Aux bords de l’Urumea

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Vicente de ARANA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’elles sont belles, les jeunes filles du Guipúzcoa ! Qui n’admire leurs joues rosées, leurs lèvres carminées, leurs yeux doux et expressifs, leur front élevé, leur chevelure soyeuse, leur taille flexible et svelte, leurs mouvements pleins de grâce et de gentillesse ?

Qu’elles sont belles, les jeunes filles du Guipúzcoa ! Qui peut résister à leurs enchantements ? D’un regard, d’un sourire, elles enchaînent la volonté la plus ferme, elles asservissent le cœur le plus orgueilleux.

Et parmi les filles du Guipúzcoa, ne sont certainement pas les moins belles, les moins gracieuses, ni les moins séductrices les vierges de Donostia 1, de l’ancienne Izurun, de la blanche colombe qui, posée au pied de la verte colline d’Urgull 2, aux bords du cristallin Urumea, dort au monotone roucoulement de la mer des Cantabres.

Pauvre Pierre de Lartaun ! Il y a encore peu de mois c’était le plus gai, le plus heureux des jeunes gens ; il y a encore peu de mois, son visage était toujours souriant et ses joues toujours colorées. Mais, hélas ! un jour ses yeux bleus se rencontrèrent avec les yeux bruns de la plus jolie jeune fille de Donostia ; le regard de ces yeux lui causa une sensation profonde, ineffable, et, depuis ce jour, le pauvre Pierre demeura pensif, taciturne ; depuis ce jour, il maigrit visiblement ; depuis ce jour, partirent la couleur de ses joues et le calme de son cœur.

Regardez-le ! Il semble plus un spectre qu’un homme ; c’est moins un jeune homme plein de vie qu’un défunt qui est sorti de la tombe, où ne le laissaient pas reposer ses péchés.

Ce n’est pas que Marie de Loidi l’ait repoussé ; ce n’est pas que Marie de Loidi ne l’aime pas. Elle l’aime et le lui a dit mille fois.

Mais Pierre est un orphelin sans famille, sans amis, sans avenir, et l’avarice du père de Marie s’oppose à son bonheur ; pour comble de malheur, le démon de la jalousie tourmente le cœur sensible du jeune homme.

Le malheureux Pierre a perdu tout espoir, et a résolu de quitter son pays, de fuir de l’autre côté des mers, de mettre entre lui et celle qu’il aime l’immensité de l’Océan.

Pauvre insensé ! Il s’imagine qu’en laissant sa patrie il recouvrera le calme qu’il y a perdu ; mais, pour le recouvrer il lui faudrait fuir de son propre cœur, et c’est impossible.

Pauvre Pierre de Lartaun ! Lentement, comme malgré lui, et faisant d’inutiles détours, il se dirige vers le port, où il doit s’embarquer ; le condamné qui marche au lieu du supplice n’a pas plus piteuse mine.

Les rues de la ville sont solitaires et silencieuses ; tous leurs habitants sont allés au quai, dire un triste adieu à leurs parents, à leurs amis, à leurs voisins, à leurs compatriotes qui partent pour Outremer.

– Que la ville est triste ! – s’écrie Pierre. – Presque aussi triste que mon cœur.

« Pauvre insensé ! Marie me regardait avec des yeux pleins de bonté et son père se montrait bienveillant avec moi ; cela m’inspira du courage et me fit concevoir de trompeuses espérances.

« J’osai déclarer mon amour, et Marie m’avoua le sien. Oh ! Ils se trompent ceux qui disent qu’on meurt aussi de plaisir, car certainement j’en serais mort alors.

« Quel avenir souriant je rêvai dans cet heureux moment ! Il me semblait que tous les hommes devaient envier mon sort.

« Mais, que mon bonheur dura peu ! Ce même jour, j’entendis parler de l’avarice du père de Marie ; ce même jour arriva à Saint-Sébastien cet étranger, ce Bayonnais, cet odieux Louis de Bidarray.

« Le père de mon adorée le reçut avec prévenance, le combla d’attentions ; les richesses de l’étranger avaient éveillé la convoitise du vieillard. Je compris qu’il désirait unir sa fille à Louis de Bidarray.

