Thomas Morus

 

DRAME HISTORIQUE

en 3 Actes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques d’ARS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTICE

_____

 

 

Le caractère à la fois si fort et si doux de Thomas Morus, sa vie, son procès, sa fin tragique, tout cela pouvait donner matière au nouveau drame que nous présentons à notre sympathique public. Tout cela également comporte un enseignement précieux à une époque, comme la nôtre, où certains évènements religieux et historiques du règne d’Henri VIII semblent se répéter dans notre pays.

Nous espérons donc que cette pièce vient à son heure. Nous nous sommes basés, en ce qui concerne les données historiques, sur des documents sérieux, comme la Vie de Thomas Morus par la princesse de Craon, et l’Histoire du Schisme sous Henri VIII par Audin, – lequel, entre autres choses, affirme que Thomas Morus avait un fils, nommé John, qui venait attendre son père pendant son procès, à la sortie de l’audience. Au cours du dialogue, nous avons rapporté également, ainsi que l’indiquent des notes, des paroles attribuées textuellement au noble martyr, qui paya de sa vie sa fidélité à la foi catholique et à la conscience.

 

J. D’ARS.

 

 

___________

 

 

 

 

 

À MONSIEUR BRICON

 

En souvenir,

 

En affectueux hommage.

 

1893-1910.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

_______

 

 

 

 

THOMAS MORUS.

JEAN, son fils, 16 ans.

FISHER, son ami, évêque de Rochester.

HENRI VIII, roi d’Angleterre.

CROMWELL, commissaire royal.

 

Membres du Conseil privé et juges à la Cour de Lambeth :

 

            AUDLEY, lord chancelier

            NORFOLK,

            SUFFOLK,

            CRANMER,

 

KENSINGTON, Gouverneur de la Tour de Londres.

WOOD, geôlier.

TOM, un serviteur de Thomas Morus.

 

JUGES, SOLDATS, HUISSIERS, UN BOURREAU, etc.

 

 

Le premier acte se passe à Chelsea, près de Londres ; le deuxième acte, à la Cour de Lambeth ; le troisième acte à la Tour de Londres, en l’année 1535.

 

 

 

 

 

 

 

 

THOMAS MORUS

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ACTE PREMIER

 

Le décor représente le jardin de la maison de campagne de Thomas Morus, à Chelsea, près de Londres. Dans le fond, on aperçoit cette demeure rustique, toute blanche, couverte de lierre, avec des volets verts ; et, tout contre, une petite chapelle, avec un clocher de bois. Au premier plan ; un banc de pierre, une table ; un peu partout, des bosquets, des arbres, des fleurs.

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

JEAN, TOM

 

JEAN, assis, lisant.

 

« Intentus perficiendo templo, princeps fabris undique ex Etruria accitis, usus est... »

Jamais, je ne comprendrai !... Tite-Live est difficile !... Mais que veut dire « Intentus perficiendo templo !... »

 

TOM, entrant.

 

Maître Jean, salut !

 

JEAN

 

C’est toi ! mon bon Tom !... Quel dommage que tu ne saches pas le latin !... Tu m’aiderais un peu !

 

TOM

 

À quoi donc ?

 

JEAN

 

Mais à traduire ceci : « Intentus perficiendo templo... » C’est difficile !

 

TOM

 

Demandez à votre sœur Marguerite !

 

JEAN, se levant.

 

Ah ! cela jamais !... Elle traduit Tite-Live à livre ouvert ! J’aurais l’air moins savant qu’elle.

 

TOM

 

Ah ! c’est une sage et blonde écolière, éduquée par votre père !

 

JEAN

 

Avec un soin dont je suis jaloux !

 

TOM

 

Je l’entendais dire une fois, que l’instruction unie à la vertu chez les filles, forme un trésor préférable à la couronne des rois !

 

JEAN, avec dépit.

 

Et moi, on me délaisse !... Je ne compterai plus bientôt !

 

TOM, riant.

 

Oh ! ne dites pas cela !... Quand on est comme vous, le chef de la communauté !...

 

JEAN, avec fierté.

 

C’est vrai ! j’ai le privilège de réciter la prière le soir, et de dire le benedicite !

 

TOM

 

Aussi bien ! vous devriez, maître Jean, savoir parfaitement votre latin !

 

JEAN, regardant son livre.

 

Ah ! j’y suis !... Je comprends ! « Intentus princeps perficiendo templo... » Cela veut dire : le prince occupé du désir d’achever le temple, se servit d’ouvriers venus de toutes les parties de l’Étrurie ! » Que je suis content !... Me voilà aussi fort que Marguerite !

 

TOM, avec attendrissement.

 

Oh ! vous ou elle !... Elle ou vous !... Je crois que vous vous valez !... Oui, quand on est enfants d’un père comme le vôtre ?

 

JEAN

 

Où est-il en ce moment, mon père ?

 

TOM

 

À la chapelle avec l’évêque de Rochester !

 

JEAN

 

Milord Fisher est donc venu aujourd’hui ?

 

TOM

 

Oui !... Il a à causer, paraît-il, à votre Père !... Mais avant, il a voulu dire sa messe ; et vous devinez qui a voulu la servir !

 

JEAN

 

Mon père !... Ah ! que d’exemples de piété il nous donne chaque jour !

 

TOM

 

Et que de mortifications il s’inflige...

 

JEAN

 

Son petit lit de sangle, où il dort, à peine quatre heures, par nuit.

 

TOM

 

Oh ! il y a autre chose !

 

JEAN

 

Quoi donc ?

 

TOM

 

Eh bien ! Sachez qu’il porte un cilice ; et, cela, depuis sa jeunesse.

 

JEAN, étonné.

 

Vraiment ! Être membre du Conseil privé, chancelier d’Angleterre ; et, s’humilier ainsi !

 

TOM, avec respect.

 

Les deux peuvent aller ensemble, dans un cœur comme celui de Sir Thomas !... C’est un grand homme d’État que votre père, maître Jean, mais, c’est aussi un grand chrétien !

 

JEAN

 

J’en suis sûr, mon bon Tom !... Ah ! comme il doit être heureux !

 

TOM

 

Oh ! détrompez-vous !... Il a de graves soucis, en ce moment surtout.

 

JEAN

 

Comment ! Pourquoi ?

 

TOM

 

À couse du roi !... qui est violent, autoritaire à l’excès ; qui subit de funestes influences ; et qui écoute trop les ennemis de sir Thomas !

 

JEAN

 

Comment ? Mon père a des ennemis ? Un homme si bon, si juste.

 

TOM

 

C’est parce qu’il est juste qu’il a des ennemis !... De vils courtisans, débauchés ou jaloux, et surtout cruels !... Et leur puissance, dit-on, grandit de jour en jour !...

 

JEAN

 

Oui ! je remarque que le front de mon père s’assombrit souvent.

 

TOM

 

Il souffre.

 

JEAN

 

Est-ce possible !...

 

TOM

 

C’est trop vrai ! Dieu veuille que cela passe !... Vous, maître Jean, plus que jamais, n’est-ce pas, montrez-lui de l’obéissance, du dévouement, de l’affection !

 

JEAN

 

Cela me sera facile !

 

TOM

 

Parlez-lui ! Souriez-lui, avec toute votre piété filiale Vous êtes encore bien jeune, mais souvent quelques paroles échappées des lèvres d’un fils, d’un enfant, suffisent à fermer une blessure dans une âme d’homme !

 

JEAN, ému.

 

Ces paroles, je les dirai ! Je vous le promets !

 

TOM, en regardant au loin.

 

Chut ! Le voici !... Il sort de la chapelle.

 

 

 

SCÈNE II

 

LES MÊMES, PLUS THOMAS MORUS, FISHER

 

Les deux amis avancent lentement, appuyés au bras l’un de l’autre, et devisant avec gravité.

 

FISHER, l’air, la démarche fatigués.

 

Ah ! mon noble ami, que j’aime cet oratoire rustique !... Comme on y prie bien !

 

MORUS, très droit, l’air noble.

 

N’est-ce pas ?...

 

FISHER

 

Il est simple, comme la foi des humbles, avec ses murs blanchis à la chaux, son petit autel de bois, son tabernacle doré.

 

MORUS

 

Et la porte, avec son ogive qui disparaît sous le lierre ! oui ! j’ai voulu cette chapelle ainsi, modeste et douce, et sincère, comme toute cette maison de Chelsea, que j’aime tant !... (Regardant sa demeure.) Ô petite maison, tranquille, toute blanche, cachée par les arbres, et couverte de fleurs ! Ô petite maison, toi qui donnes tant de repos !... Ah ! je souhaite, quand viendront les mauvais jours, de pouvoir me refugier dans tes murs, d’y vivre encore heureux et caché, d’y mourir en paix !...

 

FISHER

 

Pourquoi songer à cela, Morus ?

 

MORUS

 

Je ne sais !... j’ai comme un pressentiment ! Aussi, je suis petit-être trop heureux maintenant !... Heureux ici, avec tous les miens, avec ma femme, ma chère fille Marguerite, ses deux sœurs Cécile et Élisabeth.

 

JEAN, se jetant contre son père.

 

Et moi, mon père !

 

MORUS

 

Et avec toi, maître Jean ! Oh ! je ne t’oubliais pas ! (Il l’embrasse.)

 

FISHER

 

Dieu vous conservera ce bonheur !

 

MORUS

 

Je le prie souvent pour cela !

 

FISHER

 

Et l’oraison est si puissante !

 

MORUS

 

Personne n’en est aussi persuadé que moi.

 

FISHER

 

Oui, je le sais !

 

MORUS, très animé.

 

J’en ai eu la preuve ! Figurez-vous ! Il y a de cela longtemps, ma chère Marguerite, était tombée gravement malade... Elle était abandonnée des médecins, elle allait mourir !... Je me jetai aux pieds du crucifix, qui était dans sa chambre ; je me mis à prier ardemment, les yeux tout en pleurs ! Je suppliai qu’il me vînt une idée, qui pût être le salut de ma fille !... Tout à coup je me levai, car cette idée m’était venue ! Je courus chez un marchand, je lui demandai quelques herbes que je fis infuser !... Marguerite prit cette boisson et elle fût sauvée... À quoi attribuer cela, sinon à la prière ?

 

FISHER, sentencieux.

