Deux oiseaux pour une cage

 

HISTOIRE ALLÉGORIQUE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gabrielle d’ALTENHEIM

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. – C’était par un beau soleil du mois de mai, du mois des fleurs consacré à toutes les joies innocentes ; le printemps déployait ses trésors fugitifs et éparpillait ses bruits harmonieux ; un cœur brisé aurait éprouvé comme une renaissance indicible à contempler ces spectacles, à entendre ces sons, à respirer ces senteurs, à pénétrer ces mystères de la nature... Mais une belle jeune fille, blanche et rose, sans aucune préoccupation de l’avenir, sans aucun regret du passé, suspendait, en riant, une cage dorée au balcon de sa fenêtre. Dans cette cage était un oiseau, notre héros ou notre héroïne plutôt ; l’oiseau, au plumage jaune comme un champ de blé mûri, venait des Canaries et pouvait porter le nom de son pays natal sans orgueil nobiliaire ; nous l’appellerons Amée.

« Amée. disait la jeune fille, chantez un peu, chantez avec moi ! Mais l’oiseau ne chantait pas !

« Nobilissime Canari, vous êtes maussade aujourd’hui ! Vous avez cependant une cage toute neuve et d’or fin, comme un collier de châtelaine suzeraine ! Voilà de l’eau fraîche et limpide, puisée dans notre grand vivier aux poissons rouges ; voilà des grains de millet, un gâteau, du mouron, tout ce que vous aimez enfin ; je ne saurais rien ajouter à ce confortable parisien ! » Mais l’oiseau, toujours muet, se montrait insensible aux soins délicats de sa maîtresse, qui bientôt fatiguée d’une taciturnité inusitée, l’abandonna pour des occupations plus agréables.

À peine fut-il seul, notre oiseau des Canaries, que secouant ses ailes et déployant les trésors de son petit gosier, il en fit sortir ces gammes légères qui servent de prélude aux chants aériens des musiciens de l’air. Quelques minutes après cet appel, l’on vit accourir de loin un oiseau de même espère, plus grand, plus fier, plus beau. Le libre adorateur de la captive vint triomphalement s’abattre sur le bord du balcon massif, puis plus près, plus près encore, et montant du fer du balcon à l’or de la cage, il finit par se poser en conquérant sur la toiture à jour de la prison, écartant doucement avec son bec le rideau d’herbe verte qui lui cachait sa sœur ou son amie. Alors ils se parlèrent de la langue des oiseaux. Si La Fontaine eût été présent, peut-être nous eût-il merveilleusement initiés aux secrets de cet entretien, lui qui nous en a conté tant d’autres ! mais à défaut du grand Fablier de Mme de la Sablière, nous pouvons supposer qu’ils se lamentaient de la sorte :

L’OISEAU CAPTIF : – Pourquoi ne puis-je briser cette barrière de fer qui me sépare de toi ?

L’OISEAU LIBRE : – À quoi me sert la liberté, puisque je suis seul ?

– Je voudrais traverser les airs, franchir l’Océan, revoir la patrie !

– Je voudrais rompre ces barreaux dorés, pénétrer dans cette prison et m’y enfermer pour toujours !

– Je voudrais t’accompagner à travers les arbres verts de tes forêts, voir de haut nos frères des champs, écouter l’alouette vive, rapide et gaie dont Jules César fit une légion de soldats vainqueurs...

– Dis plutôt que Jules César donna à sa légion de Gaulois, moitié vaincus, moitié vainqueurs, le nom de l’oiseau matinal qui gazouille à travers les prés, avant le lever du soleil...

– C’est précisément ma pensée, ô mon frère bien-aimé ! tu sais mieux parler que ta sœur !...

– Tu sais mieux aimer !

– Je voudrais apprendre de toi la science...

– Je voudrais apprendre de toi le bonheur...

– Je voudrais vivre sous ton aile !

– Je voudrais mourir à tes pieds !

– Ô prison dorée, ouvrez-vous pour ma fuite !

– Ô prison dorée, ouvrez-vous pour ma captivité !

Nous pensons que, commencé de la sorte, le dialogue continua longtemps et sans ennui, entre les deux oiseaux. Le jour baissait : un bruit se fit entendre près du balcon : c’était la jeune fille, propriétaire d’Amie, qui revenait lui donner des soins et des caresses, lui prodiguer la nourriture, l’eau limpide et l’herbe tendre. Le frôlement de sa robe de soie élégante, car la jeune Marie était parisienne, interrompit le tête-à-tête, et l’oiseau libre eut le temps de se cacher près de la fenêtre, sous une branche de lilas en fleur.

