La bête du Vaccarès

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Joseph d’ARBAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

 

De la plaine d’Arles au pays Nimois, entre les Alpilles et les Cévennes, ceux qu’unit la passion héréditaire, les « gens de taureaux », savent tous que, vers 1904, j’avais pour « baile », c’est-à-dire pour chef des hommes de ma « manade* » sur le territoire de Caban, au bord du Grand-Rhône*, Jacques Antoine Recoulin dit le Long-Tòni.

C’était un grand corps osseux et souple, surmonté d’un visage recuit tout rasé à la romaine, avec des cheveux gris coiffant dru les tempes et la nuque proconsulaire, de larges arcades sourcilières sous lesquelles dansaient de petits yeux avisés et durs.

Un bon type de cavalier camarguais*, certes, et nulle autre chose, mais dont l’allure faisait fort bien divaguer de « Grand Chef » et de « Légionnaire » les quelques visiteurs prétentieux qu’une fois ou l’autre, – le moins possible, – je recevais.

Intelligent et illettré comme la plupart des gardians de son époque (car au moment dont je parle, le Long-Tòni était fort âgé déjà), il éprouvait devant les livres un sentiment de défiance et de respect, une superstition confuse qu’il traduisait à peu près toujours de la même façon.

Je le vois encore. Lui, à son habitude, plus muet que les carpes de la roubine*, retirait brusquement sa pipe, roulait des yeux vers la petite bibliothèque installée dans ma cabane sur les étagères d’un vieil estanié*, reprenait sa pipe encore et, après avoir courageusement avalé sa salive, se tournait vers moi. Je savais alors, ou à peu près, ce qu’il me restait à entendre.

« Les livres, pourtant ! Et dire que, tout ce qu’il y a sur le papier, vous, vous pouvez le faire passer dans votre tête. Voilà une chose, pour moi, qui est difficile à comprendre. C’est beau, l’instruction, je ne dis pas, mais ce n’est pas naturel. Pour monter un cheval sauvage, le dresser, lui apprendre, au taureau, les coups difficiles, est-il nécessaire de savoir lire ? Lire ? Je ne dis pas que ce ne soit pas une belle chose, mais, à la fin, ça doit faire partir la tête. »

Un soir d’hiver, comme nous rentrions de l’affût et que, devant la flambée de tamaris*, nous sirotions une fraîche gorgée de « verte » en attendant le catigot* d’anguilles qui gargotait sur le feu dans la marmite, le Long-Tòni dit tout à coup :

« Dès que j’aurai soupé, j’irai me mettre à la paille. La chasse au canard, ça ne vaut rien pour les douleurs. Il a fallu, malgré mes bottes, que je me mouille, ce soir, pour aller chercher, jusqu’au milieu de l’étang, un de ces sacrés fils de putain. Mais vous, j’en suis sûr, vous allez lire. C’est comme les taureaux*, la lecture, c’est une passion. J’ai un livre moi, à Arles, qui vous ferait peut-être chiffrer. Il faudra, un jour, que je vous l’apporte. D’un bout à l’autre il est tout écrit à la main et qui pourrait dire à quand ça remonte ? Il me vient du grand-oncle de ma mère, le Galastre, qui était, autrefois, un fameux gardian. Ce livre, ma femme est témoin, je n’ai jamais voulu le vendre à personne : une idée ! Il sera pour vous. Bonsoir à tous. Si vous vous y reconnaissez, c’est qu’alors vous êtes un homme ! »

C’est en 1912, comme on sait, que le Long-Tòni est mort. Sa femme a tenu à exécuter sa promesse. À elle et aux héritiers de mon baile je dois d’avoir pu transcrire ces pages. Qu’ils en soient publiquement remerciés. Le manuscrit original est un épais registre blindé de cuir et de parchemin, extérieurement taraudé, en plus d’une place, par les mites et les rats. L’écriture en est jaune, informe, presque illisible. Certaines pages autrefois mouillées ou exposées, sans doute à une trop longue humidité et attaquées par la moisissure, se sont, en les feuilletant, délitées comme une cendre.

J’ai rétabli ce texte aussi fidèlement que je l’ai pu. J’ai dû bien souvent l’adapter, presque le traduire, pour rendre intelligible le plus incroyable mélange de français, de provençal et de pauvre latin de sacristie.

L’auteur qui, d’après ses propres indications, vivait vers le milieu du XVe siècle, semble avoir été un fils de gardian, gardian lui-même, un peu plus instruit que les compagnons de son temps, une sorte de demi-clerc, au demeurant pauvre écrivain, prétentieux et rabâcheur inlassable. On ne s’en apercevra que trop en suivant les pages de ce récit.

J’en ai respecté de mon mieux le ton primitif et la tournure, sans tenter autre chose que de lier entre eux, chaque fois que je l’ai pu, les fragments d’un texte fort incohérent. Le mauvais état du manuscrit a rendu cette tâche assez ingrate.

La littérature, qu’on le sache, n’a ici aucune part.

Je me suis contenté de mettre au point une relation confuse, pleine d’obscurités et de redites, mais à laquelle sa sincérité évidente et son spécial mystère ne laissent pas d’ajouter quelque intérêt.

Elle eût été probablement à jamais perdue, sans le legs que voulut m’en faire le Long-Tòni, fort providentiellement.

À certains lecteurs, je dois des excuses. Peut-être eussent-ils aimé trouver ici autre chose qu’une transcription forcément monotone et terne. Qui ne reconnaît aujourd’hui la puissance du bric-à-brac ? Qui ne sait le plaisir que beaucoup d’assez bons esprits peuvent prendre aux imaginations saugrenues et compliquées ?

J’avoue, quant à moi, avoir réservé mes efforts à me maintenir dans l’exactitude de mon texte, m’interdisant, par ailleurs, étroitement, toute coquetterie érudite, tout souci d’archaïsme et de reconstitution aussi bien dans le décor et l’action que dans la syntaxe et dans le vocabulaire.

Les gens de goût me sauront gré, j’imagine, de ne point m’être attaché à d’aussi faciles agréments.

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, au Nom de Notre-Dame-de-la-Mer* et de nos Saintes Maries. Aujourd’hui, onzième du mois d’avril et Saint Dimanche de Pâques, en l’année 1417, moi Jacques Roubaud, de mon surnom « le Grêlé », baile-gardian de la manade de taureaux sauvages battant les lieux dits Malagroy, les Impériaux et le Riège*, ai commencé à écrire ce cahier.

En ce faisant, j’ai voulu tracer d’abord, en tête de cette première page, le Signe de la Croix, symbole de ma Rédemption, entendant attester ainsi solennellement, sur ma part de paradis et mon salut éternel, l’entière et complète véracité de tout ce que, ci-dessus, je consigne et de tout ce que, par la suite, j’y serai peut-être amené à consigner. Ce que j’ai vu, à ce jour, et entendu, étant pour moi une cause de grand tourment et de continuelle méditation et voyant trop l’impossibilité de trouver moi-même à ces faits une explication naturelle, je veux donner à ces pages un caractère indubitable, certain qu’un jour, de plus savants sauront faire leur profit d’évènements aussi curieux.

Celui ou ceux aux yeux desquels la Providence livrera le secret de ce livre, ne devront point s’étonner de trouver chez moi une instruction bien supérieure à mon état et qu’il n’est point commun de rencontrer chez les autres gardians de bétail sauvage, mes compagnons. Si je ne suis point tout à fait un ignorant, c’est que, destiné de bonne heure aux honneurs de la prêtrise, j’ai dû abandonner mes études et mon pesoir d’accéder un jour aux dignités de la Sainte Église, par suite, uniquement, du grand malheur qui m’advint. Je n’en remercie pas moins le ciel de m’avoir dispensé, un peu plus qu’aux autres, de ce savoir, faute duquel, il me serait impossible de mener à bien la tâche que j’ai aujourd’hui entreprise.

Mon père, André Roubaud, gardian de rossatine*, c’est-à-dire de chevaux carmarguais qu’il paissait à travers la Sylve* pour le compte des moines de Psalmodi*, avait un frère aîné, Honoré Roubaud qui, instruit par la protection du Père Abbé et, plus tard, ordonné prêtre, était devenu Chanoine au Vénérable Chapitre de la Major d’Arles.

Ce chanoine Roubaud, mon oncle, m’avait pris en profonde et paternelle affection. Je puis dire que, de bonne heure, appelé près de lui, j’ai été élevé par ses propres soins, instruit dans les Écritures, les lettres latines et grecques, lui fournissant, le matin, à l’autel, les réponses de la Sainte Messe, l’accompagnant dans ses promenades, ayant à sa table ma place comme si j’eusse été son propre fils. Et certes, je l’étais par l’âme et par l’affection. J’avais mon lit bien douillet dans la blanche maison voisine des Arènes, je courais comme je voulais à travers les allées du petit jardin qui donnait à l’automne de si beaux fruits.

Hélas ! la pestilence de fièvre qui ravageait le pays emporta mon bienfaiteur, comme j’atteignais à peine ma quinzième année et, m’ayant attaqué moi-même, me laissa débile et presque défiguré.

Je dus, faute de protecteur, revenir à la manade, reprendre la selle et le ficheron*. Je ne m’en plains pas. Chaque état a ses grâces et ses épreuves. J’aime celui-ci qui donne une vie sereine et libre et fut dès longtemps, de père en fils, l’état traditionnel de tous les miens.

Tel était l’avis, je m’en souviens bien, de mon oncle le chanoine.

« Vois-tu, petit, me disait-il, quand parfois, au crépuscule, nous nous étions attardés sur quelque « draille* » de Carmargue et que nous regardions à l’horizon décroître la masse mouvante d’une manade poussée à travers le marais par ses gardians, – vois-tu, petit, il ne faudra jamais, à quelque sommet que la Providence te hausse, mépriser la condition de ton père. Le métier de gardian est un beau métier et tout semblable à celui des Patriarches. N’est-ce pas, de plus, dans la solitude, qu’une âme pure éprouve le mieux l’ordre du monde et la présence de Dieu ? »

Pauvre oncle vénéré ! Que n’est-il pas là ? Je ne serai pas contraint, aujourd’hui, de noircir ces pages pour me délivrer un peu de tout ce qui me poursuit. Car je n’ose véritablement me confier. Non, à personne. Que de fois, pendant les heures de l’insomnie, ou en chevauchant tout seul à travers les vases de Malagnoy, n’ai-je pas pris la résolution, à la fin, de tout avouer, de tout dire ? Que les Saintes me gardent en pitié et me pardonnent. Je sais que je ne pourrais pas. Un jour, j’étais résolu. Je me suis mis en selle. Mais je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’à Notre-Dame-de-la-Mer ! Je sais que je ne saurais parler ni au Père Abbé si prudent, ni à notre curé si vénérable. Non, pas même et sous le sceau de la confession. Une appréhension plus forte que tout clôt mes lèvres. Si je racontais librement ce qui me hante, on me prendrait, je crois pour un fou. Nous vivons en un temps, du reste, où les juges de l’Official ne sont point portés à l’indulgence et où toute chose merveilleuse sent facilement le fagot. Il n’y a ni sorcellerie ni diablerie en pareille affaire, j’en suis bien assuré et bien certain. Mais ma crainte est presque aussi grande.

C’est pour m’en délivrer, je le répète, que j’écris ces pages aujourd’hui. Je saurai prendre des précautions pour qu’elles restent cachées jusqu’à ce que je n’en aie rien à redouter et que, moi vivant, elles ne me trahissent point.

 

 

Avant de raconter l’essentiel de ce qui m’advint, je dois noter un incident qui se produisit quelque temps auparavant et qui ne mériterait pas d’être rappelé, s’il n’avait été le premier signal des évènements dont je ne cesse de subir la présence tyrannique, la continuelle obsession.

Je rentrais un soir, à ma cabane du Riège ; celle même où, courbé sur ce cahier, je suis en train d’écrire présentement.

Les Camarguais connaissent tous le Riège. Mais il est fort possible que l’inconnu qui doit me lire un jour, l’ignore ou, –ce qui me paraît cependant bien peu probable, – que le pays vienne à être modifié par la main des hommes ou l’œuvre de la nature ; il est donc bon que je consigne à ce sujet, par prudence, quelques brèves indications.

Le Riège, qui s’étend au levant et un peu au nord de la fameuse église de Notre-Dame, entre le Vaccarès et la côte, est un bois assez étroit, mais long de deux ou trois lieues, formé d’îlots qui émergent des étangs alimentés par l’écoulement des eaux supérieures et communiquant sans obstacles avec la mer ; ces îlots, que nous appelons radeaux, sont couverts en tout temps d’un fourré de lentisques*, d’olivastres* et de ces arbustes aromatiques appelés mourven*, où s’enchevêtrent parfois en entraves les liens épineux des tiragasses*. Dans le bois, les lapins pullulent et aussi les renards ; les cat-fèr ou chats sauvages n’y sont pas rares ; j’y ai parfois abattu moi-même des loups et quelques redoutables cerviers. Autour des radeaux, dans les étangs que l’été dessèche et où, alors, sur l’étendue éblouissante de sel dansent des mirages*, l’hiver amène une abondance incroyable de sauvagine, oies canards et sarcelles – engendrés, comme on sait, par l’écume de la mer, – sans compter toute la primaille*, vanneaux, pluviers, jambes-rouges, charlottines et charlots, sans compter les flamants, dont les grands vols roses se reflètent l’été sur les eaux désertes du Vaccarès.

Pendant les chaleurs, le Riège privé d’eau douce et brûlé de sécheresse se trouve, par surcroît, infesté de bestioles parasites et de mouches charbonneuses qui désolent le bétail, mais, pendant la rude saison, comme la terre y est sablonneuse, l’herbe s’y conserve fraîche et quand viennent les gros temps, les fourrés de mourven sont un bon abri pour les animaux de la manade.

Je revenais donc, ce soir-là, monté sur mon cheval Clair-de-Lune, de la baisse* des Impériaux où j’étais allé disposer des lacets pour les canards. Il était tout au plus six heures, mais nous trouvant alors aux jours les plus courts de décembre et la lune ayant renouvelé, la nuit déjà tombée était noire.

Il faut dire que, pour accéder aux radeaux, il est nécessaire d’aborder soigneusement les passages sûrs appelés gases*, faute de quoi on ne manquerait pas de s’enliser et de périr, misérable, dans les boues mouvantes dont est formé presque tout le travers de ces étangs. Les gardians savent cela.

Je venais donc de franchir sans encombre la gase dite de la Demoiselle et Clair-de-Lune, à pied sec sur le radeau et gouvernant droit vers la cabane, jouait des oreilles en forçant le pas et faisait entendre ces brefs soufflements par quoi nos camarguais nous avisent qu’ils se reconnaissent et sont contents de retrouver leur chemin, lorsque, tout à coup, je me sentis enlevé en selle d’un brusque écart et, mon cheval ramené, je vis détaler et disparaître, entre les touffes, un être que, dans l’obscurité, je ne distinguai pas très bien. Peut-être quelque braconnier, pensais-je, de la Ville-de-la-Mer ? Certains d’entre eux venaient de temps en temps, je le savais, giboyer sur le Riège, mais comme je les connaissais à peu près tous, ma présence, je dois le dire, ne les épouvantait pas. J’arrêtai mon cheval, tendis l’oreille et, à deux ou trois reprises, hélai dans l’ombre. Nulle voix ne me répondit, et, malgré mon attention, je ne discernai plus rien. J’imaginai donc avoir dérangé quelque chasseur, ou, chose assez rare en ces parages, quelque rôdeur plus suspect, prisonnier échappé des chiourmes d’Arles ou des geôles de Tarascon, et fuyant à travers ces espaces désertiques*. Mon erreur, à cet égard, était grande, comme la suite, bientôt le révélera. Je n’accordai moi-même, sur le moment, je l’avoue, que fort peu d’importance à cette alerte, mais Clair-de-Lune, hérissé et pointant presque à chaque pas, ne cessa de faire ronfler ses naseaux avec terreur jusqu’au seuil de la cabane.

Ce fut quelques jours plus tard à peine, qu’à la pointe septentrionale la plus extrême du Radeau de l’Aube, je relevai des empreintes, des claves, comme nous disons en nos termes de gardians et dont l’examen me jeta dans la grande perplexité. Qu’un œil peu exercé eût pu les confondre avec les pistes de mes taureaux, fort nombreuses et enchevêtrées en cet endroit, c’était admissible. Mais, pour un regard de gardian habitué à évaluer, au seul aspect d’une clave, le poids et l’âge presque certain d’une bête, la force et la rapidité de sa foulée, l’erreur eût été inexcusable. Tout fourchu qu’il fut pareillement, ce n’était point là le pied d’une bête de bouvine, je ne pouvais un seul instant m’y tromper. L’empreinte était plus mince et plus longue, surtout sur les pointes de la fourchette, elle marquait beaucoup moins en terre et les pas, souvent, semblaient inégaux.

Ma curiosité me fit suivre cette piste, environ une demi-lieue, dans la direction du soleil levant, mais je la perdis à la traversée des étangs sans pouvoir la retrouver en terre ferme, et comme je cherchais, ce jour-là, un taureau malade, errant sur la lisière de Badon et qu’il me fallait visiter, je dus, momentanément, renoncer à cette poursuite.

Je ne fus pas contraint de la différer bien longtemps. Car le surlendemain, exactement, je retrouvai des claves pareilles sur les limites de l’Étang-Redon. Elles côtoyaient le marais, inégales mais fort distinctes, nettement marquées sur le sol vaseux, s’arrêtaient, repartaient, s’arrêtaient encore et finissaient par s’enfoncer dans la roselière. Comme j’avais le temps, cette fois, je les suivais, et mon ardeur se trouvait accrue, car ma conviction était faite. L’animal, à n’en pas douter, devait être un de ces sauvages porcs-sangliers qui hantent la Sylve et se hasardent assez rarement sur nos terres basses dont ils n’aiment guère les espaces découverts. Certes, à en juger par la force et la longueur de ses pinces, celui-ci devait être d’une taille monstrueuse. Mais en partant, j’avais pris soin de me munir de mon ficheron, avec cette pensée, je l’avoue, d’avoir, peut-être, à me mesurer avec quelque bête redoutable.

Je ne voyais plus les claves, maintenant, mais je m’attachais à cheminer constamment dans le passage que le solitaire avait dû s’ouvrir dans la masse des roseaux toute desséchée en cette saison. À vrai dire, bien que la trouée me parût étroite et menue pour un animal aussi près de terre sur ses jambes et aussi pesant, je mettais tous mes soins à ne m’en point écarter et à me tenir sur mes gardes, lorsque Clair-de-Lune, qui est poltron, ayant fait un écart sans raison, du moins apparente, tomba de l’arrière-train dans un trou de vase, dont il eut toutes les peines du monde à nous tirer saufs. Lorsque nous fûmes, lui et moi, en terre plus ferme, toute trace était perdue et comme, de bonne heure, la nuit tombait, je m’orientai, relevai la direction, me promettant de battre, s’il le fallait, tout l’Étang-Redon et de reprendre au plus tôt cette poursuite.

Le jour suivant ne se passa pas sans que je me remisse en selle. J’étais déterminé à trouver la bête et à la prendre, par la suite, si je le pouvais. Mais désirant d’abord relever ses passages et sa bauge sans l’effaroucher, – car je ne doutais point, à la fréquence de ses foulées, qu’elle n’eût élu séjour dans les environs, – je n’emmenai point avec moi mon chien Rasclet* que j’enfermai dans la cabane du Riège avant de partir. J’avais, pour me ménager plus de temps, déjeuné d’assez bon matin et garni mon bissac d’une poignée de noix et de figues sèches, avec l’intention bien ferme, s’il le fallait, de prolonger ma recherche jusqu’au soir et de la reprendre ensuite, tant que je n’en obtiendrais aucun résultat.