 

L’Évangile le dit : « Frappez et l’on-vous ouvrira ! Priez et vous serez exaucés ! » Cependant, nous avons le devoir de nous servir de nos forces humaines, avant tout !... Et s’il y a un danger, le prévoir, c’est presque le détourner !...

 

MORUS

 

Que voulez-vous dire ?

 

FISHER, d’un air grave.

 

Oui !... J’ai besoin de vous parler seul à seul.

 

MORUS

 

Bien !... Laissez-nous, Tom ; et, toi mon fils !... (À son serviteur.) Ah ! si le roi venait aujourd’hui, comme c’est possible, tu sonnerais la cloche !...

 

TOM

 

Bien ! Sir Thomas !... (Jean et Tom sortent.)

 

FISHER

 

Est-ce que vous attendez le roi ?

 

MORUS

 

Non !... Mais, il se rend chez moi souvent à l’improviste !... Tout ici, ma maison, ce jardin, mes enfants même, tout, le charme et le repose de ce qu’il entend et de ce qu’il voit à la Cour !... C est pour cela qu’il vient !

 

FISHER, les yeux au ciel.

 

Le roi !... Ah ! c’est de lui que je voulais vous parler !

 

MORUS

 

Comment ?

 

FISHER

 

Oui ! je songe qu’autrefois, je connus Henri VIII, au moment où il donnait tant d’espérances à l’Angleterre !... Ah ! il a bien changé depuis !...

 

MORUS

 

Surtout depuis qu’il renvoya Wolseley !

 

FISHER

 

Le cardinal avait succombé sous les intrigues ! Sa succession ne vous effraya donc pas !

 

MORUS

 

Oh !... Je connaissais sa disgrâce, au milieu de laquelle, on ne voulut pas même lui laisser sa maison !... Je savais qu’Henri VIII était homme à briser le plus fidèle de ses serviteurs, pour complaire aux influences viles qui le guident ! La charge de chancelier était pleine de danger ; je l’ai acceptée cependant !

 

FISHER

 

Pourquoi ?

 

MORUS

 

Parce que j’ai cru que c’était mon devoir de me sacrifier au bien de l’Angleterre ! parce que je pensais pouvoir lutter contre les influences qui dominent le roi.

 

FISHER

 

Quelle illusion !

 

MORUS

 

Oui ! ces influences sont victorieuses, elles me poursuivent, elles me brisent, comme elles en ont brisé d’autres avant moi !... Hélas ! elles iront plus loin, elles feront triompher le schisme en Angleterre !

 

FISHER

 

Le schisme ! Mais, le roi le veut maintenant !

 

MORUS

 

Par orgueil !

 

FISHER

 

Oui ! pour ne pas céder devant le pape Clément VII, qui ne peut approuver son divorce avec la reine Catherine !

 

MORUS

 

Par ambition !

 

FISHER, avec tristesse.

 

Oui ! Pour être le Chef de l’Église en Angleterre. (Exalté.) Il est dit dans l’Évangile : « Rendez à César ce qui est à César ; et à Dieu ce qui est à Dieu !... » Voici que César veut tout avoir pour lui seul !... Il a calomnié nos prêtres : il est en train de les dépouiller de leurs biens.

 

MORUS

 

La guerre que l’on fait à l’Église est partout et toujours la même ; on commence par déshonorer, ensuite l’on vole !

 

FISHER

 

Notre clergé anglais se soumet, il tremble devant un tel maître !

 

MORUS

 

Qui ne tremblerait devant lui !

 

FISHER

 

Ce serment de suprématie spirituelle, institué par le roi, approuvé par le Parlement, mais c’est le triomphe du schisme ! On ne peut le prêter sans se détacher de la foi catholique !

 

MORUS

 

C’est à désespérer de l’avenir religieux de l’Angleterre !

 

FISHER

 

Ceux qui ne veulent pas reconnaître le roi comme Chef de l’Église sont frappés impitoyablement !

 

MORUS

 

Ils sont condamnés à mort !

 

FISHER, ému.

 

Alors !... notre tour viendra ! Car, n’est-il pas vrai, mon noble ami, ce serment, nous ne pouvons le prêter.

 

MORUS, très ému.

 

Non ! nous ne pouvons le prêter !... Si le roi me permet de me taire, je me réserverai !... On ne doit rien dire contre la vérité, ni contre sa conscience ; on a la suprême ressource de se taire !

 

FISHER

 

Mais, si l’on vous défère le serment ?

 

MORUS, se levant.

 

Alors, alors... je rendrai au roi le sceau de l’État ! Je resterai catholique avant tout !

 

FISHER, ému.

 

Ah ! mon noble ami !... Je vous reconnais bien là ! Toujours prêt au sacrifice !

 

MORUS

 

Je ne fais que suivre vos conseils, vos enseignements ! Dieu veuille d’ailleurs que j’en sois quitte, pour remettre au roi ma démission !

 

FISHER

 

Cela peut aller plus loin !

 

MORUS, triste.

 

Cela ira plus loin !... Eh bien ! s’il le faut... je mourrai.

 

FISHER, lui prenant les mains.

 

S’il le faut, nous mourrons tous les deux ! (Élevant sa croix pectorale.) Sur cette croix, nous le jurons, n’est-ce pas ?

 

MORUS

 

Oui ! Je le jure ! Nous mourrons s’il le faut, mais nous ne céderons pas ! (On entend sonner la cloche au loin). C’est lui ! le roi ! Il va venir !

 

FISHER, terrifié.

 

Le roi ! Le roi !

 

MORUS

 

Allons ! courage !

 

FISHER

 

Courage ! je te bénis !

 

 

 

SCÈNE III

 

LES MÊMES, TOM, puis LE ROI, CROMWELL

 

TOM, accourant.

 

Le roi ! Le roi !

 

MORUS

 

Bien !... Apporte une coupe d’or et du vin de France ! (Tom sort, et peu après revient, avec une aiguière et une coupe d’or.)

 

CROMWELL

 

Sir Thomas Morus !... Sa Majesté Henri VIII !

 

MORUS

 

C’est trop d’honneur ! (Le roi entre rapidement, sans mot dire. L’air contraint.) Sire !... je suis confus et heureux de vous recevoir aujourd’hui ! (Le roi ne répond pas.) Voulez-vous que j’appelle mes enfants, comme d’habitude ?...

 

LE ROI, d’un air sombre.

 

Non !.., j’ai à vous parler de choses trop graves. (Il s’assied.)

 

MORUS, à part, ému.

 

Mon Dieu ! Venez-moi en aide !... (Au roi.) Permettez-moi, Sire, de vous servir de mes mains ! (Il verse à boire au roi ; sa main tremble.)

 

LE ROI

 

Asseyez-vous, Sir Thomas !... Vous aussi, milord de Rochester !... Ah ! je suis heureux de vous rencontrer ensemble !... (Le roi boit lentement, d’un air dégagé.) Oui ! car j’ai à vous poser à tous deux une question ! (Il boit.) Ce vin de France est délicieux ! (Un silence...) Sir Thomas Morus, quand je vous confiai, il y a quelques années, le sceau de l’État, j’espérais de vous un dévouement sans bornes !

 

MORUS

 

Ne l’ai-je pas montré, Sire ?

 

LE ROI

 

Oh ! vous avez rempli exactement les devoirs de votre charge ! Vous avez été intègre, juste, sage !

 

MORUS, avec modestie.

 

J’ai essayé de vous servir de mon mieux ! Je vous ai donné tout ce que j’avais : mon travail, mon intelligence !

 

LE ROI, avec amertume.

 

Vous m’avez tout donné, tout !... excepté votre assentiment...

 

MORUS

 

Comment ?

 

LE ROI

 

Oui ! ou votre conscience, comme vous voudrez !... Et cependant, Sir Thomas Morus ! je vous le dis : la conscience n’existe pas, en face de la raison d’État !

 

MORUS

 

Oh ! Sire !

 

LE ROI

 

Non ! En vérité ! Ce n’est pas moi qui ai inventé cette maxime ! Elle fut appliquée avant moi : elle le sera encore après moi !... Qu’en pensez-vous ?

 

MORUS

 

Je vous en conjure, permettez-moi de vous servir longtemps encore, et de servir l’Angleterre, tout en servant aussi ma conscience !...

 

LE ROI

 

Comme vous voudrez, si votre conscience vous permet de prêter le serment de suprématie ! (Un silence.) Vous vous taisez ! Oui ! vous seul et l’évêque de Rochester, et aussi quelques moines révoltés ; vous seuls ne vous êtes pas encore soumis !... Il est temps de le faire.

 

MORUS

 

Sire ! je vous supplie de me permettre de me taire !

 

LE ROI, animé.

 

Non ! cela n’est plus possible ! Il faut vous prononcer maintenant : et puisque, vous voilà ici, tous deux, vous Morus et vous, milord de Rochester !... Eh bien ! vous allez tous deux me répondre !... Vous d’abord ! Milord Fisher !... Voulez-vous prêter serment ?

 

FISHER, très ému, se levant.

 

Sire !... je suis évêque, je reste indissolublement attaché à l’évêque de Rome, le Chef de l’Église.

 

LE ROI

 

Mais, le Chef de l’Église en Angleterre, c’est moi, maintenant !

 

FISHER, à genoux.

 

Le vrai Chef de l’Église est le successeur des apôtres, celui qui a été institué par Jésus-Christ lui-même, quand il a dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église ! » Le successeur de Saint Pierre est à Rome ! C’est lui le seul Chef de l’Église universelle ; je ne puis en reconnaître d’autre !

 

LE ROI, se levant avec colère.

 

Levez-vous ! Vous avez écrit, Sir Cromwell, les déclarations de l’évêque de Rochester ?

 

CROMWELL

 

Oui ! Sire !

 

LE ROI

 

Bien ! Qu’il les signe maintenant !... (Fisher s’avance et signe en tremblant sa déclaration.) Mais vous, sir Thomas Morus ! Je vous ai traité en ami, je vous ai comblé de faveurs !... Allez-vous suivre l’exemple de cet évêque révolté !... Voulez-vous prêter le serment de suprématie ?... (Un long silence, pendant lequel le roi observe Morus avec anxiété.) Toujours votre silence !... Mais, vous me résistez ! vous aussi !... Ah ! prenez garde tous les deux ! Ne bravez pas ma colère, car elle est terrible !... Morus ! souvenez-vous, souvenez-vous de Wolseley !

 

MORUS

 

Je m’en souviens, Sire !

 

LE ROI

 

Il avait une maison...

