Les trois vagues

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Juan V. d'ARAQUISTAIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a environ cinquante ans, dit le vieux marin, j’étais oncimutilla (mousse) sur un bateau de pêche de Déva. Le commandant, et en même temps le propriétaire de la barque, était mon oncle paternel, Thomas, qui m’avait recueilli tout jeune à la mort de mes parents. Je venais d’atteindre ma dix-huitième année, et j’avais pour compagnon de pêche un garçon de quinze ans qui répondait au nom de Bilinch.

Mon oncle était un excellent marin, connaissant tous les écueils, les ressacs, les criques, les caps de la côte.

Rude et dur, d’ailleurs, comme un vieux loup de mer qu’il était, il avait néanmoins le cœur le plus noble et le plus généreux que l’on puisse imaginer. Il avait épousé, à son retour d’un de ses voyages en Amérique, une jeune femme qu’il aimait de la tendresse la plus profonde, et ils avaient une fille à peu près de mon âge, aimable et bonne comme un ange.

Cette année-là, nous eûmes à la pêche une malchance extraordinaire. En vain nous nous rendions les premiers sur l’endroit convenable ; nos filets ne prenaient que des poissons morts, petits et de peu de valeur, tandis qu’à côté de nous les autres barques étaient obligées de jeter tout leur lest par-dessus bord pour faire place au poisson. Si, pour conjurer le sort, nous partions les derniers, nous voyions les autres barques revenir pleines jusqu’aux bordages, tandis que la nôtre dansait et sautait légère au moindre souffle de la brise. Il en fut ainsi toute la saison, un jour après l’autre ; il nous était impossible de nous en prendre au bateau, qui ne pouvait être meilleur ; ni aux filets, qui étaient choisis avec le plus grand soin ; ni à l’équipage, qui était composé des pêcheurs les plus renommés depuis Machicaco jusqu’au cap du Figuier. Nous étions désespérés ; nous travaillions trois fois plus que nos camarades, et nous ne laissions inexplorée aucune partie de l’emplacement de pêche que notre patron savait jusqu’au bout des doigts, et où ne venaient guère à cette époque que quelques barques françaises.

Une nuit, nous étions, Bilinch et moi, sur la jetée de Maspé, et nous préparions tout pour le départ du bateau, qui avait ordinairement lieu à trois heures du matin. Quand tout fut prêt, nous vîmes que nous avions encore beaucoup de temps devant nous, et nous nous couchâmes dans la barque.

Je m’endormis profondément... Tout à coup, je fus brusquement réveillé par mon camarade, qui me tirait avec violence par le bras. J’allais, par une bonne correction, lui apprendre à employer de plus douces manières, quand je fus frappé de terreur en voyant la profonde épouvante empreinte sur ses traits contractés par une inexprimable angoisse :

– Qu’y a-t-il ? lui demandais-je avec inquiétude.

– Ne les as-tu pas vues ? ne les as-tu pas entendues ? murmura-t-il avec les yeux encore tout écarquillés de peur, c’étaient elles... elles...

– Mais qui ? qui ?

– Marie et... l’autre... fuis-les, Thomas ; ne les regarde plus !

Effrayé au-delà du possible, et ne comprenant rien à ces paroles, j’allais lui demander d’autres explications lorsque sonna l’heure du départ. Je fus obligé de remettre mes questions à un autre moment.

– Allons-nous-en ! allons-nous-en ! glapit mon camarade. Silence, Thomas ; on nous attend !

Les équipages se pressaient en effet sur la jetée ; mais avant que la barque y eût touché, Bilinch s’élança à terre et se mit à courir vers le village. Il rencontra l’oncle Thomas et sa troupe, et à leur vue se jeta à terre, où il se roula en s’écriant :

– Je ne peux pas... je ne veux pas... je n’irai pas en mer !

Un matelot le releva, le prit par l’oreille, le poussa sur la jetée et le jeta dans la barque.

– Qu’est ceci ? demanda mon oncle.

– C’est, répondit le matelot, que ce mauvais garnement ne veut aller aujourd’hui qu’à la pêche des oiseaux.

– Est-ce possible, Bilinch ?