Ce jour-là, le neuvième de janvier, le temps était beau avec un ciel clair et une pointe de tramontane. J’avais pris le bord des étangs et tirais un peu vers le sud du côté du soleil levant. Clair-de-Lune marchait au pas et moi, sans quitter aucunement des yeux la terre, je scrutais le sol tout à l’entour aussi loin que pouvait atteindre mon regard. Même, je m’arrêtai deux ou trois fois et descendis de cheval pour examiner de plus près certaines claves qui, mêlées aux pistes de mes taureaux, semblaient, au premier abord, signaler le passage de la bête. Mais pendant tout le matin, je dois le dire, je ne trouvai rien de bien assuré.

Ce fut seulement l’après-midi, vers une heure du tantôt, que je découvris véritablement une trace fraîche. Elle sortait de la gase des Fournelets pour remonter du côté de l’Étang-Redon. Le cœur me battait un peu à la suivre et, de la jambe et du talon, je poussais Clair-de-Lune en l’obligeant à forcer le pas, car les claves étaient, cette fois, toutes récentes, et à n’en pas douter, depuis quelques heures à peine, la bête devait avoir trafiqué par là. En arrivant au marais, dans le fourré de roseau où elles pénétraient tout aussitôt, il me devint impossible de suivre longtemps les empreintes ; comme la veille, je m’appliquai seulement à suivre le couloir étroit ouvert au passage de l’animal, mais je n’eus pas cheminé un long moment que, de nouveau, je le perdis. Toutefois, ayant de temps devant moi en suffisance et le soleil se trouvant encore haut pour la saison, j’entrepris de battre régulièrement la roselière, allant alternativement du levant au couchant et du couchant au levant, évitant seulement les endroits vaseux et mouvants que je connaissais et où mon cheval et moi eussions risqué de nous abîmer.

La tramontane avait quelque peu fraîchi et la gelée, pour la nuit, s’annonçait vive. Comme je marchais dans le vent, je venais, sans détourner aucunement mon regard, de relever le col de mon vêtement et d’enfoncer sur les oreilles le chaperon d’hiver que je me suis taillé dans une fourrure de vibre*, lorsque Clair-de-Lune ayant fait un bond de côté, se jeta d’un coup en arrière et demeura braqué sur ses quatre pattes en ronflant. En même temps, les roseaux se trouvant fort épais en cet endroit-là, je vis filer devant moi, sans rien pouvoir en distinguer, une sorte de masse obscure. J’attaquai le cheval, qui se détendit, partit au galop, mais s’arrêtant net aussitôt, se mit à suer de tout son corps en tremblant et soufflant des naseaux comme une couleuvre. Irrité de me laisser ainsi distancer, car je voyais onduler dans les roseaux une espèce de sillage à cent pas à peine, je plantai mes éperons dans le ventre de ma monture avec une telle fureur, qu’elle fit coup sur coup plusieurs bonds, la tête basse et le mors tendu en donnant du rein pour me faire quitter l’arçon et, n’y pouvant parvenir d’aucune manière, partit enfin toute secouée sous moi, gagnant la main et tâchant d’éviter la direction où je faisais effort pour la maintenir. À ce moment-là, ne voyant plus rien remuer et craignant de perdre une nouvelle fois l’objet de cette poursuite, je talonnai plus cruellement de l’éperon et accélérai l’allure. Clair-de-Lune, à la fin, m’obéissait, mais cette soumission ne fut pas de longue durée. Il se déroba, fit un écart et manqua de culbuter dans un trou de fange, en voulant éviter une sorte de bête brune gîtée à l’endroit le plus fourré des roseaux.

Arrêté, cette fois, croisant la hampe du ficheron, je tâchais de discerner à quelle sorte de gibier j’avais affaire. Je commençais, je l’avoue, à me sentir troublé et la terreur du cheval, que je ne cessais de sentir grelotter entre mes jambes, se communiquait à moi.

Ce n’est pas que l’animal parut aussi redoutable que je m’étais plu à l’imaginer. Entre les roseaux emmêlés, difficilement je distinguais un arrière-train couvert de poil bourru, grisâtre et fauve, deux pieds à la corne fendue que, bien aisément, j’identifiais ; mais, ce qui me surprenait au-dessus de toute expression, c’était d’apercevoir une espèce de sayon, d’étoffe grossière, plaqué contre l’échine et les reins. Accroupie, immobile sur ses jarrets, la bête ne laissait voir ni son avant-train ni sa tête. Redoutant de l’effaroucher si je tentais de nouveau de m’approcher d’elle et sentant d’ailleurs Clair-de-Lune tout tendu de peur sous moi, disposé, si je l’attaquais, à se défendre, je résolus d’attirer l’attention de cet être étrange pour le contraindre à me regarder. Sans y mettre trop de véhémence, je rassemblai mon souffle et lançai cet appel de gorge par lequel nous, gardians, avons coutume de nous adresser à nos bêtes de bouvine lorsque nous voulons les arrêter dans leur marche ou, à d’autres moments, les provoquer :

« Hê ! hêhê ! Hê-hêhê ! »

Mais, à peine, pour la seconde fois, avais-je fini de crier, que je sentis mes cheveux se dresser sous mon chaperon, une sueur de glace ruisseler dans mon échine et je dus saisir à pleine main une poignée de crinière, tant je me vis en train de défaillir. Car la tête qui se tournait avait une face humaine.

Malgré mon bouleversement, je détaillais fort bien des traits vigoureux, ravinés de misère et de vieillesse et les yeux farouches où brûlait une flamme triste que mon regard arrivait à peine à supporter. Je me rappelle ces détails que j’aperçus certainement alors d’un seul coup et dont mon angoisse se trouva accrue.

Je n’avais, jusqu’à ce jour, rien éprouvé de semblable dans ma vie, j’en suis bien certain.

Mais ceci était encore peu de chose. Je sentis, tout à coup comme un souffle d’abomination haleiner sur ma figure et je me trouvai droit sur mes étriers dans un grand sursaut de détestation et d’horreur, car je venais d’apercevoir, plantées de chaque côté du large front, dominant la face terreuse, deux cornes, oui, deux cornes, l’une rompue misérablement en son milieu, et l’autre enroulée à demi dans une volute, toutes deux rugueuses et souillées de fange et pareilles, sans doute, à celles du bouc nocturne en l’honneur de qui, dit-on, se célèbrent les messes immondes dans le sabbat. Sans réfléchir, en un élan de salut, j’avais levé le bras et tracé dans l’air un large signe de croix. En même temps, je prononçais les paroles de l’exorcisme, tout comme je l’avais entendu faire à mon oncle le chanoine, un jour que sur le corps d’une femme possédée, il conjurait les mauvais esprits au seuil de l’église de la Major.

« Recede... immundissime. Imperat tibi Deus Pater... et Filius... et Spiritus Sanctus !... »

Je m’affermissais, je l’avoue, en redisant la formule liturgique que, disciple, autrefois j’avais apprise et qui, dans ce péril extrême, me revenait et, à vrai dire, je m’attendais à voir se dissiper devant moi comme une brume cette apparence de Bélial, lorsqu’à mon grand étonnement, la Bête (comment la nommerais-je autrement ?) se dressa péniblement sur ses jambes raides et, à travers ses traits détendus, sur sa face d’homme, je vis errer comme un reflet de douceur et le rayon d’un sourire mélancolique.

« Homme, ne te trouble pas. Je ne suis pas le démon que tu redoutes. Tu es chrétien, je le vois. Tu es chrétien. Mais je ne suis pas un démon... »

La Bête parlait. Sa voix sonnait grave et cassée avec une grande lenteur et une sorte de suavité. Stupéfait, j’écoutais et je sentais, à l’entendre, se dissiper peu à peu mon épouvante, couler dans les veines un inexplicable apaisement, lorsque je vis, tout à coup, se fendre la bouche sur des gencives presque édentées et la face toute ridée se contracter soudain dans une grimace véritablement diabolique. En même temps, un rire furieux déchira l’air et je fus contraint de baisser les yeux sous un regard de braise et de flamme.

« Je ne suis pas un démon, je ne suis pas un démon ! »

Aussitôt les prunelles de la Bête semblèrent se noyer dans une brume et je vis resplendir de nouveau sur la bizarre figure une expression de lassitude et d’inexprimable douceur.

« Je ne suis pas un démon et tu me redoutes, ô homme, et tu fais sur mon front et sur mes cornes le signe de l’exorcisme chrétien. Alors pourquoi me poursuis-tu, pourquoi me donnes-tu la chasse, monté sur ton cheval et armé de ta triple pique ? Dis, pourquoi me poursuis-tu ? Que t’ai-je fait ? Cette terre est la dernière où j’ai trouvé un peu de paix et cette solitude sacrée à travers laquelle, jadis, je me plaisais à exercer ma jeune force, quand je régnais, maître du silence et de l’heure, maître du chant innombrable qui, aux étoiles, des insectes de la plaine, monte, s’échange et se diffuse dans les gouffres de l’immensité. Ici, à travers ces vases salées, coupées d’étangs et de plages sablonneuses, en écoutant les beuglements des taureaux et le cri de tes étalons sauvages, en regardant, tapi, le jour, à l’horizon, trembler les voiles du mirage sur la terre chaude, en regardant, la nuit, danser sur les eaux de la mer la lune étincelante et nue, j’ai connu quelque temps ce qui, pour moi, peut ressembler au bonheur. Oui, au bonheur. Pourquoi me regardes-tu de tes yeux arrondis, avec cette bouche ouverte, et plus pâle que si, de ma vue, tu devais aussitôt mourir ? J’ai été heureux, tout cassé que je sois et tout perclus et vaincu, sur cette terre désolée qui me fournit à peine de quoi entretenir mon vieux corps, mais qui me dispense son souffle sauvage sans lequel je ne pourrais vivre et pour lequel j’ai fui les prairies douces et les vergers en fleurs et les chaudes plages où, nuit et jour, la mer soupire et se gonfle comme une jeune poitrine qui se soulève et s’endort. Pauvre homme. Et voilà que tu me suis, impatient, depuis plusieurs jours, à la piste, que tu t’armes pour me traquer et que tu me pourchasses cruellement tout comme une brute féroce dont tu voudrais conquérir la misérable dépouille. Ma paix et mon triste bonheur sont-ils finis, parce qu’un homme, ce soir, me contemple face à face ? Allons, réponds donc. Que me veux-tu ? »

Mais moi je demeurais, sur mon cheval, immobile. Mes dents claquaient. Mes lèvres, malgré moi se contractaient et, dans ma bouche, ma langue inerte me semblait spongieuse et rêche comme du bois.

Le soir venait. Le couchant rougissait et ses longues flammes, comme attisées par le souffle du mistral, se réverbéraient à l’orient. La bise devenue plus rude et plus fraîche faisait de mes habits trempés par la sueur d’angoisse qui n’avait cessé de ruisseler sur mon corps, une lourde chape de glace.

Je ne pouvais détourner mes yeux de la face mystérieuse que l’éclat du crépuscule transfigurait. Une lueur couronnait le front, embrasait les yeux, allongeait entre les roseaux l’ombre épouvantable des cornes. Sans pouvoir proférer un mot, j’eus la force de me redresser. Je pris Clair-de-Lune bien en main, traçai rapidement encore de ma tête à mes épaules un large signe de croix pour dissiper ces affreux prestiges, fis un demi-tour brusque et, sans me retourner, sans ralentir, les éperons au ventre de mon cheval, m’enfuis d’un seul galop jusqu’à la porte de ma cabane. Comment je mis pied à terre et dessellai, comment, après avoir bu avidement, je me déshabillai et me jetai sur ma couchette, je ne m’en souviens, aujourd’hui, que confusément. Mais ce que je sais, c’est que j’eus le délire la nuit entière, ne cessant de gémir et de grelotter, comme si j’eusse été en proie à un accès soudain de ce mal des marais qui donne la fièvre.

 

 

Je demeurai, en effet, plusieurs jours, hagard et rompu comme si je sortais de maladie. Je me levais, le matin, la tête pesante et les jambes molles, avec un dégoût qui me soulevait le cœur. J’errais alentour de la cabane, épouvanté encore des visions nocturnes qui m’assaillaient et incapable du moindre effort. Je ne me sentais nul appétit pour la nourriture, tandis que ma gorge et ma bouche brûlantes m’obligeaient à avaler à chaque instant de l’eau, par grandes potées.

Tellement, que, pour me remplacer dans mon travail, je songeai, un instant, à faire appel à mon frère aîné Louvis, dit Bon-Pache*, qui garde sur le Clamadou, de l’autre côté du Petit-Rhône ; mais l’assurance où je me trouvais que rien ne pouvait venir alors en danger dans la manade et, surtout, une répugnance insurmontable que je ressentis tout à coup à laisser découvrir par quelque autre un si dégoûtant mystère, m’empêchèrent, je l’avoue, de réaliser ce projet. Je me promis seulement d’y donner suite si les circonstances le rendaient indispensable. Nul doute que la crainte d’en venir là n’ait hâté de beaucoup ma guérison.

Pendant un assez long temps, je fus livré à une véritable obsession dont les alternatives et les contradictions m’épuisaient. Et j’aurais, plus d’une fois, senti ma raison véritablement m’échapper, si je n’avais eu recours aux prières que je néglige trop, je le confesse, dans la solitude où je vis au milieu de ces étangs. Je faisais donc le signe de la croix et, les yeux fermés, je commençais la prière. Mais au milieu de mon Pater même, je m’arrêtais tout à coup, voyant en moi-même apparaître les cornes et le front tanné et le rire édenté d’une épouvantable figure.

Dire quelle horreur je ressentais en me rappelant cette rencontre que j’avais eue au milieu de la roselière, je ne le saurais certainement. Et pourtant, – voilà ce qui faisait véritablement mon supplice, – une curiosité me rongeait, un désir de savoir, de mieux connaître, m’attirait vers cet être affreux, demi-bête ou démon, que sais-je, devant lequel j’avais pris la fuite en sentant mon âme chanceler.

C’est ainsi que, jour et nuit, en l’un comme en l’autre sens, je ne cessais d’être possédé par la même image. Oui, possédé, et c’est en frémissant que j’écris ce mot redoutable ; que de fois n’ai-je pas écarté par une invocation l’idée odieuse qui assaillait mon esprit ?

Une autre réflexion me poursuivait et venait augmenter mes inquiétudes. Comment, dès le premier jour, en examinant les claves, ne m’étais-je pas aperçu qu’elles se suivaient, marquées par les deux pieds d’un être cheminant debout à la manière d’un homme, au lieu de laisser voir les quatre empreintes que n’eussent point manqué de faire les sabots d’un porc-sanglier ou de tout autre animal ordinaire ? Je m’objectais bien, premièrement, que je n’avais presque jamais pu observer ces traces que confondues parmi d’autres traces et interrompues ; et, secondement – pour l’avoir en mainte occasion, remarqué, – combien, chez certaines bêtes qui vont l’amble, l’empreinte du pied de derrière aisément recouvre celui de devant ; que, de plus, n’ayant pas mon esprit tourné vers une chose si insolite et impossible à prévoir, je m’étais à moi-même donné, et sans m’y appesantir, l’explication la plus naturelle. Mais dans l’agitation où j’étais, une telle réponse ne me satisfaisait guère et cette difficulté me semblait elle-même procéder de quelque illusion suspecte de sortilège.

Je m’éloignais peu, délaissant tout à fait mes bêtes et, malgré moi, pensant uniquement à cette chose que j’aurais été déçu, maintenant, de savoir entièrement disparue et que, cependant je redoutais de revoir. Ce dernier sentiment restait, certes, le plus puissant et il me semblait que si la Bête s’était tout à coup montrée, je n’aurais pu soutenir sa vue sans défaillir. La Bête ? J’étais bien sûr de n’avoir affaire aucunement à un animal véritable. Mais comment la prendre cependant pour un démon ? Par deux fois, j’avais tracé le signe du chrétien au-dessus d’elle, dans l’espace, j’avais prononcé les paroles saintes auxquelles les esprits mauvais, on le sait, ne résistent guère. Et, par deux fois, ne l’avais-je pas vu, lui, avec ses pieds fourchus et ses deux cornes, sans se troubler des prières et du signe qui procurent aux démons et aux damnés des souffrances insoutenables, ne l’avais-je pas vu rester immobile, presque indifférent, ne l’avais-je pas vu sourire ? Alors ? Comment savoir, quand surtout une peur invincible me retenait ? Au bout de quelques jours, pourtant, malgré ces tortures, la nature prit le dessus, le désir de manger se fit sentir, mes forces commencèrent à s’accroître et, avec les forces du corps, un certain courage me revint.

Il y avait un peu plus de deux semaines qu’il m’était advenu à l’Étang-Redon les évènements que, précédemment, j’ai rapportés, lorsque, me voyant plus assuré, je résolus de reprendre mon travail et de me mettre à la recherche d’une de mes vaches que, depuis quelque temps, je n’avais plus aperçue et qui devait être, à mon compte, sur le point de mettre bas. Ce ne fut pas, je dois le dire, sans un grand effort de volonté, que je pus parvenir, ce jour-là, à chausser mon étrier et à me hisser en selle. Une angoisse raidissait mes jambes et m’alourdissait tout le corps. J’ai dit quelle volonté me poussait, par contre, à la vaincre.

Je me dirigeai donc au petit pas vers les « En-Dehors » du pays où je pensais rencontrer le troupeau des vaches, mais j’eus soin d’éviter, par un détour, la pointe de l’Étang-Redon. Je filais sans oser jeter les yeux autour de moi et lorsque, tout en marchant, j’apercevais sur le sol des traînées de claves assez fraîches, je détournais la tête et me gardais bien de m’y arrêter. Il faut avoir éprouvé ma propre faiblesse et ressenti ma propre terreur, pour juger naturelle cette pusillanimité. Mais je n’écris ceci que pour y rapporter la vérité. J’avais peur.

Vers la méridienne, je découvris enfin ma vache arrêtée à l’abri d’une touffe de mourven. Elle était suivie déjà d’un petit veau noir au poil vif, qui se trouvait en train de prendre tétée et qui tourna son museau tout baveux de lait et sa tête crépue en entendant venir sur le sable le pas assourdi de mon cheval. Mais la mère, me fixant d’un œil farouche, se mit à secouer la tête et à gratter le sol du sabot, signifiant ainsi qu’elle considérait ma présence comme importune et que, pour protéger son petit, elle se tenait prête à charger. Je m’éloignai donc, comme il sied de faire en tel cas, satisfait d’avoir accompli ma tâche et rempli mon devoir de gardian. Mais je n’osais m’avouer mon secret contentement de n’avoir rencontré sur mon chemin rien qui, de loin comme de près, put me suggérer la présence de la Bête. Le souvenir de cet être, son image qui me hantait, me devenaient, chaque jour, plus insupportables ; je feignis de me persuader, mais sans y croire, que j’avais pu éprouver une sorte d’hallucination et que la vision qui s’était une fois produite ne se représenterait peut-être pas. Pour dire le vrai, j’avais l’esprit fort bouleversé par une commotion aussi étrange et je désirais, au fond de moi-même, connaître ce qui pourrait, par la suite, advenir de tous ces faits, et me révéler, plus tard, le mystère que je ne me sentais pas, toutefois, encore le courage d’affronter.

Peu à peu je repris ma vie et mes occupations ordinaires. J’allais et je venais à mon habitude. Je chassais. Le soir, je tendais aux lapins et aux canards les lacets qu’il fallait pour m’approvisionner de gibier et assurer ma subsistance. Je montais à cheval ; et, chaque matin, je sellais, comme auparavant, Clair-de-Lune pour aller, à travers le pays, reconnaître mes bêtes et les rabattre dans les limites.

