La pierre philosophale

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Hans Christian ANDERSEN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien loin, bien loin, derrière les grandes Indes, dans l’extrême Orient, au bout du monde s’élevait jadis l’arbre du soleil, un arbre splendide, comme ni vous ni moi n’en avons jamais vu et n’en verrons jamais. Sa couronne s’étendait en cercle à plusieurs lieues à la ronde ; à vrai dire elle formait toute une grande forêt ; ses branches n’étaient autres que des arbres. On voyait là les plus belles espèces, les palmiers, les pins, les hêtres, les platanes, les tilleuls et les chênes ; toute cette végétation luxuriante poussait dans tous les sens les vastes gerbes d’une éternelle verdure. Entre les troncs de ces arbres puissants, qui s’élevaient à des hauteurs inconnues partout ailleurs, s’étendaient des vallées, des collines, couvertes de gazons, de mousses qui faisaient l’effet des plus magnifiques tapis, parsemés de fleurs aux couleurs éclatantes et cependant harmonieuses.

Là s’assemblaient les oiseaux de tous les continents, ceux des forêts vierges de l’Amérique, ceux des jardins de roses de Damas et des déserts de l’Afrique et encore les oiseaux du pôle ; la cigogne et l’hirondelle ne manquaient naturellement pas. De gentils animaux prenaient encore là leurs ébats : la gazelle, l’antilope, le daim, le cerf, l’écureuil et d’autres charmantes et gracieuses bêtes.

Sur l’extrême cime de la couronne de l’arbre du soleil s’étendait un vaste jardin, où les plus belles fleurs répandaient des parfums délicieux ; au milieu, sur une éminence formée par une touffe énorme de branches recourbées, se trouvait un palais tout de cristal, d’où l’on avait vue sur tous les pays de la terre. Il était garni de tours qui avaient la forme de la tige d’un lis ; à l’intérieur, un escalier menait à un balcon travaillé comme la fleur du lis, et au milieu du calice était une salle ronde resplendissante, qui avait pour plafond le ciel d’azur avec le soleil et les étoiles ; jamais un nuage ne venait cacher le firmament.

Les autres appartements du palais étaient aussi magnifiques. Sur les murs transparents le monde entier venait se refléter ; on y voyait tout ce qui se passait sur notre globe ; l’on n’avait pas besoin de gazette, puisque tous les événements qui arrivaient s’apercevaient comme des ombres chinoises passant sur la toile lumineuse ; quant aux inventions des gazetiers on s’en passait fort bien.

Il y avait dans ce spectacle de quoi s’amuser pendant des journées, et il y avait là également de quoi s’instruire ; aussi celui qui habitait le palais était-il l’homme le plus sage de la terre. Son nom est si difficile à prononcer que vous n’y parviendriez pas ; je ne l’écrirai point, d’autant que je n’en connais pas bien l’orthographe. Il savait tout ce que l’homme sur terre peut et pourra jamais apprendre ; il connaissait toutes les inventions déjà faites ou qui devaient être faites ; mais rien au delà, car tout dans le monde du fini a une limite.

Le roi Salomon ne possédait que la moitié de la sagesse qu’avait acquise le maître du palais ; et cependant il commandait aux forces de la nature et aux plus puissants esprits : la mort elle-même était obligée de lui présenter tous les matins la liste des humains qu’elle devait emporter dans la journée. Mais le roi Salomon lui-même était destiné à mourir ; cette idée le préoccupait souvent, et il en était de même du maître du palais qui s’élevait dans l’arbre du soleil. Lui aussi, qui dominait l’univers par sa science et sa sagesse, il devait un jour tomber sous le coup de la mort ; il le savait, et il n’ignorait pas non plus que ses enfants, aujourd’hui si pleins de vie, se faneraient comme le feuillage de la forêt et deviendraient poussière.

Il voyait ainsi les hommes, de même que les feuilles d’un arbre, s’étioler, se faner, tomber et disparaître ; d’autres les remplaçaient ; mais ni hommes ni feuilles une fois emportés ne revenaient : ils devenaient poussière et les éléments dont ils étaient formés passaient en d’autres corps.