– Il dit que la mer lui fait mal et qu’il veut renoncer au métier ; il paraît qu’il veut se faire inscrire comme candidat à un évêché !

Cependant, le pauvre garçon se tordait aux pieds du capitaine, suppliant qu’on le remît à terre. Les matelots, ne voyant là qu’une comédie pour ne pas travailler, se moquaient de lui, en lui demandant s’il avait touché le cœur d’une grande dame ou s’il attendait la succession de quelque oncle d’Amérique. Mais moi, qui étais encore sous l’impression de la manière étrange dont il avait interrompu mon sommeil, je m’approchai de mon oncle et lui communiquai tout bas mes inquiétudes sur la santé de mon jeune camarade. L’oncle Thomas, bon et compatissant en dépit de sa rudesse, imposa silence aux matelots et dit doucement à Bilinch :

– Voyons, mon garçon, calme-toi, et dis-nous pourquoi tu ne veux pas venir à la mer avec nous comme les autres jours.

– Ô mon maître, il m’est impossible de vous le dire ; mais je vous jure que je ne peux pas, que je ne dois pas vous accompagner aujourd’hui !

– Cela ne suffit pas, enfant. Tu es engagé avec moi pour toute la saison, et tu n’en peux manquer un seul jour, si tu n’as pas une bonne raison à invoquer.

– J’en ai une, maître ; sans cela...

– Je veux bien te croire, mais il faut que nous la connaissions.

– On m’a dit que si j’allais sur mer aujourd’hui, je serais noyé sans miséricorde.

– Et comment ?

– Par un naufrage !

– Mais si tu te noies, tout l’équipage périra avec toi !

– Je le pense, et c’est pourquoi vous ne devriez pas laisser sortir votre barque aujourd’hui.

– Enfant, enfant, ceci n’est pas sérieux. Ou tu te moques de nous, ou tu sais quelque chose d’important qu’il nous importe à tous de savoir. Dans ce dernier cas, tu dois nous dire ce qu’on t’a prédit et quels sont les dangers qui nous menacent.

– C’est justement ce que je ne peux pas vous dire !

– Eh bien ! tu devras courir les mêmes risques que nous...

– De grâce, maître...

– Paix ! mauvais sujet ; ta vie ne vaut pas plus, je pense, que les nôtres.

Et, prenant la barre du gouvernail, mon oncle donna le signal du départ d’une voix grave :

– Tirez ferme, garçons ! Arràun mutillak !

À l’instant même, trente rames fendirent l’eau, et la barque prit son élan. Elle avait parcouru un bon morceau de chemin, lorsque Bilinch, qui était demeuré aux pieds du capitaine, le supplia de s’arrêter, ajoutant qu’il allait tout dire.

Mon oncle ordonna de stopper ; les matelots levèrent leurs rames, et le bateau s’arrêta doucement en face d’Urazandi. Le capitaine s’assit et dit à Bilinch, qui pleurait amèrement :

– Allons, Bilinch, calme-toi, et raconte-nous ce qui t’est arrivé.

– Je vais le faire, maître, et plaise à Dieu qu’il ne nous arrive aucun mal !

 

Cette nuit, nous avions commencé, Thomas et moi, à tout préparer pour aujourd’hui comme à l’ordinaire, et à deux heures nous avions terminé tous les préparatifs. Nous nous étendîmes sur le tillac, et, au bout de quelques minutes, Thomas dormait profondément. Je n’aurais pas tardé à suivre son exemple, si je n’avais été subitement éveillé par deux fantômes, sous la forme de deux femmes qu’on aurait dit tombées des nues. Je fus si effrayé de cette apparition, que je restai muet d’horreur, immobile et osant à peine respirer. C’est ce qui me sauva, car, se penchant sur nous et nous considérant attentivement, elles me crurent endormi comme mon camarade et continuèrent leur ronde extravagante autour de nous. Quand elles en eurent assez, la plus âgée dit à l’autre :

– Laisse-les dormir ! laisse-les dormir ! C’est ce qu’il nous faut : ils ne s’éveilleront maintenant que quand je le leur permettrai.