 

 

Depuis l’extraordinaire rencontre de ce jour que, dussé-je vivre mille années, je ne pourrai jamais oublier, mais à laquelle je m’efforçais de songer le moins possible, j’avais capturé sur la manade un jeune cheval. On sait comment ces choses-là se pratiquent. Avec ma corde de crin, mon seden*, j’avais saisi au passage dans un nœud coulant le poulain* qui me plaisait le plus et que je jugeais le plus propre à porter la selle pour faire une bonne monture. Mais nos chevaux camarguais sont fort sauvages et d’un caractère qui les rend difficiles à manier. Celui-ci se trouva dur de caboche et si farouchement épouvanté, qu’après lui avoir laissé faire à sa fantaisie un grand nombre de bonds et de défenses au bout de sa corde, je dus de toutes mes forces m’arc-bouter, puis me laisser aller de tout mon long dans le sable, tantôt traîné moi-même et emporté, tantôt arqué et les orteils plantés dans le sol, jusqu’à ce qu’enfin il s’écroulât, les jambes repliées sous lui, l’encolure allongée et la gorge si serrée dans le nœud qu’il n’y passait plus aucun souffle. C’est alors que je me précipitai, lui pris la tête dans un licol et, déjà étranglé plus qu’aux trois quarts, desserrai le nœud du seden pour lui permettre de reprendre haleine.

On n’ignore pas qu’à l’ordinaire, les gardians ont la précaution de se mettre à deux pour dresser les jeunes chevaux. Mais je me promis de dégrossir celui-ci sans le secours de personne. Inexplicable sentiment qui me possède et que je ne puis arriver à surmonter. Je l’ai déjà dit. J’éprouvais, comme je l’éprouve encore, une appréhension indicible à la pensée que la monstruosité qui m’est apparue pourrait se révéler à un autre homme. Je résolus donc de dresser tout seul le Castor. C’est le nom qu’aussitôt je lui donnai à cause de sa robe particulière et que, par la suite, j’entendais lui garder. Je l’attachai, dès le premier soir, derrière ma cabane en lui apportant pour pâture quelques-unes de ces gerbes de roseau sec que, dans la belle saison, chaque année, je fauche et que je mets à part en vue de l’hiver, pour mes chevaux de monture. Le lendemain, après avoir raccourci son lien, je lui bandai les yeux avec précaution et, ayant immobilisé une de ses jambes de derrière en la relevant au moyen d’une corde, par un nœud spécial, qui se nomme le hausse-pied, je me mis en devoir, malgré ses ronflements, ses tremblements, ses sueurs et autres contorsions coutumières aux poulains sauvages, d’installer sur son dos la selle pour l’habituer à souffrir le poids du harnachement. Après quoi, je lui délivrai les yeux et, lui déliant le pied, j’entrepris de le promener, tout gonflé qu’il fût et tendu par la peur entre ses sangles. Je partis à pied et le fis marcher en main à mon pas, le tenant bien ferme, mais sans gestes brusques et sans lui crier aucunement, le haranguant seulement d’une voix assourdie et douce en continuant à tirer devant, me privant, toutefois, de me retourner vers lui et de le regarder en face, pour ne pas lui porter ombrage.

Après quelques jours de ce manège, il se trouva, malgré sa sauvagerie, suffisamment assoupli pour que je pusse songer à le promener d’une autre manière. Je me mis donc en selle, à mon habitude, sur Clair-de-Lune et, chaque matin, lorsque je rabattais mes taureaux, je prenais en main le Castor, le tirant doucement par sa longe, l’obligeant à me suivre au pas, au trot et à toute allure. Lorsque les gardians se mettent à deux pour dompter un cheval neuf, il ne lui font pas autant de cérémonies. Mais je me contraignais à procéder avec une prudence extrême vis-à-vis d’une bête que je jugeais, par ses façons, défiante, au fond, et difficile à réduire, sachant que la moindre brusquerie me ferait perdre le peu de terrain que j’avais conquis apparemment. De plus, me trouvant seul, je pensais qu’un accident eût pu me placer dans une situation périlleuse.

Je ne manquai donc point, dès que je crus le cheval assez assoupli, je ne manquai point de le fatiguer avant de lui imposer la charge et le gouvernement d’un cavalier. Je l’emmenai en dextre* au bout du seden à côté de Clair-de-Lune, tantôt le forçant à galoper et tantôt raccourcissant l’allure, et repartant ensuite en zigzag avec un claquement de langue pour l’accoutumer par avance au commandement.

Je revins ce jour-là des En-Dehors du pays, qu’il était à peu près dix heures. En selle depuis trois heures environ, je me mis tout de suite en devoir de déjeuner, car j’avais résolu de monter le Castor pour la première fois. Je mangeai donc fort rapidement, me contentant d’un morceau de lapin froid, grillé sur la braise depuis la veille et terminai le repas avec quelques noix et figues sèches dont je glissai une poignée dans ma poche ainsi qu’un croûton de pain, comme j’ai coutume de le faire, lorsque les circonstances me forcent à déjeuner plus matin et que je ne puis prévoir l’heure à laquelle elles me permettront de rentrer. Afin de me désaltérer, je bus seulement de l’eau puisée dans la jarre où je la conserve, mais, pour mon coup de l’étrier, comme je me levais de table, je saisis sur mon étagère et débouchai la bouteille de cette liqueur aromatique que fabriquent les moines de l’Abbaye et que le Père Abbé me donna en l’honneur de cette nouvelle année ; j’en tirai seulement une gorgée.

Je note avec soin tous ces détails. Qu’ils paraissent, plus tard, ennuyeux et monotones, j’en suis trop certain. Mais je crois indispensable de bien établir qu’on ne doit soupçonner ici, ni les égarements de l’ivrognerie ni ceux de la fièvre. D’ailleurs, je n’écris point, je le répète, pour la vaine distraction de qui doit me lire un jour, mais afin de transmettre à d’autres, plus capables que moi de le comprendre et de l’interpréter, le récit de circonstances trop inexplicables. J’écris, avant tout, pour me soulager.

Nous venions d’atteindre alors au douzième jour de février et ainsi nous entrions dans cette saison où les heures claires du soir commencent à se faire un peu plus longues. Le temps, après une période de mistral, était calme maintenant et le ciel limpide et net de l’orient jusqu’à la largade*. Vers midi, j’allai détacher le Castor sur l’échine duquel j’avais eu soin, depuis le matin, de laisser la selle et, après en avoir serré les sangles au plus juste et avec beaucoup d’attention, je lui mis au nez un bon caveçon* à rênes de crin et, dans la bouche, le mors de bride avec lequel j’ai coutume d’entreprendre tous mes dressages. Il m’a été fabriqué par un forgeron de Lunel* et j’y tiens parce qu’il est en même temps doux et énergique, combiné pour ne point chagriner la bouche d’un animal débutant et maintenir assez avantageusement celui qui entreprendrait de se défendre. Les hommes de cheval, si aucun lit jamais ceci, me comprendront aisément. Je conduisis donc le Castor à pied et d’une marche tranquille en le tenant en main, jusqu’à la bande de sable qui forme la lisière du radeau, pour pouvoir le monter en une place qu’aucun arbre ne gênerait. Lorsque j’y parvins, je vérifiai mes sangles une fois encore et tout le harnachement, flattai le Castor en sifflotant, mais sans le toucher, car nos chevaux camarguais accueillent mal ces agaceries et, lui ayant soigneusement bandé l’œil du côté du montoir, je mis, avec les mouvements les plus doux, mon pied à l’étrier et m’installai dans la selle. Je n’eus pas besoin de m’y cramponner bien fermement car le Castor, après avoir hésité et tourné à demi sur lui-même, partit sans aucune résistance, de ce pas mal assuré que prennent les jeunes chevaux lorsqu’ils s’en vont, pour la première fois, entre les jambes d’un homme.

Je cheminai une heure, environ, à cette allure. Le Castor allait, le cou ballottant entre les rênes, soufflant de crainte, indécis et l’œil inquiet, mais paraissant prendre son parti de sa position nouvelle. Je m’appliquais à côtoyer les radeaux en suivant la lisière découverte, laissant à ma droite le fourré et à ma gauche l’étendue plane encore noyée d’eau en cette saison, lorsque le Castor, avec cette brusque malice qui est le propre de nos chevaux camarguais, m’attaqua sans que j’eusse le temps de me mettre en garde. Le museau d’un seul coup descendu entre les pattes, il se prit à donner des épaules et des reins avec de grands bonds, tantôt se portant en avant et tantôt tournant sur lui-même, en soufflant des naseaux et en hennissant. Surpris d’une telle façon, je ne pus, malgré tous mes efforts, ramener cette tête furieuse qui tirait et pesait plus qu’un quintal au bout de mes bras et, ébranlé peu à peu par les coups répétés de cette brute qui se tendait et se détendait à chaque pas avec une violence accrue, il me fut impossible de durer en selle et, quittant l’arçon, je me sentis rudement jeté contre le tronc d’un mourven d’où je roulai sur le sable, à peu près étourdi entièrement. Non point assez pour ne pas entrevoir, comme dans une vision de mauvais songe, le Castor délivré, la queue droite et le nez au vent, fuyant au galop allongé dans la direction de la manade.

Je dus demeurer plusieurs heures ainsi lourdement inanimé. Lorsque je revins à moi en sentant mon chien Rasclet me lécher doucement la figure, le soleil déjà baissait et la brise, sur les étangs, soufflait assez fraîche. Je constatai, avec un contentement naturel, que j’étais seulement blessé d’une écorchure à la face dont le sang, déjà, se tarissait, sans compter quelques meurtrissures par tout le reste du corps. Je me relevai, la tête un peu pesante et les jambes raides, et ne pouvant me venger sur-le-champ de cette bête, la chargeai des pires insultes, exécrant en paroles et de tout mon cœur son père, sa mère et la lignée toute entière de cette carogne, faisant ainsi feu de ma bouche, sans cependant blasphémer aucunement les Saints Noms, ce que, contrairement à beaucoup de gardians, j’observe, même dans mes plus complètes fureurs.

Je me mis aussitôt en devoir de regagner ma cabane en prenant le plus court chemin par le travers des radeaux, certain de retrouver le Castor au milieu des juments de la manade, non sans redouter pour ma bride et mon harnais les suites de cette aventure.

À vrai dire, tout en claudiquant et traînant ma jambe froissée à travers les touffes, je ne pouvais me défendre d’une assez vive inquiétude. Cet animal dont le caractère s’annonçait hargneux, m’ayant une fois désarçonné, n’allait-il pas se rendre intraitable ? Et comment, sans aide, parviendrais-je par la suite à le réduire, s’il allait, une fois encore, me démonter ? D’autre part, il m’était indispensable de le reprendre et, si je le pouvais, de le soumettre aussitôt, car on sait combien se rend difficile le cheval neuf au dressage qui, à sa première tentative, prend de l’avantage sur l’homme, lorsqu’on ne s’astreint pas à le dominer sur le coup.

Ainsi, tout absorbé, faisais-je mes réflexions en gagnant vers ma cabane dont je me trouvais alors à une demi-lieue tout au plus, lorsque mon chien Rasclet, qui quêtait autour d’une touffe, s’enfuit en gémissant, comme épouvanté, et vint se réfugier près de moi si vivement, qu’il donna de son museau dans mes jambes et manqua me faire tomber. Et comme je me penchais pour démêler la cause de cette terreur, je l’aperçus devant moi, elle ou lui, je ne sais, la Bête, qui, accroupie sur le sol, fouillait le sable au pied d’un mourven.

Mon premier mouvement fut de me rejeter en arrière et, sans réflexion, de prendre la fuite. Elle, de son côté, se leva à demi comme une créature craintive que la présence humaine épouvante et qui doit compter pour son salut sur l’agilité de son corps. Mais en me reconnaissant, l’être, du même coup, me parut se rassurer, ses joues se plissèrent, sa bouche s’ouvrit et son rire strident et sec fut, tout à coup, au milieu du bois, comme le crissement d’une prodigieuse cigale.

« Sans doute préférais-tu t’en aller, homme étrange qui me cherches et qui, dès entendre ma voix, fuis, comme emporté par le vent d’une bourrasque. Dis, qu’as-tu donc fait aujourd’hui de ta pique et de ton cheval et pourquoi traînes-tu si péniblement la jambe ? »

La surprise, je dois le dire, me suffoquait. Cette brusque rencontre, au moment même où mon esprit errait à la poursuite d’autres pensées et d’autres images, me bouleversait. Je ne pus répondre. Pendant que cet être parlait, mon chien Rasclet, tout d’abord réfugié près de moi, s’était mis à ramper à petits coups vers la Bête (pour la commodité du récit, il faut bien que je lui conserve ce nom) et s’avançant ainsi avec de petits gémissements, restait, le museau allongé vers elle, aplati sur la terre et comme charmé. Malgré mon saisissement, je n’avais pu m’empêcher de l’observer. Mais la Bête ne riait plus. Elle s’était assise, appuyée sur l’un de ses coudes, à demi couchée, et c’est avec dégoût que je considérais la toison pelée parsemant ses cuisses de chèvre et ses sabots fourchus, écailleux et ternes dont la pointe terreuse se retroussait.

« Tu est là, toujours, qui me regardes », poursuivit-elle, « et moi je te questionne comme si tu n’étais pas un homme berné. Je te questionne et tu ne sais pas seulement pourquoi tu vis dans cette plaine sauvage que ferment au plus loin, pour tes regards, l’étendue immense de la mer et la brume bleue des monts Cévennes. Que sais-tu ? Rien. Que fais-tu ? Oh ! peu de choses, mais plus nobles et plus hautes, sans doute que tu ne peux te le figurer. Car tu perpétues, à ton insu, des rites humains parmi les plus vénérables et tu répètes dans ton instinct des actes dont tu ne peux évaluer la grandeur. Et cependant, à voir ma vieillesse et ma misère, tu ignores ce que peut être la jeunesse d’un demi-dieu. »

– « Blasphème ! » criai-je en sursautant et je me sentis à nouveau glacé d’un souffle d’horreur, « blasphème et sacrilège ! Il ne saurait y avoir de demi-dieux. Il n’y a qu’un Dieu, un Dieu éternel qui a créé le ciel et la terre – et au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ! »

– « Tu dis bien », répondit sans s’émouvoir cette fois la Bête, « tu dis bien. Il n’y a qu’un Dieu éternel. Jadis lorsque j’errais, cherchant déjà, voici plusieurs siècles, l’air du désert et la libre lumière sur les limites de la Libye, il me fut donné de rencontrer un vieil homme qui paraissait presque centenaire et aussi farouche que moi. Il vivait dans la solitude, s’imposant de dures privations en guise de sacrifices et il annonçait ce qu’il nommait la Bonne Nouvelle et il m’apprenait des mots qui se mêlaient en moi comme des éclairs de flamme aux sombres tourbillons, aux vagues inflexibles de mon instinct. Tu dis bien, sans doute. Il n’est qu’un seul Dieu éternel. Mais il y eut des dieux, des dieux nés du monde et qui, au monde, sont morts maintenant. Il y a des demi-dieux. Tu n’es pas capable, peut-être, de comprendre vraiment cela. Il y a des demi-dieux. Ils vivent d’une vie souveraine, abreuvés au flots de l’éther, enivrés d’essences matérielles et, maîtres d’un univers en fleurs, participant à la danse des saisons et des étoiles, ils chantent de la même voix que la lumière et la mer. Que ne m’as-tu vu, moi-même, alors que, puissant et joyeux et orgueilleux de ma jeune force, je bondissais à l’heure de midi dans les clairières, épouvantant de ma présence les bêtes des bois que je m’amusais à surpasser de vitesse, ou que, tapi dans la bruyère aux douces heures nocturnes, tout tendu de ruse et de désir, je guettais, pour les surprendre et les posséder, des formes si belles qu’en me les rappelant, de si loin même, c’est à peine si j’ose les nommer des corps. Regarde-moi. Des cornes de ma tête et de mes pieds d’animal, comment veux-tu récuser le témoignage ? Pourrais-tu me prendre pour un homme ? Il n’est qu’un seul Dieu éternel. Mais les demi-dieux naissent et vivent et vieillissent et après une existence que ta raison ne saurait tenter d’évaluer sans se perdre, ils meurent, oui, ils meurent, ils retournent à la matière, ils retournent aux gouffres de l’espace et du temps et je ne sais, quant à moi, où les ramène la volonté qui, un jour, les en fit sortir. »

J’écoutais toujours, attentif et l’esprit tendu, pour bien graver dans ma mémoire tant de paroles que je ne comprenais pas tout entières et l’autre, la Bête, un long moment, fit silence et, sans me regarder, sembla profondément réfléchir.

« Les demi-dieux vivent. Ils vivaient sans doute, devrais-je dire. Car, depuis que je cours la terre immense, me sentant vieillir, maintenant, et voyant la splendeur du monde se voiler à mes regards peu à peu, il y a bien longtemps que je n’ai fait, de mes pareils, la moindre rencontre. Peut-être, comme moi, se cachent-ils, craignant, en ces temps, la barbarie et la malice des hommes. Songe donc à ce que, en m’apercevant, tu as pu, toi-même, éprouver.

« Notre apparition, autrefois, n’allait pas sans grandes alarmes. Que de fois, jadis, par jeu, au cœur de la campagne déserte, me suis-je plu, tapi entre deux fourrés, à me ruer tout à coup avec des cris, me réjouissant de voir, dans une fuite éperdue, bergers et troupeaux disparaître en décroissant dans la plaine. Mais les hommes, alors, en nous craignant nous vénéraient. Que de soleils et de soleils ont passé depuis que je n’ai plus vu bondir dans le ruissellement d’été les demi-dieux enfants plus agiles que de jeunes chèvres !

« Une fois, la dernière, – il y a si longtemps ! – en errant, une nuit, en chasse, je vis se glisser sous le taillis une forme blanche. Je voulus caresser ses lèvres de femme. Je bondis, l’emprisonnai dans mes bras, l’attirai hors de l’ombre, sous la lune claire ; elle me regarda, et sans même un effort pour se dégager, se mit tristement à sourire. Hélas ! ses joues douces étaient ridées, sa bouche n’avait plus de dents et dans ses prunelles de source, je vis bien que l’amour s’était tari à jamais. Je la délivrai, la laissai partir sans une parole et c’est bien, oui, c’est bien la dernière que j’aie rencontrée désormais. »

Je ne soufflais mot, interdit par tout ce que je venais d’entendre. Mes yeux, de l’étrange bouche qui s’était tue, allaient au chien Rasclet toujours étendu, comme prosterné devant la bête et qui faisait entendre, de temps à autre, une sorte de tendre glapissement. C’est à ce moment que mes regards s’arrêtèrent sur un trou de deux empans environ creusé dans la terre et au bord duquel je remarquai quelques racines tout fraîchement arrachées.

« Oui, les demi-dieux non seulement naissent et vivent, mais sous peine de mourir, ils doivent manger. Que veux-tu que je devienne ? Comment pourrais-je aller rôder autour des villages et des jardins, sans me voir harceler comme un animal de rapine ? Et puis, ne te l’ai-je pas dit ? Autant que la nourriture de la chair, l’air libre et l’azur sauvage me sont nécessaires. Et sur cette terre désertique, je soutiens mon vieux corps comme je peux. Tu le vois, j’étais en train, lorsque cette fois sans le vouloir, je pense, tu m’as surpris, j’étais en train d’arracher quelques-unes de ces racines qui semblent mangeables lorsqu’on n’a guère autre chose à se mettre sous la dent. Bientôt, de jeunes pousses d’asperges amères pointeront autour des fourrés, et puis il y a les œufs des perdrix rouges, des oiseaux de plage et des flamants, il y a les nids des hérons et des sarcelles. Ce n’est pas grand chose. Que veux-tu ? Le monde, sans doute, depuis qu’il tourne, ne se sent plus, comme jadis fait pour nous. »

Il parlait, à présent, d’une voix sourde, comme accablée. Et son visage résigné ne gardait plus trace d’amertume. Pour la première fois je remarquai ses épaules tannées et brunes, mais si maigres, si maigres qu’au moindre mouvement, sous la peau, je voyais aller et venir les os de chaque jointure. Je regardais ses traits tirés et ce vieux corps qui, tout demi-divin qu’il se prétendît, s’alimentait, affamé, d’une poignée de dures racines. Une grande pitié me saisit. J’oubliai d’un coup mon horreur première, la hideur de ce front bestial et de ces doubles sabots. Je plongeai ma main dans la poche de ma veste, en retirai le pain, les noix et les figues sèches dont, par précaution, je m’étais muni le matin. À la vue de ces pauvres mets, les prunelles ternes se ranimèrent.

