Béatrice Cenci

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

la duchesse d’ABRANTÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Près du quartier des Juifs, à Rome, on voit encore aujourd’hui un palais dont les fondations sont assises sur les ruines d’un amphithéâtre romain. Des traditions sinistres sont attachées à ces vieilles murailles.... Et telle est l’horreur qu’elles inspirent, qu’après avoir fait frapper d’anathème le nom de ses premiers possesseurs, la justice des hommes l’a condamné à l’oubli..... Ce palais vit bien des intrigues sanglantes se former sous ses voûtes.... Ce n’était plus le cri de détresse d’un gladiateur succombant sous la griffe du tigre ou la dent de la panthère qui les faisait résonner. L’adultère, le parricide, l’inceste, y complotaient à voix basse.... Ce palais était encore en 1692 la demeure de la noble famille Cenci.

Le comte Nicolo Cenci était le chef d’une des familles patriciennes les plus anciennes des États Romains. Sa vocation le fit d’abord entrer dans l’état ecclésiastique ; il voulait suivre cette carrière ; mais, demeuré seul pour soutenir sa noble maison, il consentit, quoiqu’il ne fût plus minoriste, à rentrer dans la vie séculière et à se marier. Il avait été trésorier de la chambre apostolique sous le pontificat de Pie V. Sa fortune était immense ; et lorsqu’il mourut, il laissa à son fils une fortune liquidée de toutes charges, et montant à plus de cent mille écus romains de revenu : fortune remarquable, pour cette époque surtout.

Ce fils auquel il laissa et ses biens et ses titres, ce fils, l’enfant de sa vieillesse et de son ambition, qui reçut de Dieu avec la vie un anathème et de sang et d’inceste, ce fils était Francesco Cenci, père de Béatrice.

Cet homme naquit avec le sceau de la malédiction sur le front. Son souffle frappait de mort ou de malheur tout ce qu’il atteignait..... Il se maria ayant à peine vingt ans..... sa femme était belle... d’une noble naissance ; elle lui donna sept enfants, et mourut, jeune encore, d’une mort violente et mystérieuse... Le comte Cenci se remaria presque aussitôt à Lucrèce Strozzi, dont il n’eut pas d’enfants.

Francesco, qui devait être étranger à toutes les vertus, et familier avec tous les vices, détestait sa famille entière. Ses fils furent éloignés de lui et envoyés en Espagne, à l’université de Salamanque, où, manquant des choses les plus nécessaires, ils ne purent rester, et revinrent à Rome. Ils se jetèrent aux pieds du pape, qui contraignit Cenci à faire à chacun de ses fils une pension annuelle convenable à leur naissance 1. L’aînée de ses filles parvint avec grande peine à demander également l’appui du saint père, soit pour être mariée, soit pour entrer dans un monastère.

Cenci rugit de colère en se voyant enlever ainsi ses victimes... Mais trois lui restaient encore !... sa femme, et Béatrice et Bernardino, les derniers de ses enfants...

Pour empêcher que Béatrice suivît l’exemple de sa sœur, il l’enferma dans un appartement reculé de son palais, de ce palais qui n’était plus une noble demeure, mais une retraite sinistre dont la solitude n’était troublée que par les bruits de l’orgie et les cris de désespoir.

Tant que Béatrice ne fut qu’une enfant, son père fut cruel pour elle.... Il la frappait... riait de ses larmes... et se plaisait à la voir se traîner à genoux devant lui, lui demandant quel était son crime et pourquoi il la traitait ainsi.... Mais les années s’écoulèrent ; et Béatrice devint une belle jeune fille.... Alors sa condition fut moins misérable... La main de son père se levait encore pour la frapper... mais, à la vue de ce ravissant visage, cette main retombait sans force.... À cette époque, deux de ses fils, Cristoforo et Vocio, furent assassinés dans les environs de Rome par des bandits... Que leur mort soit naturelle... on a besoin de le croire....