 

MORUS

 

Oh ! sa maison était un palais, sire ; où il avait accumulé toutes les richesses des Indes et de l’Orient !... Vous l’avez prise ; mais vous ne prendrez pas ma petite maison de Chelsea, où il n’y a ni vases précieux, ni tableaux, ni joyaux ; où il n’y a rien, rien, excepté quelques livres, beaucoup de calme, et l’amour de mes enfants !... Tout cela, vous ne le prendrez pas, parce que vous ne pouvez pas me le prendre !...

 

LE ROI, furieux et marchant.

 

Misérable !... Je venais ici, pensant toucher votre cœur à tous les deux : mais puisque vous me résistez, nous allons poursuivre !... Vous êtes tous les deux accusés ; n’est-ce pas, sir Cromwell...

 

CROMWELL

 

Oui ! Milord Fisher, évêque de Rochester, et sir Thomas Morus vous, êtes tous deux accusés, d’avoir été les complices d’Élisabeth Barton...

 

MORUS, interrompant.

 

Mais, c’est infâme !

 

FISHER

 

Mais, c’est faux !

 

LE ROI, ricanant.

 

Vous savez peut-être qu’Élisabeth Barton, la nonne de Kent, a été jugée et condamnée par la Chambre Étoilée, à cause de ses prédictions injurieuses concernant le roi !... Mais, ce que vous ne savez pas, c’est qu’elle a été pendue hier, au gibet de Tyburn !

 

MORUS, à part.

 

C’est affreux !... (Au roi.) Mais, je n’eus point de relations avec cette malheureuse ; je l’entendis une fois par hasard ; je l’ai prise pour une folle !

 

FISHER

 

Moi de même !

 

CROMWELL, avec dureté.

 

Oui !... mais, vous n’avez ni l’un ni l’autre révélé ses prédictions, qui étaient un crime de lèse-majesté...

 

MORUS

 

Comment ! lorsque le roi lui-même les avait entendues !...

 

CROMWELL, avec haine.

 

Peu importe !... En vous taisant, en ne dénonçant pas la nonne de Kent !... vous vous êtes faits ses complices.

 

FISHER, très ému.

 

C’est une accusation insensée ! mais je veux...

 

MORUS, à Fisher.

 

Apaisez-vous, mon noble ami ! Que ce fût celle-là, ou une autre, il fallait bien trouver une accusation, puisqu’on veut nous perdre tous les deux !

 

LE ROI

 

Ne dites pas cela, Morus !

 

MORUS, avec tristesse.

 

Si !... Ah ! je sais, je sais ce qui me reste à faire !... (Il cherche dans sa poche.) Voici le sceau de l’État, sire !... Je le portais toujours sur moi !... Je vous le rends ! Il est intact, comme lorsque vous me l’avez confié !

 

LE ROI, avec satisfaction.

 

Bien ! Sir Cromwell, prenez-le ! (Cromwell prend le sceau.) Vous le donnerez de ma part, à milord Audley !

 

MORUS

 

Je ne suis plus chancelier, sire !... Je suis toujours le plus fidèle de vos sujets !

 

LE ROI

 

Taisez-vous !... Je ne vous crois plus !

 

MORUS

 

Cependant !...

 

LE ROI, prêt à partir.

 

Taisez-vous !... Songez à votre procès, à vous et à milord Rochester ! Dans quinze jours, il commencera devant la Cour de Lambeth ! à moins que d’ici-là...

 

MORUS

 

Que voulez-vous dire ?

 

LE ROI

 

Vous n’ayez prêté serment.

 

MORUS, fièrement.

 

Dans quinze jours, sire, je me présenterai devant la Cour !

 

FISHER, fièrement.

 

Moi aussi, j’y serai !

 

LE ROI, sortant furieux.

 

Ah ! les misérables ! les misérables !

 

MORUS, le voyant s’éloigner.

 

Nous sommes perdus !

 

 

 

SCÈNE IV

 

FISHER, MORUS, JEAN, TOM

 

FISHER

 

Ah ! mon noble ami.

 

MORUS

 

Dans mes bras, mon vieil ami ! Allons, le jour du combat est arrivé ; et aussi, celui de la victoire ! (Ils se jettent dans les bras fuie de l’autre, très émus.)

 

TOM, entrant, tout en pleurs.

 

Ah ! mon noble maître !... J’étais là ; j’ai tout entendu !... (Il embrasse les mains de sir Thomas.)

 

MORUS

 

Allons ! mon bon Tom !... Vas-tu me faire perdre courage !

 

JEAN, entrant, tout ému.

 

Mon père ! mon père bien aimé.

 

MORUS

 

Mon fils ! mon cher enfant !... Ah ! c’est maintenant, que je vais avoir besoin de ton affection !

 

JEAN

 

Je vais vous la donner tout entière, plus que jamais !... Je ne vous abandonnerai pas, mon père !... À votre procès, je serai là, près de vous !

 

MORUS, le repoussant.

 

Non !

 

JEAN

 

Mais si !... Si l’on vous condamne, je me ferai condamner avec vous !

 

MORUS

 

Non !

 

JEAN, exalté.

 

Mais si !... Et si l’on vous jette en prison, je m’y ferai jeter avec vous ! Et je vous servirai de mes mains, je vous tiendrai compagnie !...

 

MORUS

 

Non !

 

JEAN, très exalté.

 

Mais si !... Et si l’on vous conduit à la mort ! Alors, mon père ! je mourrai, je mourrai avec vous ! mais, je ne vous abandonnerai jamais, mon père ! jamais ! jamais !

 

MORUS, embrassant le front de son fils, et tout en larmes.

 

Soyez béni, ô mon Dieu, de m’avoir donné un fils, comme celui-là !

 

TOM

 

Et qu’allons-nous devenir maintenant ?

 

MORUS, d’un air bonhomme.

 

Oh ! c’est bien simple ! Écoutez, mes enfants !... Quand j’étais étudiant à Oxford, je faisais souvent maigre chère ; plus tard, à Lincoln, j’ai vécu dans l’aisance, enfin à la Cour, je menais une bonne vie, puisque j’étais chancelier et membre du Conseil du roi !... Tout cela est fini ! Dieu me l’avait donné, Il me l’a repris ! Que sa volonté soit faite !

 

TOM, pleurant.

 

Mon maître.

 

MORUS

 

Pourquoi pleures-tu ? Maintenant, si le roi le permet, nous vivrons en famille ! Nous reprendrons la vie de Lincoln, et s’il le faut, la petite vie d’Oxford !... Si cela ne suffit pas ! Nous prendrons le sac et la besace, et nous irons de porte en porte, demandant un peu de pain, et chantant le « Salve Regina » !... Mieux vaut mille fois cette vie, que de nous séparer jamais ! mes enfants !

 

JEAN, pleurant.

 

Mon père ! que vous êtes grand !

 

FISHER

 

Oui ! mon ami ! Encore plus grand, dans le malheur, que dans la prospérité !

 

MORUS

 

C’est ainsi que nous devons être ! Allons, courage ! mes enfants ! mes amis !... Les mauvais jours sont venus ; c’est le moment de bien nous aimer.

 

FISHER

 

Aimez-vous et priez !

 

MORUS

 

Et bénissez-nous, mon père. (Tous trois s’agenouillent.)

 

FISHER, étendant les mains sur eux, élevant les yeux au ciel.

 

Je vous bénis, mes enfants, mes frères dans le Christ ; et, je prie Dieu qu’il vous bénisse, lui aussi !

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

 

ACTE II

 

 

Le décor représente une grande salle ogivale avec vitraux, où siège la Cour de Lambeth. Vers la droite, sur une estrade, derrière une table, sont les fauteuils, où les juges vont prendre place. Au milieu, est un petit trône, avec une chaise où le roi s’assied, lorsqu’il assiste à l’audience. À gauche, c’est le banc des accusés.

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

DES HUISSIERS, PUIS AUDLEY, PUIS JEAN

 

PREMIER HUISSIER, rangeant des sièges.

 

C’est pitié, que ce procès de sir Thomas Morus !

 

DEUXIÈME HUISSIER

 

En vérité !... Cela fait mal, de le voir accusé faussement !...

 

PREMIER HUISSIER

 

On veut sa perte ! Il est condamné d’avance !

 

DEUXIÈME HUISSIER

 

C’était un homme juste !

 

PREMIER HUISSIER

 

Et milord de Rochester !... Un vieillard de quatre-vingts ans.

 

DEUXIÈME HUISSIER

 

Qui peut à peine se défendre ! Il est malade, dit-on !

 

PREMIER HUISSIER

 

Après plus de quinze audiences !... Enfin, celle d’aujourd’hui est la dernière !

 

DEUXIÈME HUISSIER

 

Oui !... Le jugement va être prononcé !

 

JEAN, entrant soudainement, s’adressant au premier huissier.

 

Je vous en supplie, laissez-moi assister à l’audience !

 

PREMIER HUISSIER

 

Encore vous !... Quel importun !

 

DEUXIÈME HUISSIER

 

Le fils de sir Thomas !... Pauvre enfant !

 

JEAN

 

Jusqu’à ce jour, vous m’avez refusé l’accès de cette salle ; mais aujourd’hui, aujourd’hui, où l’on va condamner mon père, vous me laisserez entrer !

 

PREMIER HUISSIER

 

Non !

 

JEAN

 

Si ! je veux, je veux le soutenir, le consoler !

 

PREMIER HUISSIER

 

Je n’y puis rien !... Je fais observer les règlements ! Je ne puis les faire fléchir pour vous ?

 

JEAN

 

Mais qui donc le peut ?

 

PREMIER HUISSIER

 

Milord Audley, seul !

 

JEAN

 

Eh bien ! je veux le voir, je veux lui parler !... où est-il ?

 

PREMIER HUISSIER

 

Justement !... Le voici !...

 

AUDLEY, entrant, sévère.

 

Qu’y a t-il ?

 

JEAN, allant suppliant au devant du chancelier.

 

Milord !... je vous en supplie, écoutez-moi !

 

AUDLEY

 

Ici !... Je n’ai pas le temps ! Mais, qui êtes-vous ?

 

JEAN

 

Je suis le fils de sir Thomas !

 

AUDLEY, ému.

 

Vous !... Son fils !

 

PREMIER HUISSIER

 

Oui !... Tous les jours depuis que le procès est commencé, cet enfant me demande à assister à l’audience !... J’ai toujours refusé !