« Que devient donc l’homme, se demandait souvent le sage, quand l’ange de la mort l’a touché ? Le corps entre en dissolution, cela je le vois bien. Mais l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? Où va-t-elle alors ? Elle entre dans la vie éternelle, dit la religion. Mais comment s’opère ce passage ? Vers quelles régions l’âme s’élance-t-elle ? Vers les cieux, répond-on, là-haut, tout là-haut. »

« Là-haut ! » reprit le sage, et il dirigea ses regards vers les astres. Il monta sur une des tours du palais qui était plus élevée que les plus hautes montagnes de la terre, et, planant ainsi sur le globe, il vit que le firmament au-dessus de lui était le même que le ciel qu’il apercevait tout en dessous vers les antipodes, et que ce ciel, qui d’en bas paraissait d’un si beau bleu, si transparent, était noir, sombre et triste ; le soleil semblait un effrayant globe de feu sans rayons. Le sage reconnut combien la puissance de son oeil corporel était limitée.

Il se rendit alors dans le réduit le plus caché du palais, où était renfermé le plus précieux trésor de toute la terre : le Livre de Vérité. Il y en a des exemplaires répandus dans le monde, et il n’est pas trop difficile de les trouver. Mais il n’est pas donné aux hommes de le lire en entier ; presque tous n’en déchiffrent que quelques fragments. Pour les uns, les caractères du livre dansent et tremblent devant leurs yeux, et ils n’arrivent pas à former les mots ; aux autres, l’encre paraît si pâle, si effacée, qu’ils ne voient guère que des pages blanches.

Le sage, lui, parvenait à lire le livre presque tout entier ; pour les passages difficiles il réunissait la lumière du soleil, celle des astres, celle des forces cachées de la nature et les éclairs de l’esprit ; soumis à ce reflet, les caractères devenaient lisibles. Mais les dernières pages, qui contenaient le chapitre intitulé la Vie après la mort, il ne parvenait pas à en déchiffrer un mot. Cela le chagrinait, et il se mit à la recherche d’une lumière assez vive, assez forte pour lui permettre de lire ces pages du Livre de Vérité.

Comme le roi Salomon, il comprenait le langage des animaux, le chant des oiseaux ; il connaissait les vertus des plantes et des métaux, il savait les remèdes qui combattent les maladies et retardent la mort ; mais il n’en trouvait pas pour détruire la mort elle-même. Étudiant, scrutant toutes les choses de la création, il se mit en quête d’une lumière assez forte pour l’éclairer sur la vie éternelle ; mais en vain. Les derniers feuillets du Livre de Vérité lui apparaissaient toujours comme blancs. Il trouvait bien dans la Bible la promesse de la vie éternelle ; mais il voulait la voir dans l’autre livre, et il n’y parvenait pas. Il avait cinq enfants, quatre fils, qui étaient instruits autant que peuvent l’être les enfants de l’homme le plus sage de la terre, et une fille ; elle était belle, douce, pleine d’intelligence, mais aveugle ; cela ne lui était pas une privation ; son père et ses frères étaient ses yeux ; leur affection voyait pour elle.

Jamais ses fils n’étaient allés hors du château plus loin que ne s’étendaient les branches de la couronne de l’arbre du soleil ; leur sœur encore moins ; ils étaient heureux dans le pays enchanté où ils vivaient. Comme tous les enfants, ils aimaient les contes, et leur père leur racontait une foule de choses que les autres enfants n’auraient pas comprises. Il leur expliquait les événements qu’on voyait se refléter sur les murailles du palais en tableaux vivants : les faits et gestes des hommes, la marche de l’histoire dans tous les pays. Souvent les garçons exprimaient le désir de s’y mêler, de prendre part aux hauts faits de l’humanité, mais leur père leur exposa combien la vie sur terre est pénible et dure.

« Cependant, ajouta-t-il, le beau, le vrai et le bien s’y trouvent partout mêlés, mais cachés, écrasés sous un poids qui, les pressant, en forme une pierre précieuse d’une eau plus pure que celle du diamant, d’un éclat qui surpasse la lumière du soleil : c’est là la véritable pierre philosophale qu’on a tant cherchée. De même qu’en étudiant la création on arrive à reconnaître l’existence de Dieu, de même après avoir étudié l’humanité je me suis persuadé de l’existence de cette pierre. »

Tout cela intéressait extrêmement les enfants et ils interrogèrent leur père sur le beau, le vrai et le bien ; et il leur expliqua l’essence de ces trois principes, il leur dit encore que lorsque Dieu forma l’homme du limon, il lui fit cadeau de cinq dons qui sont nos cinq sens ; qui unissent le corps à l’âme et par lesquels nous pouvons saisir, comprendre, apprécier, admirer le beau, le vrai et le bien.