Le changement de conduite du comte Cenci envers Béatrice fut bientôt expliqué... et la malheureuse fille recula épouvantée devant la cause de cette infernale douceur !... L’infortunée fut réduite à trembler pour son honneur sous le toit de son père !.... Quand elle eut acquis cette conviction, elle devint frénétique de douleur, et son beau visage se contracta sous de terribles pensées... car Béatrice était une femme dont l’âme était grande et puissante, et devait sentir aussi vivement une offense qu’un bienfait...

Depuis le changement de son père envers elle, elle était moins prisonnière... Bientôt son excessive beauté fit du bruit dans Rome : toutes les femmes en devinrent jalouses, tous les hommes éperdus d’amour. Dans le nombre un seul fut distingué ; il était jeune, parfaitement beau, d’un caractère courageux et résolu, d’une grande naissance, et l’un des plus nobles et des plus anciens patriciens de Rome. Il était fort ami des frères de Béatrice, surtout de Giacomo, l’aîné de la famille. Il aima bientôt sa sœur comme elle devait l’être, avec amour, avec délire. Mais il ne pouvait la voir qu’en secret et dans les absences du comte Cenci, qui, depuis quelques mois, on l’avait remarqué, devenaient plus rares de jour en jour... Bientôt la cause de cette vie sédentaire se manifesta à d’autres yeux qu’à ceux de Béatrice... Lucrèce comprit enfin la profondeur de l’abîme au bord duquel ils marchaient tous !... Elle accueillit alors le désespoir de sa fille..... La pauvre enfant retrouva une mère dans l’épouse jalouse, et, pour la première fois peut-être, la femme et la fille concertèrent la mort du père et du mari !... L’amant de Béatrice fut admis à cette horrible confidence par les deux femmes, qui, tremblant pour leur vie, redoutant tous les genres de violence, étaient portées au dernier degré du désespoir.

Mgr Guerra aimait Béatrice avec trop de passion pour qu’elle ne lui commandât pas en souveraine... Il approuva tout, et ce fut lui qui, après avoir communiqué le plan déjà arrêté aux frères de Béatrice, se chargea de trouver les assassins qui devaient frapper Francesco. La chose fut facile. Parmi ses vassaux, il en était beaucoup qui devaient haïr un tyran tel que lui. L’un de ces hommes, avec cette vengeance d’Italie au cœur, avait aussi dans ce même cœur de l’amour pour Béatrice !... elle le fit venir au palais Cenci... lui dit de douces paroles, et le jeune homme lui abandonna sa vie en ce monde et son salut dans l’autre. Le second assassin fut un nommé Olympio, ennemi personnel du comte.

Le premier plan des conjurés avait d’abord été plus raisonnable que celui qui fut ensuite observé. Francesco avait l’intention d’aller passer une partie de l’année dans le château de Rocca Petrella, que lui prêtait son ami Marcio Colonna. Des bandits devaient être placés dans les bois déserts qui environnent le château, et attaquer le comte Cenci à son passage ; les brigands devaient lui demander une somme trop forte pour sa rançon, pour qu’il pût l’avoir avec lui ; ses fils se seraient offerts naturellement pour aller chercher l’argent nécessaire, et ils devaient revenir en déclarant qu’il avait été impossible de le trouver. Alors Francesco devait mourir !... On ne sait quelles sont les difficultés que les conjurés trouvèrent à ce plan, qui cependant faisait leur sûreté. Mais ils l’abandonnèrent.

Cenci, en conduisant sa famille à Rocca Petrella, formait aussi d’horribles desseins, dans son âme perverse... On est mal à l’aise en suivant de l’œil ce groupe frappé tout entier de la malédiction de Dieu, cheminant lentement au travers des Marais Pontins, et réfléchissant mutuellement et l’inceste et le parricide !.. Ils arrivèrent enfin dans ce lieu destiné aux plus horribles scènes... Lear prélude fut une nouvelle persécution contre Béatrice.... Sa tête se perdit.