L’Angelus du soir sonnait au village. Une main blanche ouvrit la porte de la cage :

 

          « Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture... »

 

murmura une voix d’homme dans le salon aux tentures bleues. À ces mots, Marie oubliant Amée, se précipita dans le salon pour embrasser son père, qui revenait de la chasse, et la cage resta ouverte, et le jour baissait...

Aussitôt Amée bénissant, j’aime à le croire, le Dieu des petits oiseaux, se jeta hors de la cage et s’élança d’un vol rapide vers les bosquets voisins.

Par le même élan magnétique, l’oiseau libre, voyant ouverte la porte de sa chère prison, quitta le lilas qui l’abritait et oint doucement, comme un frère heureux, se poser dans la cage dorée où il ne doutait pas de trouver sa sœur.

Tout cela se fit avec rapidité, on l’imagine ; avec une rapidité pareille, la jeune fille, revenant au balcon, referma la cage en s’écriant :

« Ah ! j’ai failli perdre Amée ! »

Hélas ! Amée était perdue, mais il y avait un oiseau dans sa prison dorée !...

Les vœux ardents de deux cœurs étaient accomplis : l’oiseau captif était libre, l’oiseau libre était captif ; ils l’avaient voulu, ils l’avaient demandé au ciel à grands cris, ils avaient rempli les airs de leurs plaintes incessantes : tout était donc pour le mieux dans leur petit monde aérien, et il ne leur restait plus qu’à bénir, l’un et l’autre, la maternelle Providence.

Mais le cœur des oiseaux ressemble au cœur de l’homme : il n’est jamais satisfait, et sa sphère ne s’élargit que pour le malheur. S’apercevant bientôt de l’absence de sa sœur, le fier oiseau que nous venons de voir se précipiter de lui-même dans l’esclavage, le fier oiseau au plumage brillant, au gosier magique et suave comme un piano sous les doigts de Litz, se mit à heurter de son bec irrité les barreaux de sa cage... Vains efforts ! Les barreaux ne s’élargirent pas sous les coups redoublés, et les, battements d’ailes infructueux ne servirent qu’à joncher le sol de la prison des plumes dorées du chantre harmonieux. Pauvre victime ! pleure toutes tes larmes à présent ; car tu as perdu à la fois, par ta faute, et la liberté et l’amour ! Te voilà seul, tout seul, enveloppé d’un réseau d’or, léger, il est vrai, mais solide, infranchissable, comme les murailles d’une citadelle antique.

Et la nuit vint !

On peut bien croire que la cage précieuse, avec son nouvel habitant, fut renfermée soigneusement dans l’intérieur de la maison, et suspendue jusqu’au lendemain près de la chambre ou dans la chambre même de la belle jeune fille. Heureux si le sommeil que le poêle anglais Young appelle le plus doux des baumes : balmy sleep, si le sommeil, dis-je, vint calmer les angoisses et les remords du solitaire prisonnier !

La belle Amée, à peine revenue de sa joie imprudente, jeta autour d’elle un coup d’œil effrayé ; l’ombre commençait à niveler toutes choses sous son regard inquiet ; que va-t-elle faire ? L’arbre qui l’abrite est élevé, mais peuplé d’étranges habitants ; elle cherche vainement l’ami fidèle qui venait lui tenir compagnie dans sa prison ; où est-il, lui ? Elle l’appelle plaintivement ; il ne répond pas ; elle redouble ses cris et ses larmes, des larmes telles que les yeux des oiseaux peuvent en répandre, dirait Châteaubriand ; elle se lamente comme une âme en peine, et son ami ne revient pas ! Pourquoi cet abandon ? il paraissait si tendre, si dévoué, si généreux ! Il lui faisait, tantôt encore, des promesses si magnifiques ! nul chevalier du moyen-âge n’eût répété de plus belles paroles à la dame dont il portait les couleurs. Le temps de la chevalerie est passé pour nous, il pourrait ne pas l’être dans le monde supérieur où planent les héros de notre histoire. Amée croyait encore aux chevaliers : elle était si jeune ! Aussi son chagrin n’eut pas de bornes lorsqu’elle se vit seule, abandonnée ; libre, il est vrai, mais de cette liberté qui fait peur et souvent même qui fait mourir !