Les enfants réfléchirent nuit et jour à ces paroles du père. Voilà que l’aîné eut un rêve magnifique. Il partit, s’imagina-t-il, à la recherche de la pierre philosophale, et après avoir bien parcouru le monde il la découvrit ; il se l’attacha au front et elle lançait une lumière qui éclipsait la lune, les astres et même le soleil. Il revint au palais de son père, et faisant luire l’éclat de la pierre sur le Livre de Vérité, tout ce qui s’y trouve rapporté sur la vie après le tombeau devint visible en caractères que tout le monde pouvait lire. Ses frères eurent absolument le même rêve ; mais leur sœur n’eut pas même en dormant l’idée de quitter le palais ; toutes ses affections, son père, ses frères s’y trouvaient, elle n’avait pas le plus léger désir de visiter le monde.

« Je m’en vais parcourir les empires de la terre, dit l’aîné, et me mêler aux humains. Je leur apprendrai à discerner le bien et le vrai ; le beau alors se trouvera tout seul. Oui, je m’en vais changer le cours des choses. »

Il avait la présomption de la jeunesse, qui pense tout bouleverser et transformer jusqu’à ce que le vent, la pluie, les épines et les pierres de la route aient calmé son ardeur.

De même que ses frères, il avait les cinq sens extrêmement fins et exercés ; mais chacun d’eux, en outre, possédait un de ces sens développé d’une façon tout extraordinaire. Chez l’aîné c’était la vue.

« Doué comme je le suis, se dit-il, mes yeux perceront à travers la terre, et découvriront les trésors enfouis ; je plongerai dans le cœur des hommes et j’y lirai tous leurs secrets. Comme cela je ne puis manquer de découvrir la fameuse pierre. »

Et il partit ; les gazelles et les antilopes lui firent la conduite jusqu’à la dernière branche de l’arbre ; là il s’élança sur un cygne sauvage qui le déposa sur la terre.

Quels yeux il ouvrit ! Que de choses il y avait à voir et comme elles se présentaient autrement que sur les murailles du palais de cristal ! Que d’étonnements lui étaient réservés ! C’était le cas de dire qu’il n’en croyait pas ses yeux, quelque excellents qu’ils fussent, quand il vit les choses les plus laides, des oripeaux de carnaval être admirés, encensés, comme représentant le Beau. Il put s’apercevoir que le Bien est rarement remarqué, que ce ne sont pas les hautes vertus, mais la médiocrité de caractère qui attire l’approbation de la foule ; elle s’inquiète du nom et point du mérite de la personne ; elle considère l’habit et non l’homme.

Devant ce spectacle, qui se renouvelle depuis que le monde est monde, le fils du sage s’indigna et se dit : « Il est temps que je vienne changer tout cela. »

Auparavant il chercha comment les hommes avaient traité la Vérité. Mais alors survint le Diable, le père du Mensonge ; il aurait volontiers crevé les deux yeux à cet être trop curieux ; mais il n’en avait pas le pouvoir ; alors voici la ruse qu’il employa. Pendant que le hardi réformateur regardait de tous côtés pour apercevoir les traces de la Vérité, le Diable lui souffla dans les yeux, d’abord quelques légères pailles, puis d’autres plus fortes et ainsi de suite. Le fils du sage alors ne vit plus que tout de travers et finit par être presque aveugle ; il perdit la confiance en lui-même et il se mit à errer à travers le monde ne sachant comment regagner le palais paternel.

« C’est fini de lui » ; telle est la nouvelle que des cygnes sauvages, repassant près de l’arbre du soleil, annoncèrent aux hirondelles qui la rapportèrent à ses frères.

