L’idole

 

 

Oui, je sais que la chair nous hante et nous séduit,

Qu’elle est mystérieuse et qu’elle nous conduit

En des lieux de magnificences et de folie

Où l’on s’enivre, où l’on se perd, où l’on oublie ;

Je sais que les désirs de l’homme l’ont pour fin

Et que c’est le seul bien dont la plupart ait faim,

Qu’elle est belle, qu’elle est pathétique et profonde,

Je sais qu’elle est terrible et qu’elle meut le monde,

Qu’elle enchaîne avec tant de ruse son amant

Qu’il adore sa chaîne et bénit son tourment ;

Je sais aussi qu’elle est une force sacrée

Qui conserve en ses flancs la puissance qui crée ;

Je sais que les plaisirs qu’elle promet sont vrais,

Qu’au moment du délire on est dieu ; mais après ?

Comme l’on se dégoûte et qu’on baisse la tête !

Qu’on se sent ravalé au-dessous de la bête !

Comme le ciel se venge et comme il nous punit

D’avoir cru qu’on pouvait se passer d’Infini,

Qu’il suffisait d’étreindre une impure matière

Pour assouvir l’âme immortelle tout entière !

Maintenant c’est le corps qui règne en souverain ;

Il affole, il torture, il énerve, il étreint,

Il allume en nos yeux vitreux un regard louche,

Il nous corrompt le cœur et nous souille la bouche,

Il nous enferme en ses horribles paradis

Et nous force à rôder autour des seuils maudits,

Et sans révolte on suit ce maître... quelle honte !

Lui qui devait servir et se taire, il nous dompte !

Plus nous cédons, plus le lien devient étroit.

Esclave, on se souvient parfois qu’on était roi,

Qu’on avait sur le monde un empire suprême ;

On regrette le poids du divin diadème...

Mais la chair veille et lance un appel forcené,

Et l’on baisse plus bas son front découronné.

 

 

 

Robert VALLERY-RADOT,

L’Eau du Puits : Les Soifs.

 

 

 

 

 

 

 

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