Elle reprit son vol à travers le feuillage, cherchant à se rapprocher de cette cage où elle trouvait au moins de l’eau et des grains en abondance : elle y trouvait le nécessaire et de plus le luxe de la vie élégante, telle que la comprenait sa jeune maîtresse parisienne, sa Providence méconnue.

Par un revirement complet de ses désirs, elle aspirait aujourd’hui à l’esclavage, comme hier à la liberté. Pauvre Amée ! Nous te comprenons parfaitement, nous qui avons étudié l’histoire des peuples et des royaumes, et qui les avons vus s’élancer, avec le même enthousiasme, vers la servitude qui rend liche, ou vers l’indépendance qui rend orgueilleux.

Quoi qu’il en soit, les efforts d’Amée pour retrouver le balcon furent inutiles ; la nuit s’épaississait de plus en plus autour de son vol fatigué ; elle était égarée, elle était perdue.

Un chêne aux vieux rameaux s’offrit à elle ; elle crut y trouver un gîte pour la nuit, et montant doucement de branche en branche, elle vint se blottir dans le creux le plus élevé de l’arbre séculaire. Là, cachant tristement sa petite tête sous son aile appesantie, l’enfant, l’orpheline de l’air, éleva sans doute sa pensée vers le Dieu des oiseaux, vers la Providence des nids et de tout ce qui respire sous le soleil : puis, résignée et douce envers le malheur, elle s’endormit...

On aurait pu dire, en voyant l’arbre et l’oiseau :

 

          « Chêne mystérieux, chêne aux doux talismans,

          D’où tiens-tu le secret de tes enchantements ? »

 

Et continuer ensuite avec l’auteur du pomme de JEANNE D’ARC 1 :

 

           « Nos vieillards racontaient, sous les ombres prospères,

          Avoir entendu dire aux pères de leurs pères,

          Qu’on n’avait jamais su ni qui l’avait planté,

          Ni de quel âge était le vieil arbre enchanté. »

 

Malgré tous les enchantements du chêne, si toutefois notre chêne avait des enchantements, le réveil d’Amie eut la mélancolie de son sommeil. Nous avons dû passer sous silence les songes bizarres qui l’avaient troublée, occasionnés sans doute par les cris lugubres des oiseaux de nuit, ses voisins de mauvais augure. De plus, elle avait faim, elle avait froid ; la rosée ternissait l’éclat de son plumage, et la pauvre Amée était seule de son espèce dans l’immense forêt...

Dieu ne fait pas tous les malheureux !

 

 

 

II. – Buffon a dit : « Si le rossignol est le chantre des bois, le serin est le musicien de la chambre : le premier tient tout de la nature le second participe à nos arts. Avec moins de force d’organe, moins d’étendue dans la voix, moins de variété dans les sons, il a plus d’oreille, plus de docilité d’imitation, plus de mémoire et comme la différence du caractère (surtout dans les animaux) tient de très près à celle qui se trouve entre leurs sens, le serin, dont l’ouïe est plus attentive, plus susceptible de recevoir et de conserver les impressions étrangères, devient aussi plus sociable, plus doux, plus familier, il est capable de reconnaissance, et même d’attachement ; ses caresses sont aimables, ses petits dépits innocents, et sa colère ne blesse ni n’offense.

» Il nous récrée dans les jours les plus sombres ; il chante en tous temps, il contribue même à notre bonheur ; car il fait l’amusement de toutes les jeunes personnes, les délices des recluses, et porte la gaieté dans les âmes innocentes et captives.

» C’est dans le climat heureux des Hespérides que cet oiseau charmant semble avoir pris naissance, ou du moins avoir acquis toutes ses perfections : car nous connaissons en Italie une espèce de serin plus petite que celle des Canaries, et en Provence une autre espèce presque aussi grande, toutes deux plus agrestes, et qu’on peut regarder comme les tiges sauvages d’une race civilisée. »

Nous devions à la mémoire du peintre de la nature de rappeler ici son nom, et sa description du charmant oiseau des Canaries. À présent, nous allons continuer l’histoire de notre héroïne.

