Le Tungustapi

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jón ÁRNASON

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les anciens temps, il y a bien des siècles, un paysan très riche vivait à Sælingsdalstunga ; il avait quelques enfants et deux fils sont mentionnés dans l’histoire. Comme on ignore leurs noms, on les appellera Arnór et Sveinn. C’étaient tous les deux des jeunes gens prometteurs, mais différents cependant. Arnór était téméraire et vif. Sveinn était doux et tranquille, et nullement aventureux. Ils n’avaient donc pas du tout le même caractère ; Arnór était gai et aimait jouer avec les jeunes gens de la vallée ; ils se retrouvaient souvent près d’un rocher escarpé au bord de la rivière, en face de la ferme de Tunga, et qu’on appelait le Tungustapi. En hiver, ils s’amusaient à descendre du haut du rocher, qui était très élevé, en se laissant glisser sur la neige gelée jusque sur les berges de gravier environnantes ; il y avait souvent beaucoup de bruit, des appels et des cris, autour du Tungustapi, au crépuscule, et la plupart du temps Arnór était le plus bruyant de tous. Sveinn s’y mêlait rarement. Il se rendait plutôt à l’église quand les autres garçons allaient jouer ; il se promenait souvent seul aussi et s’attardait fréquemment au pied du Tungustapi. On disait qu’il était en relation avec les elfes qui habitaient dans le rocher et, d’ailleurs, la nuit du Nouvel An, il disparaissait chaque fois et personne ne savait ce qu’il faisait. Souvent, Sveinn parlait à son frère pour lui dire de ne pas faire tant de bruit sur le rocher, mais Arnór s’en moquait, affirmant qu’il ne plaignait pas les elfes, même s’il y avait du bruit. Il continuait donc comme avant, mais Sveinn l’avertissait d’autant plus souvent et disait qu’il serait responsable de ce qui en résulterait.

Il arriva qu’un soir du Nouvel An, Sveinn disparut comme d’habitude. On trouva son absence plus longue que d’ordinaire. Arnór déclara qu’il allait le chercher et qu’il devait être chez les elfes dans le Tungustapi. Arnór s’y rendit et arriva au rocher. Il faisait très noir. En un rien de temps, il vit le rocher s’ouvrir du côté tourné vers la ferme et d’innombrables lumières briller à l’intérieur ; il entendit un chant suave et comprit que les elfes étaient en train de célébrer la messe dans le rocher. Il s’approcha pour voir ce qui se passait. Il vit alors, devant lui, comme une porte d’église ouverte et quantité de gens à l’intérieur. Le prêtre, magnifiquement vêtu, se tenait devant l’autel et il y avait de multiples rangées de lumières des deux côtés. Il franchit la porte et aperçut son frère Sveinn à genoux sur la marche de l’autel et le prêtre qui lui posait les mains sur la tête en disant quelque chose. Arnór pensa que son frère était en train de se faire ordonner, car beaucoup d’hommes en habits sacerdotaux se tenaient tout autour. Alors il se mit à crier : « Sveinn, viens, il y va de ta vie ! » Sveinn sursauta, se leva et regarda vers la sortie ; alors il voulut courir vers son frère. Mais au même moment, celui qui était près de l’autel lança : « Fermez la porte de l’église et punissez cet humain qui trouble notre paix ! Quant à toi, Sveinn, tu devras nous quitter et ton frère en est la cause. Et puisque tu t’es levé pour aller vers lui, préférant son appel insolent à la sainte consécration, tu tomberas mort la prochaine fois que tu me verras ici dans ces ornements. » Arnór vit alors les hommes en habits sacerdotaux soulever Sveinn qui disparut dans la voûte de pierre au-dessus de l’église. Il y eut une sonnerie de cloches à tout rompre et l’on entendit en même temps un grand vacarme à l’intérieur. Ils se précipitèrent tous vers la porte en se bousculant. Arnór courut dans la nuit aussi vite qu’il put vers la ferme, entendant derrière lui la chevauchée des elfes, le tumulte et le claquement des sabots ; il entendit un de ceux qui chevauchaient en tête élever la voix pour dire :

 

            « Chevauchons, chevauchons,

            la nuit gagne les versants ;

            affolons et égarons

            le misérable

            afin qu’il ne voie plus

            le soleil du jour,

            le soleil du lendemain. »

 

La troupe s’interposa alors entre lui et la ferme, si bien qu’il dut s’en éloigner. Ayant atteint la pente au sud de la ferme et à l’est du rocher, se voyant perdu, il s’écroula d’épuisement ; les cavaliers le piétinèrent et il resta là, plus mort que vif.

