Le fils du portier

 

 

 

 

par

 

 

 

 

Hans Christian ANDERSEN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le général habite le premier, l’étage d’honneur ; le portier habite le sous-sol ; une grande distance sépare les deux familles comme hiérarchie sociale et comme habitation ; mais toutes deux s’abritent sous le même toit et jouissent de la même vue sur la cour et sur la rue. Dans la cour il y avait une pelouse ; avec un acacia en fleur – quand, il fleurissait – sous l’ombrage duquel venait quelquefois s’asseoir la nourrice bien parée de la petite Émilie, l’enfant mieux parée encore du général. Devant elle dansait pieds nus le petit garçon du portier, aux yeux bruns et à la chevelure noire, et l’enfant lui tendait en souriant ses petites mains ; si bien que quand le général se mettait à la fenêtre, il était tout ravi, et disait : « Charmant ! » Quant à la générale, qui était si jeune qu’elle eût pu très bien passer pour être une fille issue d’un premier mariage de son époux, elle ne regardait jamais à la fenêtre sur la cour, mais elle avait donné ses ordres pour que le petit garçon ne touchât jamais à sa fille, devant laquelle pourtant elle souffrait qu’il dansât. La nourrice exécutait ponctuellement les ordres de madame.

Quand le soleil brillait, il prodiguait sa lumière aux habitants du premier étage comme à ceux du sous-sol ; l’acacia se revêtait de fleurs, puis elles tombaient pour repousser encore l’année suivante. De même que l’arbre, fleurissait aussi le jeune garçon et il ressemblait à une fraîche tulipe.

La petite fille du général était mignonne et d’un rose pâle comme les tendres fleurs de l’acacia. Elle ne venait plus que rarement sous l’arbre ; elle allait prendre l’air en voilure ; elle sortait avec sa maman, mais elle continuait de sourire au petit Georges et de lui envoyer des baisers avec sa main, jusqu’à ce qu’enfin sa mère lui dît qu’elle était trop grande pour se permettre cela davantage.

Un après-midi, le petit Georges fut chargé déporter au général, les lettres et les gazettes qui avaient été remises le matin à la loge. Comme il s’apprêtait à monter l’escalier, il entendit en passant devant la porte du trou au sable comme un piaulement d’oiseau ; il pensa que c’était un poulet qui s’était égaré là et se lamentait ; mais voilà que c’était la petite fille du général en robe de crêpe garnie de dentelles.

« Ne dis rien à papa et à maman, sans cela ils se fâcheront.

– Qu’y a-t-il donc, ma petite demoiselle ? demanda Georges.

« Tout brûle là-haut, dit-elle, tout est en feu ! »

Georges franchit rapidement l’escalier et fut en un clin d’œil dans l’appartement du général ; il ouvrit la porte de la chambre d’enfant ; le rideau de la fenêtre était presque entièrement consumé, la tringle de bois était embrasée. Georges sauta sur une chaise, arracha les objets en feu et se mit à appeler au secours : sans lui, toute la maison était incendiée.

Le général et sa femme questionnèrent la petite Émilie.

« J’ai touché seulement à une allumette, dit-elle, elle a pris tout à coup et le rideau a brûlé aussitôt. J’ai craché pour l’éteindre, j’ai craché tant que j’ai pu, mais je n’avais pas assez de salive, alors je me suis sauvée et je me suis cachée, parce que papa et maman m’auraient grondée. »

« Cracher ! dit la générale, que signifie ce mot-là ? As-tu jamais entendu papa et maman s’en servir ? C’est en bas que tu dois avoir appris ce terme ! »

Georges eut un groschen pour sa peine, toutefois il ne le dépensa pas chez le pâtissier, il le mit dans une tirelire, où bientôt d’autres groschen le suivirent, si bien qu’il put un jour s’acheter une boîte à couleurs pour colorier ses dessins dont il avait une grande collection. Il les faisait avec une extrême facilité, ils semblaient s’élancer de ses doigts comme des fusées. Il fit présent de ses premières œuvres à la petite Émilie.

« Charmant ! » dit le général. La générale elle-même voulut bien convenir qu’on voyait clairement ce que le jeune dessinateur avait voulu représenter. – « Il a du génie ! » Telles furent les paroles que la femme du portier rapporta dans la loge.

Le général et madame la générale étaient des personnages de condition. Ils avaient de doubles armoiries peintes sur leur carrosse ; chacun avait les siennes. Madame portait son blason brodé sur chaque pièce de son linge, sur ses bonnets du matin en dehors et en dedans, et même sur son sac de voyage. C’était un blason précieux : son père l’avait acheté au prix de beaux thalers ; il ne l’avait point de naissance, et elle non plus ; elle était venue au monde trop tôt, elle était née sept ans avant ledit blason. La plupart du monde s’en souvenait bien, mais la famille point du tout. Le blason du général était antique et fameux ; il résonnait haut à lui tout seul, à bien plus forte raison étant accouplé à un autre, et la générale s’en targuait admirablement quand elle se rendait avec une raideur majestueuse au bal de la cour.

