La déesse Raison

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gaetano ALIMONDA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous connaissez le culte étrange que les athées de Paris ont rendu, il n’y a pas encore un siècle, à la déesse Raison. Eh ! pensez-vous que la déesse Raison fut une pure abstraction de ces têtes de philosophes, une idole métaphysique ? C’est tout autre chose : les philosophes savaient très bien que, en fait d’amour et d’adoration, l’homme demande à avoir devant lui des choses réelles. Ils savaient aussi que, puisque cette adoration et cet amour étaient en opposition avec l’adoration et l’amour de Dieu, il fallait un objet qui fût l’opposé de la Divinité. C’est pourquoi ils choisirent une créature vivante, en chair et en os.

Figurez-vous ce spectacle ! Une jeune fille de vingt ans placée sur les autels, vêtue de blanc et de rouge, entourée de bandelettes d’or qui voltigent dans l’air ; une jeune fille qu’on adore et devant laquelle on s’incline ; puis portée en procession, entourée d’un cortège de douze femmes, traversant les places publiques au milieu de danses ignobles du peuple, pour qu’elle puisse constater la destruction des derniers vestiges de la religion antique ! C’était donc l’idole des philosophes, cette jeune fille. Or, maintenant, je vous le demande, combien de temps dura cet amour ?

Il y a vingt ans tout au plus, on vit un jour, dans un obscur village de France, une femme apparaître.

Elle portait des haillons pour vêtements, elle marchait péniblement le long des chemins, elle chancelait de temps en temps, courbée sous le poids des ans ; ensuite elle s’arrêtait, s’appuyant sur un bâton, et respirait. Mais ce qu’il y avait de plus triste dans cette femme, c’était le visage, ou plutôt le cœur.

Édentée, les mâchoires resserrées, le regard éteint comme le peu de vie qui était en elle, vous auriez dit une idiote ; on se sentait pris, en la voyant, d’une immense commisération pour cette misérable créature. Chaque fois que sur la route elle rencontrait quelqu’un, elle semblait se réveiller : on la voyait en proie à une inquiétude qui se terminait par une espèce de râlement. Si c’étaient des femmes ou des jeunes filles, elle faisait un effort pour s’incliner davantage et regardait obstinément à terre. Mais si elle apercevait la soutane du curé de l’endroit, vieux comme elle, elle se redressait tout à coup : alors cette pauvre vieille joignait les mains, baissait la tête, et, d'une voix à peine intelligible, disait en s’arrêtant un peu : « Que Jésus-Christ soit loué ! » Ayant reçu la bénédiction du prêtre, elle continuait son chemin et se rendait à quelque endroit où elle avait l’habitude d’aller. C’était la maison d’une famille charitable où tous les jours elle venait mendier un morceau de pain ; c’était la chaumière d’un campagnard où, deux fois par semaine, elle allait prendre un peu de bois pour rallumer son feu éteint. Misérable femme ! misérable vieille ! Et quand elle avait la petite charge de bois sur les épaules, quand elle avait reçu son morceau de pain, elle s’en retournait péniblement, poussant de grands soupirs, attentive à ne pas s’égarer. Le chemin lui paraissait bien long, elle soupirait après son logis. Il n’était pas beau, ce logis ; quatre murs lézardés surmontés d’un toit en ruine ; une misérable chambre, sombre et nue. Point de frère, point de sœur, point d’enfant : elle était seule dans son dénuement et sa tristesse.

La connaissez-vous, cette femme ? Vous la rappelez-vous, cette jeune fille que la Convention Nationale faisait adorer à Paris en 1793 sous le titre de déesse Raison ? Eh bien ! la jeune fille de vingt ans, la déesse Raison, c’est elle-même. Hélas ! où est allé le culte que les philosophes et la populace de Paris lui rendaient autrefois ? Où sont allés l’encens, les parfums et les actes d’adoration qu’on lui prodiguait ? L’apothéose finie, le mépris est arrivé ; cette déesse de la grande fête dut rentrer dans la condition des mortels.

Adolphe Thiers a dit sagement que le culte insensé de la déesse Raison a pris naissance au pied de l’échafaud. Cette proximité signifiait que la mort et la déesse ne devaient plus se séparer. Cette dernière, abandonnée de ses adorateurs, chassée du temple, constamment sous la menace de la guillotine, sortit de la métropole française pour errer dans la province comme une vagabonde. On dit que pendant bon nombre d’années on la voyait porter brusquement la main à son cou : c’était un mouvement instinctif nerveux, c’était l’épouvante du couteau fatal dont elle se croyait frappée.

Le fait est que, consumée d’effroi, écrasée par cet horrible souvenir, elle finit par être cette espèce de spectre branlant, cette créature plongée dans l’ordure et à moitié idiote dont je vous ai fait le portrait. Exemple terrible pour la raison qui abandonne le Verbe divin ! Réfugiée dans un village obscur, elle fut assistée par la bienfaisance catholique et par un prêtre qui adoucit ses derniers moments. Elle mourut le 30 septembre 1864, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Puisse au moins l’âme de cette malheureuse, après une si longue pénitence et tant d’humiliations, avoir trouvé grâce devant l’éternelle Justice !

 

 

 

Gaetano ALIMONDA, De l’aube au coucher du soleil, 1887.

 

 

 

 

 

 

 

 

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