Amée était seule dans la forêt ; car nous devons dire que le château de sa jeune maîtresse, Marie de Léon, se trouvait situé sur la lisière de la forêt de Compiègne. – Pauvre oiseau, habitué au luxe d’une cage d’or, que vas-tu devenir sous l’épaisse voûte de verdure que forment les branches serrées et touffues des arbres inégaux des bois ? Ton premier jour de liberté commence ; une foule d’oiseaux de différentes espèces te regardent passer et semblent se dire entre eux : « Quelle est cette étrangère ? que vient-elle faire parmi nous ? Sa robe est élégante ; ses manières sentent le grand monde ; elle est charmante malgré son air confus et ses yeux baissés. Mais d’où vient-elle ? où va-t-elle ? Pourquoi n’a-t-elle pas de compagne, ou du moins un serviteur, pour écarter sous ses pieds délicats les feuilles, les ronces, les épines dont nos sentiers sont semés ? » Ceux qui parlaient ainsi étaient les plus discrets ; quant aux autres, leurs caquets descendaient dans une sphère trop vulgaire pour que nous prenions la peine de mettre au jour leurs paroles.

Parmi la gent emplumée, l’histoire d’Amée était lettre close. Le sage bouvreuil, prenant un air de philosophe du Portique, s’approcha de l’inconnue, et la saluant gravement, comme il convenait de le faire en pareille occurrence, lui adressa quelques questions amicales : « Belle enfant, permettez-moi de vous donner ce nom que me suggère votre jeunesse et que m’inspire une compassion paternelle, je vois que vous êtes d’un pays étranger, lointain, plus favorisé que le nôtre des trésors que dispensent les rayons du soleil ; car votre couleur étincelante fait pâlir nos plumes refroidies sous les climats du nord ; vous ignorez sans doute nos usages, nos mœurs, nos habitudes ; vous ne savez rien de notre histoire ; les chemins que vous suivez sont même un dédale sous vos yeux timides. Voulez-vous m’autoriser à vous servir de guide à travers l’épaisseur de la forêt ? Ici, je suis chez moi ; je commande à peu près en maître ; si vous vouliez donc, ma belle enfant... » Et en disant ces mots, le grave personnage, se drapant merveilleusement dans sa philosophie, s’approchait d’un pas protecteur de la jeune Amée ; mais la langue du bouvreuil n’était point celle qu’elle avait apprise sous l’aile maternelle, elle ne comprenait absolument rien à son discours, et plus effrayée que charmée, elle jeta sur lui un regard dédaigneux, qui dut refroidir singulièrement son éloquence. Blessé dans son orgueil, le sage de la forêt fit quatre pas en arrière d’un air superbe, releva la tête et sembla prendre le ciel à témoin de son bon vouloir méconnu.

Le pinson vint à son tour auprès de l’étrangère, mais il était joyeux et riant, et sa gaieté produisit un fort mauvais effet sur Amée : elle se mit à verser des larmes et s’éloigna rapidement. Le chardonneret égoïste, le moineau vorace, le loriot indifférent la laissèrent passer sans lui adresser une parole ; et la fauvette même, la fauvette, cette sœur harmonieuse qui peut-être aurait eu le talent de la consoler, la regarda de loin avec une secrète jalousie, à cause de la beauté de sa robe.

Que dirons-nous du chef d’orchestre des bois, du chantre des nuits d’été, du roi des musiciens de l’air ? Ah ! nous dirons que perdu dans sa gloire, enivré de son propre bonheur, le rossignol, car c’est son nom, le rossignol n’eut pour l’infortunée ni un regard, ni un soupir, ni un accent mélodieux ! Qu’importent aux heureux du siècle, aux grands du monde les tristesses des pauvres cœurs ? La joie en général est égoïste ; elle est surtout indifférente ; la joie (bien entendu, la joie terrestre) n’a point d’écho pour les larmes ; elle aime à s’isoler dans sa sphère brillantée, parfumée, chantante !

Plus découragée que le matin, n’ayant pu se procurer qu’une faible portion de sa nourriture quotidienne, fatiguée, grelottante, la faible Amée, sous la rosée du soir, chercha un nouveau gîte pour y abriter son repos.

Un dernier rayon de soleil se glissait à travers le feuillage agité d’un tremble, et donnait une teinte rose aux blanches couleurs de cette dentelle de rameaux. Notre oiseau s’élança d’un vol au sommet de l’arbre ; et moitié pleurant, moitié gazouillant, forma son hymne au Créateur, père universel de tout ce qui vit.

Un rêve magique descendit du ciel sur la pauvre délaissée.