– IL FAUT QU’IL MEURE ! s’écria-t-elle d’une voix sourde en se jetant dans les bras de sa belle-mère, à la suite d’une scène terrible entre elle et son père.

On était alors au 4 septembre.... Un exprès fut envoyé à Mgr Guerra, qui conduisait toute l’affaire. Les assassins furent prévenus, et arrivèrent à Rocca Petrella dans la soirée du 8 septembre...... En reconnaissant le signal qui les annonçait, Béatrice pâlit.

– C’est aujourd’hui la Nativité de la Vierge, dit-elle à sa belle-mère..... nous ne pouvons rien faire.... pourquoi commettre un double crime ?...

Et l’assassinat du père et du mari fut remis au lendemain par les deux femmes, parce que c’était un jour où TOUT TRAVAIL ÉTAIT DÉFENDU !...

Le jour suivant, 9 septembre, Béatrice et Lucrèce firent prendre au comte Cenci une potion soporifique qui devait lui ôter toute possibilité de défense... bientôt en effet il s’endormit d’un sommeil profond.

Lorsque les habitants du château de Rocca Petrella furent aussi tous endormis, on introduisit les assassins dans une galerie qui précédait la chambre où Francesco dormait de son dernier sommeil.... Béatrice les conduisait..... L’un d’eux l’aimait d’un amour violent... mais son cœur, à elle, était tout entier à un autre... Cependant la main de la jeune fille serra celle du meurtrier, et son œil s’attacha tendrement sur le sien en le dirigeant ensuite vers la porte de la victime.... Bientôt les deux femmes restèrent seules..... Ah ! quelque profonde que fût leur haine, ce moment dut être horrible !.... Cependant elles écoutaient !.... Mais RIEN... toujours du silence..... enfin des pas précipités se firent entendre.... les deux hommes reparurent pâles et tremblants....

– Ah ! dit Marcio, je ne puis frapper ce vieillard !..... ces cheveux blancs !... ce sommeil !... je ne puis....

En l’écoutant, Béatrice pâlit aussi... mais de fureur....

– Lâche ! lui dit-elle en froissant son bras de sa petite main frémissante... lâche ! qui n’a de courage qu’en paroles !.... Misérable assassin, qui trouve la force de vendre son âme, et qui n’a pas celle détenir sa promesse de bandit... Rentre dans cette chambre, poursuivit-elle en tirant un stylet des plis de sa robe, et lui montrant le chemin d’un air impératif... frappe qui tu dois frapper... ou, je te le jure par les sept douleurs de Notre-Dame, tu ne sortiras pas vivant de cette maison.

Les meurtriers furent dominés par l’ascendant de cette femme, belle d’une infernale beauté dans cet instant où toutes les furies d’enfer sonnaient l’heure de mort... Ils rentrèrent dans la chambre du comte Cenci, qui dormait toujours de son léthargique sommeil... Cette fois les deux femmes les y suivirent.... elles purent voir en effet la tête de la victime condamnée, entourée de cheveux blancs, qui, frappés par la lune au travers des vitraux de la large fenêtre, formaient une auréole d’argent à son front criminel... Marcio frémit encore devant ce vieillard endormi.... mais Béatrice n’en était pas venue à mener un assassin près du lit de son père pour s’arrêter dans l’exécution d’un pareil projet... il fallait qu’il mourût... et les meurtriers frappèrent...

Quand le crime fut commis, Béatrice donna elle-même la récompense promise 2, en y ajoutant un manteau richement galonné... Puis les deux assassins, reconduits par les deux femmes, sortirent de Rocca Petrella par la porte d’une poterne en ruine qu’on croyait condamnée.