« Tiens ! » lui dis-je en les lui tendant.

Il fit un pas, hésita, les deux mains ouvertes ; je vis qu’elles étaient longues, nerveuses et munies, au bout des doigts, de grands ongles aiguisés. J’y versai vivement tout ce que je tenais entre les miennes.

« Tu as faim ? »

Mais je n’entendis aucune voix. Les deux paumes chargées de pain et de fruits s’étaient rapprochées de la large et maigre poitrine. Elles les y serraient avidement comme une précieuse proie. Et tandis que je reprenais mon chemin, j’aperçus, en me retournant pour siffler mon chien, la vieille face tendue vers moi avec une incroyable expression d’apaisement et d’extase cependant que, des paupières clignotantes, deux grosses larmes, jaillies tout à coup, roulaient silencieusement dans la barbe grise.

 

 

Les jours qui suivirent, furent, pour moi, pleins de trouble et d’incertitude. Car en réfléchissant à tout, malgré l’inutilité des signes de croix et des exorcismes, je ne pouvais entièrement écarter l’appréhension de quelque influence diabolique. Et, d’autre part, en me rappelant certaines paroles de cet être, en évoquant, surtout, la bonté, parfois, de ce regard et la fierté de ce qui pouvait être son âme, en revoyant l’élan qui, pour le si faible don que je lui avais fait, semblait le transporter véritablement de reconnaissance, je laissai à la terreur des premiers instants succéder de l’indulgence et je sentais naître en moi une sorte d’amitié. C’est cela, maintenant, que je ne pouvais m’empêcher de méditer jour et nuit. La nuit surtout, en me tournant et me retournant dans ma fièvre, je passais de l’un à l’autre de ces sentiments, tantôt rebuté par la répugnance et par la crainte, tantôt cédant, je l’avoue, à une faiblesse que je ne comprenais pas.

Cette sorte de combat empoisonnait mon sommeil et rendait mes songes insupportables. En allant et en venant, malgré le travail de la journée, je pensais sans répit à toutes ces choses ; et elles me poursuivaient aussi bien à l’intérieur de ma cabane lorsque je rangeais ma couchette et préparais mon repas, qu’à travers la plaine, tandis que je rassemblais mes bêtes pour la nuit, ou que je parcourais de grand matin, les vastes En-Dehors du Riège.

Il faut connaître la Camargue et avoir mené la vie de gardian, pour savoir la tyrannie que peut exercer sur l’âme une idée unique, alors que l’homme, sans aucune autre voix qui lui réponde, s’en va par l’étendue, à cheval, avec son rêve, comme une barque qui navigue dans les solitudes de la mer.

C’est pourquoi j’agissais le plus possible et me vouais de préférence à la tâche qui pouvait me détourner le mieux de mes préoccupations. J’avais retrouvé le Castor bien tranquille parmi les cavales avec ma selle fort heureusement intacte et il m’avait été facile assez, en usant toutefois de quelques ruses, de le saisir par la rêne du caveçon qui traînait sur le sol entre ses pattes, sans avoir besoin de le capturer à la corde. Je l’avais ramené et attaché de nouveau derrière ma cabane, déterminé à l’enfourcher au plus tôt, faute de quoi, je savais bien qu’il deviendrait tout à fait inabordable.

Mais auparavant, il m’avait fallu aller à la Ville-de-la-Mer. C’est là que le Père Provéditeur m’envoie des vivres pour chaque quinzaine et me les y fait apporter par l’un des charretiers de l’Abbaye. Je m’y rendis, à mon habitude, sur Clair-de-Lune, en menant en dextre le Paon-Blanc, un vieux cheval tranquille, auquel je fais porter, quand j’en ai besoin, les ensàrri comme à un véritable âne de troupeau ; on sait assez ce que sont ces larges corbeilles attachées de chaque côté du bât et combien elles sont propres à contenir toutes sortes de provisions.

Je revins, le soir, sans avoir fait visite à personne qu’à notre vénérable curé ; il me trouva le visage malade et l’œil fiévreux, ce que je mis sur le compte du mal des marais, et me reprocha avec bonté d’avoir depuis fort longtemps négligé mes devoirs de chrétien, mais je le rassurai en lui laissant à penser que je les avais remplis récemment à l’Abbaye. Je ne saurais dire à quel point un pareil mensonge me fait maintenant horreur. Je ne compte point pour visite le bonjour que j’allai donner à Touniet, un pêcheur de mer, mon compère, avec lequel j’ai toujours entretenu grand commerce d’amitié. Il me trouva, lui aussi, la figure lasse et m’engagea à boire, pendant quelques temps, de la tisane de centaurée ; je ne partis point de chez lui sans emporter deux superbes poissons Saint-Pierre, en échange de quelques pièces de sauvagine dont je lui avais fait présent. Je tins, avant de rentrer, à passer encore chez le barbier dont c’était le jour, pour me faire couper la barbe que j’avais longue et fort hérissée, et, surtout, dans le but de me rendre compte, en ce lieu où se fabriquent tous les racontars et sornettes de la Camargue et qui est l’habituel rendez-vous des autres gardians et des braconniers, si quelque chose avait transpiré au sujet de l’hôte étrange qui hantait les abords du Vaccarès. Je fus, à cet égard, entièrement rassuré.

Le soleil se couchait à peine que je me trouvai déjà de retour. Je me mis aussitôt à ranger dans ma cabane toutes les provisions que j’avais rapportées. J’y découvris, avec un véritable plaisir, un petit sac de figues, un autre de noix et d’amandes douces ainsi que deux douzaines de pommes de la montagne, quelque peu ridées par l’hiver, mais fermes encore et sucrées à point sous leur peau résistante et rouge. J’apprêtai aussitôt pour mon souper les poissons que mon compère m’avait donnés, en réservant une partie en vue de mon premier repas du lendemain.

Et le lendemain, avant d’enfourcher Clair-de-Lune, je pris une musette, de celles nommées saquetons, et l’ayant garnie d’une bonne mesure de fruits secs et de la moitié d’un de mes pains de deux livres, j’y joignis une tranche de poisson et deux belles pommes.

Tout en gouvernant sur les En-Dehors, je fis un détour pour passer devant le mourven au pied duquel j’avais rencontré la Bête précédemment et suspendis le saqueton à l’une des branches hautes, en ayant soin de le maintenir hors de l’atteinte des renards, des oiseaux nocturnes et autres vermines, en serrant, pour plus de sûreté, la toile de l’ouverture avec un lien de jonc. En rentrant le soir, je vis bien que nul n’y avait encore touché et me promis de me rendre compte s’il en serait de même après cette nuit.

Je me levai donc avant la pointe du jour. Je dus, pour me vêtir, m’éclairer avec mon calèu*. Le temps était calme et froid et le ciel encore sombre, lorsque j’entrouvris ma porte. Je me hâtai. Mon feu allumé flamba bientôt et la première lueur d’aurore rosissait la terre et les eaux, que, déjà, j’avais avalé ma soupe chaude. J’étais résolu, me sentant dispos, à remonter le Castor, mais non sans prendre autant que je le pourrais toutes les précautions nécessaires, afin d’en demeurer, cette fois, le maître. Je le sellai donc avec la même prudence et les mêmes soins et l’emmenai d’abord, pour le fatiguer un peu, trotter en main au bout du seden, tandis que je chevauchais Clair-de-Lune. Il cheminait à côté de moi, un peu en arrière, la tête basse et l’œil assoupi, comme un animal qui prend son parti de se sentir l’échine chargée et qui, désormais, ne s’épouvante ni du grincement des cuirs, ni du tintement de la ferraille.

Je laissai, ce jour-là, les taureaux faire entièrement à leur guise ; afin de donner tout mon temps à ce dressage, dont l’issue, je dois le dire, me préoccupait. J’emmenai le Castor à travers bois, l’obligeant à passer dans le fourré à la suite de Clair-de-Lune pour l’accoutumer au grattement des branches sur les quartiers de la selle, mais j’étais curieux aussi de savoir si la Bête se serait avisée des vivres que j’avais suspendus pour elle à la haute branche du mourven. Lorsque je parvins à cet endroit, je m’aperçus, en mettant pied à terre, que le saqueton avait été d’abord vidé puis refermé en son ouverture comme par une main humaine et, en même temps, je pus relever, au pied de l’arbre, une traînée de claves qui ne s’y voyaient pas auparavant, car j’avais eu soin, la veille au soir, d’y venir et d’y aplanir de mes mains toute la surface de la terre. Je détachai le saqueton et constatai d’abord, avec une certaine surprise, que quelque chose encore y demeurait. C’était le morceau de poisson, qu’avec les autres vivres, la veille, j’y avais mis. En y réfléchissant, je m’imaginai que la Bête éprouvait, peut-être, de la répugnance à goûter la chair animale et qu’elle entendait ainsi me le faire entendre. Les circonstances ne manquèrent pas, par la suite, de me confirmer sur ce point.

Je revins rapidement déjeuner, si bien que lorsque je pus reprendre le Castor, le soleil marquait à peine huit heures. Le ciel, je l’ai dit, était immobile et pur. Et malgré le trouble qui n’avait en rien cessé de me tourmenter, je me sentais cette allégresse du corps que donne un beau temps surtout en cette saison où l’on voit une vie nouvelle pointer sous l’hiver finissant.

Ayant donc mené le Castor sur un terrain découvert et favorable, je lui fis faire quelques pas et, lui voilant l’œil, engageai mon pied à l’étrier pour me mettre en selle. L’animal ne se révolta aucunement, partit doucement d’une allure mal avisée, mais fort docile, et je le laissai cheminer ainsi tout près d’une lieue. Sans l’aventure des jours précédents, j’aurais pu m’endormir dans l’illusion de la plus complète sécurité, mais je savais trop de quoi il était capable et, me défendant de la moindre inattention, je me tenais préparé à toute attaque. Cette vigilance fut inutile. Je le fis marcher encore environ pendant deux heures et tout désireux que je fusse de ne pas forcer un animal jusqu’alors entièrement libre et qu’un excès de fatigue au début de son dressage eût pu dangereusement courbaturer, je m’appliquai tout de même à rompre ses forces, l’engageant volontiers dans le sable ou la terre molle et l’y laissant, tout son saoul, peiner. Mais je me retrouvai sur le tantôt dans les environs de la cabane sans que le Castor eût tenté la moindre défense et témoigné de quelque mauvaise intention. Je le fis boire à son arrivée, jetai devant lui quelques bonnes gerbes de roseau sec, après quoi, affamé moi-même, j’allai rapidement collationner d’olives amères et d’un quartier de tome fraîche que j’avais rapporté de la Ville-de-la-Mer.

Le soir ne tomba pas sans que j’eusse, de nouveau, bridé et enfourché le Castor. Je le promenai ainsi une heure à peine et le mis ensuite au repos pour le desseller, voulant lui faire sentir uniquement ma domination et ma contrainte. Il était dans mes projets de ne point interrompre, si passagèrement que ce fût, un tel dressage, sans l’avoir d’abord poussé assez loin.

J’en repris donc, dès le lendemain et le plus matin que je pus, la tâche. Nous étions alors au début de mars où les nuits et les matinées demeurant fraîches, le soleil du jour commence à se faire ardent. Déjà le printemps proche se manifestait dans ces mille signes par quoi la saison nouvelle a coutume de s’annoncer. Une légère ombre verte courait sur les branches menues des tamaris, les roseaux, sous l’eau du marais, poussaient leurs pointes nouvelles et les oiseaux de la côte s’appelaient dès le matin. Voici de cela un peu plus d’un mois puisque c’est le Saint Dimanche de Pâques, onzième du mois d’avril – ce qui fait aujourd’hui même seize jours, – que j’ai entrepris d’écrire ces pages. Actuellement, la joie de la prime éclate partout. Mais au début de mars, l’hiver ayant été dur, elle s’annonçait à peine.

Je partis donc sans négliger mes habituelles précautions et sans me fier à l’apparente soumission de ma monture et, comme la veille, commençai ma promenade en lisière des radeaux. Le cheval s’en allait, déjà, d’un pas sensiblement plus affermi, et je sentais aussi sa bouche mieux répondre aux pressions du mors. J’entrepris donc, quittant la bordure découverte, de le gouverner dans le fourré, en le maintenant, par prudence, dans les passages du bois les mieux frayés où je l’avais guidé l’avant-veille à la suite de Clair-de-Lune et je venais, sans encombre, de lui faire prendre le premier tournant, lorsque, tout à coup, je le sentis se gonfler sous moi, se détendre brusquement, les reins arqués et la tête entre les pattes, se « desbrandant* » comme nous disons dans notre métier, avec une brutalité incroyable, en poussant en même temps des hennissements de fureur. Je m’étais cramponné au troussequin de ma selle, désireux avant tout de me maintenir, sachant trop ce qu’il adviendrait si je me laissais, une fois encore, démonter, mais je sentais les sauts se succéder avec tant de précipitation et de rudesse, que je m’en allais comme si j’eusse été emporté dans une houle et je sentais venir l’instant où je ne pourrais faire autre chose que de chavirer.

C’est alors que se produisit une circonstance inattendue. Comme il achevait un saut de mouton, le Castor retomba tout à coup, immobile et raide sur ses quatre jambes, tout comme si ses sabots se fussent, à la fois, fichés dans le sol. Et aussitôt, il s’arrêta de hennir et de souffler, demeurant sous moi sans bouger, comme un animal de pierre. Au même instant, j’aperçus la Bête. Elle était arrêtée, debout, appuyée de dos au tronc d’un mourven. Ses yeux dardés sur mon cheval, avec un regard d’où semblaient jaillir des flammes, elle modulait doucement entre les lèvres une sorte de sifflement. Puis elle se mit à se balancer sur ses jambes, avançant à petits pas dans une sorte de danse, sans cesser de regarder le Castor au fond de ses yeux et de siffler, mais augmentant peu à peu la force de la modulation et la rapidité de la cadence. Lorsqu’elle parvint près de moi, à deux empans, pour le plus, de la tête de mon cheval, je sentis sous moi, celui-ci toujours immobile, s’agiter d’un frémissement imperceptible et profond, comme une eau que l’ardeur du feu travaille et qui se met tout à coup à frissonner.

Mais l’autre, s’étant avancé jusqu’où j’ai dit, s’arrêta, cessa de produire avec la bouche son agaçante musique, et, levant le bras, appliqua fermement la paume de sa main ouverte, en plein sur le front du Castor, qui, le voyant venir, lui pourtant si vite effaré au moindre geste, ne remua pas plus qu’un bloc. Mais dès que la main fut ainsi posée entre ses oreilles, il se mit, cette fois, à trembler sans bouger des pieds, mais tout secoué entre mes jambes et fit entendre un soupir d’effort et de douleur, comme un animal ligoté auquel on plante un fer rougi en pleine chair vive. Puis il se mit lentement à faiblir et à ployer sur ses membres, ceux de devant, d’abord, puis ceux de derrière, grelottant et ahanant toujours, jusqu’à ce qu’il se trouvât – moi dessus – tout à fait écroulé par terre. Mais à l’instant même où il atteignait le sol, la Bête, brusquement, se retira, et le Castor délivré, se relevant d’un seul bond, se maintint debout, mais dans un état apparent d’abêtissement morne et de torpeur, le poil agité d’un faible frisson et la peau toute écumeuse.

À cette vue, l’être étrange éclata de rire en crissant, j’ai déjà consigné une fois cette remarque, – comme une monstrueuse cigale dont le chant eût rempli le bois.

« Tu peux le monter, maintenant, il sera docile. Tu peux l’enfourcher sans risquer d’être roulé dans la vase comme une anguille de marais ou de voltiger en l’air comme une mouette. Si les demi-dieux épouvantent les pasteurs, ils savent dompter aussi les bêtes farouches. Tu l’as vu. Me prends-tu toujours pour une brute ?.... Mais non », reprit l’être en laissant ses traits s’apaiser et en effaçant sur son visage cette contraction de bouche qui lui donnait une expression repoussante, « mais non, je te sais un homme bon parmi les hommes. N’as-tu pas su vaincre ta peur et l’horreur sacrée que, malgré moi, sans doute, je t’inspire ? As-tu seulement hésité à te priver de tes propres vivres pour secourir ma faim, qui pourtant, ne te sollicitait pas ? »

Je regardais et j’écoutais sans rien dire et je sentais le Castor plongé toujours dans l’engourdissement et la stupeur. Moi-même j’admirais, troublé, que cette force apparemment surnaturelle eût, d’un seul coup, ainsi terrassé un animal vigoureux.

« Cesse de craindre, me dit cet être, qu’en moi-même je n’osais plus appeler la Bête. Je ne suis pas un de ces démons, impures larves qu’exorcisait à mes yeux le vieux solitaire de la Libye. Ce que je suis, tu le sais peut-être, et peut-être l’ignoreras-tu toujours. J’ai confessé le Dieu éternel. J’ai chanté avec toutes les voix du monde. J’ai suivi, de ma danse, la danse des constellations. Et voici, maintenant, que je sens mon antique chair se dessécher sous ma peau comme le bois d’un vieil arbre que la sève tarie n’arrive plus à nourrir sous son écorce. Les temps sont révolus, sans doute, et mon règne est déjà fini. Mais, jusqu’au bout, je garderai ma puissance, je dominerai les animaux de la plaine et les bêtes des fourrés. Je saurai les courber et les soumettre. Allons, pars, et fais de ton cheval ce qu’il te plaira. Pour toi je l’ai rendu à jamais docile, n’oublie pas que cette main l’a touché. »

Tout aussitôt, je talonnai le Castor. Il tourna et se mit en marche à ma guise. Comme je me retirai, je jetai un coup d’œil sur l’être. Il me regardait. Jamais je n’avais vu sur ses traits rayonner une majesté pareille. Avant de m’éloigner, j’hésitai une minute, interdit, et je ne puis m’empêcher maintenant de songer sans cesse au sourire de joie, de mansuétude et d’orgueil qui semblait, à ce moment-là, illuminer tout ce vieux visage.

 

 

Voilà ce que j’ai vu. Voilà ce que je consigne ici, non sans une certaine angoisse. Celui qui, un jour ou l’autre, dans l’avenir, connaîtra ceci, accordera-t-il à mon récit une foi entière ? Qu’il veuille cependant réfléchir, au cas où il se trouverait tenté de me croire victime du désordre de ma tête, que ma démence, si elle inspirait véritablement ce que je raconte, ne saurait pervertir également les animaux qui vivent autour de moi. Sans doute, des imaginations maladives auraient pu enfanter en moi telle ou telle des visions que j’ai rapportées. J’ai bien pu me figurer, en effet, une fois ou l’autre, dans un délire de fièvre, que monté sur le Castor, et ayant rencontré la Bête, j’avais pris la part que j’ai dite à des circonstances merveilleuses. Mais, précisément, et pour ne parler que du Castor, il faut considérer que, chaque jour, depuis lors, je le selle et je le monte, je le fais tourner et volter à ma fantaisie et le mène en tout comme il me convient. Cela, jour par jour, en vérité, ne peut être un songe. Jamais plus, à ma volonté, l’animal n’a opposé quelque défense. Chose plus étonnante encore et que jamais je n’avais constatée, lorsqu’il se trouve libre à son ordinaire sur la manade et que je veux le saisir, je n’ai nul besoin, comme devant, de l’attirer au moyen d’un saqueton plein d’avoine ou de le capturer par surprise, en l’enveloppant d’un nœud coulant. Dès qu’il m’aperçoit, il s’arrête, la tête tournée vers moi, attendant paisiblement que je veuille passer à son cou la double corde de mon seden. Cette conduite d’un de nos camarguais entièrement sauvage jusqu’alors, émerveillera, j’en suis sûr, ceux qui connaissent assez bien le naturel farouche et défiant de cette race. Il se laisse seller et brider, désormais, avec plus de tranquillité que les autres chevaux de monture. Et je l’enfourche sans préparatifs ni précautions aucunes et sans plus de risques que si, lui ayant retiré du dos les ensàrri, il me prenait fantaisie d’enfourcher le vieux Paon-Blanc.

