Les enfants

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marcel ARLAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que disaient-ils ? De notre banc, nous les entendions chuchoter dans la cour, le soir, au pied du tilleul. C’était juin et la pénombre qui dure, un dernier seau que l’on puise à la fontaine, le silence dans les maisons qui s’endorment – et dans la cour ces voix jeunes :

« Elle est dans son jardin.

– Où ?

– Dans la grande allée.

– Je ne la vois pas.

– Il faut de bons yeux, ma petite.

– Mais qu’est-ce qu’elle fait, Paul ?

– Elle se promène, dame !

– Toute seule ?

– Avec un gros chien.

– Plus gros que le nôtre ?

– Gros comme un ours.

– Tu en as vu, des ours ?

– J’ai vu des éléphants.

– Menteur ! »

Abel, dans l’ombre, me prenait la main. Je murmurais : « Chut ! Écoute. » Et nous étions côte à côte sur le banc.

« Oh ! Paul, je la vois, la Dame. Et le chien aussi. C’est vrai qu’il est gros comme un ours.

– Comme un gros ours. Dans ces pays-là, tu comprends !

– Bien sûr. Et la Dame...

– C’est une princesse.

– Ou peut-être une fée, Paul.

– Ça n’existe pas, les fées.

– J’en ai vu.

– Menteuse !

– Alors il n’y a que toi qui voies des choses ! C’est toujours comme ça. Je ne veux plus jouer à la dame. D’abord, si c’est une princesse, où qu’il est, son prince ?

– À la guerre, pardi. Ou bien à la chasse, à la chasse au tigre sauvage. T’entends pas ? Pan, pan. T’as entendu ?

– Il n’a pas peur, le Prince.

– C’est un prince.

– Mais la Princesse, ô Paul, Paul, dis, tu ne trouves pas qu’elle ressemble à maman ? »

Et je murmurais : « Abel, je t’en prie », parce que sa main s’était glissée jusqu’au creux du bras, où c’est chaud, que maman, derrière nous, se tenait assise au seuil, et que nous allions bientôt rejoindre notre chambre.

« Paul, Anne-Marie, il faut rentrer. C’est l’heure.

– Encore un peu, papa.

– J’ai dit : C’est l’heure ! »

D’une voix ferme, et les enfants l’ont reconnue. Adieu la Dame, adieu le Prince. Faut se coucher puisqu’il faut. Bonsoir, papa, bonsoir, maman, bonsoir, grand-mère.

« Dis, papa, tu viendras nous embrasser avec maman ?

– Si vous dormez bien.

– C’est toujours Paul qui ne veut pas dormir.

– Et qui c’est qui veut toujours des histoires ? »

Maman est rentrée à son tour. Nous sommes seuls. Il fait bon. Ce n’est pas encore la nuit. C’est l’heure où le Prince songe à qui l’attend, et ce ne peut être que moi.

« Comme tu es calme, mon Yvonne ! »

Il se penche. Je souris dans l’ombre, à cause de l’ombre. Et ce qu’il va dire, je le sais ; la preuve :

« Tu viens, ma douce ?

– Encore un peu, Abel.

– Comme les petits ! »

Non, comme une femme qui a longtemps attendu, qu’un jeune homme, un amoureux, un fiancé venait rejoindre le soir, sous les yeux de la maman – et déjà tu m’appelais : « ma douce ». C’était un titre ; je n’en avais pas beaucoup d’autres. Mais ce que j’avais, il me semble que tu n’en es pas encore revenu. Et mariés, deux enfants à nous, c’est encore comme autrefois, quand je te voyais descendre la grand-rue à bicyclette (tu avais enlevé ta blouse de peintre pour te faire beau), jusqu’à ce bout de village, ce vieux quartier, cette maison, ce banc, et moi que tu regardais comme si j’eusse été à moi seule un monde, ou comme si tous les chemins du monde ne pouvaient avoir d’autre but.

Il s’est levé, il attend. Chacun a sa façon d’attendre, Abel. Mais qu’il fait doux, ce soir ! Je viens. Fermons la porte. Pour nous aussi, c’est l’heure.

J’ai connu ces jours.

J’en ai connu d’autres. Les jours semblent fixés. Il s’en va (« À ce soir, Yvonne »), il revient (« Bonsoir, Yvonne »), c’est toujours lui, et c’est nous, oh ! la belle aventure ! qui parfois, au seuil de la chambre, baissons les yeux – nous les ouvrirons tout à l’heure, je le sais, je n’y peux rien... « À ce soir, Yvonne. – À ce soir. Où est ton chantier ? – À la mairie de Villeneuve. – Fais attention. » Il est parti. Qu’est-ce que ce chariot qui descend la rue, ces gens que je ne connais pas, ce silence et, dans le chariot, étendu tout de son long, les yeux à jamais baissés..., je suis veuve.

 

 

Maman est morte. Les enfants ont grandi. Plus de jeux – ou peut-être qu’ils en trouvaient d’autres, loin de la maison. Le soir (les beaux soirs...), je me tenais seule sur le banc. Je me sentais encore douce, mais pour qui ? Pour une ombre, et qui ne m’attendait plus. J’ai porté en moi cette ombre ; chacune de nos heures, je la reprenais dans notre lit, songeant : c’était tel jour avant sa mort, retrouvant le sourire qu’il avait eu ou les yeux graves, si bien que j’en venais à lui parler comme à un compagnon silencieux.