Je sentis aussitôt que le bateau était enlevé et montait à travers les airs. Après avoir ainsi couru quelque temps, nous redescendîmes doucement, et nous nous arrêtâmes enfin sous l’épais feuillage d’un immense olivier.

Les deux femmes s’approchèrent de nous, nous regardèrent attentivement pendant quelques minutes, puis elles s’élancèrent hors du bateau, et je ne les vis plus.

En dépit de l’horrible frayeur qui s’était emparée de moi, ma curiosité était si forte que je ne pus m’empêcher d’ouvrir les yeux pour jeter un coup d’oeil du côté où elles devaient être, à en juger par les paroles et le bruit qui arrivaient jusqu’à moi. En me soulevant, je me cognai contre une branche qui gênait mes mouvements ; je la coupai avec précaution et la cachai sous les planches. Je pus alors regarder au-dehors, et, malgré l’obscurité, je reconnus que nous nous trouvions dans un immense bois d’oliviers, à l’extrémité duquel je crus voir des figuiers glisser dans l’ombre. « Quelque danse de Lamias ! », me dis-je ; et je me retournais vers Thomas pour le réveiller, quand j’entendis comme un bruit de pas qui s’approchait. Soupçonnant que ce pouvait être les deux femmes, je me recouchai et demeurai immobile. C’étaient elles en effet. Après nous avoir attentivement regardés comme auparavant, elles rentrèrent dans la barque, qui se mit aussitôt en mouvement.

En quelques minutes, nous revînmes au point d’où nous étions partis, c’est-à-dire à la jetée de Maspé.

Après avoir amarré le bateau, la plus âgée dit à l’autre :

– Ma fille, disons-leur adieu pour toujours.

– Pour toujours ? Je ne comprends pas...

– Pour toujours, je te le dis ! car jamais tu ne reverras ce bateau ni personne de son équipage : d’ici à deux heures, ils seront tous au fond de la mer.

– Mais l’Océan est calme comme un lac d’huile !

– Néanmoins, avant qu’ils aient doublé la pointe d’Arrangatzi, je ferai s’élever trois vagues immenses, la première de lait, la seconde de larmes et la troisième de sang. Ils pourront échapper aux deux premières ; mais il n’est rien qui puisse les sauver de la dernière.

– Quelle haine tu leur portes !

– C’est mon destin ! Je les ai persécutés pendant tout l’hiver, éloignant le poisson de leur route ; mais comme mon pouvoir sur eux finit demain soir, je veux en terminer avec eux en les ensevelissant sous les ondes.

– Et tu n’aurais pitié de personne ?

– De personne, absolument de personne, et, ne l’oublie pas, notre mission est de les abhorrer tous sans aucune exception, et surtout ceux qui nous aiment le plus.

– Suivons donc notre destinée ! Mais si, par quelque hasard heureux, ils n’allaient pas en mer aujourd’hui...

– Silence, malheureuse ! cela n’est pas possible. Tout les y engage ; ils partiront et périront. Il n’y a pour eux qu’un moyen, un seul, d’échapper au sort qui les menace ; mais ils ne le savent pas et ne le sauront jamais.

– Quel moyen, ma mère ?

– Lancer un harpon au milieu de la dernière vague, de la vague de sang ; car cette vague, ce sera moi-même. Je me cacherai sous ses ondes, invisible à leurs yeux, et le coup qui frapperait cette vague percerait mon propre cœur.

– Ô mère, s’ils le savaient !

– Cela n’est pas possible, puisqu’il n’y a que toi qui puisses connaître ce secret. Je suis certaine que tu n’iras pas le leur dire. Ainsi, ils m’appartiendront tous, tous ! et personne, dans notre prochaine fête de nuit, ne pourra se vanter d’un succès comparable au mien !

À ces mots, elle se retourna vers la barque et se mit à crier : « Vous pouvez vous réveiller ! » Et toutes deux disparurent en faisant entendre de grands éclats de rire.

Quand je me vis seul, j’éveillai Thomas, et j’allais lui raconter ce qui m’était arrivé quand la cloche sonna...