 

JEAN

 

Mais vous, milord ! vous pouvez m’accorder cette grâce !... (S’agenouillant.) Oh ! vous ne me le refuserez pas ; car vous êtes bon, n’est-ce pas milord, vous êtes père aussi !...

 

AUDLEY, ému.

 

Mais...

 

JEAN

 

Si, je le vois ; vous êtes père, et vous comprendrez qu’un père aussi malheureux que le mien ait besoin de son fils en un pareil moment !

 

AUDLEY, hésitant.

 

Je ne sais si je dois...

 

JEAN, joignant les mains.

 

Je vous en supplie, milord !

 

AUDLEY

 

Allons, soit !... Mais vous garderez le silence !

 

JEAN

 

Oui ! Je vous le promets !... Oh ! Merci ! merci. (Il va se mettre vers la gauche.)

 

AUDLEY, aux huissiers.

 

Personne autre ici, n’est-ce pas ?... Ah ! disposez le fauteuil du roi ; il viendra peut-être !... (Les huissiers disposent le trône.) Rangez encore ces sièges !... (On entend sonner l’heure.) Voici l’heure !... La Cour ne peut tarder...

 

 

 

SCÈNE II

 

LES MÊMES, PLUS DES GREFFIERS, LES JUGES DE LA COUR, SUFFOLK, NORFOLK, CRANMER, D’AUTRES JUGES, UN BOURREAU, DES SOLDATS, PUIS FISHER ET THOMAS MORUS.

 

UN HÉRAUT, annonçant.

 

La Cour de Lambeth.

 

(Le cortège entre lentement. D’abord les huissiers puis des greffiers ; puis le président de la Cour milord Suffolk ; puis d’autres juges, parmi lesquels Norfolk. Cranmer, à la fin, un bourreau, habillé de rouge, portant une grande hache. Les juges se rangent en silence sur l’estrade, ainsi que milord Audley. Suffolk prend la place du milieu. Le trône du roi reste vide ; mais en passant devant lui, chacun des juges s’est incliné.)

 

SUFFOLK

 

L’audience est ouverte, milords ! (Aux huissiers.) Qu’on introduise les accusés !

 

MORUS, entre par la gauche, conduit par deux soldats. Il aperçoit son fils.

 

Mon fils !... Ici !...

 

JEAN, près de sir Thomas.

 

Oui ! mon père !... (Il l’embrasse.)

 

MORUS

 

Pourquoi es-tu venu ?... Qui t’a laissé pénétrer ?

 

JEAN

 

C’est milord Audley.

 

MORUS, avec un regard de reconnaissance, vers Audley.

 

Ah ! merci, milord !

 

SUFFOLK, aux huissiers.

 

Et l’évêque de Rochester !... Pourquoi ne vient-il pas ?

 

UN HUISSIER

 

Malade !... Il peut à peine se soutenir, milord !

 

SUFFOLK

 

Peu importe !... Qu’on l’aide, mais qu’il vienne ! (Au bout d’un long silence, on voit entrer, entre deux soldats, l’évêque de Rochester. Il peut à peine marcher, on le soutient ; il est tout brisé, sa pâleur est effrayante.)

 

MORUS, se jetant à genoux devant Fisher.

 

Noble évêque ! Bénissez-moi !

 

FISHER, bénissant Morus, d’une voix entrecoupée.

 

Oui ! je vous bénis !... noble ami !... Que Dieu... nous soutienne tous les deux ! (Il s’assied défaillant.)

 

SUFFOLK

 

Milord Audley !... Vous avez la parole !

 

AUDLEY, se levant.

 

Milords ! Nous voici arrivés au terme de ce long procès !... Je ne veux point en retracer les incidents ; car je suis assuré qu’ils sont encore présents à votre mémoire !...

Je vous rappellerai seulement, qu’au cours de ces débats, rien, absolument rien, n’est venu plaider en faveur des accusés, pas même leur attitude !... Tous deux, ils ont été sommés de prêter le serment de suprématie ! Milord de Rochester a refusé nettement de le faire : Sir Thomas Morus s’est renfermé dans le silence, et ce silence, milords, sachez-le, équivaut à un refus !... Tous deux, de plus, ont été convaincus du crime de lèse-majesté, pour n’avoir point révélé les prédictions d’Élisabeth Barton !... Leurs avocats ont été entendus hier ! Rien, je le répète, n’est venu combattre en faveur des accusés !... Vous savez ce qui vous reste à faire aujourd’hui ! Vous les interrogerez une dernière fois ; et vous prononcerez le jugement !... (Il s’assied.)

 

SUFFOLK

 

Milord de Rochester ! avez-vous quelque chose à déclarer ?... (À Fisher qui se lève péniblement.) Vous pouvez rester assis !

 

FISHER, d’une voix entrecoupée.

 

Milords !... que vous me condamniez, ou non !... vous le voyez, je vais bientôt mourir !... J’ai dit que je resterai fidèle... à l’évêque de Rome !... Pour le reste, je m’en remets à mon ami, sir Thomas Morus !... J’approuve... tout ce qu’il vous dira ! (Il se rassied, épuisé.)

 

SUFFOLK

 

À vous donc, de parler, sir Thomas Morus ! Qu’avez-vous à dire ?

 

MORUS, d’une voix vibrante et émue.

 

Qu’il me soit permis, d’abord, de remercier mon ami de sa confiance ! Noble évêque, vous êtes, nous sommes tous deux peut-être sur le seuil de l’autre vie !... Eh bien ! devant tous ici, je veux vous rendre témoignage, je veux rendre hommage à toute une vie de vertu, de piété !...

 

SUFFOLK

 

Vous ne pouvez continuer ainsi !... Arrivez au procès !

 

MORUS

 

Comment, milord ! j’y suis en plein, puisque cet homme va en mourir (Il montre Fisher) !... Oui ! Et rien ne m’empêchera de m’incliner une dernière fois devant lui, de déclarer ici, que si beaucoup l’ont trahi et abandonné, il y en a qui lui sont restés fidèles, comme ses anciens élèves du collège St-Jean, qui lui écrivaient, ces jours-ci, que tout ce qu’ils ont est à lui, que tout ce qui le frappe les atteint, parce qu’il fut et qu’il est leur maître glorieux.

 

FISHER, tout en pleurs.

 

Merci, Morus ! Merci !...

 

SUFFOLK

 

Assez, Sir Thomas !

 

AUDLEY, se levant.

 

Milord !... Au lieu de l’écouter, veuillez lui poser des questions !

 

SUFFOLK

 

Soit !... Une dernière fois, voulez-vous, oui ou non, vous prononcer sur la suprématie spirituelle du roi ? 1

 

MORUS

 

Une dernière fois, je vous demande de ne pas répondre !

 

SUFFOLK

 

Ah ! je suis peiné de votre réponse ! car il s’agit bien d’un refus, n’est-ce-pas, puisque vous gardez le silence !... Et bien ! laissez-moi vous dire qu’il n’y a que vous et milord de Rochester qui refusiez de vous soumettre !

 

MORUS

 

C’est faux !... On vient encore de condamner trois prieurs des Chartreux, qui, eux aussi, ont refusé le serment !

 

SUFFOLK

 

La liste de ceux qui ont juré est longue !

 

MORUS

 

Je ne blâme personne !

 

SUFFOLK

 

Pourquoi vous taisez-vous toujours !... Non seulement vous refusez de jurer, mais, encore, vous n’expliquez pas les motifs de votre refus !... Prenez garde, c’est de l’obstination !

 

MORUS

 

Il n’y pas d’obstination, Milord !... Mais, je crains d’offenser le roi, en parlant !... D’ailleurs, si l’on veut me promettre que ma franchise ne me sera pas fatale, je dirai mes motifs !

 

SUFFOLK

 

Je ne puis vous promettre cela ! Je ne puis vous garantir l’impunité, ni vous sauver des peines portées, par le statut, contre ceux qui refusent le serment de suprématie.

 

MORUS

 

Alors, j’aime mieux me taire !

 

CRANMER

 

Sir Thomas !... vous avez dit tout à l’heure, que vous ne blâmiez personne d’avoir prêté serment !... Si vous ne blâmez pas les autres, c’est que vous n’êtes pas sûr que le serment soit contre la conscience.

 

MORUS

 

Je ne connais pas la conscience des autres, c’est pour cela que je n’ose pas les blâmer ; mais, je connais bien ma conscience, je connais celle de mon noble ami ; et je puis vous dire que notre conscience à tous les deux nous défend de prêter le serment !

 

FISHER, se levant.

 

Oui ! Oui !

 

SUFFOLK, à Fisher.

 

Silence ! Milord !... Enfin, Sir Thomas, la loi vous ordonne d’obéir au prince...

 

MORUS

 

C’est vrai ! Le prince est bien haut, bien puissant et bien fort ; mais il y a quelque chose qui est encore plus haut que lui, c’est la conscience.

 

FISHER

 

Oui ! Oui !... la conscience ! (Plusieurs juges protestent.)

 

SUFFOLK, avec colère.

 

Vraiment !... Est-ce que vous voulez avoir raison contre le prince, contre tout le conseil du royaume ?

 

MORUS, fièrement.

 

Pourquoi pas, milord, si j’ai pour moi tout le conseil de la république chrétienne !

 

SUFFOLK, se levant avec d’autres juges.

 

C’est intolérable !... Je vous retire la parole ! (Il se rassoit.)

 

AUDLEY

 

Restons-en là, milords !... Il est temps de prononcer votre jugement !

 

NORFOLK

 

Auparavant, qu’on me permette de parler !

 

SUFFOLK

 

Vous le pouvez, milord !...

 

NORFOLK

 

Oui ! je le reconnais ! Il ne s’est rien produit au cours des débats en faveur des accusés !... Et cependant, avant de porter votre jugement, je vous en prie, songez à ce que vous allez faire !... Vous allez frapper un vieillard, d’une existence intègre et tout près de la mort !... Vous allez frapper un ancien chancelier du royaume, qui a rendu des services à l’État, qui fut juste et bon ; un homme, souvenez-vous en, milords, qui est père, qui a des enfants, une famille qui l’attend !... Ah ! l’émotion me gagne ; je m’arrête, mais je vous en supplie, milords, ne soyez pas impitoyables, soyez cléments....

 

 

 

SCÈNE III

 

LES MÊMES, PLUS LE ROI ET CROMWELL

 

LE ROI, entrant subitement, en fureur.