« Eh bien, dit le second, je m’en vais aller à sa recherche ; là où la vue a échoué, l’ouïe réussira mieux ; il est plus facile de la préserver. »

Chez lui ce sens était si subtil qu’il entendait pousser l’herbe. Il prit congé et, plein d’espoir, il monta comme l’aîné sur un cygne sauvage et vint se mêler à la foule des humains. Qu’il se trouva mal à son aise ! Et quel agacement, quel tourment cela fut pour lui d’avoir l’oreille si fine ! Non seulement il entendait pousser les feuilles des arbres, mais encore il percevait les battements du cœur de tous les hommes, les uns lents, les autres précipités ; le monde entier lui faisait l’effet d’un immense atelier d’horlogerie ; de tous côtés des tic-tac, tic-tang, mêlés de ding-dong, ding-dong. C’était une épouvantable cacophonie.

D’abord il fit des efforts pour se reconnaître au milieu de ces bruits discordants, mais voilà qu’il entendit des gens de plus de soixante ans pousser d’affreux cris comme des polissons ; puis, dans toutes les maisons, dans les palais comme dans les chaumières, dans les rues, partout retentissaient, pareilles à des sifflements de serpents, les vilaines médisances, les atroces calomnies. C’était le Mensonge qui dominait ce fracas ; les grelots de la Folie s’entendaient bien aussi et étouffaient le son des cloches d’église.

Le jeune homme n’en pouvant plus, sentant ses oreilles bourdonnantes, y mit ses doigts ; mais il continua à percevoir les sons les plus aigus, des jurons, des blasphèmes, des injures, les notes fausses de l’imposture et de la diffamation. Il enfonça ses doigts plus avant et il finit par se crever le tympan.

Maintenant il n’entendait plus rien ; adieu l’espoir de pouvoir distinguer le Vrai, le Bien, le Beau ; même lorsqu’il avait l’ouïe si subtile, il lui aurait fallu des années d’efforts patients pour se reconnaître. Il devint taciturne et inquiet ; il finit par perdre la confiance en lui-même et il désespéra de découvrir la pierre précieuse.

« Fini, c’est fini de lui. » Ce fut là ce que les cygnes passant à côté de l’arbre du soleil annoncèrent aux hirondelles qui rapportèrent au palais la triste nouvelle.

« À mon tour de tenter l’aventure », dit le troisième frère. Chez lui, c’était l’odorat qui était d’une finesse extrême ; c’est le sens particulier des gens nerveux ; aussi était-il poète, un vrai poète ; il savait dire en vers ce que d’autres ne pouvaient même pas exprimer en prose. Il avait l’esprit alerte et inventif.

« Le domaine du Beau, disait-il, se divise, selon l’avis des humains, par régions de parfums. L’un ne se trouve bien que dans l’atmosphère d’une guinguette, au milieu de l’odeur de l’eau-de-vie, du tabac et des quinquets fumants ; l’autre aime avant tout la senteur stupéfiante du jasmin ou de l’œillet ; un troisième préfère l’odeur fraîche des plages de la mer ; le quatrième monte sur les cimes les plus élevées des monts pour ne plus rien sentir du tout que l’air pur des glaciers. »

Il avait ainsi deviné le monde, sans cependant y avoir mis les pieds ; c’était là son privilège de poète. Après avoir, dans de belles strophes retentissantes, dit ses adieux à son père, à sa sœur, à son dernier frère, au palais de cristal et à l’arbre du soleil, il monta sur une autruche qui le porta rapidement à l’extrémité de la couronne de l’arbre. Là, comme ses aînés, il s’élança sur un cygne sauvage qui, volant au-dessus des mers, des monts et des forêts, le déposa sur une terre civilisée.

Partout sur son passage les fleurs, les herbes, les arbustes et même les arbres exhalaient leurs plus doux parfums, leurs plus fraîches senteurs, sachant qu’ils avaient devant eux un ami capable de percevoir et d’apprécier les plus fines odeurs.

Il se trouva un vieux rosier tout racorni et calleux qui, en sa présence, rassemblant les restes de son ancienne vigueur, poussa une splendide rose aux pétales de velours et qui embaumait tout à la ronde d’une odeur délicieuse ; même une vilaine limace noire en fut frappée.

« Elle est belle, cette fleur, dit-elle, mais il lui manque une dernière distinction ; je vais lui imprimer mon cachet. »

Et la limace lança sur la rose un jet de bave qui, en séchant, laissa une raie brillante qui parut à la bête le suprême de la splendeur.

