La messe des revenants

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Auguste-Apollinaire ALLÈGRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était le premier soir de novembre. Après les solennités de la Toussaint, chacun regagnait son foyer et se dérobait à la hâte aux atteintes prématurées de l’hiver. Ce sombre visiteur arrivait en effet rapidement, comme pour célébrer les morts ; il était porté par un vent glacé, et, à son passage, les feuilles jaunies, derniers souvenirs du printemps, s’enfuyaient affolées.

Une immense tristesse envahissait la nature et préparait les âmes aux tristesses du lendemain. Mais si tout était triste en cette soirée, rien n’était plus triste que les ruines de la vieille abbaye avec ses arceaux brisés, son cloître désert, son cimetière abandonné.

Là, des milliers de moines avaient chanté jour et nuit les louanges de Dieu. Là, des abbés, à la mitre splendide, présidaient chaque matin les belles et grandes cérémonies de l’Église, et, appuyés sur leurs crosses puissantes, recevaient les hommages de tout un peuple.

Aujourd’hui, il ne reste plus que les débris de l’église et un clocher dont l’ombre couvre encore le vieux cimetière des moines.

Les paysans de la bourgade voisine viennent parfois réciter une prière à la croix de pierre de ce cimetière délaissé, et, dans le clocher, une cloche argentine, oubliée par les pillards de la Révolution, sonne encore pour appeler aux offices ; car la pauvre église du village, à peine relevée après nos désastres, ne possède ni cloche ni clocher.

 

 

*

*    *

 

Maclou, sonneur et sacristain de cette pauvre église, qui ne lui donnait aucun salaire pour sa double fonction, avait disposé les ornements de deuil pour la commémoration des morts ; il avait déployé en cette circonstance tout l’art de sa longue expérience et tout le zèle de sa dévotion ardente pour le Purgatoire : il entoura le catafalque vide de cierges neufs, contempla encore son ouvrage d’un air satisfait et partit vers le clocher du cimetière des moines ; il allait, à la tombée du jour, sonner le glas.

La vieille cloche des moines s’ébranla, et elle redisait, comme au siècle d’avant, à la contrée d’alentour :

 

            Priez, priez, pour les trépassés !

 

Et à chaque foyer, chacun se signa et répondit à la plainte de la cloche par un De profundis.

Ce soir, on n’entendit dans la bourgade ni chants ni rires ; quelle est, en effet, la famille qui n’ait à se souvenir d’une place laissée vide ?

La nuit devint complète sur les ruines du couvent. Tout était silencieux, et la triple couverture de mousse jetée par le temps sur les pierres sépulcrales ne permettait même pas d’entendre les pas d’un vieillard qui cheminait lentement. C’était le vieux prêtre desservant l’église, débris vivant échappé à la persécution. Il avait connu les derniers jours du monastère dont il était novice, et aujourd’hui il en gardait les ruines.

Ces moines d’autrefois avaient-ils toute la ferveur de leur état ? Nous ne savons ; mais ce vieillard avait certes l’ardeur de la jeunesse éternelle renouvelée chaque matin à l’autel : on l’appelait LE SAINT et l’on disait que parfois son front s’illuminait pendant sa prière.

L’ancien moine, au son du glas, avait récité les psaumes ; puis, attiré par son attrait mystérieux, bravant le froid de la nuit, il était venu jusqu’aux ruines prier pour ceux qui avaient été ses frères.

Il se prosterna devant les restes de l’autel, et évoquant le souvenir de tant de messes célébrées sur ces pierres brisées, il pria pour les moines trépassés ensevelis sous ces dalles et oubliés si complètement aujourd’hui.

Que de fondations pieuses faites là pour les défunts ? Combien de prières dues au purgatoire et qui ne se faisaient plus !

Le prêtre demandait au Seigneur, à cause de la charité des fondateurs, d’ouvrir abondantes les sources de ses mérites et de faire revivre les secours que ces fondations devaient assurer aux âmes.

Cependant, l’heure avançait ; peu à peu les derniers feux s’étaient éteints ; les âtres étaient noirs ; le sommeil avait fermé les paupières, et Maclou le sonneur sonnait, sonnait toujours.

– Sonne, sonne, Maclou, lui disait une voix intérieure : plus tu sonneras, plus les morts obtiendront de prières.

Mais, Maclou se répondait-il à lui-même À quoi bon ? Tous dorment.

– Qui sait ? Quelqu’un se réveillera peut-être pour prier pendant la nuit des trépassés : appelle, appelle encore.