Le général était âgé et sa chevelure était blanche ; mais il se tenait bien à cheval ; il ne l’ignorait point ; aussi chaque jour, avec son domestique derrière lui, faisait-il une bonne tournée. Quand il allait en société, il semblait encore cavalcader sur sa haute monture, et il portait tant de décorations que c’était un fouillis à n’y rien comprendre ; mais ce n’était pas de sa faute. Quand il débuta tout jeune homme dans la carrière militaire, il avait pris part aux petites guerres d’automne auxquelles s’exerçaient les troupes par le temps de paix qui régnait alors. Il racontait de cette époque mémorable de sa vie une anecdote, une seule, la seule qu’il pût raconter : un de ses sous-officiers avait coupé un des princes, l’avait fait prisonnier, et celui-ci avait dû traverser la ville en captif derrière le général, avec la poignée de soldats qui avaient été faits prisonniers avec lui. C’était là un souvenir inoubliable que d’année en année le général se plaisait à répéter avec les mêmes exactes paroles mémorables qu’il avait prononcées. Lorsqu’il remit au prince son épée : « Il n’y a qu’un sous-officier pour se permettre de faire votre altesse prisonnière, pour moi, je ne l’eusse osé jamais ! » Et le prince là-dessus : « Vous n’avez pas votre pareil ! » Quant à une vraie bataille, il n’y assista jamais. Lorsque la guerre traversa le pays, il traversait, lui, comme ambassadeur, trois cours étrangères. Il parla si bien le français qu’il oublia presque sa propre langue. Il dansait à merveille, allait aussi bien à cheval, et les décorations poussèrent sur son habit d’une façon incroyable. Les gardes présentaient les armes devant lui ; mais il arriva qu’une des plus belles jeunes demoiselles lui présenta aussi les armes et devint madame la générale ; et ils eurent le bonheur d’avoir une charmante petite fille qui sembla leur tomber du ciel, tellement elle était adorable. C’était devant elle que dansait nu-pieds dans la cour le fils du portier ; c’était à elle qu’il dédiait tous ses dessins coloriés, que la petite Émilie regardait avec plaisir, puis finissait par déchirer en deux. Oh ! c’était une charmante mignonne petite personne.

« Ma petite feuille de rose, disait la générale, tu es venue au monde pour être princesse ! »

Le prince était déjà derrière la porte, mais on n’en savait rien : est-ce que l’on voit jamais au-delà du seuil ?

« Avant-hier, notre garçon partageait sa tartine avec elle, disait la portière ; il n’y avait dessus ni beurre ni fromage, ni bonne chère, et pourtant, ça lui a semblé aussi bon que si c’eût été du rôti. Oh ! ça aurait fait une scène si on avait vu cette dînette-là de chez le général, mais ils n’en ont rien vu. »

Georges avait partagé sa tartine avec la petite Émilie ; il aurait volontiers partagé son cœur avec elle, si ça lui eût fait plaisir. C’était un bon garçon, alerte, avisé, et il allait maintenant à l’école du soir, à l’académie, pour apprendre à bien dessiner. La petite Émilie, de son côté, acquérait aussi des connaissances, elle parlait français avec sa bonne et avait un maître à danser.

 

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« Georges communiera à Pâques ! » dit la femme du portier. Georges en était déjà là.

« Le plus raisonnable pour lui maintenant serait qu’il entrât en apprentissage, dit le père, je voudrais lui voir une profession gentille. Par exemple il lui faudrait quitter la maison.

– Il coucherait toujours ici ! reprit la mère, ce n’est pas aisé de trouver un patron qui ait de la place pour loger ses apprentis la nuit. Nous aurions aussi à l’entretenir d’effets. Le peu de nourriture qu’il prend, nous pourrons bien la lui donner. Il a sa suffisance avec une part de pommes de terre cuites. Ce qu’on lui enseigne ne coûte rien : laisse-le suivre sa vocation, et tu verras qu’il nous donnera de la satisfaction ; c’est d’ailleurs ce que dit son professeur. »

Les habits de communiant étaient prêts et c’était sa mère qui les avait cousus elle-même, toutefois c’était le tailleur de vieux qui les avait coupés, et il coupait bien. Oh ! s’il eût été dans une autre position et qu’il eût pu avoir un atelier avec des employés, il était homme, au dire de la portière, à devenir tailleur de la cour.

Les habits donc étaient prêts et le jour de la cérémonie vint ; Georges reçut à cette occasion une grosse montre de tombac, présent du plus fortuné de ses parrains, un vieil employé du magasin de fers. La montre était ancienne et éprouvée, elle avançait toujours, mais c’est mieux que de retarder. C’était un cadeau d’importance. Chez le général on lui fit présent d’un livre de psaumes couvert en maroquin ; c’était la petite demoiselle à qui il faisait hommage de ses dessins qui le lui donnait. En tête du livre étaient inscrits son nom et le nom d’Émilie, « sa bienveillante protectrice ». Cela avait été mis sous la dictée de la mère, et le général, l’ayant lu, dit : « Charmant. »

« Voilà vraiment une grande marque d’attention de la part de maîtres aussi considérables », dit la femme du portier ; et Georges, dans ses habits de cérémonie et son livre de psaumes à la main, dut aller se montrer à eux.