 

Non ! Non !... Pas de clémence pour les séditieux !...

 

SUFFOLK, se levant, ainsi que tous les juges.

 

Le roi !

 

LE ROI, il monte lentement à son trône, tandis que tous s’inclinent.

 

Que l’audience continue !

 

SUFFOLK

 

Sire !... Nous allions prononcer le jugement !

 

LE ROI

 

Eh bien ! donc !... je puis parler !... Oui, milords, je ne veux pas de clémence pour l’évêque de Rochester, non plus pour vous, sir Thomas, qui avez été chancelier, qui devez, le premier, vous incliner devant la loi !

 

MORUS

 

Je m’incline toujours, Sire, devant une juste loi !

 

LE ROI, ricanant.

 

Ah ! Toutes les lois ne sont-elles pas justes ?

 

MORUS

 

Non Sire !... Il y a des lois injustes... parfois ; des lois auxquelles on n’est pas tenu d’obéir.

 

AUDLEY, se levant, en fureur.

 

Quelle insolence !

 

LE ROI

 

Laissez !... Nous allons voir jusqu’où il peut aller !... Fort bien, sir Thomas !... Mais comment discernez-vous une juste loi de celle qui ne l’est pas ?

 

MORUS

 

Une juste loi ne viole jamais le droit naturel de l’homme !

 

LE ROI

 

Et qu’entendez-vous par là ?

 

MORUS

 

Avant tout, la liberté de penser, la liberté d’agir, la liberté de croire selon ses convictions !

 

LE ROI

 

Cependant le roi peut décider en matière de religion !

 

FISHER, se levant.

 

Non, Sire ! Ou bien c’est le schisme !

 

LE ROI, avec colère.

 

Eh bien ! Ce sera le schisme s’il le faut !... L’Angleterre, peut-être, se détachera de l’Église romaine : mais je serai le maître absolu de mes sujets ! C’est moi qui vous le dis !... En voilà assez, milords !... Tout a été dit dans ce procès : et le moment suprême est venu !... Vous allez juger, milords, en toute liberté et selon la loi ; mais, encore une fois, votre sentence sera impitoyable !... Que le bourreau monte à côté de moi !... (Le bourreau va se placer debout au côté du roi.) Si c’est la mort, vous tournerez le tranchant de la hache, du côté des accusés !... (Aux juges.) Milords ! Veuillez vous consulter !

 

JEAN, au milieu de la scène.

 

Sire !... Milords !... Écoutez-moi !

 

LE ROI

 

Quel est cet enfant ?

 

AUDLEY

 

Le fils de sir Thomas Morus !

 

JEAN

 

Milords, je ne comprends rien à vos lois ; je ne suis qu’un enfant : et je ne sais qu’une chose, c’est que mon père est un honnête homme !... c’est qu’il est bon, c’est que je l’aime !...

 

MORUS

 

Jean !... Tais-toi !

 

JEAN, avec exaltation.

 

Non mon père !... Je parlerai, c’est mon droit, c’est mon devoir !... Milords, je m’adresse à vous tous ! je fais appel à votre cœur de père !... (À genoux.) Sire ! vous voyez, je tombe à vos genoux !... Vous êtes père, vous aussi !... Ah ! je vous en conjure, ne vous montrez pas impitoyable !... Sir Thomas Morus a des enfants, et vous ne l’arracherez pas à ses enfants !

 

LE ROI

 

Sir Thomas !... Vous voyez, vous entendez votre fils !... Il est temps encore !... Un mot de vous, pour vous soumettre !...

 

JEAN

 

Mon père ! je vous en conjure !... Ne soyez pas votre propre bourreau ! (Il se jette dans ses bras.)

 

MORUS

 

Mon fils ! mon cher enfant !... (Les yeux au ciel.) Ô mon Dieu ! ayez pitié de moi !

 

LE ROI

 

Eh bien ! Morus !

 

MORUS, désespéré.

 

Ah ! jugez-moi ! jugez-moi vite ! mais que cela finisse !... (Les juges se consultent tout bas sur l’estrade.)

 

JEAN, bas à son père.

 

Mais, l’on veut vous perdre, mon père !

 

MORUS

 

Je le sais !... Dieu me soutiendra !... Toi aussi, il faut que tu me soutiennes !

 

JEAN

 

Oui ! oui !

 

MORUS, allant près de Fisher.

 

Ai-je dit ce que je devais ?

 

FISHER

 

Oui !... Vous avez été plein de courage et de sagesse !

 

UN HÉRAUT

 

Silence !

 

SUFFOLK

 

La sentence est rendue ! (Le bourreau tourne le tranchant de la hache vers les accusés.)

 

JEAN, défaillant.

 

Ah ! c’est la mort !...

 

MORUS

 

Mon fils !... Qu’on le soutienne !

 

SUFFOLK, lisant.

 

Sir Thomas Morus, ancien chancelier du royaume ; milord Fisher, évêque de Rochester, après avoir été dûment interrogés, sont tous deux convaincus de crime de lèse-majesté, – pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie dû au roi, et pour n’avoir pas révélé les prédictions d’Élisabeth Barton. En conséquence, tous deux, ils sont condamnés à la peine capitale ! Ils seront conduits à la Tour de Londres ; et de là, traînés sur une claie, jusqu’au gibet de Tyburn. Ils y seront pendus ; leur corps sera coupé en quatre parties, leurs entrailles jetées au vent, leur tête exposée sur le pont de Londres ! Qu’il en soit fait ainsi à tous ceux qui seront coupables du même crime !

 

JEAN, criant.

 

C’est horrible !...

 

UN HUISSIER

 

Silence !

 

JEAN

 

Et vous Sire ! Soyez maudit ! Soyez maudit ! (On se précipite sur Jean.)

 

AUDLEY

 

Qu’on arrête cet enfant !

 

MORUS

 

Pardon !... Pitié pour lui !

 

LE ROI

 

Oui ! Qu’on le laisse !... Les insultes du fils retomberont sur la tête du père... Qu’on appelle le gouverneur de la Tour !

 

KENSINGTON, entrant.

 

Je suis aux ordres de Votre Majesté !

 

LE ROI

 

Vous allez conduire les deux accusés à la Tour de Londres !... Je vous les confie, milord, jusqu’au jour prochain, où ils seront conduits au gibet !

 

KENSINGTON, s’inclinant.

 

Bien Sire !

 

LE ROI, se retirant avec lenteur.

 

Suivez-moi, milords. (Il sort accompagné de tous les juges.)

 

 

 

SCÈNE IV

 

MORUS, FISHER, JEAN, KENSINGTON, TOM

 

JEAN

 

Mon père bien-aimé !

 

MORUS

 

Malheureux enfant !... Mais, tu allais te perdre !...

 

JEAN

 

Qu’importe !... Maintenant, je veux vous suivre à la Tour !... Milord Kensington ! jetez-moi en prison avec mon père !

 

KENSINGTON

 

Pauvre enfant !... C’est impossible !

 

JEAN

 

On ne m’arrachera pas des bras de mon père ! (Il se cramponne à sir Thomas.)

 

KENSINGTON, aux soldats.

 

Écartez cet enfant ! (Les soldats repoussent Jean.)

 

JEAN

 

C’est affreux !

 

TOM, entrant subitement.

 

Qu’y a-t-il ?

 

JEAN

 

Ah ! te voilà !... Mon père est condamné !

 

TOM

 

Condamné ! Mon maître vénéré, j’accours, j’arrive de votre maison de Chelsea.

 

MORUS, avec tristesse.

 

Oh ! je ne la verrai plus !

 

TOM, offrant des marguerites.

 

Et je vous apporte ces fleurs, ces quelques marguerites ; elles ont été cueillies par votre fille !

 

MORUS, embrassant les fleurs.

 

Ma fille bien-aimée ! Oh ! que son souvenir m’est doux en ce moment !... Elle a cueilli ces marguerites, marguerites comme elle !... C’est tout le souvenir de ma maison de Chelsea, qui me revient avec ces fleurs !...

 

TOM, pleurant.

 

Vous êtes condamné ?

 

MORUS

 

À mort !... Mais, si tu retournes à Chelsea, ne leur dis pas, sauf à Marguerite.

 

TOM

 

Comment !

 

MORUS

 

Oui ! elle est courageuse, comme un homme, elle !... Tu lui diras que je la remercie de ces fleurs, et que je l’attends ! (À ce moment, on entend des cris joyeux, des chansons dans la rue, des airs de musique, des détonations.) Mais qu’est-ce cela, milord !

 

KENSINGTON

 

C’est vrai, vous ne savez pas !... C’est la fête du roi demain, et les réjouissances commencent ce soir.

 

MORUS

 

Ah ! là-bas, la joie ; ici, la douleur !... Mon fils, tu le vois ! Des rires d’un côté, des pleurs de l’autre ! Cela, c’est toute la vie !

 

KENSINGTON

 

Partons, milord !

 

MORUS

 

Oui ! partons !

 

JEAN

 

À bientôt, mon père ! (Thomas Morus et Fisher sortent encadrés par les soldats.)

 

TOM

 

Tout est perdu.

 

JEAN

 

Non ! j’ai une idée !

 

TOM

 

Laquelle ?

 

JEAN

 

Nous allons sauver mon père !... Suis-moi ! à la Tour de Londres !

 

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

ACTE III

 

 

 

Le décor représente la cellule de Thomas Morus à la Tour de Londres. Une table, un escabeau. Au fond, une lourde porte ; sur le côté, une fenêtre à barreaux.

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

MORUS, pâle et fatigué.

 

Dans cette prison !... Oh ! que je souffre ! Oh ! que cette nuit me paraît longue, au milieu de ces murs sombres ; seul, avec mes pensées !... Mon Dieu ! chassez, chassez les idées noires qui encombrent ma cellule, comme des papillons de nuit ! Épargnez-moi de trop penser : car c’est souffrir deux fois que de songer à la souffrance !... Ah ! Si je pouvais écrire ! Voici un parchemin ; mais il me faudrait... (cherchant) Oh ! un morceau de charbon ! Me voici tout heureux ?

(Il s’assied et écrit.) Oh ! mes psaumes !...

« Qui me donnera des ailes, comme à la colombe, pour voler vers vous, ô mon Dieu ! » (Un silence.)

« J’ai dormi ; mais je me suis réveillé ; parce que le Seigneur m’a pris sous sa garde ! »

 

 

 

SCÈNE II

 

MORUS, WOOD.