Elle se crut transportée aux pays lointains d’Amérique. Là, tous les oiseaux de ces parages vinrent tour à tour, de terre ou de mer, la saluer et lui offrir des consolations. C’était le Jacana de Saint-Domingue, preux et vaillant, connu sous le nom de Chevalier armé : il semble que la nature en ait voulu faire un oiseau belliqueux, à la manière dont elle a pris soin de le vêtir ; néanmoins on ne connaît pas l’ennemi contre lequel il peut exercer ses armes. Il y en a de noirs, de verts, et de marrons pourprés ; ils portent comme une visière blanche au-dessus des yeux, avec une bande rouge, et ils ont des éperons sur les ailes. D’un vol peu élevé, mais rapide, le Jacana vint s’abattre aux pieds d’Amée, en lui disant : « Je veux combattre pour toi ! » Elle sourit et répondit : « Pour combattre il faudrait des adversaires ; je n’ai même pas d’ennemis ! » Le bouillant défenseur de la beauté poussa un cri aigu, semblable à celui de l’orfraie, et il disparut.

C’était le Harle couronné, portant sur la tête un beau limbe, noir à la circonférence et blanc au milieu, formé de plumes relevées en disque. Inclinant son front royal, il dit : « Veux-tu régner avec moi ? » Elle répondit : « Pour régner, il faut avoir un royaume et des sujets, et je n’en ai point ! »

La Piette, ou petit harle huppé, suivait son frère d’Amérique, et grâce à son surnom de religieuse, elle se trouvait reine aussi : sa robe est blanche et nette, son manteau noir ; sa tête coiffée en effilés blancs, relevés en forme de bandeau, qui coupe par derrière un petit violet d’un ton vert obscur ; un demi-collier noir sur le haut du cou achève, dit-on, la parure modeste et piquante de cette religieuse ailée. « Veux-tu prier avec moi ? » dit-elle d’une voix suave à la pauvre exilée ; celle-ci se hâta de répondre : « Je le veux ! »

Il ne faut pas s’arrêter longtemps sur ce fait qui peut offrir matière à controverse : qu’il nous suffise donc de dire qu’immédiatement après l’hymne des deux oiseaux, humbles et doux, il se fit comme un léger tremblement de terre dont l’arbre fut agité, et qu’alors chacune des feuilles sembla porter une étoile : c’était une nuée de colibris, accourus, en bourdonnant, comme nos abeilles, de leurs lianes des Florides. On sait que cet oiseau est certainement le plus beau et le plus petit qu’il y ait au monde. Ses plumes sont d’un vert doré tirant sur le violet changeant, et tellement nuancées qu’il est difficile de leur assigner une couleur : leur finesse est extrême. Le bec du colibri est long, délié et un peu courbe. « Il en sort une petite langue, dit un missionnaire naturaliste 2, fine, longue et divisée en deux, comme deux filets, qu’il passe sur les fleurs et sur les feuilles des plantes odoriférantes, pour en enlever la rosée qui lui sert de nourriture. Ses ailes sont dans un mouvement si vif, si prompt et si continuel, qu’on a peine à les discerner. Il ne s’arrête presque jamais dans un même endroit ; il est toujours en mouvement et ne fait autre chose que de voltiger de fleur en fleur. Son chant est une espèce de petit bourdonnement fort agréable, clair et faible, et proportionné à l’organe qui le produit. »

Ces diamants aériens formèrent comme un large cercle lumineux autour d’Amée, qui ne put s’empêcher de pousser un cri d’admiration et de bonheur. L’extase dura... ce que dure une extase occasionnée par l’éblouissement des yeux ; la beauté, lorsqu’elle est portée à sa plus haute puissance, produit ce genre de ravissement magnétique dont la nature a le secret.

Cependant, voici une autre vision autour du tremble qui porte l’orpheline ailée. C’est un oiseau sombre, aux plumes noires, aux jambes fortes et courtes, aux pieds garnis de longues griffes, au bec pointu, dur et recourbé, aux grands yeux à fleur de tête qui ne voient point durant le jour, mais admirablement bien durant la nuit. Son nom est terrible : il s’appelle Diable ou diablotin. Cet oiseau habite, solitaire, dans les trous des montagnes ; quelquefois on en voit deux sortir du même creux de rocher et s’avancer vers les bords de la mer où se trouvent les poissons dont ils font leur nourriture ; ils ne sortent que la nuit, ne pêchent que la nuit, ne crient en volant que la nuit, ne connaissent enfin que la nuit pour vivre, chanter, travailler.

Le diablotin salua froidement Amée, puis il lui dit : « Me connais-tu ? » et sans attendre la réponse à ces mots cabalistiques, il ajouta : « Je suis le diable. » L’orpheline tressaillit sur sa branche de verdure que colorait un faible rayon de lune. « Ne crains pas, je sais ton nom, Amée ; je sais ton histoire, je sais tes malheurs ou plutôt tes imprudences : car tu pouvais goûter le bonheur en restant paisiblement dans la cage radieuse où t’avait placée la bonté suprême. Tu ne l’as pas voulu ! Tes folles espérances se sont changées en réalité : tu rêvais la liberté, la liberté absolue... eh bien ! tu as la liberté maintenant, comment trouves-tu ce don redoutable ? »

« Hélas ! » fut la seule réponse de l’imprudente voyageuse.