La générale était assise, la tête et le corps bien enveloppés, car elle avait sa migraine, qu’elle avait toujours quand l’ennui la prenait. Elle regarda Georges avec beaucoup d’obligeance, lui souhaita toutes sottes de bonnes choses et surtout de n’avoir jamais de migraines. Le général, en robe de chambre, avec un bonnet pourvu d’un énorme gland et des bottes rouges à la russe, fit trois tours de long en large, dans la chambre, plongé dans ses souvenirs et dans ses propres réflexions, puis il s’arrêta et dit :

« Le jeune Georges est donc désormais chrétien ! qu’il soit aussi un brave garçon et qu’il honore ses supérieurs ; cette sentence, tu pourras, quand tu seras vieux, dire que c’est le général qui te l’a apprise. »

C’était un discours plus étendu que le général n’avait l’habitude d’en tenir. Il rentra dans sa taciturnité ordinaire et s’assit d’une manière imposante.

Mais de tout ce que Georges entendit et vit là, ce qui lui demeura le plus net dans sa pensée, ce fut la petite Émilie : combien elle était bonne, douce, gracieuse, aérienne ! Si l’on avait voulu faire son portrait, c’eût été sur une bulle de savon. Quel parfum exhalaient ses vêtements, les boucles dorées de sa chevelure ! on eût dit une rose fraîchement épanouie. Et dire qu’il avait partagé sa tartine avec elle autrefois ; et elle l’avait, ma foi, mangée avec un énorme appétit et avait témoigné son contentement à chaque bouchée. Est-ce que par hasard elle se souvenait encore de cela ? Oui, certes ! le cadeau du beau livre en était un témoignage. Or, quand vint le premier anniversaire de cet événement, au jour de la nouvelle lune, il prit un morceau de pain, un groschen et son livre, puis quand il fut en plein air, il ouvrit ce dernier pour voir quel psaume s’offrirait à ses regards. C’était un psaume de louange et de reconnaissance. Il ouvrit une seconde fois le livre pour voir ce qui était réservé à la petite Émilie. Il prit bien garde pour ne pas tomber sur un chant de mort, et malgré cela il rencontra une hymne funèbre. Alors il pensa qu’il ne fallait pas s’arrêter à cela. Mais son effroi fut grand quand, à quelque temps de là, la petite demoiselle tomba malade et que la voiture du médecin s’arrêta à la porte.

« Ils ne la conserveront pas ! disait la femme du portier ; le bon Dieu sait déjà ceux qu’il veut appeler à lui ! »

Ses parents, toutefois, la conservèrent ; et Georges fit des dessins et il les lui envoya. Il dessina le palais du czar, l’antique Kremlin de Moscou avec ses tours et ses dômes, et ceux-ci ressemblaient, du moins dans le dessin de Georges, à de gigantesques melons verts et dorés. Cela amusa fort la petite Émilie ; aussi Georges lui envoya-t-il dans le courant de la semaine deux nouvelles images, rien que des constructions, parce qu’elle pouvait se représenter elle-même toute sorte de belles choses derrière, les fenêtres et les portes.

Il dessina une habitation chinoise avec des clochettes aux seize étages ; il dessina deux temples grecs avec des colonnes de marbre élancées et des escaliers tout autour ; il fit une église norvégienne ; on voyait clairement qu’elle était construite tout entière en charpentes merveilleusement travaillées et emboîtées ; chaque étage paraissait se balancer en équilibre. La plus belle page contenait un château qu’il avait nommé le château d’Émilie. Elle devait l’habiter. C’était une création de Georges et il avait puisé dans tous les autres édifices ce qui lui avait semblé le plus beau. Il y avait mis des solives sculptées comme l’église norvégienne, des colonnes de marbre comme le temple grec, des clochettes à chaque étage, et il l’avait couronné d’un dôme vert doré comme le Kremlin des czars. C’était un vrai château d’enfant ! Sous chaque fenêtre il avait tracé à quel usage servait telle et telle pièce, par exemple : « Ici pour le sommeil d’Émilie, là pour la danse d’Émilie ; là encore Émilie joue à recevoir des visites. » C’était un plaisir de voir ce beau château-là, aussi fut-il bien examiné.

« Charmant ! » dit le général.

Mais le vieux comte, car il y avait là un vieux comte, qui était un personnage encore plus important que le général lui-même, et qui possédait un château, le vieux comte donc n’articula pas un seul mot. On lui dit que cela avait été imaginé et dessiné par le petit garçon de la portière. – Pas si petit garçon déjà, il avait été confirmé. Le vieux comte examina les dessins et garda ses réflexions pour lui.

Un jour, le plus beau, le plus brillant, et justement il faisait un temps gris, humide, insupportable, se leva pour le petit Georges : le professeur de l’académie des beaux-arts le demandait chez lui.

« Écoute-moi, mon ami, dit le professeur, j’ai à te parler. Le bon Dieu t’a favorisé en t’accordant d’excellentes dispositions ; il te favorise encore en te donnant pour protecteurs des hommes bienveillants. Le vieux comte qui habite là-bas au coin m’a entretenu de toi ; j’ai vu aussi tes dessins, nous n’en dirons rien de plus pour le moment, sinon qu’il y aurait bien des choses à y reprendre ; mais dès maintenant tu peux deux fois par semaine venir à ma classe de dessin, et tu trouveras le secret de faire mieux que tu n’as fait jusqu’à présent. Je crois qu’il y a en toi l’étoffe d’un architecte plutôt que d’un peintre ; tu as tout le temps pour réfléchir à cela ; mais dès aujourd’hui je te conseille d’aller trouver le vieux comte du coin là-bas et de remercier Dieu qui te rend cet homme favorable. »

C’était une grande maison que celle où habitait le vieux comte. Aux fenêtres il y avait des éléphants et des dromadaires sculptés : tout cela datait de loin ; mais le vieux comte préférait l’âge moderne et tout ce qu’il comportait, n’importe d’où cela venait, du premier étage, de la cave ou du grenier.