 

MORUS

 

Ah ! c’est toi, mon bon Wood !

 

WOOD

 

Oui ! Milord !... L’aube ne va pas tarder ; et vous ne vous êtes pas couché !

 

MORUS, avec tristesse.

 

Non ! Je ne sais pas pourquoi, il me semble que mes moments sont comptés !... Alors, tu comprends : il ne faut pas en perdre un seul !

 

WOOD, à part.

 

S’il savait !... (Haut.) Pourquoi vous inquiéter ?

 

MORUS

 

Mon tour ne peut tarder !... Wood ! réponds-moi ! Depuis plusieurs jours, je n’entends plus marcher dans la cellule, à côté de la mienne ; je n’entends plus la voix de mon ami, qui m’appelait souvent !... Dis-moi, Wood, l’évêque de Rochester n’est plus là ?

 

WOOD

 

Pourquoi ?

 

MORUS, avec volonté.

 

Réponds-moi ! J’aime mieux savoir !... Dis-moi ! Mon noble ami est mort, n’est-ce pas ?... Tu te tais !... Il est mort ! Réponds !

 

WOOD, tristement.

 

Oui !

 

MORUS

 

Ah ! je l’avais deviné !... Ah ! parle-moi de cet admirable vieillard, de ce saint évêque !... Raconte-moi, comment il est mort !... Veux-tu ?

 

WOOD, ému.

 

C’est affreux, milord !...

 

MORUS

 

Oui ! je sais, tu as le cœur bon !... Allons, dis-moi !

 

WOOD, ému.

 

Eh bien ! voici quatre jours à l’aube, je l’ai réveillé ! Milord, lui ai-je dit, ayez du courage !... Ah ! je comprends, répondit-il ; c’est pour ce matin ! Et comme je lui annonçais que le supplice devait avoir lieu à neuf heures : « Il est cinq heures, me dit-il, j’ai encore le temps de dormir deux bonnes heures ! »

 

MORUS, souriant.

 

Ah ! je reconnais là sa gaieté !... Et il se rendormit tranquillement ?

 

WOOD

 

Oh ! oui ! comme un enfant !... Je le réveillai de nouveau ; et je le vis, qui mettait ses vêtements les plus somptueux : « Il faut bien me faire beau, disait-il : car c’est aujourd’hui que je m’unis à la mort ! c’est un jour de fête ! » Le noble vieillard marcha au supplice avec un calme admirable !

 

MORUS

 

Il fut conduit au gibet ?

 

WOOD

 

Non ! Le roi a changé son supplice, ainsi que le vôtre en la décapitation !... Milord Audley dit que c’est de la clémence !

 

MORUS

 

Dieu nous préserve de la clémence du roi ! Et comment mourut mon noble ami ?

 

WOOD

 

Avec un calme admirable !... Il posa lui-même sa tête sur le billot, et se mit à entonner le Te Deum !... Le bourreau détacha d’un seul coup la tête du tronc ; et celle-ci fut exposée sur le pont de Londres ; et pendant quatre jours qu’elle y demeura, elle fut préservée de toute corruption. Ses lèvres demeuraient vermeilles, entr’ouvertes comme si elles voulaient parler !... Cette vision irrita tellement le roi, qu’il ordonna que la tête fut jetée dans la Tamise !

 

MORUS, les larmes aux yeux.

 

Il est mort comme il avait vécu, en saint ! Ô mon noble ami ! Si tu m’entends, comme je le crois, donne-moi la force de rester digne de toi !... Tout cela me montre que c’est maintenant mon tour !

 

WOOD

 

Pourquoi ?

 

MORUS, entendant frapper.

 

On frappe ! Qu’est-ce ?

 

WOOD, ouvrant.

 

C’est votre fils !

 

MORUS

 

Tu vois bien que j’ai raison, Wood !... Jamais, il ne vient de si bonne heure !

 

 

 

SCÈNE III

 

MORUS, JEAN, WOOD

 

JEAN

 

Mon père bien aimé ! (Il se jette dans les bras de Morus, en fondant en larmes.)

 

MORUS

 

Mon fils ! mon Jean ! Qu’as-tu ?

 

JEAN

 

Rien ! rien, mon père !

 

MORUS

 

Mais tu pleures ?

 

JEAN

 

Non !

 

MORUS

 

Mais, tu ne pleurais pas ainsi, hier !

 

JEAN

 

Ce n’est rien, je vous assure ! Je veux causer avec vous, comme d’habitude !

 

MORUS

 

Assieds-toi ! Wood, laisse-nous !... Ah ! un mot... Que sont devenus les trois pères chartreux qui ont refusé de prêter le serment ?

 

WOOD

 

Ils ont été condamnés, eux aussi !...

 

MORUS

 

Et leur supplice a lieu quand ?

 

WOOD

 

Ce matin de bonne heure !

 

MORUS

 

C’est bien ! laisse-nous !... (Wood sort.) Jean ! viens auprès de moi, maintenant !... Voyons ! il faut tarir ces larmes !... Mais, elles redoublent ; mais, ce sont des sanglots !... Alors ; il y a quelque chose de grave !

 

JEAN, éclatant.

 

Eh bien ! Oui ! mon père ! il y a que....

 

MORUS

 

Je devine !... C’est pour aujourd’hui, pour ce matin !

 

JEAN, pleurant.

 

On vient de me le dire ! Je voulais vous le cacher !

 

MORUS

 

Pourquoi ? je suis assez fort, pour l’apprendre.

 

JEAN, avec exaltation.

 

Eh bien ! Il ne faut pas que vous mourriez, mon père ; il ne le faut pas !... Écoutez-moi ! nous n’avons pas un instant à perdre ; car, bientôt il fera grand jour !... Il faut vous sauver, quitter cette cellule !

 

MORUS

 

Me sauver !... C’est impossible !... Comment veux-tu ?

 

JEAN

 

Mais le geôlier, Wood ?...

 

MORUS

 

Sans doute, c’est un brave garçon ; mais de là à se rendre complice d’une évasion...

 

JEAN

 

Avec des prières, avec de l’argent !

 

MORUS

 

Je le connais !... Non ! c’est folie que de songer à cela !

 

JEAN, allant contre la fenêtre.

 

Alors ! mon père !... ces barreaux ! (Il essaie désespérément de desceller les barreaux.)

 

MORUS, tout ému.

 

Cher enfant !... Vraiment, je suis touché de tes efforts !... Tiens ! en te voyant, je ne pense pas à mon salut, non ! je songe seulement combien tu es charmant et fidèle !... Laisse ces barreaux, et viens m’embrasser !... (Il serre longuement son fils contre son cœur, avec émotion.)

 

JEAN, retournant à la fenêtre.

 

Seul ! je ne pourrai jamais !... Aidez-moi ! Aidez-moi !

 

MORUS, secouant les barreaux.

 

C’est impossible !... Ces barreaux sont scellés avec des rivets de fer, enfoncés profondément dans la pierre !... Non ! tout cela est insensé !... Que la volonté de Dieu soit faite !

 

JEAN, avec désespoir.

 

Mon père !... mais, vous voulez donc mourir ?

 

MORUS

 

Je n’ai pas cherché la mort ; mais, puisqu’elle est inévitable, mieux vaut l’accepter volontiers !

 

JEAN

 

Mais vous ne pouvez disposer ainsi de vous-même, car vous n’êtes pas seul au monde !... Pour nous, pour vos enfants, vous devez vivre !

 

MORUS, avec anxiété.

 

Ah ! c’est vrai !... c’est vrai !... Je l’oubliais !

 

JEAN

 

Vous ne nous aimez donc plus ?

 

MORUS, ému.

 

Si je ne vous aime plus !... Mais, je vous ai aimés toute ma vie, et, maintenant je vous aime encore davantage !... Ma chère femme, ma bien-aimée fille Marguerite, Cécile et Lucy, tes sœurs, toi, mon fils, Jean ; mes vieux serviteurs, tous mes amis, et ma petite maison de Chelsea !... Mon Dieu, que j’ai aimé et que j’aime encore tout cela !... (Il s’assied en pleurant, contre la table.)

 

JEAN

 

Mon père ! s’il en est ainsi !... tout n’est pas perdu ! Vous pouvez encore vous sauver !

 

MORUS, avec anxiété.

 

Comment ? Comment ?

 

JEAN

 

Il y a un moyen, une ressource suprême !...

 

MORUS

 

Je crains de comprendre....

 

JEAN

 

Soumettez-vous au roi !... Il en est temps encore !... Un mot de vous, et je vais prévenir le gouverneur de la Tour !...

 

MORUS, tremblant.

 

Que me dis-tu là ?

 

JEAN

 

C’est la seule chance de salut !...

 

MORUS, très affecté.

 

Oh ! mon fils !... Rien ne m’afflige plus que de te voir essayer de me faire mentir à ma conscience !

 

JEAN, avec désespoir.

 

Je ne comprends rien à tous ces raisonnements, qui vous brisent !... Je ne comprends qu’une chose, c’est que vous êtes mon père, que je vous aime, et que je veux que vous viviez !...

 

MORUS

 

Mieux vaut mourir, à cette vie, que d’être privé de la vie éternelle !

 

JEAN, criant.

 

Je ne comprends pas ! je ne comprends pas !... Je ne suis qu’un enfant !

 

MORUS, avec attendrissement.

 

Oui, tu n’es qu’un enfant !.... Tu es tendre et délicieux ; mais, tu es faible, comme tous les enfants !... Ah ! je ne puis t’en vouloir de ce que tu me dis ! parce que je sais que c’est ton cœur qui parle !

 

JEAN, dans les bras de Morus.

 

Oui ! mon père !... Oh ! je vous en prie ! ne nous quittez pas !... Restez ! pour que nous puissions toujours contempler votre visage, embrasser votre front !... Restez avec nous !

 

MORUS

 

Quelle torture !... Mon Dieu ! ayez pitié de moi !... Il faut que je choisisse entre mon devoir de père, et mon devoir de chrétien !

 

JEAN, à genoux.

 

Une dernière fois ! je vous en conjure, mon père !... Prêtez le serment, soumettez-vous : et vous vivrez, et nous serons heureux auprès de vous...

 

MORUS

 

Tais-toi ! tais-toi !

 

JEAN

 

Si vous mourez, mais, c’est le malheur, le désespoir pour nous !... Ayez pitié de nous, mon père !