– Il est un moyen de tout réparer...

– Lequel ?

– Celui que je vais t’indiquer, ma fille, consiste dans l’obéissance. Veux-tu obéir ?

La voix du mystérieux oiseau des montagnes, semblable à celle des prophètes qui quittaient jadis les hauteurs du Carmel ou les solitudes du Liban, pour instruire le peuple de Dieu, cette voix prit un ascendant irrésistible sur la délaissée : elle s’écria en larmes : « Je le veux ! » Il se fit un moment de silence, silence solennel, après lequel le solitaire reprit : « Pour retrouver le bonheur, c’est-à-dire ta cage, ton repos, ta nourriture, ton sommeil et..... » Il s’arrêta. « Et... murmura lentement Amée, et celui que je regrette plus que ma cage, mon repos, ma nourriture, mon sommeil, l’ami qui me promettait un avenir si beau, si pur, si doux ?... » – « Pour le retrouver, cet ami, reprit encore le solitaire, car je ne l’aurais point oublié dans la nomenclature du bonheur, il faut que tu cherches incessamment, non plus parmi les peuples de l’air, mais parmi les enfants d’Adam, il faut que tu cherches un être heureux. Si tu parviens à trouver cet être, homme ou femme, alors, alors seulement tu retrouveras ton propre bonheur, à toi ! Me comprends-tu, Amée ? »

« Oui, répondit Amée ; mais comment pourrai-je supporter la longueur et la fatigue des voyages, moi, faible, ignorante, pauvre et seule ?

– « Je veillerai sur toi : et d’abord je vais douer tes ailes d’une force et d’une agilité supérieures à toute autre ; tu planeras de haut et de loin à travers les villes et les campagnes ; tu seras associée aux natures intelligentes, dégagées par des agents invisibles du poids des organes ; tu verras ! Mais il finit croire, vouloir et espérer ! »

– « Je crois, je veux, j’espère ! »

À peine Amée achevait-elle ces paroles, que le ciel resplendit de l’éclat du soleil levant ; le sommet du tremble parut en feu ; chaque goutte de rosée formait un diamant au bout de chaque feuille : tout était lumière et parfum.

Amée, pleine d’une force inconnue jusqu’à ce jour à ses membres délicats, jeta autour d’elle un regard perçant, et voyant s’ouvrir devant elle un immense horizon, elle secoua ses ailes magiques, déploya son vol et partit.

Le solitaire des montagnes avait disparu.

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Le fameux Pic de Ténériffe est une des plus hautes montagnes du globe. Cette merveilleuse montagne est située au centre de l’île du même nom, d’où elle s’élève comme un pain de sucre et cache son sommet dans les nues. Atkins l’appelle un amas pyramidal de rochers bruns, qui ont été comme incrustés ensemble par quelque embrasement souterrain qui dure toujours.

Notre oiseau voyageur, se ressouvenant de la patrie toujours chère aux cœurs bien nés, s’élança d’un vol rapide vers le sommet du Ténériffe, pour y contempler de haut et de loin les principales villes des deux hémisphères.

Paris et Londres, Madrid et Rome fixèrent son attention de philosophe aérien ; puis elle choisit Alger en Afrique, Canton en Chine ; enfin, dans le Nouveau-Monde, la case d’un pauvre nègre de la Guadeloupe devint le point central de ses recherches philanthropiques.

Suivrons-nous Amée à travers ses lointaines pérégrinations ?... Non, plus tard, nous les connaîtrons : mais à présent nous dirons qu’au bout de quelques années d’énormes fatigues de corps et d’esprit, notre infortunée revint au lieu même d’où elle était partie, sur le pic de Ténériffe. De là se déroulait sous ses yeux l’île natale avec ses bois verts et ses claires eaux. On y voit croître le cèdre, le cyprès, l’olivier sauvage, des palmiers magnifiques et des pins d’une hauteur gigantesque. Il en est un que les habitants appellent l’arbre immortel, parce qu’il ne se corrompt jamais ni dans l’eau ni sous terre ; son bois est d’un rouge pourpre. À côté de ce pin énorme s’élève le Dragon, arbre singulier dont l’écorce ressemble aux écailles d’un serpent, d’où lui vient son nom. Ses branches sortent toutes du sommet et sont jointes deux à deux comme des mandragores, disent les voyageurs amateurs des merveilles de la nature. L’île renferme encore d’autres merveilles. Les ramiers, les tourterelles, les corbeaux et les faucons y viennent en foule des côtes de Barbarie. Les chèvres sauvages grimpent en se jouant jusqu’au sommet du pic, pour brouter dans leur course les plantes odoriférantes des rochers, et des essaims d’abeilles bourdonnent au pied de la montagne dans une région mixte, un peu au-dessous des cailles et des perdrix aventureuses.