Demeurées seules, Lucrezia et Béatrice retournèrent près du cadavre pour s’occuper de faire disparaître les traces du crime... Elles retirèrent le fer de la plaie... puis à elles deux, quoique avec grande peine, elles traînèrent le corps, après l’avoir revêtu d’une robe de chambre, jusqu’au fond d’une longue galerie où se trouvait une large fenêtre à laquelle on faisait alors des réparations, et qui n’avait pas de balcon.... De là, elles précipitèrent le cadavre dans un terrain abandonné, où étaient plusieurs mûriers : l’un d’eux, garni de branches fortes et vigoureuses, se trouvait précisément au-dessous de la fenêtre de la galerie... ce fut sur lui que les deux femmes jetèrent le corps, qui fut horriblement mutilé par les branches de l’arbre ; et lorsque le lendemain on trouva le cadavre du comte Cenci au pied de ce mûrier, tout sanglant et défiguré, sa mort parut l’effet d’une chute naturelle ; nul soupçon ne fut éveillé, et ne l’aurait peut-être jamais été, sans l’imprudence de Béatrice, qui donna à laver avec une sorte de mystère à une femme du village les couvertures, les draps sanglants du lit de son père.

Giacomo, l’aîné de la famille Cenci, reçut aussitôt la nouvelle de la réussite de leur dessein ; il prit d’abord le titre de comte Cenci, et reçut avec grande joie sa belle-mère, sa sœur et son jeune frère, qui, ayant quitté Rocca Petrella, vinrent à Rome pour y jouir du peu de jours heureux que le ciel leur accordait entre l’infortune et la vengeance.

La cour de Naples reçut la première quelques indications du crime. Rocca Petrella dépendait d’elle ; on informa ; mais, malgré toutes les recherches qui furent faites, le rapport de la femme qui avait lavé les couvertures et les draps sanglants fut le seul qu’on put obtenir. Aussitôt que les coupables apprirent que l’éveil était donné, ils tremblèrent que leurs complices ne les trahissent ; Mgr Guerra, intéressé comme eux à ce que le meurtre fût ignoré, dévoua deux nouvelles têtes à la mort pour cacher le premier crime ; Marcio et Olympio, les deux assassins de Francesco, furent désignés au poignard d’un autre assassin pour que leur langue devînt muette. – Olympio fut tué près de Turin... Marcio, arrêté à Naples pour d’autres crimes, avoua d’abord le meurtre de Francesco Cenci, et en raconta tous les détails.

Aussitôt que la cour de Naples fut nantie de ces preuves, elle les envoya à Rome ; à leur seule inspection, Lucrezia et Béatrice furent consignées dans leur palais, qu’elles eurent pour prison ; mais Giacomo et Bernardino furent aussitôt enfermés à Corte-Savella.

Marcio fut conduit à Rome, et confronté avec ceux qu’il avait déclaré être ses complices.... Mais lorsqu’il se vit en présence de Béatrice.... de Béatrice qu’il aimait avec une passion si profonde... et qui était , dans les fers !... menacée de la mort !... il nia TOUT ; – déclara que ses précédents aveux étaient faux, démentit tout ce qu’il avait dit à Naples... ; et la torture la plus cruelle... la torture, enfin, de ces temps barbares, ne put lui arracher un nouvel aveu ; – il mourut sur le chevalet, niant toujours.

La famille Cenci paraissait sauvée ; mais l’assassin d’Olympio fut arrêté, comme Marcio l’avait été, pour un autre crime. Il déclara avoir assassiné Olympio par ordre de Mgr Guerra ; et comme, avant de mourir, Olympio avait eu le temps de parler, la déposition de cet homme fut terrible : les Cenci furent enfermés dans le château Saint-Ange. Mgr Guerra, vivement alarmé par cette déposition de l’assassin d’Olympio, se sauva sous l’habit d’un charbonnier, et parvint, après beaucoup de périls, à sortir des États Romains. Sa fuite confirma la vérité de la déposition... Marcio avait été plus généreux tout à la fois, et sûrement moins criminel.