« C’est là, se dit le poète, ce que dans ce monde il advient presque toujours du Beau. »

Et il composa sur ce sujet un charmant poème ; il le récita en plusieurs lieux ; personne n’y fit attention. Alors il donna quelque argent à un tambour, qu’il fit habiller en arlequin, avec des plumes de paon à son bonnet ; sur son instrument le tambour se mit à faire des fla fla sur une mesure baroque imaginée par le poète ; puis, sur un air de complainte, il chanta le poème de la Rose et la Limace. La foule accourut et trouva les vers sublimes.

Le poète, alors, composa d’autres poèmes où il chantait le Beau, le Vrai et le Bien. Et dans les champs, dans les palais, sur les plages, sur les montages, dans les cabarets enfumés même, les gens dressaient l’oreille et écoutaient ses vers. On pouvait croire qu’il aurait plus de chance que ses frères.

Mais cela ne faisait pas l’affaire du Diable. Il prépara avec soin une poudre d’encens, comme il sait en composer, et il brûla devant le poète assez de cassolettes pour l’entourer de tout un nuage de ces parfums qui portent à la tête. Le poète huma cet encens avec délices ; il en oublia ses frères, et ne pensa plus à la pierre précieuse qu’il était venu chercher ; il resta en admiration devant lui-même.

La noire limace devint encore plus noire par envie. « C’est moi, dit-elle, qu’on aurait dû encenser ; c’est moi qui ai donné à ce faiseur de vers l’idée de son fameux poème, la Rose et ta Limace, qui a fait sa réputation. C’est moi qui ai bavé sur la fleur ; j’en ai des témoins. »

Là-bas, dans l’arbre du soleil, on n’eut pas de nouvelles du poète ; sur les murailles de cristal on ne pouvait voir son image puisqu’il disparaissait dans une nuée d’encens ; et les cygnes, quand ils repassèrent près de l’arbre, étaient justement dans leur mue ; à ce moment, vous le savez, ils n’ont pas de voix.

« Allons, dit le quatrième fils du sage, c’est donc moi qui suis destiné à trouver la pierre philosophale et à ramener mes frères ; je m’en suis bien toujours douté un peu. »

Il faisait grand cas, en effet, du don particulier qu’il avait reçu ; il avait le goût exercé, autant que possible, au physique comme au moral.

« Le vulgaire, se disait-il, regarde comme des sens principaux la vue et l’ouïe ; mais le goût pénètre bien plus avant dans la connaissance de l’essence intime de la matière ; et c’est encore lui qui règne sur les choses de l’esprit. Quand je serai sur la terre, tout être humain, je m’imagine, sera devant moi comme une marmite où je verrai bouillir les idées, les sentiments les plus divers ; mais je n’aurai qu’à goûter la sauce pour m’y reconnaître. Je me figure chaque pays comme une immense cuisine ; je m’y trouverai à mon aise et, avec un peu d’attention, je découvrirai bien la pierre philosophale ; je devine d’avance quel goût elle doit avoir. »

Comme vous le voyez, il avait l’esprit humoristique ; lui et son frère le poète fournissaient le palais de gaieté.

« Je pars donc, dit-il à son père, mais je voudrais bien voyager par un autre moyen que mes frères. Les ballons sont-ils déjà inventés ? »

Le sage, qui connaissait toutes les découvertes qui étaient déjà faites et celles qu’on devait faire dans l’avenir, lui répondit que ni ballons, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur n’étaient encore inventés.

« Tant mieux, dit-il, je m’en irai dans un ballon que tu me confectionneras. Les humains croiront voir un météore. Pour qu’il ne tombe pas entre leurs mains et qu’ils ne fassent pas l’invention avant le temps fixé, je le brûlerai. Pour cela, tu me donneras quelques-unes de ces allumettes qui ne sont pas encore inventées non plus. »

Il fut fait selon son désir et le voilà voguant majestueusement dans les airs. Les cygnes sauvages l’entourèrent, croyant voir un oiseau d’une nouvelle espèce ; les cigognes aussi arrivèrent en bandes, pour le considérer, et les hirondelles également. La troupe de volatiles, qui lui donnait la conduite, devint si nombreuse que le ciel en fut tout obscurci sur terre, on était dans les transes ; on pensait qu’une nuée innombrable de sauterelles allait venir se précipiter sur les moissons.