« C’est mon opinion, disait la femme du portier, plus les gens sont de condition supérieure et moins ils sont fiers. Ce vieux comte est poli et sans façon, il parle en vérité comme toi et moi. Ce n’est pas chez le général qu’on est comme cela ! Hier, Georges était comme un fou de l’accueil que lui a fait le vieux comte ; c’est mon tour aujourd’hui que j’ai parlé avec cet homme considérable. N’avons-nous pas bien fait de n’avoir pas mis Georges en apprentissage, car il a des dispositions ?

« Mais il faut qu’elles reçoivent une aide étrangère, dit le père.

« Cette aide est trouvée désormais, reprit la mère, les paroles du comte sont claires et nettes.

« Enfin tout cela est parti de chez le général et nous leur devons aussi de la reconnaissance.

« Je ne dis pas le contraire, mais je crois qu’il n’y a pas à leur rendre de grandes actions de grâces. C’est le bon Dieu aussi que je veux remercier pour cela et pour le rétablissement de la petite Émilie. »

Le temps passa pour la petite Émilie, il passa aussi pour Georges ; d’abord il reçut en prix de l’Académie la petite médaille d’argent, puis après vint la grande.

 

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« C’eût été pourtant mieux qu’il eût été en apprentissage ! » disait un jour la femme du portier en pleurant ; « alors nous l’aurions gardé avec nous. Que va-t-il faire à Rome ? Je n’aurai pas la joie de le revoir jamais, quand même il en reviendrait, mais il ne reviendra pas, le bon garçon !

« Mais c’est pour son bonheur, pour sa gloire, dit le père.

« Je t’entends bien, dit la mère, mais tu dis ce que tu ne penses pas ; tu es aussi affligé que moi ! »

Et c’était la vérité que le départ de Georges l’affligeait. Ce n’en est pas moins un grand bonheur pour le jeune homme, disait tout le monde.

Georges fit ses adieux ; il se rendit chez le général ; mais la générale ne se montra pas : elle avait sa grande migraine. Le général prit occasion de ce départ pour raconter son anecdote, ce qu’il avait dit au prince et ce que le prince lui avait répondu : « Vous n’avez pas votre pareil ! » Et, là-dessus, il tendit à George sa main, sa main flasque. Émilie lui tendit aussi la sienne, et elle paraissait presque triste ; mais le plus triste, c’était Georges.

 

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Le temps passe, qu’on fasse quelque chose ou qu’on ne fasse rien. Le temps a pour tous la même durée, mais il n’a pas pour tous la même utilité. Pour Georges, il mettait le temps à profit et il ne lui semblait pas long pourvu qu’il ne pensât pas à son pays. Comment se portait-on en haut et en bas ? On lui transmit des nouvelles ; or, on peut en mettre beaucoup dans une lettre, on peut y tracer des lignes brillantes comme la clarté du soleil et des lignes sombres comme la nuit. Telle était celle qui annonçait à Georges que son père était mort et que sa mère était seule désormais. Émilie avait été vraiment pour elle l’ange de la consolation ; elle était venue la trouver, marquait la pauvre femme, et elle ajoutait qu’on lui avait promis de lui maintenir son emploi.

 

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La générale tenait un journal domestique où elle notait les sociétés, les bals où elle avait été, et chaque visite qu’elle avait reçue ; il était illustré de cartes de diplomates et de grands seigneurs ; oh ! elle était fière de son journal. Ce journal prit un grand développement à la faveur des nombreuses migraines et aussi grâce à bien des nuits sans sommeil, c’est-à-dire passées aux bals de la cour. Émilie venait d’assister pour la première fois à un bal semblable. Sa mère portait une toilette rose avec des dentelles noires dans le goût espagnol ; sa fille avait une robe blanche, légère, vaporeuse ; des rubans verts flottaient comme des feuilles de roseaux dans les boucles de sa chevelure blonde ; sur sa tête elle avait une couronne de lis d’eau. Ses yeux étaient d’un bleu si clair, sa bouche si mignonne et si rose, qu’elle était pareille à une ondine, à la plus belle ondine qu’on pouvait imaginer. Trois princes dansèrent avec elle, c’est-à-dire l’un après l’autre. La générale n’eut pas de migraine pendant huit jours.

Mais le premier bal ne fut pas le dernier, et Émilie ne pouvait résister à tant de fatigue ; il était temps que l’été vînt lui apporter le repos et ses généreuses haleines. La famille fut invitée par le vieux comte à venir en son château. Ce château avait un jardin vraiment digne d’être visité. Une partie était, comme au temps jadis, plantée de haies vives ; on marchait là comme entre des murailles vertes percées de jours. Le buis et l’if figuraient des étoiles et des pyramides, l’eau sortait de grottes couvertes de coquillages ; autour du jardin se dressaient des statues de pierre de la plus belle apparence ; les parterres de fleurs présentaient la configuration, là d’un poisson, ici d’un bouclier, là d’un chiffre quelconque : c’était la partie française du jardin. De là on passait dans un bois plein de fraîcheur où les arbres avaient la permission de croître comme ils voulaient, et où par conséquent ils étaient gros et bien portants. Le gazon était d’un beau vert et disposé en pelouses ; il était lisse, bien rasé, bien soigné : c’était la portion anglaise du jardin.