Amée regardait ce beau spectacle sans y porter intérêt : son cœur était loin !...

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III. – Amée avait tout vu, tout entendu, tout étudié, tout compris. Les abîmes des destinées humaines s’étaient entrouverts sous son vol magique, et son aile infatigable, douée de la puissance magnétique, avait secoué sa poussière dorée sur toutes les douleurs. Abattue, découragée, désespérée même, disons le mot, il ne restait plus à la voyageuse des airs un seul point du cœur de l’homme, ce globe déchu ! un seul point du cœur à explorer. Comme Colomb, trouvera-t-elle encore un monde à découvrir, à mettre en lumière ? Non ! Tout est dit pour elle ; tout est fini ; sa boussole ne la guide plus vers aucune terre vierge, sa boussole n’a plus d’aimant.

« Le bonheur, se dit-elle, n’existe nulle part ici-bas. Fortune, honneurs, plaisirs, talent, génie, amour, rien ne donne ce qu’on appelle le bonheur. Le bonheur, c’est un mirage, un mot vide de sens, une ombre, un fantôme ! Le philosophe des montagnes m’a trompé ! Ô déception cruelle ! Je ne chercherai plus !... Les enfants d’Ève sont tous voués au malheur ; les fils d’Adam, rois du globe, ont perdu jusqu’au souvenir de leur première patrie, et pourquoi voudrais-je être plus favorisée que ces maîtres et seigneurs, moi, pauvre créature secondaire, placée si loin d’eux sur l’échelle vivante de la création ? »

Le raisonnement d’Amée ne manquait pas d’une certaine justesse ; sa brillante imagination, on le voit, faisait enfin place à un froid bon sens, assez vulgaire, assez décoloré, assez fade : le positivisme de la vie avait brisé le clavier de la poésie.

L’automne était venu. Adieu les songes d’or, adieu la fantaisie ! adieu le printemps, le soleil, l’espérance aux larges ailes ! adieu ce qui fait sourire ici-bas !

Un ruisseau, resserré entre deux bandes de mousse verte, courait paisiblement à travers une prairie solitaire ; Amée s’approcha de l’eau limpide, pencha sa tête fatiguée au-dessus du miroir fugitif, se contempla sans se trouver belle, et dit en elle-même : « Pourquoi vivre plus longtemps ? » – L’imprudente n’avait pas regardé le ciel !

Voilà que le bout des ailes de l’oiseau touche déjà le flot rapide ; le plumage doré glisse sur la pente humide ; un brin de mousse, détaché de la rive, arrête encore la mort, un petit brin de mousse sépare la victime de l’éternité, le crime du châtiment ! ! « Je vais mourir seule, dit-elle, sans un ami pour me pleurer ! »

Ô douleur, tu atteins tous les êtres créés ! tu brises tous les points de l’existence !... Cette pensée philosophique roulait-elle en ce moment dans le cœur de notre Amée ? Je l’ignore, mais je ne le crois pas, puisqu’elle se livrait aveuglément à une mort volontaire, avant l’heure arrêtée dans les conseils d’en haut. L’insensée ! Le flot monte et gagne ses ailes, son plumage est lourd, sa tête tourne, ses yeux se voilent, le brin de mousse est entraîné par le courant, le ruisseau fugitif entraîne et l’herbe et l’oiseau...

