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Exhortation pour la paix

 

 

Non, ne combattez pas, vivez en amitié,

Chrétiens ! changez votre ire avecque la pitié,

Changez à la douceur les rancunes amères

Et ne trempez vos dards dans le sang de vos frères,

Que Christ, le fils de Dieu, abandonnant les cieux

En terre a rachetés de son sang précieux,

Ensemble nous liant par sa bonté divine

De nom, de foi, de loi, d’amour et de doctrine...

 

Quelle fureur vous tient de vous entretuer,

Et devant votre temps aux enfers vous ruer

À grands coups de canons, de piques et de lances ?

La mort vient assez tôt, hélas ! sans qu’on l’avance,

Et de cent millions qui vivent en ce temps

Un à peine viendra au terme de cent ans...

 

Qu’heureuse fut la gent qui vivait sous Saturne,

Quand l’aise et le repos et la paix taciturne

Bien loin de la trompette et bien loin des soldarts,

Loin du fer et de l’or, errait de toutes parts

Par les bois assurée, et du fruit de la terre

En commun se paissait sans fraude ni sans guerre.

 

Hélas ! que n’ai-je été vivant de ce temps-là,

Ou du temps que la Foi légère s’envola

Du monde vicieux, ne laissant en sa place

Que la guerre et la mort, la fraude et la fallace !

 

Las ! je ne verrais point tant de glaives tranchants,

Tant de monceaux de morts qui engraissent les champs,

Tant de chevaux occis déchargés de maint homme

Empêcher tout le cours de Moselle ou de Somme,

Ni tant de morions, ni de plastrons ferrés,

Tenir les rouges flots de la Meuse enserrés.

 

Par la cruelle guerre on renverse les villes,

On déprave les lois divines et civiles,

On brûle les autels et les temples de Dieu ;

L’équité ne fleurit, la justice n’a lieu,

Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées,

Les vieillards sont occis, les filles violées,

Le pauvre laboureur du sien est dévêtu,

Et d’un vice exécrable on fait une vertu.

 

Est-ce pas le meilleur, ô soldats magnanimes !

Pour ne commettre point l’horreur de tant de crimes,

Bien vivre en vos maisons sans armes, et avoir

Femme très belle et chaste entre vos bras, et voir

Vos enfants se jouer autour de la tétine,

Vous pendiller au col d’une main enfantine,

Vous frisotter la barbe ou tordre les cheveux,

Vous appeler papa, vous faire mille jeux,

Que de vivre en un camp, que coucher sur la dure

L’été à la chaleur, l’hiver à la froidure,

Et près de ses parents mourir bien ancien,

Que d’avoir pour sépulcre un estomac d’un chien ?

 

Pour ce, nobles soldats et vous nobles gendarmes,

Et de bouche et de cœur détestez-moi les armes :

Au croc vos morions pour jamais soient liés,

À l’entour l’araignée en filant de ses pieds

Y ourdisse ses rets, et en vos creuses targes

Les ouvrières du miel y déposent leurs charges ;

Reforgez pour jamais le bout de votre estoc,

Le bout de votre pique en la pointe d’un soc ;

Vos lances désormais en vouges soient trempées,

Et en faux désormais courbez-moi vos épées,

Et que le nom de Mars, ses crimes et ses faits

Ne soient plus entendus, mais le beau nom de Paix...

 

 

 

 

 

Pierre de RONSARD, 1558.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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