Bientôt la procédure commença. À cette époque ce n’était qu’une suite d’actes violents et barbares. Les Cenci furent tous appliqués à la torture la plus rigoureuse !... Lucrezia, Giacomo et Bernardino avouèrent presque aussitôt... mais Béatrice nia constamment... son beau corps déchiré par les bourreaux fatiguait leurs mains habituées aux douleurs ; dans leur impatience, ils la jetaient aux pieds des juges, qui n’entendaient qu’une voix éteinte protester de son innocence. Et le tribunal, présidé par Ulysse Moschatino, n’osa prononcer...

Le pape craignit que Moschatino n’eût été touché de la beauté de Béatrice... il lui donna d’autres juges.... La malheureuse fille fut mise à une nouvelle torture, mais les douleurs les plus violentes ne lui arrachèrent pas une autre parole que la protestation de son innocence... Ce ne fut qu’au moment où les juges commandèrent qu’on lui coupât sa belle chevelure que son courage faillit, et qu’elle devint plus faible ; elle déclara qu’elle allait parler, mais en présence de sa famille. On introduisit Lucrezia et l’aîné de ses deux frères... Lorsqu’ils virent la malheureuse jeune fille, pâle et sanglante, étendue sur un chevalet, ayant ses membres si beaux et si délicats brisés par la torture, il se jetèrent sur elle en pleurant avec sanglots ; mais Béatrice les regarda tous deux avec dédain.

– Ce n’est pas de ces souffrances qu’il faut me plaindre, leur dit-elle... j’ai bien plus souffert le jour où j’ai vu notre antique maison flétrie et déshonorée !... Puisque vous deviez mourir, comment n’avez-vous pas choisi une mort honorable par la torture, à une mort honteuse par la main du bourreau ?...

Son frère voulut essayer de la calmer. Mais cette pensée de sa famille à jamais perdue... de son nom à jamais souillé, lui donnait d’affreuses convulsions. Enfin, revenant à elle :

– Que la volonté de Dieu soit faite, dit-elle avec fermeté.... Et tournant la tête vers les juges : Lisez-moi leurs aveux, j’ajouterai ce qu’il faudra pour que vos victimes ne vous échappent pas.

On lui lut la procédure entière, après l’avoir déliée... Elle signa son aveu pur et simple sans ajouter un mot.

Après cette séance terrible, qui fixait le sort de la famille entière, les accusés furent tous conduits dans un appartement de la prison de Corte-Savella. Là, par une sorte de commisération cruelle, ils dînèrent ensemble !... Quel repas !... c’était celui des funérailles !... Ensuite les deux frères, dont l’un avait à peine quinze ans, furent chargés de chaînes, et transférés dans les prisons de Tardi-Nova.

Le pape (c’était alors Clément XII qui occupait la chaire pontificale) condamna les Cenci à être traînés dans les rues de Rome par des chevaux sauvages. Cette sentence était horrible, et d’autant plus horrible, prononcée par le chef de l’Église, qu’elle était arbitraire : la pitié et l’indignation de la prélature et de la noblesse romaine se manifestèrent vivement... On supplia le saint père d’accorder un sursis et un défenseur judiciaire... Clément refusa d’abord : enfin il accorda trois jours.

Nicolas d’Angeli fut, de tous les avocats, celui qui plaida le plus éloquemment. Cet homme avait devancé son siècle de beaucoup ; il parla, et parla avec fermeté !... le pape en eut de la colère.

–Eh quoi ! s’écria-t-il, des enfants pourront égorger leur père, et ce sont des chrétiens qui viendront plaider la cause du parricide devant le chef de l’Église !...

– Saint père, lui répondit l’un des avocats avec fermeté, nous n’employons pas notre éloquence à faire une vertu d’un crime ; mais nous voulons trouver un innocent où peut-être des juges abusés ont pu voir un coupable. C’est notre devoir, comme celui de tout tribunal assemblé pour juger, de nous écouter.

Le pape ne répondit pas ; il écouta cet avocat 3 pendant quatre heures. Puis, sans laisser présumer quels étaient ses sentiments, il congédia les avocats et les juges, et s’enferma dans son cabinet avec le cardinal Marcello pour examiner de nouveau cette affaire.