J’en suis venue à l’entendre, à lui répondre : « Et Paul ? – C’est la guerre, il est soldat ; plus de jeux de prince. – Et la petite ? – Elle est grande. Elle n’en fait qu’à sa tête. – Tu n’as jamais su te faire obéir, ma douce. Et toi ? – Eh bien, tu sais, comme toujours... »

Paul est revenu. Il est entré dans les bureaux. « Pas marié ? – Il dit qu’il a le temps. – Et Anne-Marie ? – Écoute, non, je ne peux pas. – Anne-Marie ? – Non. Anne-Marie... »

Que me disait-elle, le jour de son départ, quand je l’ai implorée, suppliée de ne pas suivre ce garçon, cet étudiant en vacances, qui était dangereux, je le savais bien, qui ferait son malheur... ?

« Je l’aime. »

Un exalté, un demi-fou qui la rendrait folle...

« Je l’aime. »

À tout ce que j’ai pu lui dire :

« Je l’aime. »

Et à la fin, sur le seuil, elle m’a jeté :

« Tu ne peux pas comprendre, toi ! »

Je n’avais que trop compris, et prévu : l’abandon, l’égarement, la porte que l’on enfonce un matin, à cause de l’odeur...

Depuis ce jour, c’est le silence, les années qui passent, la solitude, qui est longue, une lettre de Paul. : « Les enfants sont en bonne santé » ; tant mieux, les chers petits, est-ce qu’ils viendront ? Parce que j’ai soixante ans. Peut-être en juin. C’est juillet. Peut-être en août – ils sont venus.

 

 

Que disent-ils, ces deux enfants devant la maison, ce soir ? Et qui les écoute ? Je ne comprends pas grand-chose à leurs jeux. Ils parlent de fusées, de bombes, de cinéma, de vedettes, enfin de tout ce qu’on peut lire dans les journaux (mais je n’en lis pas beaucoup). Il s’appelle Patrice ; elle, France, c’est la mode (quand je songe que maman s’appelait Adélaïde !).

« Et quand on y sera, dans la lune ?

– Ben, ma vieille, on verra bien.

– Et quand on aura vu ?

– T’en as, des questions ! On ira ailleurs.

– Mais jusqu’où, Patrice ?

– Il n’y a pas de jusqu’où, ma pauvre.

– Que tu dis.

– Je le dis parce que je le sais.

– Menteur ! »

Au fond, peut-être qu’ils ont leur Dame à eux, leur Prince à eux... C’est comme ce quartier, où l’on a construit de belles maisons, avec toutes les couleurs de la peinture, et qui reste pourtant le vieux quartier. Mais cette femme, assise comme autrefois, sur le banc, dans l’ombre ? Je ne sais plus.

Autrefois, je me souviens, maman me disait toujours : « Ne te tiens donc pas comme une engourdie ! On croirait que tu dors. » Je ne dormais pas, oh ! non. Simplement, je me sentais vivre, je m’écoutais vivre, et pas seulement moi, mais la maison, la rue, la fontaine, le vieux quartier, les jardins, tout, et ce que j’attendais encore, qui est venu...

... Qui est parti. Et ce qui reste, quand on y pense, ce sont deux ou trois mots que l’on a entendus, qui vous suivent, que vous répétez en vous le soir, seule, ou même quand vous écoutez vos petits-enfants parisiens. J’ai eu les mots que l’on m’a dits. Quelqu’un, un jour, m’a demandé : « Voulez-vous être ma femme ? » Et c’était comme s’il n’y avait pas eu d’autre femme au monde. Il me disait aussi : « ma douce », et j’aimais bien ; mais « ma femme », ce fut plus beau... Et puis il y a eu deux voix qui m’ont appelée « maman ».

Je n’ai pas oublié mes morts. Si je ne leur parle plus, c’est sans doute que je leur ressemble un peu. – Mais qu’il fait bon, ce soir !

M. le curé, l’autre jour : « Je ne vous vois jamais à l’église. » J’ai répondu : « C’est que l’église est loin, monsieur le curé, pour mes jambes. » Et il m’a parlé du bon Dieu, d’Abel et de ma fille qui sont auprès du bon Dieu, et de moi qui, à mon tour... Mais oui. « J’espère que vous dites au moins vos prières ? – Mais oui, monsieur le curé. » Mais non, je n’y pense pas... Je reste assise sur le banc, les mains comme toujours au creux de la jupe, qui peu à peu se joignent, à leur façon. Vous me direz : « Mais qu’est-ce qui vous en vient, ma pauvre ? » Oh ! pas des miracles. Ce qui vient, sans qu’on le veuille, sans qu’on y songe, c’est que l’on écoute ces petits, que l’on regarde la rue, que l’on sent les odeurs qui montent de la vallée et des bois, que l’on devine alentour ce grand pays lorrain où l’on a vécu, où l’on fermera les yeux, – et qu’une femme de soixante ans, que quelqu’un a appelée « ma femme » et « ma douce », murmure encore : « Il fait bon. »

 

 

 

Marcel ARLAND, Attendez l’aube,

Gallimard, 1970.

 

 

 

 

 

 

 

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