Trahec et le voleur

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jean-Marie ANGELI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un nommé Trahec, revenant de l’Amérique, où il avait fait fortune, vint s’établir dans le Morbihan. Il y acheta un vieux château avec toutes les propriétés qui en dépendaient. C’était un honnête homme selon le monde, qui accorde ce titre à quiconque n’est ni injuste ni homicide, eût-on d’ailleurs perdu la foi. Trahec en était là : non seulement il était libre-penseur, mais il avait au cœur la haine de la Religion des prêtres. Il était abonné à toutes les publications consacrées à la propagation de l’athéisme.

Trahec avait la rage du prosélytisme. Il endoctrinait ses fermiers, ses voisins, tous ceux qui avaient la mauvaise chance de l’écouter. Devant eux il déblatérait contre les prêtres ; il niait Dieu et se riait de l’Évangile.

Il arriva qu’un de ses fermiers fut surpris pendant qu’il crochetait la caisse de son maître. Le voleur fut saisi. Comme les gendarmes lui liaient les mains, Trahec, du milieu du peuple, s’écria : « Il est heureux que la loi atteigne les gens qui déshonorent leur pays. »

À ces mots le voleur, relevant la tête :

« Monsieur, lui dit-il, ce n’est pas à vous de venir prêcher ici.

– J’ai le droit de vous condamner.

– Et moi, je vous clorai la bouche, riposta le voleur en se croisant les bras. Voyez-vous cet homme-là, messieurs les gendarmes ? C’est lui que vous devriez prendre, et non pas moi. Voilà celui qui est cause de mon malheur.

– Tais-toi, misérable idiot ! dit Trahec exaspéré.

– Je ne me tairai pas, Monsieur. J’ai été honnête homme tant que j’ai cru en Dieu, et je m’étais résigné à n’être qu’un pauvre ouvrier, vivant tant bien que mal de mon travail ; mais vous m’avez fait perdre la foi par vos paroles, par vos exemptes et par vos papiers imprimés... Je vous ai si souvent entendu répéter qu’il n’y a pas de Dieu, ou que, s’il y en a un, il ne s’occupe pas de nous ; enfin, que l’autre monde c’était des bêtises...

– Et quel rapport tout cela a-t-il avec ton vol, misérable ?

– Quel rapport ? Est-ce à vous, homme éduqué, à le demander à un idiot comme moi ? S’il n’y a pas d’autre vie, s’il n’y a pas de Dieu, si nous ne sommes que matière, je refuse de manger toute ma vie des pommes de terre malades, entendez-vous ? »

Et, en prononçant ces paroles, la voix du voleur avait des accents terribles.

Trahec se tut ; il était terrifié.

 

 

Chanoine Jean-Marie ANGELI,
La religion défendue par ses ennemis.

 

 

 

 

 

 

 

 

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