– Eh bien, sonnons, sonnons encore ; d’ailleurs ma cloche, c’est ma prière à moi.

Et Maclou le sonneur sonnait toujours. Et plus il sonnait, debout sous l’ancien porche, plus il avait d’entrain : une force d’en haut le soutenait ; la fatigue ne l’envahissait point.

Qui donc devait-il éveiller pour la prière en cette nuit redoutable ?

Cependant il rêvait à ses morts, à ceux qu’il avait accompagnés, jeunes et vieux, riches et pauvres, au cimetière ; et le rythme cadencé de sa cloche, comme un sermon monotone, transforma ses idées en rêve.

– Mon tour viendra, disait-il lentement : j’ai passé la soixantaine. Seigneur ! faites que je sois prêt, quand sonnera mon heure.

Et sa tête s’inclina sur sa poitrine ; ses jambes s’affaissèrent ; il glissa sur le pavé, laissant échapper la corde. Les derniers échos du glas expirèrent dans la brume.

Au pied de l’autel, le prêtre, en une sorte d’extase et tout rayonnant, priait ardemment ; il n’entendait plus aucun bruit de la terre ; il ne s’aperçut pas que le glas avait cessé, et il priait toujours.

L’horloge au loin tinta minuit ; la journée des morts commençait, et au dernier coup de l’heure un souffle mystérieux passa sur ce cimetière, comme celui qui étonna le prophète Ézéchiel. Un bruit étrange sortait des tombeaux silencieux.

La sombre plaine ondulait, comme un coin d’océan soulevé par la tempête ; les saules pleuraient ; les cyprès et les ifs agitaient leurs bras et semblaient demander assistance.

Il y eut des frôlements de linceuls, des chocs indéfinissables, comme ceux des sarments qui se déchirent.

Bientôt un spectre se dégagea des tombes, puis un autre, un autre encore, dix, et cent, et mille à la fois.

Ces fantômes sortaient du cimetière, du cloître, des dalles du sanctuaire, de l’ossuaire ; ils avaient leurs robes de moine. Il y avait aussi des bienfaiteurs du couvent avec leurs habits du monde, quelques enfants de chœur en tunique blanche.

Peu à peu ils pénétrèrent tous dans la nef, elle les contient et en contient encore autant qu’il s’en présente ; ils prennent place au chœur, aux stalles, près des piliers brisés.

Le vieux prêtre priait toujours, et chose merveilleuse ! ce spectacle terrible ne lui causait aucune frayeur. Au contraire, sa charité était plus ardente. Les saints vivent familièrement dans le monde surnaturel ; il comprit que, sous des formes sensibles, les âmes de son couvent sollicitaient des suffrages de celui qui était toute la postérité de cette maison.

L’un des spectres avait la mitre et la crosse des abbés. Il s’avance vers le prêtre :

– Prêtre vivant du Dieu vivant, lui dit-il avec autorité, au nom de Jésus-Christ, prends ces ornements, ce calice, et offre à l’autel le sacrifice pour les morts qui t’entourent.

L’autel était paré, les cierges allumés, les ornements disposés.

Un frémissement de bonheur parcourut cette foule quand l’ancien moine, obéissant comme autrefois, revêtit les ornements et lorsqu’il commença au pied de l’autel : Introibo ad altare Dei, (je monterai à l’autel de Dieu) ; mais, dans cette foule, nul ne put lui répondre : le sacrifice des vivants ne peut être servi par les morts.

Introibo ad altare Dei, répétait plus fort le prêtre, et rien ne rampait le silence.

L’anxiété envahissait déjà l’assemblée, et un regret lamentable succédait à l’espoir ; le sacrifice qui leur était accordé ne pourrait s’accomplir.

Maclou cependant dormait : les pas des morts ne réveillent pas les vivants ; il n’avait rien entendu de ce frémissement terrible qui avait accompagné l’entrée de tant de spectateurs ; mais lorsque le prêtre eut répété une troisième fois et plus fort encore : Introibo ad altare Dei, Maclou se réveilla.

Il vit l’église remplie, le prêtre seul à l’autel, et, sans discuter, il comprit que son curé l’attendait, et d’une voix forte il répondit selon sa coutume :

Ad Deum qui laetificat juventutem meam. (Au Dieu qui vient réjouir ma jeunesse renouvelée.)

Et traversant la foule, il vint servir une messe comme il n’en avait jamais vu.

