Notre-Dame d’Arcachon

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

L. ARNAULT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les derniers jours de juin 1829, la foule se pressait aux portes de la belle église de Saint-Michel à Bordeaux, où l’un de nos prédicateurs les plus célèbres devait faire entendre sa parole éloquente en faveur de l’établissement des Filles du Repentir. Bientôt la nef fut presque entièrement occupée par l’élite de la société, qui s’était comme donné rendez-vous dans cette vaste enceinte, où la magistrature était dignement représentée.

Au moment où le prêtre monta les degrés de la chaire de vérité, le silence le plus religieux régna dans l’assemblée. Il développa avec un talent remarquable l’utilité des maisons de refuge, afin de soustraire à cette partie de la société si vicieuse de pauvres jeunes filles qui deviennent victimes de la corruption du siècle ; ensuite il se mit à raconter l’histoire d’un cœur plongé dans de grands égarements, et qu’une main charitable retira du bourbier impur des passions.

À ce moment, de sanglots se firent entendre de quelques personnes placées près d’une dame qui paraissait vivement émue des paroles du prédicateur.

Quand, après le Salut, l’archevêque et le clergé se furent processionnellement retirés, la foule mondaine et dévote s’écoula lentement, en déposant son offrande dans la bourse des dames patronnesses de l’Œuvre qui avait servi de sujet au discours.

Une seule femme resta longtemps encore agenouillée au milieu d’un nuage d’encens qui, se confondant avec la vapeur de la cire, répandait une teinte mystérieuse sur tout le sanctuaire.

Après s’être levée de son prie-Dieu, Mme Durville alla prier près de l’autel de la Vierge ; ensuite elle s’éloigna du saint lieu. En arrivant à sa demeure, son cœur, déchiré par une peine torturante, éclata en sanglots. Voici quel était le motif de se larmes.

Mariée à M. Durville, qui, après avoir fait de brillantes affalées dans le haut commerce, s’en était retiré depuis quelques années, elle ne possédait qu’une enfant. Mais Laurence, à force d’être idolâtrée par son père et sa mère, était devenue des plus présomptueuses : disposition qui se rencontre souvent dans les femmes douées d’un esprit supérieur que relèvent encore les avantages d’une éducation brillante. Quand, au sortir de pension,  elle rentra dans sa famille, son père était en train de traiter pour céder son fonds de commerce ; uns fois cette affaire terminée, M. et Mme Durville furent s’installer dans une fort belle maison, où le confortable le plus complet ne laissa rien à désirer à une jeune fille de dix-huit ans dont imprudemment ils secondaient les vues.

Elle aimait les fêtes ; on donna des bals, et ce fut là que la malheureuse enfant écoula des paroles trompeuses ; elle finit par aller, malgré ses bons parents, passer plusieurs mois dans la famille d’une jeune personne dont elle avait fait connaissance dans le monde, et qui n’avait pas plus qu’elle la crainte de Dieu.

Ses parents firent tous leurs efforts pour la ramener à de meilleurs sentiments, mais tout fut inutile.

M. et Mme Durville gardèrent le silence sur la faute de leur fille, et n’eurent plus qu’à pleurer et à prier.

– Hélas ! disait cette femme infortunée, à son retour de l’église, où les paroles du prédicateur l’avaient si fortement remuée, n’y aura-t-il pas aussi une main charitable pour sauver ma fille ! Ô Vierge sainte, que mes regrets sont grands, et qu’ils excitent mes remords de ne pas avoir veillé avec plus de soin sur son éducation religieuse !

Et le pauvre père, luttant ses larmes à celles de sa femme, lui disait :

– Dieu nous a punis ; nous avons cherché à acquérir de la fortune avant que de penser à notre salut ! Ô Seigneur ! que le poids de cette croix est lourd à porter !

Et les deux vieillards, car leurs cheveux avalent blanchi avant l’âge, priaient et faisaient faire des neuvaines à Notre-Dame d’Arcachon. Encouragés par le vénérable curé de leur paroisse, ils avaient fini par mettre toute leur confiance en celle qui est le refuge assuré des pécheurs.

Cependant le temps fuyait et n’apportait aucun adoucissement à cette triste famille, qui depuis longtemps n’avait pas eu de nouvelles de leur enfant.

Cependant la famille dans laquelle elle se trouvait, fatiguée sans doute d’avoir Laurence chez elle depuis si longtemps, finit par lui laisser voir qu’elle désirait son départ ; mais la pauvre enfant, honteuse de ses procédés à l’égard de ses parents, n’osait leur écrire. Ne sachant plus où trouver quelque consolation, elle eut l’idée de juger par elle-même si ce que l’on disait de la confession, en tant que remède à tous les maux, avait quelque semblant de vérité.