Voilà ce que j’ai vu, ce que j’ai expérimenté, ce que je sais. Voilà aussi ce qui m’obsède et me hante. Je possède toute ma raison, je l’affirme encore, mais si ce tourment me poursuit et dure, je ne sais comment tout cela pourra finir.

Sans doute, l’existence de la Bête et sa présence ici peuvent passer, à elles seules, pour de grands prodiges. Déjà, pourtant, je commençais à les accepter, je l’avoue, à sentir s’atténuer peu à peu les tourments dont, au début, elles étaient la cause abhorrée. Mais depuis que j’ai vu, de mes yeux, se manifester sa puissance, depuis que j’ai assisté à cette opération merveilleuse, à laquelle je ne saurais pourtant, sans blasphème, donner, quant à moi, un autre nom, je sens mes inquiétudes renaître.

En ramenant du radeau le Castor dompté, je sentais seulement monter en moi une immense gratitude. Je ne pensais qu’au danger écarté et au service rendu. Maintenant, j’ai, de nouveau, réfléchi. Malgré tout ce qu’il m’en a dit, sais-je vraiment et si peu que ce soit, quel est cet être ? Sais-je, – bien que je m’efforce, pour les transcrire, de les graver chaque fois bien exactement dans ma tête, – sais-je ce que signifie au fond la plupart de ses paroles ? Suis-je bien certain qu’elles ne recèlent pas quelque dangereuse incantation ? Ne dois-je pas me souvenir de la répulsion que j’éprouvai tout d’abord et me défier de cette sorte d’attachement, de cette inexplicable et imprudente tendresse qui, peu à peu, comme un sortilège, égare mon cœur ? Je ne sais ; comment saurais-je ? Et j’ignore enfin, bien que, depuis quelque temps j’aie repris fidèlement mes prières et ne cesse de me recommander à mes Saints Patrons, si tout cela peut aller sans grand péril pour mon âme. Car voilà que j’ai laissé se passer le temps des Pâques sans oser m’approcher du Tribunal. Parler de tout cela ? Non, aussi bien qu’au premier jour, cela me serait impossible. Et je n’ose participer toutefois au Sacrement sans avouer au Père cette chose qui maintenant me possède.

Depuis qu’elle a soumis le Castor, bien que sans cesse je parcoure le Riège, les En-Dehors et l’Étang-Redon, jamais plus la Bête ne m’est apparue. Voici nombre de jours, déjà. De même qu’elle est venue, peut-être s’en est-elle allée, chercher une autre retraite de par le monde, en laissant ainsi à mon âme le droit de reconquérir sa solitude et sa paix. J’écris ceci avec un sentiment de tristesse et de regret que, seul au monde, je puis comprendre.

Depuis longtemps, donc, je n’ai plus rien aperçu. Nulle part je n’ai plus relevé de claves fraîches. J’ai, pour ne conserver aucun doute à cet égard, suspendu à la branche haute du mourven, le saqueton garni de noix et de figues sèches. Nul, cette fois, n’en a défait le lien. La Bête est partie, je pense, mais mon obsession ne cède pas. Je souhaite, je regrette et je crains, surtout, je crains.

Depuis le terrible jour où, pour la première fois, elle m’est apparue au milieu de la roselière, mon âme garde une image qui me suivra jusqu’à mon dernier instant. C’est ainsi. Maintenant, ma tête est pareille à la plage en feu où le soleil d’août agite ses grands mirages.

Que croire ? Depuis que le rayon de ses yeux a brûlé les miens, les lignes du réel sont en moi comme un reflet qui se déforme et qui danse.

De vive voix, certes, je ne veux rien révéler. Il suffit que j’écrive pour me délivrer – autant qu’il est possible, – de cette charge épuisante. C’est pourquoi j’ai tâché de marquer, très fidèlement, ce que j’ai observé et toutes les circonstances auxquelles j’ai participé jusqu’à cette heure.

Telle est maintenant ma conviction : la Bête est partie. J’ai cherché, jusqu’à hier, encore, je n’ai plus rien vu, plus rien. Si, par la suite, nul évènement notable ne se produit, c’est ici que j’aurai terminé mon récit et pour toujours. Qu’on ne me le reproche pas. Quelque obscur et désordonné qu’il apparaisse, il m’a procuré, à travers mes inquiétudes, un indicible soulagement.

Je ne me flatte pas d’avoir pu, par un tel moyen, dissiper toutes mes alarmes.

Mais un apaisement me vient de penser que les évènements merveilleux qui troublèrent un pauvre gardian dans sa solitude, ne seront pas perdus comme tant d’autres, ensevelis dans les abîmes du temps, et qu’un jour viendra où un plus savant et un plus sage, les observant de loin sans épouvante, saura élucider et comprendre ce que, seule, mon ignorance me voile peut-être aujourd’hui.

 

 

 

 

 

II

 

 

Tout ce que j’avais vu, auparavant, n’était rien. Toutes les circonstances que j’ai relatées dans la partie précédente comme merveilleuses, depuis ma première rencontre avec la Bête, peuvent passer pour ordinaires et coutumières, au regard de celles où je me suis, depuis lors, trouvé.

Je reprends donc ce cahier pour y rapporter, de nouveau, ce qui doit l’être et y noter ce qu’il me paraît nécessaire de noter.

Depuis trois mois environ, je n’avais plus rien écrit. Je croyais véritablement cette relation terminée. Cinq semaines, tout d’abord, se sont passées dans la tranquillité la plus complète. Ce n’est point que j’eusse pu écarter le souvenir des évènements inaccoutumés qui, malgré moi, continuaient toujours à me tourmenter. Mais malgré mes recherches et la plus constante attention, je n’arrivais plus à découvrir, hors celle de mes animaux, une seule clave nouvelle à travers le pâturage. Le saqueton que, de temps à autre, je continuais à visiter et à suspendre à la même branche, demeurait intact depuis bien des jours, constamment serré dans les nœuds de son lien et garni de ses friandises. Je pensais que cet être inconnu que j’avais appelé la Bête, avait dû quitter le pays et que la saison, plus clémente et fort abondante en fruits, lui permettait de trouver ailleurs et plus aisément sa subsistance. Je m’efforçais de m’y arrêter le moins possible, bien que son mystère occupât à peu près entièrement mon esprit.

Pour tenter enfin de m’en délivrer tout à fait, j’avais décidé, premièrement, de ne plus suspendre le saqueton et de supprimer cette offrande devenue, au demeurant, inutile et qui ne servait plus qu’à prolonger pour moi l’obsession, lorsqu’un matin, en accomplissant ma tournée habituelle, j’aperçus la besace tout ouverte, avec son lien de jonc, non point dénoué cette fois, mais rompu, et le pot de miel qu’il contenait parfaitement vide et sec, comme nettoyé par la langue patiente d’une bête. Cette constatation me rendit assez perplexe, car, autour de l’arbre, il me fut impossible de relever aucune trace de pas, non plus, du reste, qu’à travers le bois.

Une telle découverte, comme on pense, vint modifier mes projets. Je m’empressai, dès le soir même, de remettre le bissac en place avec ce que je pus y réunir de meilleur, entre autres quelques prunes sèches et de la confiture au moût de raisin qui m’avait été récemment envoyée au moyen d’un pêcheur d’étangs par mes nièces d’Arles. Il y avait, malheureusement, et juste sous le mourven, une touffe basse qui rendait difficile l’empreinte des claves et que je n’osais arracher, par crainte d’effaroucher l’être que les friandises attiraient. Je pensais naturellement à celui qui m’avait si fort épouvanté dans la roselière, mais je voulais en être certain. La vue du saqueton ainsi vidé me laissait des doutes. Et, à vrai dire, malgré mon appréhension, un grand désir me tenait de revoir la Bête, d’entendre à nouveau cette étrange voix qui bouleversait tout mon sang et faisait passer comme une chaleur dans ma poitrine.

Je disposai donc tout de mon mieux. Pendant plusieurs jours à l’affilée, il me fut impossible de revenir, voulant faire battre à mes bêtes le marais du Grand-Couvin et ne pouvant, en cette saison, négliger ma tâche.

Indifféremment, désormais, je montais le Castor et Clair-de-Lune. Le Castor, depuis la scène que j’ai décrite, avait gardé toute sa docilité. Je ne doutais point qu’il ne me fût soumis à jamais. Je le prenais, je le relâchais sur la manade et le reprenais, sans le voir témoigner de la moindre sauvagerie. Tout au contraire et ainsi que je l’ai marqué, il s’arrêtait dès qu’il me voyait, et venait même parfois de quelques pas à ma rencontre et, sans un mouvement pour fuir, se laissait paisiblement attacher. Alors qu’il me faut bien souvent ruser pour m’emparer de chevaux portant selle depuis des années, celui-ci, bien que capturé nouvellement, était plus doux de beaucoup et plus souple que Clair-de-Lune.

Aussitôt que mes travaux m’en laissèrent le loisir, je revins au bois pour savoir en quel état se trouvaient les choses. Cette fois encore je découvris le saqueton vide et la toupine parfaitement nette entre les toiles. Comme précédemment, quelque peine que je prisse, je ne pus relever la moindre trace. Cependant, pensant y parvenir de cette manière, j’avais eu soin de gratter et de niveler le sable au pied de l’arbre, aux places, du moins, que nulle végétation ne recouvrait. Mais je reconnus que, par infortune, une bête de bouvine assez pesante était récemment venue se coucher et trafiquer sur la terre remuée comme l’indiquait clairement son gîte par l’empreinte de son corps, ainsi que ses claves et ses bouses fraîches. Malgré mes investigations et bien que j’eusse mis pied à terre pour observer mieux le sol dans ses inégalités, je ne vis rien, qui, si peu que ce soit, put me satisfaire.

Mais ma curiosité se faisait ardente, on le comprendra. Je pris donc sur-le-champ une résolution toute nouvelle et tirai un certain plan dont l’exécution, me semblait-il, devait dissiper toutes mes incertitudes. Ce jour-là, vingt-septième du mois de mai, le temps étant clair, mais l’entrée de la nuit toutefois sans lune, ayant soupé de bonne heure d’un catigot de muges* que j’avais pêché à la pointe du Lion, je pris le Castor attaché, dans cette vue, à l’un des piquets de la cabane. Après avoir chargé à nouveau le saqueton de noix et de confitures, je le pris en bandoulière et enfourchai le Castor à poil pour me diriger vers cet endroit du bois où, depuis tant de jours, déjà, je guette cette présence qui m’inquiète. J’ai omis, en signalant ci-contre la docilité du Castor et sa soumission extrême, d’indiquer qu’elle ne s’est pas même démentie lorsque j’entrepris, voici peu de jours, de l’enfourcher sans selle et à cru, ce qui est particulièrement insupportable aux jeunes chevaux.

Ainsi voulus-je faire ce soir-là. J’en dirai bientôt la raison.

Je partis donc, côtoyant les radeaux en grand silence, ayant soin de marcher sur l’extrême lisière de sable humide qui en forme tout le bord, pour assourdir le pas du Castor, mon manteau jeté sur le cou de ma monture, tenant en main seulement mon bâton de garde, à l’épaule la corde du saqueton et, dans ma poche, mon couteau d’Arles, aussi propre à tailler une branche de mourven qu’à dépouiller une vache morte ou à découdre le ventre d’un loup vivant, comme cela m’advint en pleine pinède d’Aigues-Mortes, il y eut juste trois ans à la fin de janvier passé. Bien entendu, pour ne pas risquer d’être trahi, j’avais enfermé Rasclet, mon chien, bien soigneusement dans ma cabane.

Après avoir traversé la Gase de Nègo-Biòu*, si dangereuse comme l’indique son nom, mais dont, presque journellement, je pratique les passages, je m’arrêtai sur la pointe de Radeau-Long, tout près de l’endroit où je voulais tendre, sautai à terre assez doucement et, ayant lié le Castor par les jambes de devant avec une entrave, dénouai le seden que j’avais disposé en « mouraillon* » autour de sa tête, comme nous le faisons quand nous enfourchons à cru nos montures et que nous voulons les gouverner sans brides et sans mors. Je comptais que mon cheval, ainsi, brouterait tranquillement et sans s’écarter, aussi longtemps qu’il me serait nécessaire, sachant que d’autre part, dans ces solitudes, la vue d’un cheval nu et libre en apparence n’était pas faite pour signaler la présence humaine et que nul être, même farouche, ne pouvait s’en épouvanter. De cette façon, il m’était possible de demeurer seul, silencieux et maître de rester en place autant que je le jugerais à propos. Car, en moi-même, j’avais décidé de pénétrer ce qui me paraissait un nouveau mystère : j’étais bien persuadé de n’avoir point affaire à un animal, mais, si c’était la Bête, de quel moyen pouvait-elle user pour me dérober ainsi son passage ? D’autre part si, ce que je ne pensais point, c’était un homme, je voulais en avoir enfin le cœur net et, quelque fâcheuse que pût être la rencontre, je savais qu’avec mon bâton et mon couteau, je m’en tirerais à mon avantage. Voilà pourquoi, après avoir disposé le saqueton à mon ordinaire et m’être ensuite enveloppé avec soin dans mon manteau, car l’humidité de la nuit entre les étangs est fort pénétrante, je m’enfonçai de mon mieux dans un fourré de lentisques, déterminé à ne point bouger de cet affût jusqu’à ce que mon but fût atteint ou que les circonstances ne me missent dans l’obligation d’en sortir.

Comme je l’ai signalé, la nuit était fraîche et claire, mais la lune, déjà sur le point d’être pleine, ne devait pas tarder bien longtemps à se lever. Je demeurai un bon moment, tout à fait tranquille, n’entendant rien absolument remuer autour de moi, écoutant, au loin, la modulation des courlis, le croassement des flamants proches, mêlés à la clameur innombrable des grenouilles. L’ombre indécise d’un gros oiseau chassant bas vint frôler, en s’évanouissant, mon refuge. J’avais pris heureusement la précaution de me tourner vers le nord et je sentais doucement un souffle imperceptible et vif haleiner sur mon visage, faute de quoi les moustiques m’eussent assailli et forcé peut-être à me remuer malgré moi. Peu à peu, les êtres cachés que mon arrivée avait surpris et qui s’étaient tapis à mon approche, commencèrent de nouveau à aller et à venir. Dans un dalader voisin, j’entendis, un bon moment, fourrager une bête qui paraissait assez grosse. Mais il me fut impossible d’en rien distinguer. Peu après, la lune parut. Je vis s’éclairer le bois tout à coup et les ombres, sur le sol, devenir plus dures. Il était alors environ dix heures et une paix immense emplissait la nuit. Quant à moi, je demeurais parfaitement immobile, retenant mon souffle et me gardant, malgré l’engourdissement qui gagnait mes membres, de faire le moindre bruit. Un grand buveur-d’huile* en chasse vint se poser sur la branche du mourven. Je le distinguai comme au plein du jour. Il resta un long instant immobile, considérant le bissac de ses yeux ronds, puis tout à coup, comme épouvanté, avec un cri bref, ouvrit ses ailes et plongea dans l’air calme et laiteux où il sembla s’enfuir à la nage. Peu après, un renard parut, onduleux et doux, tout argenté par la lune, se glissa lestement au pied de l’arbre où il se mit sur son séant et le nez en l’air, flairant à la manière des chiens. Mais il se jeta brusquement dans le fourré, m’ayant éventé, sans aucun doute.

Quoi qu’il m’en coûtât, car mes jambes devenaient raides, je m’appliquai uniquement à ne point bouger. J’attendis un long temps encore sans que rien de nouveau se produisît. Les heures de la nuit passaient, marquées seulement aux rumeurs diverses que les êtres de l’étendue font entendre dans le silence. Autour de moi, les brindilles des olivastres, des genévriers et des lentisques ne cessaient, à coups menus, de bruire et craquer. Mais je ne distinguai rien qui pût inquiéter une oreille exercée de longue date aux rumeurs des nuits de printemps. Le temps semblait s’écouler avec une lenteur interminable.

Cependant, bientôt je discernai quelque chose. C’était un choc sourd et répété, encore lointain, mais pareil au pas d’une grosse bête en marche. Parfois, il paraissait s’interrompre pour reprendre tout aussitôt. Il s’y mêla bientôt un clapotement régulier d’eau et de vase. J’entendis vite ce froissement particulier que produit un corps volumineux en se frayant son passage à travers les branches. Le cœur me battait, malgré moi, de curiosité et d’impatience. Je serrai mon bâton et pris bien en main mon couteau que je tenais, par précaution, ouvert dans ma poche. D’un instant à l’autre, le bruit, progressivement, se rapprochait. Il arrivait tout près de moi maintenant, et j’entendais un gros souffle haleter dans l’air nocturne, quand, les daladers et les lentisques les plus proches s’étant écartés, je vis tout d’abord pointer une grande paire de cornes suivie d’une encolure noire et ce fut un de mes taureaux qui vint s’arrêter au milieu de l’étroite clairière, en bordure de laquelle j’avais installé mon affût. À la clarté nette de la lune, je le reconnus aisément. C’était le Braconnier, un étalon crépu du frontal et qui venait de prendre ses cinq ans aux herbes nouvelles. Il flaira longuement vers le nord, appuya légèrement du côté de largade, étouffa un court beuglement et reprit sa marche paisible en animal qui sait où l’instinct l’appelle et qui n’a pas à chercher sa direction. Un instant après, je l’entendis qui pataugeait dans la gase.

Cette vue ne m’avait pas étonné outre-mesure. J’avais bien, ce soir-là, comme chaque soir au crépuscule, rabattu les bêtes sur les En-Dehors, mais je pensais que l’étalon, en cette époque où ces animaux sont amoureux, avait flairé dans le vent l’odeur d’une vache prête, bête solitaire errant en maraude à travers Bardouine ou Cacharel, et qu’il ne se séparait du troupeau qu’attiré par l’appât de la femelle. Mais je n’avais pas fini de faire en moi-même cette réflexion, que j’entendis le même battement se produire dans la direction par où le Braconnier m’était apparu. Il ne fit que se précipiter et s’accroître et une autre bête de bouvine vint se frayer un passage à quelques enjambées à peine de moi. Mais comme à aucun moment elle ne se détacha du fourré et couchait, en marchant, ses cornes sur l’encolure, il me fut impossible de la reconnaître. Et je pensai que celui-ci allait vers le même but, ayant senti à travers la nuit la même odeur chaleureuse.

Mais lorsque j’entendis et que je vis un troisième animal suivre les deux autres – d’autant que cette fois, c’était la Lionne, une de mes jeunes vaches, – lorsque j’en comptai, l’une après l’autre, jusqu’à neuf, puis un groupe d’une douzaine, puis que je reconnus enfin à travers l’étang le piétinement pressé d’une manade entière, je n’y pus tenir et, tout en me dissimulant de mon mieux, sortis doucement de ma cachette. J’en dénombrai en tout deux cent septante et quatre, autant que j’en pouvais juger, toutes miennes, mais comme j’ai à surveiller plus de trois cents bêtes sur le Riège, je pense avoir pu me tromper en dépit du clair de lune, à moins que les autres ne fussent demeurées sur les En-Dehors ou n’eussent pris un autre chemin.

Toutes celles que j’observais, en s’engageant dans la gase, semblaient suivre une sorte de route tracée. Elles cheminaient d’un pas égal et délibéré comme le matin, lorsque je les mène boire ou que, dirigées sur le marais, elles reniflent dans l’air le parfum des verdures fraîches.

J’écoutai attentivement quelques instants, pour être bien sûr qu’elles étaient toutes passées, ne voulant point, s’il en arrivait encore quelqu’une derrière, l’effrayer et la détourner de son chemin. Mais n’entendant à la fin plus rien venir, je courus à l’endroit où j’avais laissé le Castor qui, malgré son entrave, s’avançait en hennissant, tout prêt à rejoindre la manade et, le délivrant de son entrave, je lui tournai hâtivement ma corde en mouraillon autour du chanfrein, et, l’ayant enfourché, je me mis à suivre de très loin la file des taureaux que je voyais s’allonger à travers l’étang. Je modérais le pas du Castor, pour les laisser faire librement, sans risquer de les détourner en décelant ma présence, mais j’étais bien sûr qu’ils ne la soupçonnaient point, tous acheminés à bonne allure contre le vent et pataugeant à grand bruit dans l’eau et la vase.