 

MORUS, se levant, tout anxieux.

 

Je ne puis disposer de moi seul, en effet !... Je dois songer à mes enfants !... Est-ce que le passereau abandonne ses petits dans leur nid !... Que faire ?... Mieux vaut me soumettre peut-être !... Ah ! mon Dieu ! ayez pitié de moi ! ayez pitié de moi ! (Il tombe anéanti sur une chaise. À ce moment, on entend des cris de haine, au dehors, et par moments, un chant religieux, le Te Deum.) Tout ce bruit ! Qu’est-ce donc ?

 

JEAN, à la fenêtre.

 

Une foule en délire !...

 

MORUS, à la fenêtre.

 

Et au milieu, les trois pères chartreux qu’on conduit au supplice !... Comme ils marchent avec courage, les yeux au ciel... Ils chantent !

 

JEAN, regardant.

 

Les malheureux ! les malheureux !

 

MORUS, criant.

 

Ô martyrs ! ô nobles martyrs !... (Passant les mains à travers les barreaux.) Bénissez-moi ! car, je vais mourir, moi aussi !

 

JEAN

 

Mon père !

 

MORUS, avec joie.

 

Ils m’ont vu ! L’un d’eux trace une croix dans l’air, vers ma prison... Merci ! Vous me donnez l’exemple !... Maintenant, je suis fort !... Ah ! mon fils ! tu le vois !... ils me montrent ce que je dois faire !... On les traîne au supplice, ils ne cèdent pas, eux !

 

JEAN

 

Mais, ils n’ont pas d’enfants !

 

MORUS

 

Pour mes enfants même, je ne puis renier la Foi de Jésus-Christ !... Tu comprends, tu es chrétien ?

 

JEAN

 

Oui !

 

MORUS

 

Que dirais-tu de ton père, s’il était infidèle à sa foi, à la foi de toute sa vie !... Tu as eu son affection ; il doit te léguer son exemple !... Allons ! mon fils ! Tu m’aimes, n’est-ce pas ?

 

JEAN

 

Oui !

 

MORUS, le soutenant.

 

Eh bien ! écoute-moi !... Mets-toi contre mon cœur, comme lorsque tu étais petit enfant !... Et promets-moi de faire ce que je te demande !

 

JEAN

 

Hélas !

 

MORUS

 

Ne me parle plus de céder !... Au contraire, encourage-moi ! Soutiens-moi dans ma lutte pour la foi catholique !... Sois digne de ton père ! Accepte le sacrifice !... Voyons ! Dis-moi que tu acceptes le sacrifice !

 

JEAN, en pleurs.

 

Puisque vous le voulez !... Oui ! je l’accepte !

 

MORUS, l’embrassant.

 

Bien ! mon fils !... Je t’aime maintenant plus que je ne t’ai jamais aimé !

 

JEAN

 

Qu’allons-nous devenir ?

 

MORUS

 

Mais, je serai là, toujours tout près de vous !... Vous garderez mon souvenir, mes petits enfants, un souvenir sans tache !... Et de là haut, je vous soutiendrai, je vous bénirai ; car, rien ne peut séparer des cœurs qui s’aiment, pas même la mort !

 

WOOD, entrant.

 

Milord ! Voici le roi !

 

MORUS

 

Le roi encore ! Qu’y a-t-il ?

 

WOOD

 

Hélas !

 

 

 

SCÈNE IV

 

MORUS, JEAN, LE ROI, CROMWELL, WOOD

 

LE ROI, sombre.

 

Sir Thomas Morus, votre supplice est proche !... Il doit avoir lieu tout à l’heure.

 

MORUS, avec courage.

 

Sire ! Je suis prêt.

 

LE ROI, très pressant.

 

Avant, une dernière fois, j’ai voulu vous voir, vous exhorter !...

 

MORUS

 

C’est inutile ! je ne puis rien changer à mes résolutions ; et puisque je dois paraître bientôt devant Dieu, je demande qu’il me soit permis de lui consacrer mes derniers moments !

 

LE ROI

 

Vous m’entendrez cependant !... car, j’ai une question à vous poser !... Écrivez, sir Cromwell, ce que va répondre sir Thomas !... Dites, une dernière fois, ce que vous pensez des attributions différentes du Pape et du Roi !

 

MORUS

 

Je l’ai dit au cours de mon procès.

 

CROMWELL

 

Nous avons besoin que vous le répétiez, dans votre prison, car vos déclarations seront envoyées à Rome.

 

MORUS, à part.

 

À Rome ! Que veut dire ceci ! C’est encore un piège !... (Haut.) En vérité, Milord, je ne répondrai pas ; car, je n’ai plus le loisir de discuter cette question 2.

 

CROMWELL

 

Seriez-vous prêt maintenant à prêter le serment s’il vous était présenté sous une forme nouvelle ?

 

MORUS

 

Non !... je me suis promis de ne plus faire de serment !

 

CROMWELL, avec hypocrisie.

 

Vous serez le seuil alors !... Car, l’évêque de Rochester, votre ami.

 

MORUS

 

Eh bien !

 

CROMWELL

 

Il a prêté serment, lui !

 

MORUS, avec indignation.

 

Répétez, milord, ce que vous venez de dire !

 

CROMWELL

 

Oui ! l’évêque de Rochester a prêté serment !

 

MORUS, avec colère.

 

C’est faux ! C’est un mensonge !... Mon ami n’est plus dans sa cellule...

 

CROMWELL, avec hypocrisie.

 

Parce qu’il est en liberté !

 

MORUS

 

Non ! il est mort !... Il n’a donc pas prêté serment !... Je le sais.

 

LE ROI

 

Qui vous l’a dit ?

 

MORUS, montrant Wood.

 

C’est mon geôlier, Sire, que voici !

 

LE ROI, avec colère.

 

Ah !... Que faisons-nous ici !... Nous n’obtiendrons rien de cet homme !... (À Wood.) Appelez le gouverneur de la Tour !... (Un silence, Kensington entre.) Milord Kensington !... Le moment suprême est arrivé !... Faites votre devoir !

 

KENSINGTON

 

Bien Sire !... (Il sort.)

 

LE ROI

 

Adieu ! sir Thomas Morus !... Vous allez mourir !

 

MORUS

 

Enfin ! Je puis parler maintenant !...

 

CROMWELL, avec fureur.

 

Qu’avez-vous à dire ? Quoi ?

 

MORUS

 

J’ai à dire, milord, que le serment de suprématie est illégal !

 

CROMWELL

 

Malheureux !

 

LE ROI

 

Insensé !... Adieu ! pour toujours !

 

MORUS, s’agenouillant.

 

Adieu ! Sire !... Je meurs content, car je suis resté fidèle à mon roi, et à mon Dieu !

 

(Le roi sort, avec Cromwell, on entend sonner des trompes.)

 

 

 

SCÈNE V

 

MORUS, JEAN, TOM

 

JEAN, avec désolation.

 

Tout est donc fini, mon père !

 

MORUS, avec fermeté.

 

Non ! tout commence au contraire !

 

JEAN

 

Il faut vous dire adieu !

 

MORUS, les yeux au ciel.

 

Non pas adieu, au revoir... Non, pas même au revoir, car mon corps va disparaître, mais mon âme reste !

 

TOM, entrant, ému.

 

Ah ! mon maître !

 

MORUS

 

Te voilà ! mon ami ! je suis heureux de te voir. Tai soigneras bien notre maison de Chelsea. Tu ne la quitteras pas !

 

TOM

 

Jamais ! je le jure !

 

MORUS

 

Je vous recommande, mes enfants ! – de prier toujours pour moi !

 

TOM

 

Nous le ferons !

 

MORUS

 

Ah !... Je veux écrire une dernière fois à ma fille bien-aimée, à Marguerite !... (Tom sort, et revient, avec ce qui est nécessaire pour écrire.) Bien ! Je veux mettre dans cette lettre le meilleur de moi-même ! (Morus écrit et lit tout haut, en écrivant.)

 

 

« MA CHÈRE FILLE,

 

« Le moment est venu de nous séparer, nous qui avions toujours vécu si unis, formant un seul cœur, une seule âme. Merci, ma douce amie, de m’avoir soutenu et aimé, comme tu l’as fait. Après ma mort, je ne te quitterai pas ; car, mon âme sera toujours près de la tienne, tu pourras la reconnaître ! S’il est une chose qui me console, c’est que je meurs pour la foi catholique, développement et perfectionnement de la loi naturelle, la seule, à mon avis, qui puisse soutenir une société sur des bases solides, puisqu’elle enseigne une si haute morale, et qu’elle seule peut entraver l’égoïsme si naturel à l’homme, et si contraire aux sociétés.

« Adieu ! ma chère fille, ou plutôt au revoir ; car je te reverrai un jour, je te serrerai contre mon sein, en présence de Dieu même ! Je verrai mon Dieu, disait Job, et je sais que je ressusciterai au dernier jour.

« Je t’embrasse et je te bénis. »

 

Ton père : THOMAS MORUS.

 

 

Voilà qui est fait !... Je suis plus tranquille maintenant !... Tom ! Tu remettras cette lettre à ma fille !

 

TOM, pleurant.

 

Oui ! Soyez sûr !

 

MORUS, prenant son fils.

 

Et maintenant, mon fils, écoute-moi, ce sont mes derniers conseils ! Sois honnête homme, aime le travail et la vertu ! Sois bon pour tous ! Sois fidèle à tes amis ; sois sincère, sois courageux, sois tendre !... Surtout, sois bon chrétien !... N’oublie pas que j’ai préféré mourir plutôt que de renier ma foi ! S’il le fallait, mon fils, promets-moi de suivre mon exemple !

 

JEAN, en larmes.

 

Je le jure !

 

KENSINGTON, entrant avec des soldats.

 

Sir Thomas Morus !... Veuillez me suivre !

 

MORUS

 

Bien !... N’avez vous pas une croix ?

 

TOM, après avoir cherché.

 

Si ! cette petite croix de bois rouge !

 

MORUS, les yeux au ciel et l’embrassant.

 

Salut ! Ô croix notre dernière espérance !... La cloche sonne !

 

KENSINGTON

 

Elle va sonner ainsi, jusqu’à votre dernier soupir ! (On entend par moments la cloche.)

 

MORUS

 

C’est le signal du départ ?

 

KENSINGTON, se découvrant.

 

Oui ! Milord !