Sans doute le crime de parricide est d’une si horrible nature, que nulle grâce ne semble devoir être attachée à sa pensée... Mais le sort de Béatrice avec son père avait été si affreux... il était tellement sinistre dans l’avenir !... Tout ce qu’elle aimait en ce monde souffrait tant par cet homme, que ces considérations furent accueillies par le pape pour le porter à l’indulgence ; il allait commuer la peine et la changer en une réclusion perpétuelle dans un monastère, lorsque la princesse Constance Santa-Croce fut assassinée à Subiaco par son propre fils, parce qu’elle avait refusé de faire un testament en sa faveur. Ce nouveau crime rendit le saint père à toute sa première sévérité ; et le 10 septembre de l’année 1592, il ordonna à Mgr Taberna, gouverneur de Rome, de faire reprendre la procédure de la famille Cenci, et de laisser agir la justice.

Tous les Cenci furent condamnés à mort. Le pape fut inexorable et sourd à toutes les demandes qui lui furent faites, même pour que Béatrice et Lucrezia fussent exécutées en secret dans leur prison.

– Il faut que leur mort soit publique, dit le pape... il faut qu’elle serve d’exemple.

Farinacci plaida la cause du plus jeune des Cenci. Le pauvre enfant avait ignoré le complot, et pourtant il mourait avec les coupables ; enfin le pape lui fit grâce, mais à une horrible condition !... L’exécution fut fixée au samedi... on était au jeudi.

Le soleil se couchait lorsqu’on entra dans la prison des condamnés pour leur signifier leur sentence... Béatrice dormait... les juges l’entourèrent en silence... Puis la voix lugubre du greffier la sortit de ce sommeil, qui pour elle ne devait plus se renouveler...

Lorsqu’elle entendit le mot de MORT, elle poussa des hurlements de rage... elle injuria les juges... le ciel... toute la nature.

– Faut-il donc mourir, et mourir sur un échafaud, jeune, presque enfant, s’écriait-elle frénétique de douleur, parce que j’ai frappé un monstre incestueux !...

Ces cris étaient déchirants !... mais c’était un tribut payé par la faiblesse physique de la jeune fille, radieuse de beauté... jeune, noble et riche, et qui allait dans quelques moments porter tous ces avantages sous la hache du bourreau... mais quand cet accès nerveux, on peut le dire, fut calmé, elle reprit toute la force de sa grande âme, et son courage ne lui faillit plus.

Elle fit son testament, demanda à être enterrée à l’église de San-Pietro in Montorio, et légua trois cents écus romains à la congrégation des Saintes-Plaies... Une autre clause de son testament donnait sa dot, pour marier cinquante pauvres jeunes filles... Il y a dans cette pensée toute paisible de bonheur et d’amour conjugal, et cela en face du cercueil et de l’échafaud, une sérénité bien étrange et bien peu applicable à la fille parricide !... Cette histoire est encore bien mystérieuse... qui pourra jamais lever le voile sinistre qui la couvre ?...

– Maintenant, dit-elle à Lucrezia, il faut s’occuper de se présenter décemment à la mort.

Elle fit faire une robe de taffetas gris, à larges manches et montant jusqu’au col. Sur sa tête était un voile de mousseline grise, brodé en argent. Ses souliers étaient blancs.

Bientôt sonna la dernière heure que Béatrice dût entendre en ce monde... Les religieuses de la congrégation des Sept-Douleurs vinrent la prendre... elles la trouvèrent priant... mais ferme et résolue.

Pendant ce temps ses deux frères partaient des prisons de Tardi-Nova. La congrégation des pénitents les escortait, portant devant les condamnés la sublime bannière dont Michel-Ange a fait présent aux mourants pour consoler leur dernière heure 4 : arrivés devant le juge, il lut une dernière fois à Giacomo Cenci sa sentence de mort ; puis il dit au jeune Bernardino :

– Seigneur Cenci, notre très saint père vous fait grâce de la vie ; remerciez sa clémence... vous êtes seulement condamné à aller sur le lieu de l’exécution pour assister à celle de votre famille !...