Le ballon finit par descendre au-dessus d’une grande ville et il s’arrêta au clocher de la cathédrale. Le fils du sage en descendit ; le ballon repartit brusquement dans les airs ; ce qu’il est devenu, personne ne l’a jamais su.

Voilà donc le jeune homme installé à cheval sur le coq du clocher. Il voyait la fumée sortir de toutes les cheminées de la ville.

Le Diable, qui le guettait, s’approcha et lui dit :

« Ces fumées sortent en ton honneur des cuisines dont tu es le dieu ; ce sont des autels qui te sont dressés. »

Le jeune homme, délicieusement chatouillé par cette flatterie, considéra fièrement les gens qui passaient sur la place. Il vit les uns se donner beaucoup de mal pour marcher raides et guindés parce qu’ils possédaient des tonnes d’or ; d’autres se rengorgeaient parce qu’ils portaient, dans le dos, une clef de chambellan qui ne sert, cependant, à ouvrir aucune serrure ; d’autres tiraient orgueil de leurs beaux habits que les mites allaient commencer à dévorer.

« Tout cela est du plus mauvais goût, dit-il. Il est temps que je vienne réformer l’humanité de fond en comble. Mais la tâche sera ardue et longue ; aussi vais-je encore, avant de l’entreprendre, un peu me reposer de mon voyage. Quel vent frais et agréable me souffle dans le dos ! »

Là-dessus il tomba dans un doux assoupissement. Le vent changea, mais en même temps le coq vira et le jeune homme sentait toujours le vent lui caresser le dos. Il n’éprouva nullement le besoin de quitter cette position ; quant à sa nourriture les fumets qui montaient des cuisines lui suffisaient.

C’est ainsi que, se complaisant dans sa présomption, il ne commença même pas la recherche que ses frères avaient au moins tentée.

Pendant ce temps, la solitude et la tristesse étaient entrées dans le palais de cristal.

« Mes fils sont perdus pour moi, se disait le sage ; jamais ils ne me rapporteront la pierre précieuse que j’ai tant désirée. »

Il se remit à contempler les pages du Livre de Vérité, où était le chapitre sur la vie éternelle ; il y appliqua toutes les forces de sa vue, mais il continua à ne rien distinguer.

Sa fille aveugle était sa consolation et son unique joie ; elle l’aimait avec le plus ardent dévouement ; elle était prête à donner sa vie pour lui faire avoir la pierre précieuse et ramener ses frères chéris. Elle ne cessait de penser à eux. Une nuit, au milieu de son sommeil, il lui sembla entendre leurs voix qui l’appelaient. Elle rêva qu’elle partait à son tour et qu’elle parcourait le monde à leur recherche. Elle ne les trouva pas, mais elle sentit tout à coup dans sa main comme un feu doux ; c’était la fameuse pierre philosophale. Et elle courut la porter à son père.

À ce moment, elle s’éveilla. Aussitôt elle fut toute décidée ; son rêve, elle voulait le réaliser. Elle saisit sa quenouille et se mit à filer sans relâche le lin le plus fin, qu’elle mouillait de ses larmes ; elle en obtint un long, immense fil, qui, tout en étant si mince qu’il était invisible pour des yeux humains, était fort comme un câble de navire.

Une nuit, après avoir couvert de baisers la main de son père qui dormait, elle quitta le palais, emportant roulé autour de sa quenouille le fil qu’elle attacha solidement à une branche de l’arbre du soleil ; il devait lui servir à retrouver son chemin avec l’aide de Dieu. Elle prit quatre feuilles de l’arbre, pensant les confier aux vents pour les porter à ses frères, si elle ne les découvrait pas, afin qu’à ce souvenir ils revinssent trouver leur père et leur sœur.

Arrivée à l’extrémité de la couronne de l’arbre, elle sentit son cœur tressaillir, mais un instant seulement. Elle reprit pleine confiance ; n’avait-elle pas le premier don de tous, l’affection, l’amour, le dévouement ? Les yeux les plus perçants ne l’auraient pas mieux guidée.