« L’ancien et le moderne, disait le vieux comte, marchent ici de front. Dans deux ans les bâtiments auront un aspect régulier ; ce sera une métamorphose complète en bien, en très bien ; je vous montrerai les plans et l’architecte lui-même : il sera ici à midi.

« Charmant ! dit le général.

« C’est un paradis que ce séjour ! dit la générale, et vous avez là une tour féodale !

« C’est mon poulailler ! reprit le comte ; les pigeons habitent le sommet de la tour, les dindons sont au premier étage ; quant au rez-de-chaussée, il sert de résidence à la vieille Élisabeth. Elle a des logements de tous les côtés : voici celui des pondeuses, celui des poulets ; les canards ont le leur avec une sortie spéciale donnant sur la mare.

« Charmant ! » répéta le général.

Et la société se mit en marche pour examiner de près ces magnificences.

La vieille Else était dans une pièce du rez-de-chaussée, et près d’elle se trouvait l’architecte Georges. À un intervalle de plusieurs années, Émilie et Georges se revoyaient, et leur rencontre avait lieu dans un poulailler.

Oui, c’était bien lui, et il était assez bien de sa personne pour qu’on prît garde à lui ; il avait un visage ouvert et plein d’énergie, sa chevelure était noire et brillante, et autour de sa bouche se jouait un sourire qui semblait dire : il y a entre ces deux oreilles-là un rusé gaillard qui vous connaît bien et vous sait par cœur. La vieille Else avait retiré ses sabots et restait nu-pieds par respect pour les visiteurs. Les poules gloussaient, le coq faisait coquerico, les canards en se balançant criaient : « rab ! rab ! » Quant à la délicate demoiselle, l’amie d’enfance de Georges, la fille du général, un léger incarnat colorait ses joues ordinairement pâles ; ses yeux étaient tout grand ouverts, et ses lèvres semblaient parler, bien qu’aucun son ne s’en échappât, et le salut que Georges en reçut fut le plus beau salut que jamais jeune homme puisse souhaiter de recevoir d’une jeune belle, quand il n’existe entre eux aucun lien de parenté ou qu’ils n’ont pas dansé souvent ensemble ; or, le jeune architecte et la belle Émilie n’avaient jamais dansé ensemble.

Le comte pressa la main du jeune homme et dit en le présentant à ses hôtes : « Ce n’est pas absolument un étranger que notre jeune ami Georges ! »

La générale s’inclina, sa fille fut sur le point de lui tendre la main, mais elle n’en fit rien pourtant.

« Notre petit monsieur Georges ! dit le général, un vieil ami de la maison, charmant !

« Vous êtes donc un parfait Italien ! dit la générale, et vous parlez la langue comme si vous étiez originaire de l’Italie ?

« La générale chante l’italien, mais ne le parle pas », dit le général.

Au dîner, Georges eut place à la droite d’Émilie ; c’était le général qui l’avait conduite à table, et la générale y avait été amenée par le comte.

Georges parla, raconta et s’en tira à merveille ; il fut l’orateur et l’âme du repas, bien que le vieux comte eût pu rivaliser avec lui. Émilie resta silencieuse, mais elle ne perdait pas un mot et ses yeux étaient brillants comme des étoiles ; mais elle ne dit rien.

Dans la varandah, Georges et Émilie se tenaient au milieu des fleurs, des rosiers les cachaient. Georges avait là encore la parole comme à table.

« Recevez, disait-il, l’expression de ma gratitude pour la manière amicale dont vous avez traité ma vieille mère ! Je le sais, vous êtes allée la trouver la nuit où mon père mourut et vous êtes demeurée près d’elle jusqu’à ce qu’il eût rendu le dernier soupir : je vous en garde au fond du cœur une éternelle reconnaissance ! » Et il saisit la main d’Émilie où il posa ses lèvres. Vu la circonstance, ce n’était pas une témérité ; elle rougit extrêmement, mais sa main pressa la main de Georges, qu’elle regarda de ses yeux bleus pleins de bienveillance.

« Quelle âme tendre que celle de votre mère ! Quelle n’est pas sa tendresse pour son fils ! Toutes vos lettres, elle me les faisait lire, je crois presque que je les sais par cœur ! Combien vous avez été bon pour moi quand j’étais petite fille, vous me donniez des dessins !...

« Que vous déchiriez ! reprit Georges.

« Non pas, j’ai encore mon château, le plan de mon château.

« Aujourd’hui je dois le construire réellement ! » dit Georges, et, surpris lui-même de sa hardiesse, il devint tout rouge à ces mots.

Le général et la générale s’entretinrent entre eux du fils de la portière, de sa bonne tenue et des grandes connaissances que sa conversation révélait. « Il pourrait être inspecteur ! » dit le général.

« Diable ! » dit la générale, en se bornant là.

 

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Durant la belle saison d’été, Georges se rendit plus d’une fois au château du comte. On regrettait son absence quand il ne venait pas.

« Quels dons privilégiés vous a faits le bon Dieu ! lui disait Émilie ; vous lui en êtes reconnaissant aussi, n’est-ce pas ? »

Georges fut si heureux et flatté que la jeune belle levât les yeux vers lui qu’il lui trouva des qualités extraordinaires.

