Mon regard se voile...
I
Mon regard se voile aux choses du monde,
Il s’est fait une ombre entre elles et lui ;
Chaque heure a rendu ma nuit plus profonde,
Et je ne vois plus quand le jour a lui.
Si – dernier bonheur ! – je pouvais encore
Suivre d’un ami le doux entretien,
Au chant des oiseaux saluer l’aurore...
Mais je ne vois plus, je n’entends plus rien !
Ténèbres ! prison où l’âme se traîne !
Pour la délivrer mieux ne vaut-il pas
L’affranchir de vivre et briser la chaîne
Qui la tient ainsi captive ici-bas ?
II
Non ! car dès l’instant qu’il lui donna l’être,
Aux ordres de Dieu l’homme est un soldat :
Il doit obéir, et n’est pas le maître
De quitter le rang au jour du combat.
Puis, si long que soit le temps de l’épreuve,
Sur tel océan qu’il soit ballotté,
De telles douleurs que l’âme s’émeuve,
Tout finit bientôt à l’éternité.
Ayez donc courage, et si votre oreille
Est au bruit humain sourde désormais,
Écoutez la voix de Dieu qui s’éveille
Et dans votre cœur fait naître la paix ;
Et si vos regards éteints et sans flammes
N’aperçoivent plus l’horizon mortel,
Voyez se lever au fond de votre âme
Les premiers rayons du jour éternel.
Henri VILLARD.
Paru dans Poésies de l’Académie des muses santones en 1894.