Elle commença par déclarer franchement que le repentir ne l’amenait point au tribunal de la pénitence, mais qu’elle voulait faire un essai et chercher des consolations aux peines cuisantes qu’elle ressentait.

– Oui, disait-elle, mon bonheur est perdu à jamais !

Le prêtre auquel elle s’adressa voulut sauver cette âme à tout prix. Il lui parla de la confession, de la paix qu’elle procure ; mais ses objections firent naître un débat des plus sérieux et des plus longs ; fatiguée, elle se releva en disant :

– J’ai confiance en vous, je viendrai vous revoir.

Dans cet intervalle de temps, le bon prêtre, à la demande de la jeune fille, écrivit à sa mère, la priant de la recommander à Notre-Dame d’Arcachon, ajoutant qu’il espérait soustraire cette âme au démon.

Les pauvres parents se rendirent à cette chapelle si renommée, et prièrent avec l’espérance d’être exaucés.

Une seconde conférence eut lieu, et Laurence penchait à croire les grandes vérités de la religion ; mais le jour où elle devait revenir à l’église ne la revit pas à l’heure indiquée ; alors le confesseur, ayant pris des informations, apprit qu’une fièvre brûlante s’était emparée d’elle, et qu’elle était gravement malade. L’admirable charité qui est l’apanage du christianisme veilla sur elle, en lui envoyant une religieuse qui la soigna avec un dévouement qui ne peut être comparé qu’à celui d’une mère. Parfois elle parvenait à lui faire comprendre tout l’amour de Dieu pour ses créatures ; et cette âme désespérée écoutait ce nouveau langage ; en elle il y avait évidemment un combat entre la vérité et l’erreur.

Laurence recouvra la santé, mais la maladie lui avait enlevé la mémoire des conférences qu’elle avait eues avec son guide spirituel. Son esprit se trouvait comme plongé dans un sommeil profond.

Sa mère, avertie de nouveau, franchit l’espace qui la séparait de sa fille et vint s’installer près d’elle ; mais l’infortunée ne la reconnut pas. Seule la religieuse semblait avoir laissé quelques traces dans son cerveau affaibli.

– Ma sœur, lui disait-elle, quelle est cette femme qui pleure en me regardant, qui baise mon front ? Je ne la connais pas.

Ou bien elle ajoutait, en fixant ses regards sur sa mère :

– Madame, me ramenez-vous ceux que j’ai offensés ?

On le voit, si l’intelligence l’avait comme abandonnée, sa pauvre âme, pour qui un instant la vérité avait lui, était retombée sous la domination de l’esprit de ténèbres.

Couchée sur un lit de repos près d’une fenêtre ouverte aux brises du soir, elle regardait le ciel, les oiseaux se jouant dans l’espace, ou bien un léger nuage paraissant à l’horizon, qui, bientôt s’agrandissant, se montrait à ses yeux sous les formes les plus fantastiques.

Depuis sa maladie, le ministre du Seigneur avait visité une fois la pauvre enfant ; mais quelques paroles échappées de ses lèvres lut firent comprendre qu’il devait attendre avant de se présenter de nouveau et prier pour la malade.

Plusieurs jours s’étant écoulés, le prêtre revint sans se faire annoncer. À sa vue, Laurence éprouva comme une commotion électrique qui, réagissant sur le système nerveux, fit surgir instantanément dans son cerveau ce don précieux de l’intelligence.

– Oui, je vous reconnais, s’écria-t-elle avec animation ; prêtre du Seigneur, hâtez-vous, venez me réconcilier avec mon Dieu. Je me rappelle nos conférences où vous m’avez montré le Christ sublime d’amour pour ses créatures. Et toi, mère chérie, car enfin je te vois ! tu étais là, penchée sur ta fille coupable, épiant le réveil de ses idées pour lui offrir le pardon.

Dès ce premier moment, Laurence se confessa. Après cette réconciliation, la paix revint dans son cœur ; un mieux se manifesta sensiblement, la convalescence fit de rapides progrès, et le médecin jugeant qu’il n’y avait plus aucun danger pour transporter la pauvre enfant, Mme Durville se hâta de revenir à Bordeaux avec sa fille. Le pardon qu’elle demanda à son père lui fut accordé, en même temps que la permission de se retirer chez les Dames du Refuge.

Elle y entra comme pénitente, remerciant Notre-Dame d’Arcachon de son intercession toute miraculeuse.

 

 

L. ARNAULT, Les protégé de Marie,

ou Recueil de faits édifiants, 1863.

 

 

 

 

 

 

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