Quant à Sveinn, il faut dire qu’il rentra à la maison après la fin de la veillée. Il était très abattu et ne voulut parler à personne de son absence, mais dit qu’il fallait absolument partir à la recherche d’Arnór. On le chercha toute la nuit, en vain, et c’est un paysan de Laugar qui, en se rendant à Tunga pour les matines, le découvrit par hasard sur la pente où il gisait. Arnór était conscient, mais très affaibli ; il dit au paysan ce qui s’était passé pendant la nuit, comme on vient de le raconter. Il ajouta qu’il était inutile de le transporter jusqu’à la ferme, car on ne pourrait pas le ranimer. Il mourut là sur la pente qui, depuis, s’appelle Banabrekkur 1.

Sveinn ne fut plus jamais le même après cet événement, il devint encore plus grave et plus mélancolique, et on sait que jamais plus il ne s’approchait du rocher des elfes ni ne regardait dans cette direction. Il renonça au monde, se fit moine et entra dans un couvent à Helgafell. Il était si instruit qu’aucun des frères ne l’égalait, et il chantait si bien la messe qu’on pensait n’avoir jamais rien entendu d’aussi beau. Son père vécut à Tunga jusqu’à la fin de ses jours. Alors qu’il était très âgé, il tomba gravement malade. C’était vers la Semaine Sainte. Quand il sentit la mort venir, il envoya chercher Sveinn à Helgafell. Sveinn ne tarda pas, mais avertit qu’il se pourrait qu’il ne revienne pas vivant. Il arriva à Tunga le Samedi Saint. Son père était si affaibli qu’il parlait avec peine. Il demanda à son fils Sveinn de célébrer la messe le jour de Pâques et ordonna qu’on le porte à l’église ; il dit que c’était là qu’il voulait mourir. Sveinn hésita à le faire, mais il finit par y consentir à condition que personne n’ouvre la porte de l’église pendant la messe, car il y allait de sa vie. Les gens trouvèrent cela étrange ; certains supposèrent cependant qu’il ne voulait toujours pas regarder en direction du rocher, car l’église se trouvait alors sur une butte en haut du clos, à l’est de la ferme, et de la porte on avait vue sur le rocher. On porta le paysan à l’église comme il l’avait souhaité, Sveinn revêtit les habits sacerdotaux devant l’autel et commença à dire la messe. Tous ceux qui y assistaient dirent qu’ils n’en avaient jamais entendu célébrer avec autant de grâce et de maîtrise, et ils en étaient tous stupéfaits. Mais lorsque, pour conclure, il se retourna devant l’autel pour bénir les fidèles, une rafale de vent d’ouest ouvrit brusquement la porte de l’église. Effrayés, les gens regardèrent dehors ; ils virent alors comme une porte ouverte dans le rocher d’où émanait l’éclat d’innombrables rangées de lumières, mais quand ils reportèrent les yeux sur le célébrant, il s’était effondré et avait rendu l’âme. Les gens en furent très affectés, d’autant plus qu’au même instant le paysan était tombé, mort, du banc où il était allongé en face de l’autel. Étant donné que le temps était calme, avant comme après cet évènement, il fut évident pour tout le monde que cette bourrasque venue du rocher n’était pas naturelle.

Le paysan de Laugar qui avait auparavant découvert Arnór sur la pente était présent, et il raconta alors toute l’histoire. Les gens en conclurent que la prédiction de l’évêque des elfes, selon laquelle Sveinn tomberait mort la prochaine fois qu’il le verrait, s’était réalisée. Comme le rocher était ouvert et que la porte de l’église avait été poussée brusquement, on avait une vue directe de l’un à l’autre, si bien que l’évêque des elfes et Sveinn s’étaient regardés dans les yeux en entonnant la bénédiction, étant donné que les portes des églises des elfes sont tournées à l’opposé de celles des églises des hommes. Les gens de la région se réunirent pour en parler et il fut décidé de descendre l’église de sa butte et de la placer plus près de la ferme, dans un vallon à côté d’un ruisseau. De cette façon, la ferme se trouva entre le Tungustapi et la porte de l’église, si bien que jamais plus un pasteur n’a pu voir le rocher des elfes depuis l’autel, à travers la porte de l’église. D’ailleurs, un pareil phénomène ne s’est plus reproduit depuis.

 

 

(Conté par Jón Ϸorleifsson, d’Ólafsvellir.)

 

 

Jón ÁRNASON, La géante dans la barque de pierre

et autres contes d’Islande, José Corti, 2003.

 

Traduit de l’islandais et édités par

Jean Renaud & Ásdís R. Magnúsdóttir.

 

 

1. Littéralement « la pente de la mort ».

 

 

 

 

 

 

 

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