Quelle grâce !...

Dès que les pénitents eurent entendu prononcer la grâce du jeune Cenci, ils entonnèrent une hymne de grâces à Dieu, et retirèrent la bannière pour la porter devant Giacomo... Bernardino monta sur la même charrette que son malheureux frère... Aussitôt que le cortège se mit en marche, commença l’œuvre de cruauté la plus infernale que l’esprit de l’homme ait inventée dans sa monstruosité bizarre... Le CONDAMNÉ À MORT, celui dont la vie n’appartenait déjà plus à la vie à cette heure, fut tenaillé pendant toute la route avec des tenailles rouges, qui le brûlaient et le déchiraient, en même temps !... Il ne poussa pas une plainte.

Le cortège s’arrêta aux portes de Corte-Savella pour y prendre Béatrice et Lucrezia. Elles arrivèrent couvertes de leurs voiles, ayant les bras légèrement attachés, mais les mains parfaitement libres. De l’une elles tenaient leur mouchoir, de l’autre un crucifix. Béatrice était rayonnante de beauté. Elle n’était pas abattue... soutenait le courage de sa belle-mère, et toutes les fois qu’elle passait devant une église ou bien une madone, elle priait à haute voix avec ferveur.

Arrivés au lieu de l’exécution 5, ils lurent tous réunis dans une chapelle préparée à cet effet. Giacomo et Bernardino furent les premiers conduits sur l’échafaud. Le malheureux enfant s’évanouit lorsqu’il y fut placé à côté de son frère. On le garrotta fortement sur une chaise.

Maintenant commence une tragédie épouvantable et sanglante qui fait rougir tout ce qui porte le nom d’homme.

Lucrezia fut conduite sur l’échafaud avant Béatrice. On la dépouilla jusqu’à la ceinture. La malheureuse femme devint tremblante, non de peur, mais de pudeur offensée, en se voyant ainsi exposée à moitié nue devant une foule immense qui, toujours curieuse d’un supplice, allait là pour voir mourir comme elle aurait assisté à une fête nuptiale.

– Mon Dieu, s’écria Lucrezia, grâce !... grâce !...

Alors trois coups de canon partirent, à un intervalle éloigné, du château Saint-Ange : c’était le signal qui annonçait au pape que les condamnés montaient sur l’échafaud. En l’entendant, il tomba à genoux, et donna l’absolution plénière aux Cenci. Ils la reçurent en son nom sur l’échafaud. Dans ce moment un peuple immense se mit aussi à prier pour que Dieu fît grâce aux coupables... C’était un instant bien solennel que celui qui voyait tant de mains innocentes levées vers le ciel pour lui demander de ne pas punir.

Les détails de la mort de Lucrezia sont révoltants, et les mettre en oubli est une impression douce au cœur... Lorsque sa tête fut abattue, elle bondit trois fois comme pour demander vengeance... Le bourreau la montra à la foule épouvantée ; puis, l’ayant enveloppée dans un voile de soie, il s’occupa de remonter sa hache pour Béatrice. Ensuite il s’approcha de la jeune fille, qui priait à genoux... et, les mains encore teintes du sang de sa belle-mère, il lui prit les bras pour la lier... Béatrice se leva, et d’une voix forte et accentuée elle dit alors :

– Ô mon divin Sauveur !... vous êtes mort pour moi sur la croix, car vous êtes mort pour TOUS. Faites, je vous en prie, qu’une goutte de votre précieux sang ait aussi coulé pour moi, et que, toute coupable que je suis, votre pardon me soit donné.

Elle se rapprocha d’elle-même du bourreau, et lui présentant ses bras elle lui dit :

– Tu vas lier mon corps... puisses-tu délier mon âme pour son salut !

Puis, marchant avec assurance vers le billot, elle s’agenouilla, prit toutes les précautions nécessaires pour que sa pudeur ne fût pas outragée ; et inclinant sa tête, elle attendit que la hache frappât cette charmante tête qui n’avait pas d’égale en beauté dans toute l’Italie.