C’est le Braconnier qui les conduisait. On sait assez que les taureaux sauvages, communément, s’élisent un chef, ou que, tout au moins, comme tel ils reconnaissent celui qui parmi eux se montre le plus courageux au combat et le plus puissant. Comme je savais que le Braconnier s’est fait roi, depuis ce printemps, sur la manade, je n’étais point étonné de lui voir mener le train. Sitôt qu’il eût passé l’eau et qu’il pût aborder en terre ferme, il n’hésita pas, traversa au trot la largeur de la sansouire, suivi par ses compagnons à la même allure, et s’engagea droit dans le Grand-Marais dont les roseaux sont épais, et où l’eau, en cette saison, est assez profonde. Je n’ignorais pas que, pour le passer, tout à cheval que je fusse, il faudrait bien me tremper au moins de la longueur de mes jambes. Mais peu m’importait et je n’avais nul souci des mauvaises fièvres, enragé que j’étais à connaître où cette aventure nouvelle me mènerait. Voir une manade presque tout entière, habituée dès longtemps à un pays vaste et désert comme celui du Riège, sans être aucunement guidée ni troublée, remonter ainsi au pas de route, vers le nord, en pleine nuit, – cela ne m’était jamais advenu encore et, sans doute, à aucun gardian non plus, depuis qu’il existe des manades. Sans m’occuper d’autre chose, je voulais savoir. Quiconque, à ma place, en eût fait autant. Je passai difficilement le Grand-Marais, me mouillant plus abondamment encore que je ne l’avais prévu ; à cause du fond qui en est dangereux et particulièrement instable, je tombais, par instants, à travers des trous de vase dont le Castor me sortait à peine avec de grands coups de rein, en trébuchant et en nageant à demi. C’est à ce cheval que j’ai dû par dix fois la vie, au cours de cette nuit-là. Mais la présence devant lui des taureaux qu’il croyait, de cette façon, poursuivre, échauffait cet animal plein de souffle et de courage qui sait se tirer de tous les pas. Je ne voulus pas m’attarder à chercher à travers l’étang les passages sûrs que je connaissais, afin de bien suivre à tout instant la direction de mes bêtes.

Comme j’arrivais sur le bord et que je sortais moi-même de l’eau, le dernier taureau venait de disparaître au milieu du fourré de tamaris qui ceinture à cet endroit le marais et je m’arrêtai, autant pour laisser souffler ma monture, que pour voir plus tranquillement où cette bande d’animaux se dirigeait.

Je mis donc pied à terre dans le fourré même et, en écartant les rameaux, je m’avançai avec précaution, ardent à savoir, mais indécis, car j’entendais un bruit inégal et sourd, pareil au bourdonnement soutenu d’une eau qui roule et déborde. Je crus, en même temps, percevoir une sorte de sifflement.

Pensant avec quelque raison que le fracas des éclaboussements m’avait assourdi pendant le passage du marais et se prolongeait dans mes oreilles, je m’avançais, curieux, toutefois sans nulle crainte, en ayant soin de maintenir le Castor derrière moi et de ne point me découvrir du milieu de ce feuillage.

Mais je demeurai figé dans mon corps et aussi glacé que si, sous mes pieds, la terre s’était ouverte et que j’eusse entendu, aux quatre points de l’espace, retentir les trompes du Jugement.

Moi, Jacques Roubaud, le Grêlé, j’ai vu ces choses pendant les heures de cette nuit-là. J’ai vu, premièrement, en écartant les tamaris qui me cachaient la sansouire, j’ai vu l’immensité saline avec les étangs immobiles qui, dans le lointain, brillaient à l’accoutumée, sous la clarté de la lune. Mais aussitôt après, c’est lui, la Bête, que dans mon saisissement, j’ai reconnu. Debout et nu, il se dressait sur un de ces tertres plats couverts d’herbe rase que nous appelons des « autures » et, tout autour de lui, une énorme masse vivante et noire tournait en un incessant remous. Au hasard des coups de lune, je voyais briller des échines, des yeux ardents et des pointes lisses. La bouvine sauvage de la Camargue, presque en entier, devait être là. Et, d’instants en instants, de tous les coins de l’horizon, j’en voyais arriver des bandes nouvelles. Je distinguais d’abord d’assez loin une ombre mouvante qui croissait en se glissant sous la lune et, tout à coup, paraissait une manade qui en trottinant et sans arrêt, mufles bas, têtes ballantes, se lançait, à son tour, dans le tourbillon. Je vis mes deux cent septante taureaux s’y mêler et disparaître, comme l’eau des ruisseaux de la montagne se jette dans le Rhône et s’y confond. Et le cercle croissait toujours, et cela formait autour de la Bête une écume obscure et grouillante, pareille aux essaims d’abeilles, lorsque poussées hors de leur ruche par la force du printemps, elles se serrent et se pénètrent comme dans une ivresse d’amour. Et je compris aussitôt que c’était lui, la Bête, qui, debout au centre et, par sa puissance seule, à sa fantaisie, les maîtrisait. Je sentais sa volonté, du plus loin, les appeler, les pousser à travers la plaine, leur souffler dans les veines cette frénésie qui les emportait. Sous ce furieux piétinement, la sansouire, foulée, ressemblait à une aire immense. Je vis arriver encore quelques-unes de ces bandes attardées. La dernière parut du côté du nord et, dans la masse tournante, avec les autres, elle se perdit. Je n’entendais qu’un bruit de sabots, un halètement, un cliquetis de cornes choquées. La lune était en ce moment au plus haut. Comme de petites vagues, en bondissant, les échines étincelaient. Beaucoup de bêtes paraissaient venir de manades éloignées. Je reconnaissais au passage, dans un éclair, au reflet de leur poil moite et fumant, celles qui avaient dû traverser les étangs profonds ou l’un des deux Rhônes.

Toujours et sans répit, elles tournaient. Plus vite semblait-il, d’instants en instants, plus vite. Le bras levé de la Bête – si sec et si noir – avec des signes brefs, hâtait leur train. Elles se lançaient, effarées. De ses gestes, comme à coups de lanières, lui, les harcelait. À mesure qu’elles tournaient plus rapidement, le cercle semblait se dilater, se lâcher autour de lui davantage.

Et voilà que je lui vis, tout à coup, porter à ses lèvres un objet que je ne distinguai pas très bien. Il me sembla reconnaître, toutefois, un instrument comparable à celui des meneurs de chèvres. Et de cette flûte bizarre, sans changer de place ni d’attitude, il se mit à tirer des sons. Je perçus, dans la rumeur animale, une musique raide et sauvage qui me tordait tous les nerfs. Au premier appel, les animaux brusquement saisis s’étaient arrêtés, mais ils repartirent aussitôt, emportés plus fort par la mystérieuse cadence. Ils tournaient, mesurant sur elle leur allure, tantôt ralentissant presqu’au pas, tantôt bondissant et s’effarant à travers une brusque galopade et lui, pareil au cavalier qui, sur un cheval bien lancé, se plaît à allonger ou à reprendre les rênes, semblait ressentir une joie cruelle à exaspérer ou à modérer leur ardeur.

J’ai vu ce spectacle abominable. Je l’ai vu se dérouler sous mes yeux un temps qu’alors je n’évaluai pas très bien, mais qui se prolongea certainement plusieurs heures. La Bête jouait de la flûte et ses prunelles étincelaient. La musique, insensiblement, s’était faite régulière et la masse des taureaux, maintenant, tournoyait au trot, en ceignant l’auture d’un orbe immense. Lorsque la Bête, forçant la cadence, frappait la terre de son sabot, la gigantesque manade se mettait à galoper. Il y avait là, certainement plusieurs milliers de têtes de bétail sauvage. Un moment vint où le galop ne s’arrêta plus. De seconde en seconde, même, il devenait plus ardent. Et je m’attendais, à chaque pas, à voir s’abattre et s’emmêler sur le sol cette troupe de bêtes épuisées.

Quant à la musique elle-même, je ne saurais dire ce qui, exactement, m’en parvenait. Une crispation insoutenable, de la nuque aux talons me raidissait, quelque chose, en passant, me brûlait la gorge et le ventre. Je sentais frémir mon esprit et toute ma chair tomber en faiblesse comme si mon sang s’en était allé. Mes jambes, sous moi, flageolaient. Une sueur d’agonie imbibait mon sarrau de toile. Et, derrière moi, je sentais, de son souffle chaud, le Castor qui ronflait de peur contre mon épaule.

D’un coup, la Bête cessa de jouer, leva le bras et toute la masse, s’arrêtant net, repartit à la même allure en sens inverse. Trois fois je vis ce changement et ce geste et, sitôt après, la musique torturante reprenait. À l’instant où la masse revenait sur elle-même, les animaux piétinés et poussés se chevauchaient, de leur propre élan, les uns les autres. Épouvanté, je ne pouvais m’empêcher de contempler la face de la Bête, éclairée par la grande lumière de la lune. Une joie frénétique la transfigurait, une sorte de feu froid et mystérieux semblait verdir ses pommettes et le creux de ses orbites. Lorsque, par moment, elle s’arrêtait de souffler, dans un rire affreux, je voyais se distendre sa bouche obscure.

Elle s’était remise à jouer et chaque modulation faisait hideusement s’enfler et s’abaisser sa maigre peau sur ses côtes et sa poitrine. La mesure plus rapide rendait le galop plus haletant. Quelques beuglements rauques et brefs partirent, poussés par des bêtes suffoquées ou poignardées dans la mêlée, de quelque revers de corne. À deux ou trois reprises, j’aperçus la Bête, sur ses hanches velues, en se balançant, incliner son torse.

Ce fut à ce moment que la lune, en suivant sa course, s’évanouit sur le couchant presque tout à coup. Je ne bougeai pas. Je vis distinctement dans la pénombre cette grande roue animale arrêter sa course et, tout aussitôt, se dissocier. Je vis les bandes d’animaux se reformer et chacune, sans hésiter, reprendre la direction de sa manade. Je regardai les miennes se rassembler avec le Braconnier à leur tête et s’engager lentement dans les fanges du Grand-Marais. Aussitôt après, du regard, je cherchai la Bête, mais elle avait disparu.

C’est pourquoi, enfourchant à la hâte le Castor, trempé et grelottant comme moi-même, je partis le plus rapidement que je pus, troublé dans mon âme et le sang en fièvre. En arrivant à la cabane, je remis le Castor en liberté et m’étendis tout rompu sur ma couchette, non sans avoir, pourtant, avant de m’endormir, tracé sur mon bras gauche, au moyen de la lame de mon couteau, une longue et légère estafilade.

 

 

Cette marque, le lendemain, m’empêcha de croire que j’avais rêvé. Pour en être encore plus certain, je me mis à cheval et refis à peu près tout le chemin que j’avais parcouru la veille. Je repris mes propres claves jusqu’à Radeau-Long, reconnus, en passant, la touffe froissée ou j’avais guetté près de l’arbre et, au bout de sa branche, intact encore, mon saqueton qui pendait. Je côtoyai le Grand-Marais, fis le tour, relevai la piste des bêtes aux endroits où elle pénétrait dans l’eau et à celui où elle en sortait. Sur la sansouire, de l’autre côté, je vis réellement autour de l’auture un grand cercle de terre foulée, qui se détachait continu et sombre, sur la terre grise.

Je m’arrêtai peu, car la fièvre m’avait repris et, tout en vacillant sur ma selle, je grelottais, bien que le sang me brûlât le corps au long de mes veines. En allant rassembler mes bêtes, – ce que je ne pus faire que fort tard, – je les découvris, éparpillées sur la lisière extrême du bois, du côté de la Demoiselle. En les dénombrant soigneusement, il me fut aisé de constater qu’il n’en manquait, cette fois, aucune. Je ne pus m’empêcher de remarquer que la plupart d’entre elles avaient le flanc avalé et le poil terne. Le Braconnier, à l’écart, immobile, semblait malade et ne cherchait pas à manger. En m’approchant, je m’aperçus qu’il portait sous le ventre un coup de pointe dont la blessure, tout autour, déjà s’enflammait. Lorsque je partis en chassant les autres, je le laissai libre de faire à sa guise et, sans bouger de place, il nous regarda nous éloigner.

Moi-même, je passai deux jours entiers sans goûter à la nourriture et tout dévoré de soif ardente. Mais le mal de mon corps était peu de chose et prit fin rapidement. C’est l’inquiétude de mon âme et le remords qui empoisonnaient ma solitude. N’ayant pas le courage de parler, je me sentais une grande honte ; mais plus cruellement encore qu’au début, la peur me hantait. Puisque cet être affreux n’avait pas fui le Riège, devais-je risquer, à tout moment, de le rencontrer sur mon chemin ? Ayant déjà vu tout ce qu’on sait, je me demandais jusqu’où pourraient aller mes épouvantes ; et je craignais justement pour ma raison, ne me sentant pas le courage d’en affronter de nouvelles.

Une autre frayeur, aussi bien, me dominait. Je croyais, jadis, l’avoir étouffée, mais au fond de moi, je la sens, plus fort que jamais, renaître. Comment être sûr que, par un silence coupable, je ne perds pas mon âme à jamais ?

J’ai vu, c’est certain, un sabbat de bêtes sur la sansouire ; j’ai vu l’être aux jambes de bouc les enivrer d’une ardeur démoniaque. J’avoue que, debout dans l’ombre et caché, alarmé de scènes si effrayantes, j’ai tenté, une fois encore, la vertu des prières et le signe du chrétien. Je n’en ai obtenu aucun effet sur le moment même, je dois le dire ; mais c’est peu après que la lune s’est évanouie et que toutes choses sont rentrées dans l’ordre de la nature. Je ne sais plus que penser. Je ne le sais.

Malgré ma résolution première, ne devrais-je pas tout dire ? Pourquoi me leurrer en vain ? La paix que j’ai trouvée à me confier ici n’est pas complète. Tant de choses se sont produites que je ne pouvais prévoir. Ne devrais-je pas demander au saint Père Abbé de m’entendre au tribunal de la Pénitence et là, humblement, sincèrement, tout lui avouer ?

Comment oser cependant ? Comment oser, maintenant qu’aux raisons qui, depuis le premier jour, me retiennent, s’en ajoute une autre que je ne puis écarter ?

Ma confession faite, ne devrai-je pas prouver de si surprenantes allégations ? Ne va-t-on pas rechercher la Bête ? On la persécutera, c’est certain. La Bête ? Je la redoute, depuis que je connais sa puissance ; je crois qu’elle saurait se venger. Mais comment, surtout, la trahirais-je ? J’en ai pitié. J’entends déjà les cris de poursuite à travers les étangs et les radeaux, et les trompes des cavaliers troublant la grande paix du Riège. Je vois la chasse, au galop sur les sables de Mornès, s’enfoncer dans le mirage, tandis que le vieux corps en fuite, souillé de la fange des étangs, se glissera, traqué, de touffe en touffe. Je vois ses yeux d’angoisse et ses pauvres jambes qui, tout en tremblant, se raidiront. Ce n’est pas possible. Seul, toujours, toujours, à livrer bataille avec moi-même, je ne me figure que trop distinctement tout cela. Tout. La proie cernée enfin, et la prise, et le Père Abbé exorcisant ce demi-démon dans le soleil et l’être misérable ligoté, frappé, peut-être, traîné derrière les chevaux jusqu’à l’Abbaye. Pour quelle ignominie, pour quelle torture ? Je ne consens pas à cette agonie. Je redoute le reproche de ces tristes yeux épouvantés. Depuis le jour où je n’ai pu résister à sa souffrance, depuis que je l’ai secouru, que j’ai vu sur sa face, devant moi, ruisseler des larmes d’homme, malgré la répulsion et l’horreur que, par moments, je n’arrive pas à vaincre, je porte dans mon sang son amitié comme un mal. Comment parler ?

Voilà les pensées qui luttent sans cesse en moi-même, depuis cette nuit, surtout, où j’ai vu se mouvoir la roue vivante, caché dans les tamaris, près de la baisse des Impériaux. À tour de rôle, elles me possèdent. Chose étrange. Plus elles s’éloignent dans le temps et plus elles prennent de puissance. Me taire ? Tout ne vaut-il pas mieux qu’un tel tourment ?

Mais la souffrance ne m’est rien ; c’est le souci de mon âme, aujourd’hui seul, qui m’occupe. J’ai affirmé, en commençant ce cahier, qu’on ne saurait soupçonner la malice du démon au fond de ces choses. En suis-je certain ? N’ai-je pas, en tout cas, le devoir de me confier à mes maîtres spirituels à qui je dois compte de mes péchés ? Je vais et je me sens incapable de porter plus longtemps cette charge insupportable.

Il faut que je livre mon secret. Malgré tout, ce qu’il en adviendra pour cet être, je l’ignore. Mais moi-même ne risqué-je rien ? En entendant le récit de ce que j’ai vu aux bords du Vaccarès et sur le Riège, on me prendra peut-être pour un fou ou un possédé. Tant mieux, puisque c’est sur moi que retomberont les tortures. Les tortures ? Mon Dieu ? Se bornera-t-on à me claustrer dans un des cachots de l’Abbaye ? Je les ai vus ; j’y mourrais. Il y a la question, encore ; c’est une épreuve, dit-on, presque insoutenable et à laquelle bien peu d’innocents eux-mêmes peuvent résister. Je suis innocent. Saint Jacques, mon patron, me soutiendra. Tous les soirs, je le prie en levant la tête vers cette voie d’étoiles qui porte son nom. Il faut que je parle. Et si l’on me traite de sorcier ? Sorcier ? Pour avoir seulement vu ? Il n’en faut souvent pas davantage. Comment oublier l’histoire de ce salinier...

Hé bien, tout ce qu’on voudra, qu’on me le fasse. Il faut que je parle et je parlerai. Ce soir, tout à l’heure, lorsque j’aurai fini de tracer ces lignes, j’irai me prosterner devant la petite croix que j’ai là, suspendue dans ma cabane et qui, avec ce livre de raison, constitue pour moi tout ce que mon saint oncle m’a laissé sur terre : c’est une relique devant laquelle je ne saurais parjurer. Je réciterai mon acte de contrition, je promettrai ce qu’il faut, je le sens, que je promette. Et demain, sitôt déjeuner, dès que j’aurai visité mes bêtes, je sellerai vite le Castor pour me rendre à l’Abbaye et faire, pleine et entière, ma confession.

Vers l’Abbaye ou la Ville-de-la-Mer ? L’une ou l’autre. Mieux vaut l’Abbaye, peut-être.

Quant à ces présentes pages, lorsque j’en aurai livré le secret au Père, il en adviendra ce que lui-même jugera bon. S’il l’ordonne, je les détruirai.

Je partirai demain. Ce soir, une grande paix descend en moi-même. J’y suis bien résolu. Je parlerai.

 

 

Ce 12 novembre.

 

Je n’ai pas parlé. Tout l’été et une partie de l’automne séparent ces lignes de celles qui les précèdent. Si je reprends de nouveau ces confidences, c’est que, revenu depuis quelques jours au Riège, je sens renaître toutes mes angoisses.

Nous voici déjà au douzième jour de novembre. C’est au début du mois de juin que j’étais parti. Ayant écrit sur ce cahier, comme on l’a vu, ce que j’avais à écrire, je m’étais, ce soir-là, couché. Levé le lendemain dès la pointe du jour à mon ordinaire, je n’avais oublié ni la résolution, qu’après tant de combats, j’avais prise, ni le serment que j’en avais fait. Cette idée, tout au contraire, avait été la première à se présenter dès mon réveil. Et je faisais mon possible, sincèrement, pour m’y confirmer. On sait trop combien nos idées, parfois, semblent modifiées quand le sommeil a agi sur elles. J’avais juré : je ne regrettais rien ; mais sans vouloir me l’avouer à moi-même, je m’en suis rendu compte, à la réflexion, plus tard, j’étais prêt à accueillir ce qui pouvait retarder honnêtement l’exécution de cette promesse. Je sentais moins cruellement toutes mes inquiétudes de la veille.