« Marie continuait à m’aimer, ou du moins elle me le disait tous les jours. Mais en même temps elle traitait l’étranger avec affabilité, paraissait enchantée de ses attentions, lui souriait avec douceur, était avec lui beaucoup plus complaisante qu’avec moi.

« La jalousie me martyrisait ; mon cœur était un enfer.

« Je ne pouvais vivre ainsi. Désireux d’en finir, je demandai à Machin de Loidi la main de sa fille et Machin de Loidi me la refusa net.

« Alors dans un moment de folie, je proposai à Marie un mariage clandestin ; je la priai de quitter son foyer et de me suivre à l’étranger où rien ne s’opposerait à notre bonheur.

« Mais elle me répondit qu’elle ne voulait pas donner prise à la médisance ; que jamais elle ne manquerait à ses devoirs ; qu’elle ne causerait pas une telle peine à sa famille ; qu’elle ne serait pas mon épouse sans le consentement de son père.

« Hélas ! Eut-elle voulu me suivre, je ne l’aurais pas arrachée du foyer paternel, où elle est heureuse et ne manque de rien ; je n’aurais pas voulu unir son sort à celui d’un malheureux, dont l’avenir est si peu souriant. Mais, si elle m’aimait réellement, m’aurait-elle si cruellement répondu ?

« Il est vrai qu’elle pleura quand je lui dis que j’allais partir pour l’Amérique ; mais devait-elle se contenter de pleurer ?

« Si elle m’aimait réellement, elle aurait essayé de me retenir, ou m’aurait promis de rester fille jusqu’à ce que j’aie pu faire fortune en Outremer et revenir dans mon pays.

« L’espoir de la posséder m’aurait donné des forces, et avec l’aide de Jaungoikoa, avant longtemps j’aurais été riche, beaucoup plus riche que Louis de Bidarray. Je serais alors revenu dans mon pays, j’aurais rempli d’or les tiroirs de Machin de Loidi, et il m’aurait donné sa fille, plus précieuse à mes yeux que tous les trésors de la terre.

« Mais, malheur ! Marie ne m’aime pas ; Marie aime Louis de Bidarray.

« Les Français sont très galants, ils ont une langue très mielleuse, ils connaissent les flatteries qui sont si agréables aux femmes, et je ne m’étonne pas que ce Français ait gagné le cœur de la fille de Machin de Loidi. »

À ce moment, le malheureux jeune homme entre dans la rue où habite Marie, et malgré sa mauvaise humeur, jette un timide regard à la fenêtre de l’étage de la jeune fille. Il regrette de s’éloigner sans contempler une fois de plus cet angélique visage.

Remarquant que la fenêtre est fermée, et ne voyant personne aux autres fenêtres et balcons de la maison, le jeune homme baisse les yeux et soupire tristement.

Mais en les baissant, il frémit de plaisir car il aperçoit la belle Marie de Loidi debout sur le seuil de la porte.

Pierre tremble comme une feuille agitée par le veut. À mesure qu’il s’approche de la jeune fille, son cœur bat avec plus de violence. Mille sentiments opposés se livrent bataille dans son cœur.

En arrivant à la porte de la demeure de Machin de Loidi, le jeune homme s’arrête ; mais telle est son émotion, qu’il ne peut saluer sa bien-aimée. Elle, le regardant avec une expression indéfinissable, s’écrie :

– Pourquoi l’Euskaldunak 3 quitte-t-il sa patrie ? Où trouvera-t-il un pays aussi beau que celui que créa le Très-Haut Jaungoikoa pour servir de demeure aux fortunés fils d’Aitor ?

– De l’autre côté des mers il y a une terre cent fois plus belle que le brumeux pays des Basques. Les arbres de cette région délicieuse produisent des ananas odoriférants, des goyaves savoureuses et d’autres fruits exquis ; non comme ceux d’ici, de mauvaises prunes sauvages et d’aigres pommes.

– Les mauvaises prunes sauvages et les aigres pommes sont agréables au palais des fils de cette terre. Et qu’importe qu’il y ait de l’aigreur dans les fruits s’il n’y en pas dans les cœurs ?