Lorsque le coup partit, la tête roula au loin sur l’échafaud et le corps se retira violemment de plus de deux pieds sur la planche...

Béatrice était la sœur bien-aimée de Bernardino... En voyant cette scène d’horreur, le malheureux enfant tomba dans un nouvel évanouissement... Mais la barbarie est plus soigneuse encore que l’affection... Ceux qui l’entouraient le firent revenir à lui pour voir le supplice de son frère aîné.

Giacomo était couvert d’un manteau de deuil... Lorsqu’il fut sur l’échafaud on le lui enleva, et les assistants ne purent retenir un cri d’horreur en voyant sa poitrine et ses épaules déchirées et sanglantes... Le malheureux s’approcha de son frère, et lui dit :

– Mon frère, si dans mon interrogatoire j’ai pu vous accuser en rien, bien que j’aie démenti ce que la douleur m’avait arraché malgré moi, je déclare à haute voix que vous êtes innocent, et que c’est une atrocité infâme de vous avoir fait conduire ici pour être témoin de notre supplice... – Pardonnez-nous, mon frère, et priez pour mon âme.

Puis il s’agenouilla et lui-même se mit à prier... Le bourreau lui banda les yeux, et lui lia les pieds avec une forte corde. Ce fut ainsi que le bourreau lui asséna un coup d’une masse de fer à la tempe droite, et l’abattit à la première fois 6.

Dès qu’il fut tombé, on sépara son corps en quatre parties.

La congrégation des Sept-Plaies reconduisit aussitôt Bernardino dans sa prison. Le malheureux enfant fut agité de convulsions terribles pendant plusieurs jours... Et longtemps, bien longtemps encore il fit craindre non seulement pour sa vie, mais pour sa raison...

Les deux corps mutilés de Béatrice et de Lucrèce furent exposés sur le pont Saint-Ange au pied de la statue de saint Paul. Ils y demeurèrent jusqu’au soir ; alors la congrégation vint les prendre, ainsi que le corps de Giacomo. Des matrones vénérables reçurent celui de Béatrice ; puis, l’ayant lavé et parfumé, elles le revêtirent d’une robe blanche, l’entourèrent de fleurs, de lumières et d’encens... Puis il fut placé dans un riche cercueil et transporté à San-Pietro in Montorio à la lueur de plus de mille flambeaux... là il fut enterré au pied du maître-autel... au-dessous de la fameuse Transfiguration de Raphaël.

C’est une histoire bien sinistre que celle de cette malheureuse famille Cenci... Un mystère sanglant a jeté un voile sur ses malheurs... Peut-être un jour sera-t-il levé !... peut-être verrons-nous innocents ceux qui nous semblent coupables... Jusque-là prions pour tous.

 

 

 

Duchesse D’ABRANTÈS.

 

Recueilli dans Les femmes célèbres de tous les pays,

par la duchesse d’Abrantès et Joseph Straszewicz, 1834.

 

 

 

 

 

 

 



1 Le pape contraignit Francesco à faire à ses fils une pension de 3 000 écus romains... Ce qui forme une somme de vingt mille francs de notre monnaie d’aujourd’hui. 

2 Dans les différentes versions qui existent sur Béatrice Cenci, cette somme varie ; ou dit néanmoins que ce qui fut promis aux assassins de Francesco fut 2 000 écus romains, la moitié payable lors du meurtre, le reste après !... 

3 Cet avocat se nommait Furinacci ; ce fut lui qui sauva la jeune Cenci. 

4 Michel-Ange avait donné à la congrégation des pénitents son beau tableau de la piété, à l’usage seul des condamnés à mort.  

5 L’exécution eut lieu au bout du pont Saint-Ange. 

6 C’est une remarque assez singulière à faire que cette différence de mort entre Giacomo et sa sœur et sa belle-mère. On a prétendu trouver une cause à cette différence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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