 

MORUS

 

Mon fils, mon cher Jean !... Allons ! une dernière fois, embrassons-nous ! (Ils s’embrassent.) 3

 

JEAN, en sanglots, défaillant.

 

Mon... bien-aimé... père !

 

MORUS

 

Mon bien-aimé fils ! (À Tom.) Soutiens-le ! (L’enfant défaille tout à fait entre les bras de Tom.) Partons, Milord !

 

KENSINGTON

 

Oui ! Partons !

 

WOOD

 

Milord !... Voulez-vous ce vin ?

 

MORUS

 

Non ! Merci !... C’est du vinaigre et non du vin, que le Christ a bu sur le Golgotha ! (Se retournant face au public.) Allons ! je meurs content ! J’ai servi mon Dieu, aussi bien que j’ai servi mon roi !

 

(Il sort lentement, en embrassant la croix de bois rouge. Tous sortent derrière lui, sauf Tom et Jean.)

 

 

 

SCÈNE VI

 

TOM, JEAN PUIS WOOD

 

TOM

 

Ce pauvre enfant ne revient pas à lui !... (Après un silence.) Ah ! Il ouvre les yeux.... Maître Jean ! Êtes-vous mieux ?

 

JEAN, se ranimant.

 

Oui ! mon père ! mon père !

 

TOM

 

Hélas !

 

JEAN, debout.

 

La cloche sonne !

 

TOM

 

Ah ! ne l’écoutez pas !

 

JEAN, exalté.

 

Tant que la cloche sonnera, mon père sera toujours en vie !

 

TOM

 

Mon enfant !

 

JEAN

 

Écoutez ! la cloche sonne toujours !...

 

TOM

 

Ne l’écoutez pas !

 

JEAN

 

La cloche sonne toujours !... (Il écoute anxieux.) On dirait que, maintenant...

 

TOM

 

Quoi !

 

JEAN, avec un grand cri.

 

Ah ! elle ne sonne plus !... Mon père est mort !...

 

TOM, s’agenouillant.

 

Prions.

 

JEAN, s’agenouillant aussi.

 

Oui ! c’était un saint, que mon père !

 

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

 

Après la réplique de Morus ainsi modifiée :

 

MORUS

 

Mon fils, mon cher Jean, embrassons-nous ! (Ils s’embrassent.)

 

VARIANTE si on représente le 4e Tableau.

 

JEAN

 

Mon père ! Je veux vous suivre !

 

MORUS

 

Non, mon fils ! Reste ici.

 

KENSINGTON

 

Êtes-vous prêt milord ?

 

MORUS

 

Oui ! partons. (Tous sortent.)

 

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME TABLEAU

 

Ad libitum

 

L’ÉCHAFAUD

 

Le décor représente une place publique. Quelques maisons et, dans le fond, le profil sombre de la Tour de Londres. Vers la droite est dressé l’échafaud assez élevé, avec plusieurs marches, sur lequel se tient le bourreau en rouge, la hache appuyée sur le billot. En bas, autour de l’échafaud, est rangé un piquet de hallebardiers. Derrière eux s’agite la foule, houleuse, indignée, triste aussi. On entend sonner le tocsin.

 

UN HOMME DU PEUPLE

 

Encore une victime !

 

UN AUTRE

 

Quand le sang cessera-t-il de couler ?

 

UN AUTRE

 

Nous en avons assez !

 

PLUSIEURS

 

Oui ! Nous en avons assez !

 

UN HOMME DU PEUPLE

 

Morus était un homme juste !

 

PLUSIEURS

 

Oui ! oui !... C’est grande pitié.

 

 

 

SCÈNE II

 

LES MÊMES, PLUS TOM ET JEAN

 

JEAN, entrant défaillant, soutenu par Tom.

 

Je veux être là, tout près de l’échafaud et le voir, quand il passera (Tom approche Jean vers la droite de l’échafaud).

 

UN SERGENT, s’avançant.

 

Au large !

 

TOM

 

Laissez-nous !... Si vous saviez !

 

LE SERGENT

 

Qui êtes-vous ?

 

TOM

 

C’est le fils de Morus !

 

LE SERGENT, ému.

 

Oh !

 

PLUSIEURS, s’approchant.

 

Le fils de Morus !

 

TOM

 

Oui ! oui ! (Tous l’entourent.)

 

UN HOMME DU PEUPLE, en larmes.

 

Le pauvre enfant !... Encore une victime ! C’est abominable.

 

PLUSIEURS, murmurant.

 

C’est affreux ! C’est une honte !

 

LE SERGENT

 

Qu’avez-vous ?

 

UN HOMME DU PEUPLE

 

Nous disons que c’est une honte pour le peuple, de voir l’échafaud toujours dressé !...

 

LE SERGENT

 

Taisez-vous !

 

L’HOMME

 

Non ! Quand donc le roi...

 

LE SERGENT, le prend par le bras.

 

Ne parlez pas du roi, ou je vous arrête !

 

PLUSIEURS HOMMES, l’entourant.

 

C’est indigne !

 

LE SERGENT, à ses hommes.

 

À la rescousse ! mettez l’ordre ! (Les soldats se précipitent, bousculent et repoussent le peuple, au milieu des cris.) Allons ! rangez-vous ! Silence ! Voici le condamné !...

 

 

 

SCÈNE III

 

LES MÊMES, PLUS MORUS, ET LE CORTÈGE FUNÈBRE

 

La foule s’est rangée, face au public, derrière les soldats, depuis la coulisse jusqu’à l’échafaud, et à sa gauche. À droite, se trouvent Tom et Jean. Kensington entre le premier, suivi de hallebarbiers, puis vient un moine, puis Thomas Morus, pâle, mais souriant, tenant toujours la croix de bois rouge.

 

PLUSIEURS HOMMES DU PEUPLE, le voyant.

 

Que Dieu vous sauve ! Que Dieu sauve votre grâce !

 

MORUS

 

Merci ! merci, mes amis ! (S’adressant au moine, et s’arrêtant.) Ah ! mon père ! c’est bien le chemin du Calvaire !

 

LE MOINE

 

Mon fils ! Courage ! Songez à Celui qui l’a gravi avant vous ! (Morus fait quelques pas.)

 

UN HOMME, tendant une coupe.

 

Morus ! Prends ce vin !

 

MORUS

 

Non, merci !... C’est du vinaigre et non du vin, que le Christ but sur le Golgotha. (Il avance de quelques pas.)

 

UN HOMME, l’apostrophant.

 

Morus ! Te rappelles-tu, tu m’as condamné autrefois, quand tu étais chancelier !

 

MORUS, s’arrêtant et le regardant.

 

Qui es-tu ? Comment t’appelles-tu ?

 

L’HOMME

 

Lister.

 

MORUS

 

Lister !... Oui ! je me rappelle ton affaire !... Eh bien ! Si j’étais encore chancelier, ma sentence serait la même !

 

L’HOMME, l’insultant.

 

Misérable !... Je suis vengé ! Tu vas mourir !

 

MORUS

 

Oui ! je vais mourir ; et c’est un grand service qu’on me rend, en me délivrant des tourments de cette vie ! (Il continue sa marche et arrive au pied de l’échafaud.)

 

KENSINGTON, se retournant, à Morus.

 

Morus !... De la part du roi, avant que vous montiez sur cet échafaud, je dois vous dire que sa bonté est prête encore à vous pardonner, si vous renoncez à votre obstination !

 

MORUS

 

Milord !... Ce que vous appelez de l’obstination, c’est la voix de ma conscience !... Ô cette voix puissante et douce, je l’ai écoutée durant toute ma vie, je lui obéissais avec bonheur !... Ce n’est pas en face de la mort que je lui serai infidèle !

 

KENSINGTON

 

Morus ! réfléchissez !

 

MORUS, avec courage.

 

C’est décidé, milord !... Laissez-moi monter les degrés de cet échafaud. (Il va pour monter.)

 

JEAN, poussant un grand cri.

 

Mon père !

 

MORUS, ému, apercevant son fils.

 

Oh ! mon fils ! mon fils ici !

 

JEAN, se jetant dans ses bras.

 

Mon père bien aimé !... Adieu !

 

MORUS

 

Mon fils ! mon enfant !... Ah ! je te bénis encore !... Je vais mourir ; mais je suis innocent ! C’est la volonté de Dieu ! Soumets-toi, mon pauvre cœur, aux décrets de la Providence, et pardonne à ceux qui m’ont condamné.

 

JEAN, haletant.

 

Oui ! Oui !... (Il tombe à genoux aux pieds de Morus, presque sans connaissance, et soutenu par Tom, Morus le bénit, et se baisse pour l’embrasser.)

 

MORUS, les yeux au ciel.

 

L’odeur de mon enfant est comme l’odeur d’un champ de blé qu’a béni le Seigneur ! (Il fait un pas sur l’échafaud, puis se retourne vers le moine.) Ah ! mon père, je vous remercie ; vous m’avez consolé jusqu’à la fin !... (Au bourreau qui descend vers lui.) Ah ! mon ami ! Donne-moi le bras pour monter ; je descendrai bien seul !... (Il monte lentement les degrés de l’échafaud, en donnant le bras au bourreau. Arrivé en haut, il s’agenouille, et commence à réciter à haute voix le Miserere.)

 

UN HOMME DU PEUPLE, criant.

 

Morus est innocent !

 

PLUSIEURS HOMMES

 

Oui ! Morus est innocent.

 

LE SERGENT

 

Silence !... (Les hallebardiers rétablissent l’ordre au milieu des murmures.)

 

MORUS, se lève, se bande les yeux lui-même avec le mouchoir donné par le bourreau ; puis se tournant vers la foule.

 

Mes amis ! vous tous qui m’entourez ! Priez ! Priez pour moi !... (D’une voix forte.) Je meurs content, car j’ai servi mon Dieu aussi bien que j’ai servi mon roi ! (On entend une sonnerie de trompes ; Morus s’agenouille, le bourreau lève sa hache, et le rideau tombe avant qu’il l’ait abaissée.)

 

UNE VOIX IMMENSE

 

C’était un saint que Morus !

 

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Cette partie de l’interrogatoire est tirée du procès officiel de Thomas Morus, d’après le livre de M. Audin : Henri VIII et le Schisme. Tome II, Chapitre II.

 

2 Tiré du procès officiel de sir Thomas Morus.

 

3 Voir Variante.

 

 

 

 

 

 

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