 

Le garçon cessa de parler : vous pouvez vous imaginer dans quel état nous avait mis cette étrange histoire ! Quelques-uns d’entre nous, pourtant, n’en croyaient pas un mot ; d’autres expliquaient les paroles de l’enfant par un rêve et se moquaient de lui :

– Mais, dites-moi, demanda-t-il à ces derniers, quelqu’un de vous peut-il me dire s’il connaît un bois d’oliviers à dix milles à la ronde d’ici ?

Ils répondirent qu’ils n’en connaissaient point. Alors Bilinch, fouillant sous les bordages, en retira un rameau d’olivier qu’il brandit triomphalement en disant :

– Voyez ceci ! C’est la branche que j’ai coupée quand j’ai levé la tête ; je l’avais cachée ici pour qu’on pût croire à ma parole et se convaincre que les deux femmes ne sont point le produit de mes rêves. Si maintenant quelqu’un veut rire de ce que j’ai dit, qu’il me dise où j’aurais pu aller prendre une branche comme celle-ci pendant le court espace de temps où Thomas a dormi ; c’est le seul moment où j’aurais pu le faire, car tout le reste de la nuit il m’a vu occupé à son côté.

Personne ne pouvait rien répondre à une preuve aussi décisive, car on ne connaissait aucun olivier à moins de dix milles de distance. On se passait silencieusement, de main en main, la branche fatale ; une terreur superstitieuse s’emparait du plus incrédule, et nous répétions avec horreur :

– Une Lamia ! une Lamia !

Après quelques moments de confusion, pendant lesquels les uns voulaient retourner à terre, les autres proposaient de passer au large d’Arrangatzi, au milieu des cris et des voix de tous, le capitaine se leva et, saisissant la barre, cria d’une voix forte :

– Silence !

Aussitôt que le calme fut rétabli, il ajouta en se tournant vers moi :

– Thomas prendra le harpon... À la proue ! et ouvre l’oeil ! aie le bras ferme ! À mon premier ordre, tu frapperas ferme sur les eaux... Et vous autres, aux rames ! en avant ! arràun mutillak !

Sous l’impulsion des rames, notre bateau fendit les flots rapidement. La tremblante lueur de l’aurore souriait sur la surface de l’Océan, que ne ridait ni le moindre souffle d’air ni le moindre mouvement de vagues. La barque filait, et il ne nous semblait pas que nous marchions, mais que les arbres et les buissons du rivage fuyaient d’une manière inimaginable, prenant à travers le brouillard du matin des formes fantastiques et capricieuses. Nous doublâmes la pointe de la Croix, et nous approchions de la barre, qui nous apparaissait aussi calme que le front d’une jeune fille que l’amour n’a pas encore éveillée.

En un moment nous y fûmes. D’aucun côté n’apparaissait aucune trace de danger, et pourtant... personne n’osait rien dire.

Tout à coup, et sans que nous ayons pu voir d’où elle se produisait, s’éleva à deux brasses de nous une vague énorme, haute comme une montagne, blanche comme la neige.

Geldi ! attention ! murmura le capitaine en me regardant. Je fermai mes yeux éblouis par la blancheur de l’eau et peut-être troublé par la peur.

– C’était vrai ! murmura le capitaine, dont la voix tremblait un peu. La vague de lait !

– La vague de lait ! répétèrent toutes les voix.

Aurrera mutillak ! En avant, garçons ! dit le patron.

Les trente avirons frappèrent l’eau à la fois, et la barque s’élança sur la vague. Sa proue disparut dans un nuage d’écume ; mais avant le troisième coup de rame s’éleva devant nous une autre vague plus grande que la première, claire et cristallisée : elle dégageait une vapeur qui brûlait les yeux.

Comme tout à l’heure, nous demeurâmes suspendus sur l’abîme pendant un instant, et la vague, franchie par nous, courut se briser en rugissant sur les sables d'Ondarbeltz.

– La vague de larmes ! dit mon oncle, et me regardant : Gertu Tomas ! ouvre l’oeil, Thomas ! Puis, se retournant vers l’équipage, il ajouta :

– Allez, mes enfants ! Aurrera mutillak !