Le général, lui, sentait de plus eu plus s’enraciner en lui la conviction qu’il était impossible que M. Georges fût un enfant de portier ; « et pourtant, disait-il, sa mère est une digne et excellente femme ! Je suis obligé de le reconnaître, et je le lui dirais même à son lit de mort ».

 

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L’été fit place-à l’hiver ; on parla encore de M. Georges ; il était bien vu et accueilli dans les sociétés les plus distinguées ; le général le rencontra même à un bal de la cour. Chez lui aussi, un bal devait avoir lieu à cause d’Émilie. Pouvait-on y inviter M. Georges ? « Mais si le roi l’invite, le général le peut aussi ! » et, en prononçant ces paroles, le général se haussa d’un pouce au-dessus du plancher.

M. Georges donc fut convié au bal et il y vint ; des princes, des comtes y vinrent de même, et c’était à qui danserait le mieux. Mais la pauvre Émilie ne put danser qu’une fois ; elle fit un faux pas qui, pour n’avoir rien de dangereux, lui causait pourtant une vive douleur au pied, et c’est pourquoi elle dut rester spectatrice de la danse sans pouvoir y prendre part. Elle s’assit donc et regarda, mais le jeune architecte se tint à côté d’elle.

« Allons ! donnez-lui l’église Saint-Pierre de Rome tout entière ! » dit le général en passant près d’eux, et il se mit à rire comme s’il eût été la bienveillance en personne.

Ce fut avec la même affabilité qu’il accueillit M. Georges à quelques jours de là. Le jeune homme venait simplement remercier de l’invitation, – et quoi encore ? Eh bien, il fit entendre des paroles surprenantes, étranges, insensées, et le général put à peine en croire ses oreilles. C’était un discours pyramidal, une proposition inouïe : M. Georges demandait la main d’Émilie.

« Monsieur ! Homme ! dit le général, dont la tête bouillonnait ; je ne vous comprends pas du tout ! Que dites-vous ? Que voulez-vous ? Je ne vous connais pas ! Monsieur ! Homme ! Quelle idée vous prend d’envahir ma maison ! Dois-je rester, dois-je m’en aller ?... » Et il se retira à reculons dans sa chambre à coucher, ferma la porte à clef et laissa M. Georges seul. Celui-ci demeura quelques minutes, après quoi il tourna les talons et quitta la chambre. Émilie était dans le corridor.

« Mon père vous a-t-il répondu ?... » demanda-t-elle, et sa voix était toute tremblante.

Georges lui serrant la main : « Il m’a échappé ! dit-il, – mais un temps meilleur viendra ! »

Les yeux d’Émilie étaient pleins de larmes ; on lisait l’assurance et le courage dans ceux du jeune homme ; et le soleil, en pénétrant par la fenêtre, les enveloppa tous deux dans ses rayons et les bénit.

Le général, tout en ébullition, était assis dans sa chambre ; oui, il bouillait encore ; il s’emportait en exclamations, en apostrophes, telles que « l’insensé ! démence de portier ! »

Une heure ne s’était pas écoulée que la générale apprenait l’aventure de la bouche de son mari, et aussitôt elle appela Émilie ; alors seule avec elle : « Pauvre enfant ! t’offenser de la sorte ! nous offenser ainsi ! Je vois des larmes dans tes yeux, elles te siéent bien ! Tu es plus belle encore avec ces pleurs ! Tu es comme j’étais le jour de mon mariage. Pleure encore, ma douce Émilie !

« Oui, il me faut pleurer, puisque toi et papa ne voulez pas consentir !

« Enfant ! s’écria la générale, tu es malade ! tu extravagues, et moi, je sens une affreuse douleur de tête ! Tous les malheurs fondent sur notre maison ! Ne fais pas mourir ta mère, Émilie ! si tu persistes, tu n’auras plus de mère ! »

Et les yeux de la générale étaient humides, elle ne pouvait supporter la pensée de sa propre mort.

 

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On put lire dans la Gazette : M. Georges est nommé professeur, cinquième classe, numéro huit.

« C’est bien dommage que ses parents ne soient plus de ce monde pour lire cela ! dirent les nouveaux portiers qui habitaient au-dessous de l’appartement du général. Ils savaient que le professeur Georges était né et avait grandi entre les quatre murs qui les abritaient.

« Le voilà au rang des fonctionnaires ! dit le mari.

« Oui, c’est beaucoup pour un jeune homme de sa condition, reprit la femme.

« Dix-huit thalers par an ! dit le portier, c’est beaucoup d’argent !

« Non ! c’est à la position que je pense, interrompit la femme : crois-tu qu’il s’inquiète beaucoup de l’argent ? Il peut gagner cent fois autant et épouser une femme riche par-dessus le marché ! Si nous avions des enfants, mon homme, il faudrait que notre garçon fût architecte et professeur ! »

On disait du bien de Georges dans la loge des portiers ; on en disait de même à l’étage supérieur. C’était le vieux comte qui se le permettait et c’étaient les dessins que Georges avait faits dans son enfance qui en étaient l’occasion.

