Dieu vous le rende !

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

le général AMBERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 27 novembre 1870, un froid excessif régnait à Paris. La ville entière portait le deuil ; la faim et le froid entouraient tous les logis ; l’air était déchiré par les détonations de l’artillerie. Des flocons de neige tourbillonnaient, chassés par une bise glaciale. Les passants mornes et silencieux hâtaient le pas. Tous, enveloppés de manteaux, semblaient fuir dans le brouillard. Cependant un homme marchait lentement dans une sorte de recueillement. Il était vêtu d’une capote militaire ; sur sa tête un képi recouvert de toile cirée cachait en plein les cheveux grisonnants ; on devinait un officier de la ligne, à son pantalon garance, mais rien n’indiquait son grade. Il venait du boulevard Malesherbes, laissant la Madeleine à sa gauche et se dirigeant vers le Grand-Hôtel, dont l’ambulance recevait tant de blessés. On lisait sur la figure de cet officier toutes les souffrances qu’il est donné à l’homme de supporter. Il avait vu l’armée s’engloutir dans le précipice de Sedan. Il avait assisté à la facile victoire de la Révolution ; et, le désespoir dans l’âme, il fallait chaque jour combattre l’ennemi.

Le regard baissé vers la terre, l’officier marchait en longeant la rue Basse-du-Rempart. Il vit une femme âgée, proprement vêtue, étendre un tapis usé sur la neige qui couvrait le sol. Puis cette femme prit dans le panier qu’elle avait apporté une certaine quantité de gros gants fourrés, les uns en laine épaisse, les autres en fourrures grossières. La marchandise une fois étalée, la femme s’assit sur le coin du tapis, en étendant ses doigts crispés sur une chaufferette.

Au même instant, de jeunes gardes mobiles s’arrêtèrent pour contempler les gants. Nous disons contempler, et non regarder. En effet, les pauvres enfants étaient comme fascinés, les mains sur leurs genoux. Ils n’avaient pas vingt ans et venaient de quitter levers villages de Bretagne pour défendre Paris. Leur aspect n’avait rien de guerrier, surtout en cette froide journée. Leurs yeux larmoyants, leurs lèvres tremblantes, leurs oreilles rougies rappelaient les enfants sortant de l’école et courant au logis au plus fort de l’hiver. Ils n’étaient couverts que d’une sorte de tunique, mince, étroite, usée, peu de mise en la saison. Leur tête était couronnée d’un képi déformé sur lequel brillait un petit ornement d’étain qui rappelait la fleur de lis. On se souvient que les enfants de Bretagne portaient tous au front la symbolique hermine.

« Achetez, achetez de bons gants, bien chauds, mes chers messieurs », dit la marchande. L’un des mobiles murmura : « Nous n’avons pas d’argent. » On voyait leurs mains trembler de froid. Ces mains, armées pour la défense de la capitale, n’auraient pu dans ce moment soutenir un brin de paille. Ils avaient des foyers, de bons feux sous le toit de la chaumière, des parents, des amis là-bas, du côté de la mer, et ils tremblaient de froid au milieu de Paris ; nul passant ne s’arrêtait à leur vue. « Il gèlera dur, la nuit prochaine, aux avant-postes, dit l’un d’eux, et nous ne pourrons pas allumer les feux. »

L’officier s’était arrêté derrière les deux soldats, qui ne le voyaient pas. Appuyant les mains sur leurs épaules, il leur dit : « Allons, camarades, prenez des gants, c’est moi qui régale. Deux paires chacun, si le cœur vous en dit. » Surpris d’abord, les deux jeunes gens semblèrent indécis. L’officier mit en repos leur dignité militaire en ajoutant : « Je suis des vôtres, soldat comme vous ; entre camarades, on ne refuse pas. »

Le choix fut long ; la laine était douce à la peau, mais la toison du lapin n’était pas à dédaigner. Enfin, chacun des petits soldats eut ses gants. Jamais femme du monde n’a souri à ses diamants avec plus d’amour que les pauvres enfants à leurs gants fourrés. Ils étaient heureux, si heureux que le plus petit, ne sachant comment exprimer leur reconnaissance, dit à voix basse, en s’approchant de l’officier : « Dieu vous le rende ! »

Ils se séparèrent, les mobiles pour aller reprendre leurs fusils, l’officier pour visiter, une dernière fois peut-être, un ami mortellement blessé.

Le lendemain 28 novembre dans la soirée, la presqu’île de Gennevilliers se garnissait de troupes. Il en venait de tous côtés ; car une sortie formidable se préparait. De nombreuses batteries de mortiers, de fusées et d’artillerie à proximité des ponts d’Argenteuil et de Bezons jetaient le trouble dans les positions de l’ennemi. Il était six heures, et de vastes incendies éclairaient l’horizon. Le froid devenait de plus en plus rigoureux. Enfin la bataille de Champigny s’engage. Le brave général Ducrot est plus brillant que jamais. Par ses paroles et son exemple il entraîne les soldats et porte le trouble dans les rangs ennemis.