Au Dies irae, des voix aux ineffables accents firent entendre des chants inconnus ; un orgue touché par une main d’outre-tombe lança des gémissements et des tonnerres terribles. Les arceaux de granit des voûtes et les colonnes sous les ogives vibraient à l’unisson, comme les cordes d’une harpe sublime ; c’était un concert du ciel.

Le silence se fit ; l’hostie s’éleva lentement, puis le calice, et tous adoraient. Quand ils relevèrent leurs fronts, un sourire passa sur la tristesse de leurs visages, et des anges apparurent qui venaient les marquer chacun avec le sang du calice :

Bientôt le prêtre, se tournant vers le peuple, prononça : Requiescant in pace !

Amen ! répondit Maclou, et aussitôt la vision disparut ; les cierges s’éteignirent : l’autel était nu et ruiné, les tombeaux silencieux, et dans les profondeurs du ciel on vit les âmes s’élever comme de radieuses étoiles ; c’était le moment où le prêtre achevait le dernier évangile : – Et vidimus gloriam ejus plenam gratiae et veritatis. (Nous avons vu sa gloire).

Deo gratias ! répondit le servant.

Il n’y avait plus que l’abbé qui avait ordonné au moine vivant de célébrer ; il s’approcha majestueusement, orné de la mitre blanche et de la crosse noire, bénit le célébrant et se tournant vers Maclou :

– Mon fils, vous nous avez assistés pour servir la messe dans laquelle la miséricorde de Dieu a résumé les grâces de toutes les fonctions supprimées par l’enfer ; le Seigneur nous permet, pour vous récompenser, de vous emmener avec nous au ciel.

Et de sa main glacée, plus froide que l’hiver, l’abbé lui touchait le front...

– Et moi, ne voulez-vous point m’emmener, demandait le célébrant ?

– Non ; tu dois encore ouvrir le ciel à d’autres qui n’ont pu nous suivre, et tu dois accroître le nombre de ceux qui te recevront là-haut.

 

 

*

*    *

 

Le lendemain les habitants appelés par leur saint curé, venaient chercher le vieux Maclou qui était mort en sonnant le glas dans la nuit des trépassés.

On chanta l’office des morts, et, sous ce catafalque vide qu’il avait si bien orné la veille, son corps seul reposait en paix : car son âme avait suivi les Bienheureux.

Mais à l’endroit où était mort Maclou, le vieux prêtre parvint, en quêtant, à relever une modeste chapelle dédiée aux âmes du purgatoire.

Et chaque jour il y venait dire la « messe des trépassés », afin de compléter dans le ciel le peuple de ses frères qui attendaient encore au cimetière voisin.

Puis, ayant longtemps rempli ce pieux ministère et excité le zèle de tout le pays pour les âmes, il se coucha pour sa dernière maladie, et le soir de la Toussaint suivante, il fut au plus mal ; on commença la prière des agonisants ; et, vers minuit, on crut qu’il rendait le dernier soupir.

Aussitôt les fidèles commencèrent la prière de la sortie de l’âme.

 

            Subvenue, Sancti Dei ; occurrite, Angeli...

 

« Accourez, Saints de Dieu ; venez au-devant de cette âme, Anges du Seigneur... »

Et les Saints obéirent sans doute à cette invocation ; car le mourant ouvrant à nouveau les yeux pour un spectacle qui excita sur ses traits décomposés par la mort une joie indicible.

– Qu’y a-t-il ? que voyez-vous ?

Et le saint prêtre, en une extase qui suspendait la mort, répondit :

– C’est « la messe des revenants ! » Oh que c’est beau dans les ruines du couvent ! J’étais venu prier pour mes frères...

Et alors, d’une voix distincte, il raconta mieux que nous n’avons fait précédemment l’histoire de « la messe des revenants... »

– Et le servant, dit-il, c’était Maclou, le sonneur qui sonnait le glas des morts, et qui mourut pour suivre les Bienheureux... À mon tour !

Et il expira ; son âme suivit sans doute le cortège des Saints du Ciel, grossi par ses prières ; et voici qu’une main invisible, au milieu de la nuit, agita la cloche des ruines du couvent.

C’était à la fois un glas et un son joyeux, et chacun disait :

« La cloche sonne d’une façon étrange, comme Maclou seul savait sonner. »

 

 

 

 

Auguste-Apollinaire ALLÈGRE,

Corbeille de légendes et d’histoires, 1888.

 

 

 

 

 

 

 

 

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