Non ! une main charitable s’avance, saisit la frêle créature du bon Dieu, et plus prompte que l’éclair, la ramène sur le bord fleuri du ruisseau. C’était une main de femme. Prendre l’oiseau mouillé dans son sein, essuyer avec ses baisers les gouttes d’eau qui glacent ses petits membres refroidis, tout cela fut fait en moins de temps que nous n’en mettons à l’écrire : on eût dit la fille du roi d’Égypte sauvant Moïse des eaux du Nil. J’espère que le bienveillant lecteur me passera l’orgueil de la comparaison, en faveur de la pauvre ressuscitée ; car Amée ressuscita sous le souffle de la pitié. Si l’on comprenait toute la puissance de la pitié ! Si l’on comprenait ces mots de saint François d’Assise : « Je vous aime, petites fleurs, mes sœurs, qui louez Dieu avec moi ; je vous aime, petits agneaux et petits oiseaux, mes frères, qui bénissez Dieu avec moi ! »

La libératrice d’Amée l’emporta dès l’heure même, et la conduisit, si l’on peut parler ainsi, dans son habitation : c’était une petite maison qu’on devrait appeler chaumière, si l’on ne craignait pas d’être trop classique ; enfin cette maison ou chaumière offrait un spectacle triste : une pauvre salle sans meubles, sauf une table et quelques bancs ; un foyer dans lequel brûlait un peu de bois ramassé dans la forêt voisine, et qui servait à préparer le modeste repas du soir. Quelques vestiges du passé, quelques portraits de famille, attestaient seuls un luxe perdu, une noblesse oubliée. Il ne fallut à notre Amée qu’un coup d’œil pour voir que l’état actuel de sa libératrice était voisin de la pauvreté ; elle s’en affligeait par un instinct de reconnaissance. Mais que cette affliction eut lieu de redoubler, lorsque la jeune femme, pâle et douce, s’approcha du berceau d’un enfant malade et du fauteuil d’un vieillard aveugle ! L’enfant lui disait : ma mère ; le vieillard lui disait : ma fille. Toute la famille se bornait à ces trois personnes : le père, la veuve et l’enfant. Un crucifix d’ivoire, d’une expression sublime, dominait le tableau, avec une Vierge de bois sculpté.

« Père, disait la femme, je viens de trouver cet oiseau au bord du ruisseau, près de la forêt ; le courant allait l’entraîner, il allait mourir ; je ne sais même pas s’il vivra... »

« Oh voyons, voyons, ma mère ! » criait l’enfant, empressé de jouer avec l’oiseau malade comme lui ; c’était un frère qu’on lui donnait.

« Dieu est bon ! » dit l’aveugle, qui ne voyait plus que dans son âme.

« Non, mon fils, tu ne toucheras pas cet oiseau », répondit la mère en souriant comme une madone de Raphaël ; « Dieu veut le bonheur de tous les êtres qu’il a créés. »

Et en disant ces mots, harmonieux comme un concert, la jeune femme ouvrit une cage noircie, suspendue à l’angle de la fenêtre qu’entouraient de verdure les rameaux d’un grand lierre. Amée se sentit posée là, doucement, dans cette seconde prison qui était la première ; car par la double vue magnétique dont elle était douée, elle reconnut aussitôt son ancienne cage dorée, et dans cette cage son frère, son ami, captif depuis qu’elle était libre !

Le bonheur était là !... Là désormais pour notre voyageuse fixée ; là pour celui qu’elle avait tant pleuré, tant cherché, et qu’elle retrouvait enfin, moins jeune et moins brillant que dans les beaux jours du départ, mais doux et tendre comme autrefois.

Le bonheur était là pour cette pauvre veuve qui s’appelait de son nom de jeune tille Marie de Léon, et qui de toute sa fortune première n’avait conservé que cette chaumière sur la lisière de la forêt de Compiègne. Son château seigneurial, elle l’avait perdu ; ses habitations des colonies françaises, elle les avait perdues ; son époux, elle l’avait perdu ses parents, ses amis, elle les avait perdus avec ses richesses ; il ne lui restait que son vieux père, devenu aveugle, et son fils unique, faible et souffrant : deux êtres qui réclamaient ses soins incessants ; deux tendresses dont elle composait toute sa joie, faisant, comme l’abeille, un miel exquis des sucs les plus amers.

Oui, le bonheur réel était là, dans le cœur de Marie, grave et douce, pieuse comme un ange et simple comme une colombe. Ses beaux yeux, levés vers le ciel à l’heure où l’Angelus sonna dans les bois, révélèrent à notre Amée ces mots de l’énigme :

« Le bonheur, c’est la paix de l’âme ; et la paix, c’est le calme dans l’ordre », comme a dit un grand saint qui était aussi un grand génie.

 

 

Gabrielle d’ALTENHEIM.

 

Paru dans La Belgique en 1860.

 

 

 

 

 



1 Alexandre Soumet.

2 Le R. P. Labat.

 

 

 

 

 

 

 

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