– Là croît le lotus d’une incomparable beauté ; les rhododendrons ornent les immenses prairies ; les magnolias parfument l’air, et le nénuphar se mêle gracieusement à l’ondoyante surface des lacs.

– Plus que ces superbes fleurs, moi j’aime les blanches campanules qui ornent les verts et joyeux enclos du Guipúzcoa ; la chélidoine dorée, la digitale pourprée et la giroflée odorante me plaisent davantage ; je préfère les fougères, le genêt et la bruyère de nos montagnes.

– Là, il y a des arbres gigantesques, de vastes forêts où abondent des oiseaux au brillant plumage.

– Dans nos bois de corpulents chênes et de hêtres géants, s’entendent à la chute du jour les doux accents du gris rossignol. Je préfère notre merle noir au plus étincelant perroquet.

– Là, il y a des plaines immenses comme l’Océan ; la vue découvre un horizon sans limites qui ne ressemble en rien à celui de nos étroits vallons.

– Les grandes plaines sont tristes. Moi, j’aime la verte et étroite campagne, enserrée entre de hauts monts et arrosée par un ruisseau transparent qui court à l’ombre de châtaigniers feuillus.

– Les rivières de cette région ne ressemblent pas à l’Urumea, au bord duquel nous pouvons sans forcer beaucoup la voix, converser avec les habitants de la rive opposée ; toute l’eau de l’Urumea, versée dans un de ces grands fleuves, n’augmenterait pas son volume d’une façon plus sensible qu’une goutte d’eau versée dans la Concha 4, à l’heure de la pleine mer.

– Ah ! nos clairs ruisseaux ! Ah ! notre doux Urumea, qui descend des montagnes de la belle Navarre, baiser les pieds d’Hernani, d’Astigarraga et de Donostia ! Il a bu les larmes de joie et les larmes de douleur de cent générations d’Euskaldunaks ; nos guerriers fortifiaient leur corps en se baignant dans ses ondes, dans ses ondes tant de fois teintes de sang euskara. L’Urumea est un fleuve sacré pour notre race.

– Là, il y a de grandes montagnes ; des masses gigantesques couronnées de volcans, qui crachent au ciel des torrents de lave enflammée.

– Il est beau notre Jaizkibel au pied duquel se brisent, furieuses, les vagues impuissantes ; elle est belle la triple couronne de l’Aya illuminée par les derniers rayons du soleil couchant ; et encore plus belle est la haute cime de l’Hirnio, à moitié voilée par un blanc brouillard. Qu’importe que nous n’ayons pas de volcans ? Leur feu ne sert pas à chauffer le cœur ; le feu joyeux du foyer de la maison paternelle peut seul le chauffer.

– Là, les richesses sont la récompense du travail ; ici, le pauvre ne cesse jamais de l’être, pour tant qu’il arrose de sa sueur l’ingrate terre.

– Oh ! non ! Cette terre n’est pas ingrate. Ici aussi le travail enrichit, ou, du moins, assure un modeste bien-être.

– L’Euskaldunak intrépide ne doit pas rester toute sa vie collé au terroir comme une timide jeune fille cousue aux jupes de sa mère. Que de fois, sur les vertes ondes de la baie de Zurriola 5 m’est apparue une souriante sirène, m’invitant d’une douce voix à la suivre à travers l’Océan, et m’offrant un riant avenir !

« Je veux obéir à la belle nymphe de la mer ; je veux suivre les traces de tant de Basques hardis qui, avant moi, ont traversé les mers et sont revenus chargés de trésors. »

– Cette sirène fallacieuse trompe les crédules Euskaldunaks par son doux sourire, ses accents mélodieux et ses promesses menteuses. Combien, pour l’avoir écoutée, gisent dans les insondables abîmes de la mer ! Et parmi ceux qui réussirent à atteindre la terre promise, combien y traînèrent une existence misérable ! Combien peu acquirent les richesses qu’ils avaient rêvées ! Les plus fortunés eux-mêmes désiraient ardemment revenir dans leur patrie.