La barque repartit, et l’endroit fatal était presque passé, quand nous vîmes, embrassant tout l’horizon, la terrible vague de sang venir à nous sous la forme d’un hideux croissant qui nous attirait dans son horrible étreinte avec une force irrésistible. Oh ! mon maître ! il me serait impossible de vous décrire l’anxiété terrible, la terreur épouvantable qui s’empara de chacun de nous à ce moment suprême. On n’entendait, au milieu d’un morne silence, que la respiration haletante des marins et le battement régulier des avirons.

Orri gogor ! Ferme au milieu ! cria mon oncle en faisant le signe de la croix. J’hésitai un moment ; je fermai les yeux, et d’une main tremblante je lançai le harpon au milieu de la vague sanglante.

Un lamentable gémissement se fit entendre, tandis que la vague, se séparant en deux devant le tranche-lame de notre bateau, se précipitait furieusement sur la côte et couvrait tout le rivage d’une écume sanglante.

Ce jour-là... nos bras se fatiguèrent à vider nos filets pleins de poissons, et je vous assure que nous fîmes une pêche assez bonne pour nous dédommager de toutes nos pertes de l’hiver. Jugez si les remerciements et les félicitations manquèrent à Bilinch ! Nous étions tous fous de joie... Nous revînmes à la maison, et quoique nous arrivâmes en retard, nous trouvâmes toute la jetée pleine de gens qui venaient nous féliciter de notre bonne fortune ; ils en avaient appris la nouvelle par les autres bateaux, moins chargés que le nôtre et arrivés avant nous.

Mais ce fut en vain que nous cherchions, mon oncle et moi, au milieu de la foule, deux figures aimées : ni ma tante ni ma cousine n’étaient là. Mon oncle et moi, nous échangeâmes un regard inquiet. En débarquant, mon oncle s’informa de sa femme ; on lui répondit qu’elle était souffrante :

– Je le craignais, me dit-il en pressant le pas ; et je le suivis tout en pleurs.

Nous entrâmes à la maison, et nous courûmes à la chambre de ma tante. Elle était couchée dans son lit, la tête tournée vers le mur. Dès qu’elle nous entendit entrer, elle releva la tête, et lançant à son mari un regard chargé d’une haine inextinguible, s’écria avec une expression effrayante :

– Maudit ! maudit ! sois maudit !

Puis elle se couvrit la figure avec les draps et rendit le dernier soupir en un grognement terrible.

Le malheureux époux se jeta sur le cadavre, l’entoura de ses bras, et chercha à le ramener à la vie à force de baisers et de caresses. Ce spectacle me perçait le cœur. Je sortis de la maison.

À quelques mètres de là, je rencontrai ma cousine. Vous ne pourriez vous faire une idée de l’horrible transformation qui s’était opérée en elle en un si fort espace de temps. Son angélique regard était remplacé par une affreuse expression de vengeance et de rancune. Saisi d’un tremblement nerveux, je me dominai cependant et lui demandai :

– Qu’as-tu, Marie ?

– Maudit sois-tu, assassin ! me répondit-elle sur un ton épouvantable ; et elle disparut à mes yeux.

Je compris tout ; mais ne pouvant admettre encore l’affreuse réalité, je courus à la jetée de Maspé, où je retrouvai Bilinch.

– Qui étaient, lui demandai-je, les deux femmes que tu as vues la nuit dernière ?

Mon compagnon secoua la tête et garda le silence.

– Qui étaient-elles ? répétai-je avec impatience.

– Marie et sa mère ! me répondit-il à voix basse.

Mon pauvre oncle, profondément affecté de la mort de sa femme et de la mystérieuse disparition de sa fille, prit le lit peu de jours après et mourut au bout de quelques mois, de douleur et de chagrin.

De nouveau orphelin, ce pays me devint insupportable. Je m’engageai à la première occasion sur un navire qui partait pour l’Amérique, et c’est seulement au bout de vingt ans que j’ai revu ces rivages.

 

 

 

Juan V. d'Araquistain, Tradiciones vasco-cantabras, 1866.

Repris dans : Possession, sorcellerie et envoûtement,

anthologie préparée par Dominique Besançon,

Éditions Terre de Brume, 2002.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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