai trop entendu mêler le nom de Lourdes, jadis, à l’apologétique. Les « miracles » de Lourdes prenaient place – un fauteuil, pas un strapontin – parmi les preuves de l’existence de Dieu. S’ils étaient moins séduisants que l’argument de saint Anselme pour les philosophes, n’attendait-on pas qu’ils touchent le cœur des foules ?

Dans le temps, cependant, où l’utilisation de Lourdes comme canon de quatre cent vingt contre l’incroyance me gênait le plus, j’ai lu, prêté par un camarade, le gros livre que lui a consacré Émile Zola et qui commence par un chapitre-fleuve sur un convoi de malades. Au lieu de me braquer davantage, ce roman m’a finalement apaisé. Quelles qu’aient pu être ses intentions premières, Zola, honnête homme, n’a pas insulté, je crois, à la grandeur de Lourdes, ni à l’attachement que lui vouent tant d’êtres de bonne foi.

La confusion entre tourisme et piété n’a jamais épargné un pèlerinage. Ce qui se voit à Lourdes en ce domaine, et qui est souvent ridicule ou scandaleux, n’est pas pire que ce qui fut constamment dénoncé au sujet des Lieux Saints et qui a révolté depuis le début du XIXe siècle des visiteurs tourmentés en quête d’une révélation authentique. Mais, certains Pères de l’Église ne mettaient-ils pas déjà en garde leurs fidèles qui voulaient se rendre à Jérusalem ? L’expérience mystique exige que, là où la piété s’apprête à la plus grande ferveur collective, un étrange combat se livre. Ce ne sont pas seulement les forces de lumière ou de charité qui se rassemblent à Lourdes.

Je suppose donc qu’un travail d’épuration doit ici se reprendre sans cesse. Et cela fait partie du cahier des charges de la nature humaine : on ne jette pas l’enfant avec l’eau du bain ! Lourdes est irremplaçable à notre époque, me semble-t-il, dans son rôle grandiose de regroupement des conditions et des races, d’effort de remise en commun des espérances et des souffrances.

Il ne prouve rien pour ceux qui exigent des preuves ? Mais, pour d’innombrables hommes et femmes qui se savent en route et qui ont besoin d’une « recouvrance », il peut être un jalon, une escale. Ici on reçoit le monde avec ses prières et son cœur. Ici, travaille, jour et nuit, la Communion des Saints.

 

 

 

Henri QUEFFÉLEC.

 

Recueilli par Jean Barbier dans

Pour vous, qu’est-ce que Lourdes ?

(Dessain et Tolra, 1976).