Un bataillon des mobiles bretons arrive au pas de course pour soutenir un régiment de la ligne décimé par les obus. Devant le régiment, mis en lambeaux, un officier à cheval rétablit l’ordre et prend ses dispositions pour une nouvelle attaque. Il court au devant des Bretons et les salue d’un signe de l’épée. Dans les rangs, deux cris à peine étouffés s’élèvent en même temps. Ce sont les deux petits soldats, qui reconnaissent l’officier rencontré sur le boulevard. Cette fois son grade est visible, et la décoration de commandeur brille sur sa poitrine. « C’est un colonel », dit le petit Yves. « Mieux que ça, répond Gourhaël, il est général. » – « Mieux que ça encore, ajoutent-ils en même temps, il est bon ! »

Vous connaissez sans doute cette terrible journée. Le soir la plaine était couverte de morts. Les blessés ne résistaient pas longtemps au froid. Beaucoup d’hommes moururent gelés pendant cette cruelle nuit du premier décembre.

Lorsque les troupes françaises allaient reprendre leurs positions, les jeunes Bretons cherchèrent des yeux l’officier qui les commandait. Ils l’avaient perdu de vue au milieu du tumulte de la bataille ; Gourhaël l’avait vu disparaître dans un nuage épais de fumée. Inquiets, les petits soldats s’informèrent du sort de leur officier, auprès d’un sergent de la ligne : « Il est tombé frappé par un éclat d’obus », répondit le sous-officier. On arrivait au bivac ; la nuit était noire et la terre couverte de neige. Aussi loin que portait le regard, on ne voyait que cadavres.

Pressés les uns contre les autres, épuisés de fatigue, tristes et silencieux, les soldats entouraient les feux. Vous auriez pu voir alors deux hommes s’éloigner des groupes, une lanterne à la main. « Vous allez vous faire enlever ! » leur cria le capitaine. « Il faut bien chercher notre officier, répondirent les deux enfants de la Bretagne. » Ils allaient de mort en mort, éclairant, de leur lanterne, les pâles visages des victimes. Leur marche était lente ; le froid troublait leur vue, et les balles prussiennes sifflaient à leurs oreilles. Ils se traînaient ainsi depuis plus de deux heures, lorsque le petit Yves fut atteint d’une balle qui lui traversa la jambe, sans briser l’os. Il tomba, se releva promptement, entoura la blessure d’un mouchoir et reprit son chemin. Combien de fois ne pensèrent-ils pas que leur recherche était couronnée de succès ! Tous les morts se ressemblaient, avec leur voile de neige et leurs paupières closes. Enfin, Yves jeta un petit cri où la douleur se mêlait à la joie. Leur officier était là devant eux, raidi, glacé, presque enseveli sous la neige. Le sang s’était durci sur la plaie, et ses bras étendus en forme de croix étaient à peine visibles ; car d’autres morts les avaient, en tombant, enfoncés dans une neige rougie par des traînées sanglantes.

« Il est mort, dit Gourhaël ; mais enlevons-le, pour qu’on l’enterre près d’une église. » Alors ils emportèrent le corps d’un homme dont ils ne savaient même pas le nom. Ils risquaient leur vie pour celui qui avait été bon. Tous deux pleuraient en silence, et leurs larmes se changeaient en glaçons. La lanterne ne les éclairait plus ; elle demeurait abandonnée sur le champ de bataille et rappelait ces lumières que la piété des familles place auprès du lit où reposent les restes du chrétien. Ils marchaient donc dans l’ombre, foulant aux pieds ceux qui étaient tombés la veille.

Ils arrivèrent enfin au bivac avec leur précieux fardeau ; plusieurs chirurgiens accoururent ; un grand nombre d’officiers se réunit. On tente tous les efforts possibles pour rappeler la vie dans ce corps percé, meurtri et glacé. Depuis minuit jusqu’à trois heures du matin, tout espoir semble perdu. Enfin, un peu avant quatre heures, celui qui était mort, semble revenir à la vie. Les soins redoublent, et le soir l’officier ouvre les yeux. Il promène autour de lui un long regard vague, indécis... Tout à coup, une rougeur glisse sur ses joues ; un éclair fugitif brille dans ses yeux ; ses lèvres cherchent à sourire ; il a vu les gants de ses petits soldats. Ces enfants ne l’ont pas abandonné un seul instant ; ils sont là avec ces gants, qui, par de rudes frictions sur le cœur de l’officier, ont rétabli la circulation du sang.

Huit années nous séparent de ces évènements. Les deux petits Bretons sont rentrés, l’un dans sa ferme près de Lorient, l’autre dans son atelier de coutellerie à Hennebon. Tous deux ont conservé les gants de la campagne.

L’officier, qui est général, pense souvent aux deux petits soldats, et à cette parole de l’un d’eux « Dieu vous le rende ! », et dit en lui-même : « Charité n’est jamais perdue. »

 

 

 

Général AMBERT.

 

Recueilli dans Nouvelle corbeille de légendes et d’histoire,

textes réunis par l’abbé G. Allègre, 1888.

 

 

 

 

 

 

 

 

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