Les gazelles, les antilopes, les hirondelles avaient accompagné jusqu’au bout leur douce maîtresse chérie. Les cygnes sauvages étaient prêts à l’emporter ; mais elle passa sur un splendide arc-en-ciel qui, comme un pont entre le ciel et la terre, se trouvait là pour la recevoir.

Arrivée sur la terre, elle marcha sereine et tranquille, tenant toujours son fil conducteur, au milieu du tourbillon et du fracas du monde. Sa bonté, sa piété lui faisaient percevoir, deviner tout avec une finesse extrême ; elle distinguait et recueillait avec soin tous les grains de Vérité comme aussi tous les reflets du Beau et les mouvements du Bien qu’elle rencontrait.

Et lorsqu’elle se trouvait au milieu des humains, vieillards, enfants, hommes et femmes, tous sentaient poindre dans leur âme la connaissance du Vrai, du Beau et du Bien. Partout où elle apparaissait dans les salons des riches et des grands de la terre, au milieu du brouhaha des fabriques, dans l’atelier des artistes, dans les palais, dans les chaumières, partout on croyait sentir pénétrer un chaud et bienfaisant rayon de soleil ; on entendait des harmonies divines ; des senteurs délicieuses se répandaient dans les airs.

Cela ne faisait guère l’affaire du Diable ; mais il est plus malin que dix mille hommes d’esprit réunis, et voici ce qu’il inventa pour conserver son empire.

Il alla puiser à une mare, où pourrissaient toutes les fausses vertus, une eau nauséabonde ; il y mêla des oraisons funèbres mensongères, des cantates payées et autres ingrédients de même sorte ; de tout cela il fit une pâte à laquelle il ajouta des larmes versées par l’envie, le fard des vices, et il en forma une jeune fille qui ressemblait à s’y méprendre, de figure et d’attitude, à la charmante aveugle, à cet ange pur de l’affection, qui entraînait tous les cœurs et commençait à leur donner l’intelligence du Vrai, du Beau et du Bien. Les hommes restèrent ébahis, perplexes ; ils ne savaient pas distinguer laquelle des deux jeunes filles ils devaient écouter ; et le Diable eut jeu gagné.

La fille du sage ne rencontra pas ses frères, elle abandonna alors aux vents, après y avoir imprimé un baiser, les quatre feuilles de l’arbre du soleil qu’elle avait emportées.

Et dans sa main fermée elle sentait un doux feu, qui animait tout son être d’une vie extraordinaire. Roulant de nouveau sur sa quenouille son fil conducteur, elle se retrouva vite transportée sur les ailes des cygnes dans l’arbre du soleil. Les gazelles et les hirondelles l’attendaient et guidèrent ses pas vers le palais de cristal.

« Père, dit-elle, je ne rapporte pas entier le diamant de la pierre philosophale ; mais j’ai la main pleine de sa poussière. Je tiens là les grains de Vérité, jusqu’aux plus menus, que j’ai recueillis ; je les ai laissés se pénétrer des reflets du Beau, et vibrer aux mouvements du Bien, que produisait le cœur des humains vertueux. Allons dans le sanctuaire où se trouve le Livre de Vérité. »

Lorsque le sage eut ouvert le livre au feuillet de la vie éternelle, la jeune fille ouvrit la main ; aussitôt les puissances infernales firent pénétrer à travers la porte que le sage, dans l’ardeur de l’attente, avait laissée ouverte, un ouragan terrible, qui devait disperser à tous les vents la précieuse poussière. Mais leur effort fut impuissant contre la vertu de l’enfant ; pas un grain ne fut perdu. Une lumière céleste sortit de sa main et vint éclairer le feuillet du livre. Le sage y lut ces seuls mots :

« Ayez la foi et l’espérance ; elles ne vous tromperont pas. »

Et pendant qu’il restait là en contemplation muette devant ces caractères qui flamboyaient d’une lueur plus vive que la colonne de feu qui conduisit le peuple de Moïse au pays de Canaan, les quatre fils, ramenés par le moyen des feuilles de l’arbre du soleil, entrèrent et s’agenouillèrent devant cette révélation divine, qui depuis longtemps déjà avait été accordée à la jeune aveugle.

 

 

Hans Christian ANDERSEN.

 

Traduit du danois par Grégoire et Moland.

  

 

 

 

 

 

 

 

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