Cependant comment se fit-il que l’entretien tomba sur ces dessins ? On parlait de la Russie, de Moscou, et l’on en était sur le Kremlin, que le petit Georges avait autrefois dessiné pour mademoiselle Émilie. Parmi les œuvres nombreuses du jeune dessinateur, une surtout était restée dans le souvenir du comte : c’était le château d’Émilie, avec ses indications, là où elle dort, là où elle danse, là où elle joue à recevoir ses amis. Le professeur était fort habile, rien d’impossible qu’il mourût un jour pourvu du titre de conseiller ; alors pourquoi n’aurait-il pas prématurément et dès maintenant élevé pour la jeune dame un château réel.

« Voilà une étrange plaisanterie que nous a faite là le comte », observa la générale quand celui-ci fut parti. Le général secoua pensivement la tète, puis il sortit à cheval avec son domestique derrière pour sa promenade habituelle et il se tenait encore plus cambré que jamais sur sa haute monture.

Le jour de la fête d’Émilie arriva : fleurs, livres, lettres, cartes abondèrent ; sa mère l’embrassa sur la bouche, le général sur le front ; ils étaient de tendres parents et ils recevaient de nobles visiteurs, entre autres deux princes, et l’on parla des bals, du théâtre, des messages diplomatiques, du gouvernement du royaume et des autres États. On parla des artistes en général, de ceux qui honoraient le pays, et on en vint à parler du jeune architecte.

« Il bâtit pour devenir immortel ! c’est-à-dire il a l’appui d’une de nos premières familles !

« Une de nos premières familles ! répéta le général à sa femme, quand il se trouva seul avec elle. Quelle est notre première famille ?

« Je sais qui l’on désignait, répondit la générale, mais je ne veux pas me prononcer ; je n’y veux pas songer. C’est Dieu qui mène les choses ! pourtant cela m’étonnerait bien !

« Je suis surpris de même, dit le général, je n’ai pas une idée dans la tête ! » et il se plongea dans la méditation.

Une puissance énorme, une puissance incalculable découle de la faveur et de la grâce : faveur des cours, grâce de Dieu, – et Georges avait les deux ; – mais nous oublions la fête d’Émilie.

La chambre d’Émilie était embaumée des fleurs dont ses amis et amies lui avaient fait présent. Sur la table étaient étalés des cadeaux magnifiques ; parmi eux ne se trouvait pas le moindre témoignage de souvenir de la part de Georges ; l’accès d’ailleurs lui eût été interdit ; mais il n’était pas besoin qu’aucune marque de souvenir du jeune homme pénétrât jusqu’à Émilie ; la maison entière était pleine de lui. La fleur du souvenir ne croissait-elle pas dans le trou au sable où Émilie s’était réfugiée et se lamentait comme un jeune poulet alors que ses rideaux étaient en feu, quand Georges survint et fut le premier pompier présent à l’incendie. De sa fenêtre elle voyait l’acacia qui la reportait au temps de son enfance. Les fleurs et le feuillage avaient disparu, mais l’arbre était là, couvert de neige et ressemblant à une énorme branche de corail. La lune grande et claire apparaissait derrière, immuable malgré ses changements incessants, elle rappelait ce jour où Georges partagea sa tartine avec la petite Émilie.

Elle tira d’une cachette les dessins de Georges, le château du czar et son propre château : elle les contempla, et les pensées lui arrivèrent en foule. Elle se souvint du jour où, à l’insu de son père et de sa mère, elle descendit chez la portière qui était sur le point de trépasser. Elle demeura près d’elle, tint la main de la pauvre femme dans la sienne et elle recueillit ses dernières paroles ! « Bénédiction ! – Georges ! » – La tendre mère songeait à son enfant. Émilie pénétrait aujourd’hui le sens de ces mots suprêmes. Oh ! Georges était bien véritablement présent à la fête d’Émilie.

Le lendemain était justement un autre jour de fête dans la maison ; c’était celle du général. Il était né le lendemain du jour où sa fille était venue au monde, mais avant elle, bien entendu, oh ! bien des années avant elle. Les présents affluèrent et parmi eux une selle d’un travail exquis, aussi commode que précieuse, et telle qu’un prince seul pouvait en avoir.

De qui venait cette selle ? Une autre beaucoup plus petite se trouvait avec elle. Si cet envoi eût été accompagné de ces mots ou de leur équivalent : « Grand merci pour la réception d’hier ! » nous eussions pu deviner de qui venait ce présent ; mais le billet joint à l’envoi portait : « De la part d’une personne inconnue de M. le général. »

« Quelle est la personne au monde que je ne connais pas ! dit le général. Je connais tout le monde ! Et ses pensées se portaient sur des gens de la haute société : là personne ne lui était inconnu. – Ah ! j’y suis ! c’est de ma femme ! s’écria-t-il enfin. Elle veut me faire chercher, m’intriguer, charmant ! »

Toutefois ce n’était pas elle qui l’intriguait, le temps en était passé.

 

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II y eut encore une autre fête, mais pas chez le général. C’était un bal costumé donné par l’un des princes, le masque était permis.

Le général s’y rendit en costume de Rubens, avec manteau espagnol, petite collerette, l’épée et de grands airs. La générale était madame Rubens ; elle portait une robe de velours noir montant jusqu’au cou, affreusement chaude, collerette tuyautée, grosse comme une pierre de moulin, le tout pour bien se conformer à une peinture hollandaise du temps que possédait le général et où les mains étaient admirables ; celles de la générale leur ressemblaient exactement.

