Légende de saint Thiébault

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

ANTONIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saint Thiébault était alors évêque, en Italie. Ses vertus, autant que ses abondantes aumônes, lui avaient, depuis longtemps, conquis la vénération de toute la contrée et la reconnaissance des pauvres gens. Son corps fatigué s’inclinait sensiblement vers la terre, comme s’il eût aspiré au repos définitif. La vie semblait fuir ce corps émacié et épuisé.

Une nuit, pendant son sommeil, saint Thiébault reçut dans un songe l’ordre de partir dans les Flandres, pour une mission dont l’objet devait lui être révélé au cours du voyage. Il devait traverser les monts d’Helvétie et les forêts des Vosges.

Malgré la soudaineté de l’ordre, malgré son grand âge, le saint homme n’hésita pas. De fort grand matin, il réunit ses prêtres, leur donna ses instructions et partit le jour même, accompagné d’un seul valet, son écuyer.

Le grand âge de l’évêque, les difficultés de la route, les prédications retardèrent la marche de la petite caravane qui, après une belle journée d’automne, se trouva un soir surprise par la nuit, en pleine forêt d’Alsace. L’épaisseur des bois et le mauvais état des sentiers décidèrent l’évêque à s’arrêter et à choisir un endroit pour passer la nuit.

On n’apercevait aucune lumière dans cette solitude ; dans le silence de la nuit on n’entendait aucun bruit. Seul, au haut d’une montagne, à pic, se dressait fièrement un vieux burg, dont la silhouette se découpait violemment sur le ciel. L’évêque pensa y demander l’hospitalité ; mais l’escarpement du lieu, l’incertitude de l’accueil l’arrêtèrent ; et les voyageurs s’abritèrent sous un rocher moussu où, après avoir jeté quelques branchages secs, ils s’étendirent pour se reposer.

Dans le milieu de la nuit, l’écuyer entendit son maître respirer difficilement et comme il s’approchait pour lui donner ses soins, l’évêque doucement rendit l’âme.

Une fois le premier mouvement de stupeur passé, le valet, qui était un méchant homme, ne pensa qu’au profit qu’il pourrait tirer de cet évènement. Et comme personne ne soupçonnait sa présence en ces lieux, il pensa : L’Évêque était pauvre... il avait laissé dans son église sa crosse d’or fin et sa mitre, lourde de gemmes..., il avait l’accoutrement des plus humbles pèlerins, la tête couverte d’un bonnet de bure grossière..., l’or, depuis longtemps, avait disparu de sa bourse... ; seul l’index de la main droite avait gardé un joyau de valeur, un anneau, dans lequel un lapidaire habile avait enchâssé une améthyste d’une nuance rare.

Le valet, mauvais et cupide, voulut dérober ce bijou. Mais le doigt était si fortement engagé dans l’anneau qu’il fut impossible de le retirer. L’idée d’un sacrilège plus grand n’arrêta pas le voleur qui, avec une sauvagerie inouïe, brisa le doigt du saint et se disposait à disparaître avec le produit de son larcin, lorsqu’il vit des gens avec des torches venir à lui. Et il resta immobile, tremblant de peur.

Au moment où saint Thiébault exhalait son dernier soupir, Dieu permit que trois anges vinssent pour recueillir sa belle âme et la transporter au paradis : trois anges, dit la légende, d’une merveilleuse beauté et resplendissants de lumières. L’un avait une robe, nuancée d’azur et givrée de diamants ; la robe d’un autre était tissée de clartés et d’argent ; le troisième était vêtu de cette couleur flamboyante d’or rouge qu’ont les plus rutilants couchers du soleil.

Ce fut au moment où ces trois anges – rendus invisibles à l’écuyer – portèrent au ciel l’âme de saint Thiébault, que le seigneur du château, qui dominait la vallée, aperçut ces lumières merveilleuses. Ce seigneur était un homme dur et grossier, qui rançonnait les voyageurs, pillait les abbayes, pressurait ses vassaux et entassait dans son repaire les produits de ses larcins et de ses crimes. Il était descendu avec ses gens ; et l’écuyer sacrilège qui n’avait ni aperçu la merveilleuse apparition, ni entendu le réveil et la descente, cependant bruyante, des gens du burg, fut terrifié, lorsqu’il vit une si nombreuse compagnie, en un tel lieu et à pareille heure.

À la vue de l’évêque couché dans l’immobilité de la mort, un trouble étrange s’empara du seigneur qui tomba à genoux tout contrit, en un repentir sincère, de tous ses méfaits et de tous ses crimes. L’assistance, étonnée d’une piété aussi inattendue, imita son seigneur et se prosterna, émue. Et comme si, déjà, la mort du saint attirait sur la contrée les faveurs du ciel, une grâce infinie remplit l’âme de ces bandits. Et, pour mieux marquer le caractère divin de cet évènement, Dieu permit que de nombreuses guérisons fussent obtenues par les gens du burg.

Le seigneur connut alors, par l’écuyer, quel était cet homme prodigieux dont il avait plu à Dieu de marquer la mort par de si merveilleuses manifestations. Le valet impie, inspiré par la crainte autant que par le remords, remit au seigneur le doigt encore ensanglanté de l’évêque et son anneau d’améthyste, que, disait-il, monseigneur Thiébault lui avait légué pour le récompenser de ses services. Le seigneur accepta le présent.

Lorsque le corps du saint, pieusement accompagné par tous les gens du burg, eut été ramené en Italie et inhumé dans la cathédrale, le seigneur revint en Alsace et, à l’endroit même où monseigneur Thiébault rendit l’esprit, édifia une modeste chapelle où le doigt arraché et l’anneau épiscopal demeurèrent exposés à la vénération des fidèles.

 

 

 

ANTONIN.

 

Paru dans Les Annales politiques

et littéraires en 1908

 

 

 

 

 

 

 

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