– Est-il possible de regretter un pays aussi triste ? Là-bas, tout respire la gaîté ; l’atmosphère est toujours diaphane, le ciel d’azur, le soleil de feu.

– Moi, j’aime les vapeurs blanchâtres qui s’élèvent de nos ruisseaux, le brouillard épais qui enveloppe la crête de nos monts, la pluie qui enfle les torrents et inonde les campagnes, la neige qui couvre les champs et les montagnes, le pâle soleil qui nous chauffe sans nous brûler. Ainsi le corps est agile, le sang frais, la tête libre.

– Et le cœur froid, n’est-il pas vrai ? Les femmes de ces climats savent aimer passionnément, et quand une fois elles ont donné leur cœur, serait-ce au plus humble des hommes, elles ne l’oublient pas pour un autre plus favorisé de la fortune ; surtout elles n’accueillent pas le nouvel amant en présence de l’amant oublié.

– Ah ! je devine bien ta malicieuse pensée ; je sais bien ce que tu veux dire ! Mais, les jeunes Basques doivent-elles manquer aux devoirs de l’hospitalité ? Doivent-elles montrer mauvais visage à l’étranger ? Et si l’on doit le recevoir avec amabilité, à quel bon accueil n’a pas droit le frère qui visite votre pays ? Car Louis de Bidarray n’est pas étranger ; Louis de Bidarray est un frère. Le sang basque court dans ses veines ; ses pères combattirent à côté des nôtres dans les défilés de Roncevaux où fut abattu l’orgueil des Francs.

– Les femmes qui naissent sous l’ardent soleil des tropiques ne sont pas froides comme celles de nos climats ; elles aiment ardemment et se moquent de tous les obstacles.

– Va, va donc à ce pays merveilleux ! Une de ces femmes t’aimera et tu seras heureux !

– Heureux ! Oh non ! Je ne serai jamais heureux ! Appuyé sur le rebord du bâtiment qui va me conduire en Amérique, je ne détournerai pas un moment les yeux de la côte, et quand disparaîtront au loin l’îlot de Santa Clara et le phare d’Igueldo, la terre chérie où j’aurais pu être si heureux, ce sera comme si on me plaçait vivant dans la tombe, car je ne contemplerai plus désormais aucun objet avec plaisir, le dernier reflet de bonheur aura fui de mon cœur pour toujours.

– Tu pleures, tu trembles, et, cependant, tu veux partir ! Sot, aveugle, insensé ! À peine mérites-tu la compassion.

» Mais je t’aime de toute mon âme, et je mourrais de douleur si tu t’en allais. Non, je ne veux pas que tu me quittes.

» Donne-moi la main et viens. Mon père t’attend. Le vieillard est quelque peu dur ; mais il n’est pas de roche, comme tu le crois sans doute.

» Ma mère chérie l’a tant prié, que le pauvre vieux, qui a toujours eu de l’affection pour toi, a fini par s’attendrir et a cédé. Il désire nous marier sans perdre de temps.

» Viens, Pierre, viens ! Je ferai en sorte que peu t’importent la pâleur de notre soleil et la froideur de notre climat, en te prêtant la chaleur de mon cœur. »

– Oh, pardonne-moi, Marie, mon ange ! Par-donne-moi ! J’étais fou !

– Oui ; mais oublions le passé, et ne pensons qu’à notre bonheur.

» Loué soit le miséricordieux Jaungoikoa qui a permis que tu rencontres la félicité aux bords du doux Urumea, à l’ombre des arbres témoins de tes jeux enfantins, sur la terre bénie où reposent les os de tes pères. »

 

 

Vicente de ARANA.

 

Recueilli dans Contes espagnols, 1889.

 

Traduit de l’espagnol par

E. Contamine de Latour

et R. Foulché-Delbosc.

 

 

 

 

 



1 Nom basque de la ville de Saint-Sébastien.

2 Le Mont Orgueil, suivant d’autres personnes.

3 Le Basque.

4 Nom de la baie qui s’étend à l’ouest de la ville.

5 Ainsi se nomme la baie située à l’est de la ville, à l’embouchure de l’Urumea.

 

 

 

 

 

 

 

 

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