Cependant, je me préparais. Après avoir bouté selle, j’étais en train, sans grand appétit, de préparer mon premier repas pour ne pas partir à jeun vers la Ville-de-la-Mer où je comptais voir le curé avant de me rendre à l’Abbaye, lorsque j’entendis mon cheval hennir, comme s’il répondait à quelque animal de son espèce. Au même instant, une ombre de cavalier s’arrêta devant la porte de ma cabane et je quittai aussitôt la table pour savoir ce qu’il en était. Mon étonnement fut assez grand en reconnaissant Bon-Pache, mon frère, qui, tout en mettant pied à terre, se prit à rire et me demanda :

« Alors, Jacques, il va l’appétit ? »

Je lui serrai la main et de tout mon cœur, les yeux dans les yeux et l’autre main posée sur l’épaule, à la gardiane, car il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, et je lui répondis, sans en avoir grande envie :

« Oui, oui, merci, tout va bien... »

– « Tu peux faire vite ton paquet, le Père veut que nous emmenions tes bêtes pour les faire estiver, soit dans le marais de Psalmodi, soit dans l’un des grands prés de la Costière. »

– « Écoute... »

– « Il n’y a pas d’« écoute », tu le sais bien. Quand le Père nous commande, il nous reste juste à obéir. Il est plus savant que nous, il connaît l’intérêt des animaux et, de plus, il en est le maître. Allons, fais-moi manger un morceau, car j’ai dans les talons la soupe à l’ail avalée de bon matin, avant de partir de la Pinède. »

Je fis asseoir mon frère à ma table où il déjeuna comme moi-même d’un anchois et d’un oignon fort, assaisonnés d’huile et de vinaigre, ainsi que d’un morceau de fromage de brebis. J’ouvris ensuite, pour le fêter, un bocal où je conserve de gros grains de panse confits dans le vinaigre et le miel. Tandis qu’après avoir mangé il se délassait, je préparai mes vêtements avec tout ce qu’il fallait, mes engins de pêche et de chasse dont je garnis deux corbeilles pour en charger les ensàrri du Paon-Blanc. Et sitôt après, ayant abreuvé nos chevaux et serré nos sangles, nous nous mîmes en train de battre avec soin le bois pour en faire sortir toutes les bêtes afin, d’abord, de les recenser, comme c’est l’usage lorsqu’on sort d’un pays pour quelque temps.

Je ne puis exprimer, à ce moment-là, combien vive était mon angoisse. En m’en allant d’une touffe à l’autre et en traquant, comme nous avons coutume, en pareil cas, de le faire, en criant tandis que, de mon trident, je frappais les branches : « Oï ! Hoho ! Oï ! » une idée me tenait et ne m’abandonnait pas. C’était l’inquiétude, à chaque pas renaissante, de voir tout à coup apparaître et débouler devant les chevaux ce que j’étais seul à connaître, ce que je redoutais tant de laisser entrevoir à d’autres yeux. Aussi, avais-je soin de crier le plus fort que je pouvais et de mener du plus loin, à travers les radeaux, un grand tumulte. Et j’engageais mon frère à faire de même, avec l’intention secrète de signaler ainsi à travers le bois et cette voix et cette présence étrangère :

« Crie, toi, lui disais-je ; ces bêtes ne sont pas dociles à déloger, lorsqu’elles sont, dès longtemps, acoquinées, et la voix de leur gardian ne les épouvante plus. »

Mais je n’en sursautais pas moins dans ma selle, chaque fois qu’une bête, dérangée, se dégageait tout à coup, en fourrageant, d’un lentisque épais ou d’une touffe de mourven enchevêtrée. Je craignais, je dois l’avouer, la subtilité de mon frère, qui a l’œil gardian et sait observer, trop certain que j’étais de me troubler, s’il eût seulement entrepris de m’interroger au sujet de certaines claves. Il n’en fut rien. Seulement, une fois la manade rassemblée en terrain plat, tout en tournant autour d’elle pour la maintenir et en faire le compte à notre aise, il me dit, l’air mécontent, sans me regarder :

« Je ne sais vraiment pas ce que peuvent avoir tes bêtes, mais pour la saison et avec l’herbe qui reste, nom de sort ! elles ne sont guère grasses. Et toi, c’est sûr, tu auras attrapé les fièvres, car te voilà maigre comme un os, avec une figure d’Ecce-Homo. Le Père n’a pas tort, allons, de vous faire un peu changer d’air. »

Il ne dit rien autre de particulier, sauf qu’en nous en allant, il remarqua, sans paraître y attacher d’importance :

« Dis donc, Jacques, j’ai idée qu’à ta place, je m’arrangerais pour manger de fameux jambons, si je gardais les taureaux sur le Riège. Ce doit être infesté de gros sangliers, par ici. »

Je respirai et combien je me sentis soulagé en pensant que Bon-Pache aurait pu, quelque temps plus tôt, trouver les bêtes sur la lisière, efflanquées de fatigue et le poil hérissé, sans que je fusse en mesure de lui en dire la cause. Qu’en fût-il advenu, alors ? Je me sentais soulagé aussi, mais sans vouloir même secrètement en convenir, d’une autre manière, car bien que me rapprochant de l’Abbaye, ce départ imprévu m’obligeait à différer mon aveu.

Le soir même, notre bétail entrait, sans encombre et au complet, en un herbage vaste appelé le Courrejal où nous le laissâmes aux soins de deux gardeurs chargés de l’« acoussouner », c’est-à-dire de le maintenir sur place, en groupe serré, pendant la nuit, tandis que mon frère et moi allions coucher aux cabanes du Héron.

Je ne raconterai pas ici mon été, dont les circonstances n’ont rien à faire avec celles qui motivent ce récit. Les mois de l’été, pour un gardian, d’une année à l’autre, se ressemblent. Tout s’y passa donc à l’ordinaire et selon l’usage coutumier des choses de la bouvine. Plusieurs fois, par l’ordre du Père, nous dûmes mener de nos taureaux dans les villages, pour les faire courir sur les places dans des enceintes de chars rustiques, à l’occasion des réjouissances. Ainsi fîmes-nous à Aimargues, au Cailar et à Gallargues-le-Montueux*. On sait quelle frénésie pousse à ces divertissements les gens de tous nos pays. Au bourg de Vauvert*, un homme y laissa la vie.

Quoi qu’il en soit, au sujet des étranges souvenirs que j’avais emportés du Riège, je dois dire que, sans les oublier aucunement, je les sentis, en changeant de lieux, singulièrement s’affaiblir et, dans une vie active et moins solitaire, cesser de devenir, comme auparavant, une continuelle et insoutenable obsession ; en voyant diminuer mon tourment, je me crus moins étroitement lié par une promesse que je jugeai, dès lors, tout au moins prématurée, sans abandonner pourtant l’intention, du reste assez vague, de m’y conformer un peu plus tard. Mais étant à présent loin du péril, ne me trouvant plus mêlé aux évènements qui me tourmentaient et la paix venant toute seule, je n’éprouvai plus le besoin de l’aller chercher. Je ne laissai, bien entendu, soupçonner à personne ce que j’avais pu voir et ce qui m’était advenu. Je me plus à me figurer qu’une disposition fiévreuse de mon cerveau, due au mal des marais ou à d’autres causes, m’avait porté à m’empoisonner de remords et accroître ainsi mes propres angoisses. En chevauchant avec mes compagnons, en accomplissant ma tâche, je ne fus plus visité que de temps en temps par ces fantômes et j’espérais qu’en rentrant ici pour l’hivernage, je m’en sentirais délivré complètement.

Me voici donc de retour. En me retrouvant dans ma solitude, je retrouve aussi mon tourment. Car je n’ai pu m’empêcher, en visitant les abreuvoirs, comme mon travail l’exige, de scruter l’alentour attentivement. La Bête n’est pas partie. À la pointe de l’Étang-Redon, sur la lisière au levant du Radeau de l’Aube et à travers Radeau-Long, il y a des claves. Je redoute de la revoir. L’idée de la rencontrer me fait trembler de terreur, mais aussi de désir et d’impatience.

Je dois noter que j’ai perdu mon beau Braconnier. Il est mort dans le marais de Psalmodi, trois semaines environ après l’arrivée. Il a cessé de manger et, pris de langueur, est allé en se desséchant peu à peu. En le dépouillant pour l’enterrer, j’ai constaté que le coup qu’il avait reçu lui avait occasionné dans le ventre un apostème. Voilà ce que je dois à la Bête, cela, sans compter mes tortures et mes remords. Et pourtant, d’avoir seulement aperçu ses traces je n’entends plus sur le Riège le silence du désert.

Je vais vivre, maintenant, dans la crainte et dans l’attente ; et je sens bien qu’elle rôde de nouveau autour de moi toujours et encore, la démence que j’avais pourtant bien fermement cru chasser.

 

 

Ce 18 novembre.

 

Je l’ai vue. Je l’ai revue.

Le temps se maintenait assez doux et calme jusqu’à présent, mais depuis cinq jours, le vent du levant souffle en tempête. Un vent beuglant et glacé qui culbute dans le ciel de pesants nuages ; ils crèveront sitôt que la bourrasque s’arrêtera.

Je ramenais ce matin, en hâte, la manade des En-Dehors, pour la conduire à l’abri du bois, lorsque, au moment même où je m’engageais entre les premières touffes du Radeau de l’Aube, le Castor, tout à coup, a bondi sous moi. À la force de son écart, au tremblement qui le secouait sur ses quatre pattes, j’ai compris que, toute proche, elle devait être là. Et aussitôt je l’ai aperçue, tapie à demi sous un dalader. Elle me considérait de cet œil farouche et craintif que je lui avais vu à notre première rencontre et ne paraissait nullement me reconnaître. Elle avait maigri extrêmement et, par endroits, son corps n’était plus qu’un affreux squelette. Sur ses gros os, maintenant, la peau sèche semblait collée. Elle se tenait affaissée sur elle-même, le torse tout rétréci. Et dans la face hâve et plissée, on n’apercevait plus que les orbites où agonisait une flamme morne. De tout l’être sortait un aveu de misère et de faiblesse qui, malgré mon dégoût, me serra le cœur. Les yeux arrêtés sur moi avec une fixité bestiale jetèrent tout à coup une lueur hagarde comme ceux de la proie blessée qui se voit, sans défense, à la merci du chasseur, puis la Bête eut un sursaut et d’un brusque mouvement, tourna la tête en arrière, comme si elle s’apprêtait à fuir. Elle soupira seulement et je vis sa main sèche se crisper sur son affreuse poitrine. Elle demeurait immobile. Une idée m’émut. Je fouillai mon sac pour y chercher quelque vivre mais, parti après déjeuner, certain de rentrer aussitôt mes bêtes rassemblées, je n’avais, ce jour-là, rien emporté. Une grande pitié me saisit.

« Tu as faim ? tu as faim ? Réponds. »

La Bête ne bougea pas. Elle se contenta de fixer sur moi son regard tout animal, fait d’inintelligence et de crainte. On eût pu penser qu’elle ne m’avait jamais vu.

Alors, sans hésiter, je tournai mon cheval et, sous les rafales, partis vers la cabane, au galop. Le ciel, de plus en plus, se faisait bas ; la mer grise, en bondissant, salivait le long de la côte. J’avais mis les éperons dans le ventre du Castor. Impatient, je sentais en moi-même un désespoir qu’augmentait ce temps de désastre. En arrivant à la cabane, sans prendre le soin de l’empaqueter, je saisis un pain d’une livre et bourrai mon sac de noix et de pommes. Je repartis aussitôt à la même allure, mais en approchant du radeau, je ralentis pour ne pas porter épouvante à celui, qu’au contraire, je désirais secourir. Précaution trop vaine. La Bête avait déjà disparu.

Je tentai cependant de la chercher et poussai au hasard mon cheval à travers les mourvens et les lentisques ; n’ayant ainsi rien trouvé, je revins à l’endroit où je l’avais d’abord aperçue et, pour mieux reprendre sa trace, mis pied à terre ; mais je la perdis bientôt à travers le fourré qui est fort épais à cette place.

Je n’agissais pas tranquillement, car le vent soufflait en faiblissant peu à peu et menaçait de tomber d’un instant à l’autre. N’ayant pas de manteau et certain que la pluie serait violente, il m’était impossible de trop m’éloigner. Mais sans m’écarter outre mesure, je m’obstinai à chercher la piste en tournant autour du fourré. Je battis ainsi le radeau dans sa largeur sans obtenir aucun résultat de ces recherches et pris le parti d’accrocher mon saqueton à la fourche d’un mourven, espérant, quant à la Bête, que sa détresse et son instinct, aisément, l’y amèneraient.

 

 

Ce 21 novembre.

 

Depuis trois jours et trois nuits il pleut.

Le vent ayant lâché tout à coup, comme il advient à la suite des grandes bourrasques d’automne, une pluie torrentielle s’est mise à tomber. Elle est, à cette heure encore, si violente, que j’ose à peine entrouvrir ma porte pour me donner un rayon de jour et qu’à travers le toit en roseaux, convenablement incliné pourtant et pourvu d’une bonne couverture, l’eau s’infiltre en plusieurs endroits. Lorsque je regarde par la porte entrebâillée, je n’aperçois ni le ciel ni l’horizon ; la pluie qui tombe enveloppe tout et, en l’air comme sur le sol, l’eau ruisselle.

Les journées sont interminables ; condamné à ne rien faire, je les passe comme je peux. Pourtant, mon calèu que j’ai allumé et la flamme de la cheminée me permettent de tracer ces lignes. Je n’entends que le grelottement de la pluie et le souffle de la mer qui, à pleines vagues, remonte dans les étangs. Les nuits me paraissent longues, encore plus, car je ne dors guère. Je songe à mes bêtes, parfois et, quelque fâcheux que soient ces temps-là pour elles, je n’en ai pas véritablement de souci : par des pluies cinglantes et froides, il n’existe pas pour une manade de meilleur abri que les radeaux du Riège ; le bétail, d’ailleurs, a passé un été de grande abondance et je l’ai ramené ici en très bon état ; il peut résister à de pires intempéries.

J’ai d’autres tourments. Comment ne pas penser sans répit à l’être que j’ai vu, dans le bois, si misérable ? Comme il est devenu maigre et qu’il paraissait faible et défait. Pourquoi donc a-t-il peur de moi et dans quelle direction a-t-il pu prendre la fuite ? S’il s’était éloigné, pourtant, j’aurais bien découvert ses claves sur la lisière. Mais il n’a d’abord pas dû quitter le Radeau de l’Aube et, maintenant, je me le figure là-bas, ou, plus près d’ici, tout près peut-être, à demi tapi sous un dalader, grelottant et épuisé et sentant l’eau froide ruisseler sur son échine.

J’oublie toute ma peur, toutes mes rancunes. Ce n’est qu’un pauvre être. J’en ai pitié. Aura-t-il trouvé ces vivres que j’ai laissés dans le saqueton ? S’il ne les a pris tout de suite, le pain doit être détrempé et gonflé de pluie. À la première accalmie, je sortirai.

 

 

Ce 22 novembre.

 

La pluie tombe toujours, froide et serrée. L’air toujours donne du levant et, la nuit comme le jour, la mer gronde.

J’ai eu, dans la soirée d’hier, une alerte. L’ombre était noire, déjà, depuis plusieurs heures. J’avais, sitôt souper, gagné ma couchette, mais je n’étais point parvenu à m’endormir, car le corps ne repose guère lorsqu’il n’a pas été rompu par la marche ou le travail. On n’entendait que le bruissement de la pluie et son jaillissement sur le toit et les petites gouttières, qui, par endroits, à coups réguliers, tapent sur le sol de la cabane.

Et voici que, tout à coup, Rasclet mon chien se leva, grogna sourdement et bondit en aboyant vers la porte, mais s’arrêtant aussitôt, se mit à pousser un hurlement qui me fit hérisser des pieds à la tête. Puis il s’enfuit en rampant sous ma couchette où il resta cantonné et ne cessa de gémir. Je me levai et, ayant enflammé une brouquette* à la braise du foyer, allumai mon calèu pour avoir de la lumière. Malgré ma tentation de demeurer immobile, bien au chaud dans mes couvertures, une irrésistible pensée me faisait agir. Ce qui épouvantait ainsi Rasclet était sans doute une odeur de loup ou de je ne sais quel animal fauve, mais j’avais appris auparavant déjà, par moi-même, quelle autre présence pouvait ainsi le faire gémir. Je traçai donc d’abord sur moi, à tout hasard, un signe de croix et, après avoir posé ma lampe au bord de la table, je pris des deux mains mon ficheron et malgré l’eau qui rebondissait sur le seuil, ouvris plus largement la porte. Je demeurai là un bon moment, adjurant à voix basse les mauvais esprits de s’éloigner, grelottant d’angoisse et de froid, mais malgré mes ordres et mes appels, je ne pus décider Rasclet à sortir de sa cachette. Je ne lui en tins pas rigueur, car c’est une bête courageuse ; pour agir de cette façon, sans doute avait-elle des raisons insurmontables pour elle, qu’un homme ne comprend pas bien.

J’eus beau fatiguer mes yeux à scruter l’ombre, je n’aperçus, quant à moi, rien de bien certain. Je dois noter, cependant, qu’il me sembla voir, par deux fois, une espèce d’obscur reflet passer à travers la pluie et la nuit profonde. Mais qu’affirmer, lorsqu’on guette ainsi, la peur au ventre et dans les ténèbres, un calèu plein d’huile allumé derrière soi – et tout seul, au fond du Riège, par la porte ouverte d’une cabane ?

 

 

Ce 23 novembre.

 

La pluie s’est faite, dans la nuit, moins abondante et moins dense. Enfin, ce matin, j’ai pu sortir. Je me suis mis, tout de suite, à la recherche de mes chevaux et, par ce temps-là, je savais bien à peu près, d’avance, où les rencontrer. C’est Clair-de-Lune, le premier, que j’ai découvert et il s’est laissé prendre sans difficultés, glouton et friand comme il est, dès qu’il a flairé l’avoine. Je l’ai sellé et, couvert de mon grand caban de toile grasse, j’ai commencé à battre le bois. J’ai pu ainsi reconnaître les bêtes et m’assurer qu’elles n’ont souffert en rien du gros temps. Toutes sont en état satisfaisant, même la plus débile d’entre elles, une jeune mère qui, ayant mis bas pendant l’arrière-saison, a un petit veau à nourrir et se trouve, en conséquence, assez maigre.

J’ai retrouvé mon saqueton, intact et tel quel, à la place où je l’avais exposé. Le pain, alourdi et imbibé d’eau comme une éponge, arrondissait le bissac. Je n’y ai pas touché sur-le-champ, préférant le rapporter en cet état même à la cabane. Il me servira à préparer de la soupe pour Rasclet, car le pain est un aliment sacré, un présent de la Providence, et c’est un péché véritable que de le gâter. Mais je me trouve plongé dans une grande tristesse. Désormais, que penser de l’être ? Qu’est-il devenu ? de quoi peut-il se nourrir ? Sauf quelques piètres racines et ces baies de mourven douceâtres et odorantes dont les renards se contentent lorsqu’ils sont pressés par la faim, il n’y a rien à manger pour lui, en cette saison, sur le Riège.

La pluie, plus légère il est vrai, tombe toujours. Il m’est impossible, aujourd’hui encore, de pousser bien loin. Le temps, toutefois, ne peut tarder à changer. Déjà la fraîcheur de l’air est devenue vive. Mais la mer n’est pas apaisée. On l’entend qui roule et halète, tandis que, de sa colère, elle agite au loin les étangs ; et, je ne sais comment, cette sourde voix me remplit le cœur d’appréhension et d’une insupportable contrainte.