Émilie, en Psyché, avait une robe de gaze garnie de dentelles. C’était un cygne vaporeux qui semblait flotter dans l’air ; les ailes ne lui étaient pas nécessaires, elle ne les portait que pour la ressemblance avec la Psyché symbolique.

On avait prodigué pour ce bal les fleurs et les lumières, les décorations somptueuses et étincelantes, et il y avait tant à voir qu’on ne remarqua pas du tout les belles mains de madame Rubens.

Un domino avec une fleur d’acacia sur son capuchon dansa avec Psyché.

« Quel est ce domino ? » demanda la générale.

« C’est Sa Majesté le Roi ! répondit le général, j’en suis convaincu, je l’ai reconnu à son serrement de main ! »

La générale se permit d’en douter.

Le général Rubens, qui ne doutait pas, s’approcha du domino noir et lui traça le mot roi dans la main. Le domino déclina l’éminente qualité qu’on lui prêtait, mais par des signes il répondit : « Souvenez-vous de la devise des selles ! une personne que vous ne connaissez pas, monsieur le général. »

« Dans ce cas, je sais qui vous êtes, répliqua Rubens, – vous êtes celui qui m’a envoyé les selles ! »

Le domino éleva sa main et disparut dans la foule.

« Quel est le domino noir avec qui tu viens de danser, Émilie ? » demanda la générale à sa fille.

« Je ne lui ai pas demandé son nom ! » répondit-elle.

« Parce que tu le connais ! c’est le professeur ! » – « Votre protégé, monsieur le comte, est ici ! dit la générale en se tournant vers ce dernier qui se tenait près d’elle. C’est le domino à la fleur d’acacia ! »

« C’est fort possible, très excellente madame ! répondit le comte. Mais un des princes porte le même costume exactement. »

« J’ai reconnu son serrement de main ! dit le général. La selle me vient du prince ! Je suis si certain de mon fait que je veux le prier de venir dîner chez moi ! »

« Faites ; si c’est le prince, il acceptera, dit le comte. »

« Si ce n’est pas lui, il ne viendra pas », dit le général en s’approchant du domino noir qui causait en ce moment avec le roi. Alors il lui adressa une respectueuse invitation et ajouta : « Afin que nous fassions connaissance ensemble. » Et là-dessus il se mît à sourire, tellement il était sûr de l’individualité de celui qu’il invitait. Il parlait haut d’ailleurs et de façon à être bien entendu.

Alors le domino souleva son masque : c’était Georges.

« Me renouvelez-vous votre invitation, monsieur le général ? » demanda-t-il.

Le général se haussa d’au moins un pouce, prit une attitude imposante, fit deux pas en arrière et un en avant, comme dans un menuet, et une expression sérieuse se peignit sur son visage délicat, autant du moins qu’elle pouvait s’y peindre ; toutefois il répondit :

« Je ne retire jamais ma parole, vous êtes invité, monsieur le professeur ! » et il s’inclina en dirigeant ses regards vers le roi qu’il supposait avoir entendu tout l’entretien.

Au dîner que donna le général, il n’y eut d’invités que le vieux comte et son protégé.

« Quand on a posé les pieds sous la table, pensait Georges, on a posé la pierre fondamentale. » Et elle fut posée en effet avec une grande solennité de la part du général et de la générale.

Celui que le général avait appelé l’homme avait donc été son convive ; il avait causé comme une personne du meilleur monde, et sa conversation avait été si intéressante que son hôte répéta souvent son « charmant ! » favori.

Il parla de ce dîner, et entre autres à une dame de la cour ; celle-ci, avec la malice qui la caractérisait, s’invita pour le prochain dîner auquel assisterait le professeur. Force fut donc de l’inviter de nouveau, ce qui eut lieu ; il vint de rechef et de rechef fut trouvé charmant : et voilà qu’il savait jouer aux échecs.

« Il ne semble en vérité pas sortir d’une loge de portier ! disait le général ; il est en tout comme un fils de famille. Il ne manque pas de jeunes gens de famille ; ce n’est pas sa faute, après tout, s’il n’est pas du nombre. »

M. le professeur était reçu chez le roi : il pouvait bien avoir accès dans la maison du général ; mais il n’était nullement reçu comme y ayant pris racine, bien que toute la ville en parlât comme tel.

 

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Le professeur grandit. La rosée de la fortune tomba sur lui d’en haut.

C’est pourquoi il n’y a pas lieu de s’étonner le moins du monde s’il devint conseiller, et si par suite Émilie devint un jour conseillère.

« La vie est une tragédie ou une comédie, disait le général ; dans la tragédie on meurt, dans la comédie on se marie. »

Nos héros se marièrent, et ils eurent trois charmants garçons, – mais pas tout de suite.

Ces petits lutins couraient à travers l’appartement à califourchon sur des cannes à tête de cheval, lorsqu’ils étaient chez bon papa et bonne maman ; et bon papa enfourchait aussi une canne pour galoper devant et derrière : il remplissait les fonctions de jockey des petits conseillers.

La générale était étendue sur le sopha, et souriait à ce spectacle, même quand elle avait ses grandes migraines.

 

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Georges monta, monta toujours plus haut ; eh ! sans cela, ce n’eût pas été la peine de raconter l’histoire du fils du portier.

 

 

Hans Christian ANDERSEN, Nouveaux contes, 1874.

 

Traduits par Louis Demouceaux.

 

 

 

 

 

 

 

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