 

 

Ce 24 novembre.

 

Comme il était à prévoir après cette longue pluie, le vent a sauté. Les nuages, tout d’abord, se sont écartés sur la largade ; c’est un signe qui ne trompe pas. Je vois briller maintenant un beau soleil au-dessus des eaux houleuses encore et des sansouires molles qui miroitent. Du côté du nord, aiguë et vive, on sent percer, par instant, une pointe de mistral. Si la saison se remet au sec, nous aurons de beaux jours sur cette fin de novembre, car le temps, on le sait, tourne avec la lune et c’est aujourd’hui même qu’elle est venue dans son renouvellement.

Le pays, à part le bois, est sous l’eau, à peu près complètement ; la mer et le Vaccarès, par le moyen des étangs inférieurs, ne font qu’une seule étendue où émergent les radeaux boisés, comme de véritables îles.

Je ne suis pas inquiet pour l’hiver. Les bêtes, je l’ai dit, sont revenues grasses et le Riège, libre tout l’été, garde une herbe abondante entre ses touffes. La pluie nouvelle nous aura donné et pour longtemps de l’eau douce. Non, ce n’est pas le souci du bétail qui me travaille. C’est à l’autre, sans pouvoir m’en empêcher, que je pense incessamment. Il faut absolument que je le trouve et si je peux lui venir en aide, je le ferai, dût-il m’en coûter.

Il est aujourd’hui trop tard. Mais, demain, je partirai dès la première heure. Pour que rien ne me retarde, je ferai coucher ici le Rouan. Il y a de l’herbe et de l’eau, le temps, aujourd’hui, est magnifique ; je puis bien, à travers les radeaux, laisser aller quelques jours les bêtes à leur guise.

Constamment, je revois ce maigre corps affaissé et cette face de spectre et ces yeux mourants d’épuisement et de peur. Je ne pense plus qu’à cela ; c’est trop atroce. Qu’il soit mon semblable ou non, que m’importe ? Je ne puis le laisser ainsi.

 

 

Ce 10 décembre.

 

Sans répit, je cherche et je cherche. Voilà plusieurs jours déjà. Je me lève dès avant l’aube en grand presse et, sitôt avalée ma soupe, tantôt sur le Castor et tantôt sur Clair-de-Lune, je pars battre le pays.

Voici revenue, malheureusement, cette époque de l’année où les nuits sont longues. Le soir, le soleil décroît très tôt et c’est, tout de suite, le crépuscule. Le temps, en revanche, s’est mis au froid. Le mistral ne souffle plus et il gèle.

Depuis hier, je ne cesse, en moi-même, de repasser une chose qui me semble assez importante pour fixer mon attention. Sur le bord du Radeau de l’Aube, j’ai relevé des claves – de celles, précisément, que je cherche. Elles sont récentes, certainement. Inégales et mal appuyées, elles s’arrêtaient brusquement devant une touffe au pied de laquelle la terre avait été grattée superficiellement. Sans découvrir autre chose, j’ai cherché tout alentour. Voilà tout. C’est peu. C’est un indice, pourtant, qui compte. Il faut remarquer que, partout où le sol est recouvert d’herbes ou de touffes, les claves ne peuvent marquer et là aussi où la terre devient dure après la gelée.

Tout le jour, inutilement encore, j’ai chevauché. J’ai relevé toutefois d’autres empreintes se dirigeant du côté de Malagroy, mais elles m’ont paru beaucoup plus anciennes.

Chaque fois que je rentre à la cabane, je sens peser une angoisse sur mon cœur. Mais ce n’est point celle qui, autrefois, rendait mes jours et mes nuits intolérables. Si j’ai un regret, c’est d’avoir laissé si longtemps dans le besoin cet être auquel je me suis mystérieusement attaché, c’est de ne pas avoir prévenu cette souffrance.

Une grande paix s’étend sur mes souvenirs. Je songe, à présent, sans frayeur aux prestiges et aux mystères qui, auparavant, semblaient devoir me mettre en péril. Je ne sens plus ce relent de terreur coupable et de remords vicier mes actions les plus innocentes.

Maintenant, chaque soir, avec ferveur, je redis mes saintes prières. Si j’ai réellement contemplé les scènes merveilleuses que j’ai décrites, c’est que, pour des raisons que j’ignore, la Providence a permis que j’en sois témoin. Je n’ai qu’un but, maintenant et c’est la charité qui me l’impose, car je crois vraiment secourir une créature de Dieu.

 

 

Ce 12 décembre.

 

Il a fallu, cependant, que je veille à la manade. Il n’est pas bon que des bêtes de bouvine, même dans un pays aussi vaste et aussi libre, s’éparpillent trop à leur guise et ne sentent plus la présence du gardian. Car alors elles deviennent farouches et trop difficiles à gouverner.

J’ai donc dû, pendant quelques jours, abandonner mes recherches ou, tout au moins, les réduire aux limites même où je maintiens en ce moment mon bétail. Et voilà que, les ayant reprises ce matin, j’écris, en cet instant, plein d’indécision et de fièvre.

Le levant, je dois dire, s’étant relevé sur la gelée, souffle de nouveau, depuis deux jours, en bourrasque. Nous amènera-t-il, cette fois encore, de grandes pluies ? Nous avons cependant de l’eau plus qu’à notre suffisance et j’espère, ainsi qu’il arrive assez souvent, le voir sauter à la tramontane.

Aujourd’hui, j’ai parcouru tout le couchant du Riège en passant par la baisse des Impériaux. Je n’avais remarqué encore, par là, aucune clave nouvelle, mais, à vrai dire, depuis la dernière pluie, les basses terres se trouvent noyées et sous cette surface d’eau toute rebroussée par le vent, il est presque impossible de distinguer une empreinte.

En obliquant pour prendre le travers de Malagroy, afin d’éviter les fonds mouvants, je me suis guidé sur le Grand-Abîme. Le Grand-Abîme est, comme on le sait, un de ces affreux puits de fange noire dont la surface n’est pas extrêmement étendue, mais, si dangereux, qu’aucune sonde n’en saurait atteindre le fond. Tout ce qui y tombe est, sans rémission, absorbé aux profondeurs de ce gouffre, redoutable aux hommes et aux bêtes également. Je l’ai clos de quelques piquets afin de l’apercevoir du plus loin possible et ces piquets me servent en même temps pour m’orienter, de signaux et de repères. J’ai eu soin de les y planter à plusieurs empans du bord dangereux, là où le sol y est encore ferme.

Je gouvernai donc sur le Grand-Abîme, sans rien remarquer ; d’abord, d’inaccoutumé. Mais en approchant, j’y distinguai dans le beau milieu et tout engluée de fange visqueuse, une masse pareille à la souche d’un arbre mort et terminée à l’un de ses bouts par deux sortes de racines. Cet objet se présentait incliné, émergeant d’une extrémité et plongeant de l’autre qui ne s’apercevait déjà plus, happée déjà, probablement, par l’abîme. Mais à cause de la distance où il fallait bien que je me maintienne, je ne pouvais examiner le détail.

Combien allait-il rester ainsi, visible, avant de disparaître à jamais ? Peu de temps, sans doute. Cette réflexion, tout à coup, m’a bouleversé. En la faisant, j’ai senti, – pourquoi ? – monter en moi une angoisse. Que peut m’importer ce bloc informe et souillé de vase ?

Je me demandais comment il avait pu tomber dans l’abîme, ce qui, je l’avoue, me parut d’abord assez difficile à expliquer. Mais c’était tout simple. Car, saisi par le flux de la mer ou le grand vent sur quelque lisière du bois, il avait flotté tant que l’épaisseur d’eau s’était maintenue suffisante et un hasard, précisément, l’avait arrêté sur l’abîme qui avait commencé à l’absorber.

Pour mieux me rendre compte, je mis pied à terre et, ayant d’abord marqué quatre pas à partir du premier piquet dans la direction du nord, je savais que je ne pouvais m’avancer d’un pas encore, sans risquer moi-même une mort affreuse.

Je défis donc mon seden et l’ayant roulé dans ma main avec autant de soin que s’il s’était agi de capturer un cheval ou un animal de bouvine, je le lançai, en m’efforçant d’en bien ouvrir la boucle de corde par l’élan que je lui donnai en visant de mon mieux l’épave. Mais ce fut en vain. Le vent qui soufflait de la mer avec une violence inégale, semblait vouloir tromper les mieux calculés de mes mouvements et, de quelque côté que je me misse, arrêtait ma corde ou l’emportait, embrouillait et fermait mon nœud coulant. De plus, mon seden s’engluait et s’alourdissait en frappant à chaque coup cette surface de fange. En sorte que je me lassai sans obtenir aucun résultat et partis à la fois suant et transi, les bras rompus et les jambes mouillées, n’ayant rien mangé encore depuis le matin.

Le jour, trop court en cette saison, ne m’a pas laissé, sitôt restauré, me mettre de nouveau en route, mais demain, dès l’aube, je retournerai au Grand-Abîme, muni d’une perche, la plus longue que je trouverai et de quelque poids pour lester ma corde.

Qu’y a-t-il dans cette épave, qui, au fond de moi, m’inquiète et m’irrite ? Pour la voir de près, je veux la tirer entièrement hors du trou. Elle doit surnager, je pense, encore quelque temps. En tout cas, plusieurs jours se passeront avant que la fange ne l’engloutisse.

 

 

Ce 13 janvier de 1418.

 

Voilà plus d’un mois, déjà, que je n’avais pris ce cahier. Je le rouvre, ce soir, bien que j’aie peu de choses à écrire.

Le lendemain du jour dont, ci-dessus, j’ai parlé, je suis retourné au Grand-Abîme. Je m’étais levé de très bonne heure afin de me trouver sur place avant que la clarté de l’aurore ne fût complète. Malgré mes prévisions, l’épave avait complètement disparu. La vase des abîmes est vorace et travaille rapidement. En vain ai-je tenté de faire un sondage du bout de ma perche, mais ayant voulu m’avancer trop, je me suis enfoncé jusqu’à l’entrecuisse, m’en tirant sauf, à grand-peine, bouleversé de terreur et luisant de fange empestée.

J’ai repris, dès mon retour, mes recherches à travers le Riège. Un seul jour ne s’est pas passé sans que, soigneusement, j’aie battu au moins un radeau. Je pousse mon cheval dans les lieux boisés et, du manche de mon trident, une à une, je fouille les touffes. Je n’ai rien vu. À la pointe la plus haute de Radeau-Long, j’ai relevé quelques claves, mais elles ne m’ont pas paru nouvelles. Mon saqueton, toujours suspendu, reste intact, sans cesse ; cependant, pour n’en avoir pas de regrets, régulièrement, je le visite et, parfois, en renouvelle les provisions. Ainsi ferai-je quelque temps encore ; je verrai bien. J’ai reconnu maintenant, et dans un rayon de plusieurs lieues, toutes les terres qui émergent en cette saison ; quant à l’Étang-Redon, ce n’est pas la peine que je m’y engage, car cette année, le fond en sera sous l’eau, pour le moins trois mois encore.

Cette fois, la Bête est morte ou partie. Je me sens seul, maintenant, trop seul. Une année à peine est passée, depuis qu’à cheval, ardent à poursuivre une proie que je croyais belle, je me hâtais, battant le marais et les sansouires et suivant les claves mystérieuses, jusque sur les En-Dehors ou le long des limites de Badon. Le poison qui s’est glissé dans mes veines, je sais qu’en moi, je le porterai jusqu’à la mort. Une terreur, une amitié, un mystère ; et un remords, un remords.

Mon chien Rasclet est là, couché à mes pieds ; de temps à autre, il lève la tête et flaire du côté du bois, puis il se pelotonne en grelottant sous son poil humide. J’entends, au dehors, pas bien loin, la foulée pesante du Castor qui saute sur place gauchement, les deux jambes de devant prises, pour la nuit, dans une entrave.

Demain je continuerai à chercher. La Bête est partie ou morte. Sans cela, je la trouverai. Désormais, tant que je n’aurai rien découvert, il me paraît inutile que j’écrive. Je ne reprendrai ce cahier que si je me trouve en mesure d’y noter quelque circonstance nouvelle.

D’ici là, je veux chercher et chercher toujours, sans découragement ni lassitude ; bien que je songe trop, depuis quelque temps, à cette souche d’arbre à deux racines, que j’ai vue, un soir, plongée à demi dans le Grand-Abîme et que, le lendemain, la vase du Grand-Abîme avait dévorée.

 

 

 

Joseph d’ARBAUD, 1926.

 

 

 

 

 

 

 

GLOSSAIRE

 

 

Baisse. Dépression de terrain souvent assez étendue, où l’eau douce, séjournant au temps des pluies, donne naissance à une végétation palustre qui attire le gibier.

 

Béu-l’òli. Buveur-d’huile. Effraie, oiseau nocturne. Strix flammea (Lin.), ainsi nommé en Provence, parce qu’on croit qu’il s’introduit la nuit dans les églises pour boire l’huile des lampes.

 

Bièvre. Castor du Rhône. Bas-latin veber ; latin : fiber.

 

Bon-Pache. Bon pacte, bon marché. Surnom de gardian.

 

Bouvine. Nom collectif, désignant les animaux d’espèce bovine et, en particulier, l’ensemble des taureaux sauvages en Camargue.

 

Calèu. Petite lampe à huile de forme antique, généralement triangulaire, en métal. Une tige munie d’un crochet permet de la suspendre dans l’âtre ou à l’angle de la cheminée.

 

Camargue. Le delta actuel présente une superficie de 75 000 hectares. Mais le nom de Camargue s’applique, en réalité, à l’ensemble des terres salées formant le delta ancien et comprenant encore la Petite Camargue à l’ouest, dans la direction d’Aigues-Mortes et, à l’est, le Grand et le Petit Plan-du-Bourg, dans la direction de Fos. La superficie totale de cette plaine alluvionnaire est de 130 000 hectares.

 

Catigot. Sorte de bouillabaisse au vin qui forme un des plats les plus caractéristiques de la cuisine camarguaise.

 

Caveçon. Sorte de muserolle de métal à pointes, articulée, dans lequel on serre le nez d’un cheval pour le dresser. Le caveçon s’emploie, en Camargue, au moyen de rênes de crin tressé qui se croisent et retombent dé chaque côté de l’encolure. Le cheval est monté d’abord avec un caveçon à rênes et un mors de bride. Le dressage terminé, le caveçon est supprimé et l’animal n’est gouverné, par la suite, qu’au moyen des rênes de bride.

 

Dalader. Alaterne. Arbrisseau vert, commun au bois de Riège.

 

Desbrander (se). Se défendre. Le desbrandage est une série de défenses violentes, rapides et répétées, spéciales au cheval camargue.

 

Draille. Chemin rural où les troupeaux ont droit de passage.

 

Estanié. Dressoir provençal, construit spécialement pour y ranger la vaisselle et les ustensiles d’étain.

 

Ficheron. Trident, arme du gardian de taureaux. Le trident est constitué par un fer à trois pointes en forme de demi-lune, emmanché sur une hampe de châtaignier, longue de deux mètres, environ. Les gens de métier la nomment plus couramment entre eux : lou ferre, le fer.

 

Gase. Gué, passage sûr au milieu des boues mouvantes ou des étangs.

 

Grand-Rhône. Le Rhône, à Arles, se divise en deux branches, pour former le delta camarguais : le Grand-Rhône, qui se jette dans la mer à Port-Saint-Louis, et le Petit-Rhône, dont l’embouchure est située au Grau d’Orgon, tout près des Saintes-Maries-de-la-Mer.

 

Largade. Vènt-larg, vent d’ouest. Les gardians ont coutume de s’orienter sur le vent, et par le nom du vent, de désigner souvent leur point de direction.

 

Lentisque. Arbuste, sorte de pistachier.

 

Manade. Troupeau libre de taureaux ou de chevaux sauvages. La manade est dirigée par un baile ou chef, qui a sous ses ordres des gardians ou compagnons.

 

Mouraillon. Muserolle à rênes formée au moyen du seden ou corde de crin, pour remplacer la bride, lorsqu’on monte un cheval à cru.

 

Mourven. Genévrier de Phénicie.

 

Muge. Muge ou mulet, poisson de mer. Latin mugil.

 

Nègo-Biòu. Noie-Taureaux. Nom d’une gase ou passage du Riège.

 

Notre-Dame-de-la-Mer. Le village actuel des Saintes-Maries-de-la-Mer, en Camargue, célèbre par sa basilique fortifiée, autour de laquelle le pèlerinage annuel des 24 et 25 mai attire les nomades gitans, s’appelait autrefois la Villa-de-la-Mar ou Nostra-Dona-de-la-Mar et, en bas-latin, Sancta Maria de Mari, Sancta Maria de Ratis. Selon la tradition d’Arles, c’est là que les trois Maries et plusieurs disciples vinrent aborder après la mort du Christ.

 

Primaille. Oiseaux de primo, dont le passage a lieu à la primo, c’est-à-dire, au printemps.

 

Psalmodi. Ancienne Abbaye de l’ordre de Saint-Benoît, dans les environs d’Aigues-Mortes.

 

Rasclet. Petit râle, oiseau de marais.

 

Riège. Bois formé par une succession d’îlots, au sud de l’étang du Vaccarès. On dit aussi : le bois d’Ériège, de Reiriège, Riruge, ou Reiruge.

 

Rossatine. Nom collectif, désignant l’ensemble des bêtes chevalines de race camargue, ou rosso, rosses. Noter que le mot, dans cette acception provençale, ne présente aucunement le sens péjoratif du mot français et reste très voisin de la racine germanique : ross, cheval. Le cheval camargue, dont le type est très arrêté, est considéré comme un représentant très peu évolué de la race préhistorique de Solutré.

 

Roubine. Canal, grand fossé d’écoulement.

 

Sansouire. Étendue alluvionnaire inculte. Plus spécialement, surface de terre stérile et nue, couverte d’efflorescences de sel pendant les époques de sécheresse.

 

Seden. Corde de crin tressé, servant, en Camargue, de lasso et de licol. Le seden fait partie du harnachement du « cheval de taureau » ; replié en deux, noué à l’encolure par une extrémité, il est, de l’autre, roulé à l’arçon de la selle. Ce sont les gardians eux-mêmes qui le fabriquent avec du crin de couleurs diverses, dont les combinaisons permettent de varier les dispositions décoratives.

 

Sylve. Région de Camargue, jadis très boisée, et constituée par un ancien cordon littoral. Sylve-Réal (Sylva Regalis), se trouve sur le Petit-Rhône ; la Sylve Godesque (Sylva Gothica), dans les environs d’Aigues-Mortes. On a découvert, dans la Sylve Godesque, un autel votif, dédié au dieu Sylvain, en faveur d’un troupeau de gros bétail :

 

SILVANO

VOTUM. PRO

ARMENTO

 

Tamaris. Arbre de la famille des Tamariscinées, commun en Camargue et sur tout le littoral méditerranéen.

 

Tiragasse. Salsepareille d’Europe, appelée aussi Ariège, Ariuege, Saliège. C’est à cette liane épineuse que le Bois de Riège doit évidemment son nom : Bos d’Ariège, dis Ariège ou d’Ariuege.

 

Vaccarès. Le plus grand étang de Camargue, ainsi nommé à cause des vaches sauvages qui paissent en manades sur ses bords. Racine : vaca. Bas-Latin : Vacaresium. La transcription Valcarès, souvent employée, est incorrecte.

 

Vieille danse. Ainsi les Camarguais ont-ils coutume de désigner le mirage. Les mirages sont fréquents en Camargue, surtout dans la région du Vaccarès. Ils débutent par une vibration de l’air, un tremblement continu à ras du sol qui semble faire danser les images et s’étale au loin en grandes nappes où se réfléchissent des touffes sombres. Comment ne pas voir dans cette mystérieuse Vièio, dansant au soleil dans le désert, un souvenir populaire de la déesse insaisissable et farouche, force antique, génie de la solitude, divinisé autrefois et qui demeure l’âme de ce grand pays sauvage ?

 

 

 

 

 

 

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