La maudite

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louis ARTUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Liberté,                       

Liberté chérie !           

(La voix des peuples.)

 

 

Elle fuyait la rumeur menaçante des usines, des ateliers el des écoles, qui lui crachaient de la fumée, des injures et des pierres.

Devant Elle, la vallée populeuse s’étrécissait, tout à coup rustique et paisible, jusqu’au passage du torrent, de la route et du rail, superposés en une gorge étroite et forestière que gardait un village, enseigné par le cours perpétuel de l’eau, nonchalant des passants, impatient des voyageurs.

Les seuils menteurs, riant de toutes leurs roses, sous les toits blonds égayés de glycines et de pigeons, tentaient comme un refuge le désespoir et la fatigue de la fugitive.

Au terme de la grande voie paysanne, apercevait-Elle un vieillard, debout, sur un tertre, d’où jadis un Calvaire étendait, sa miséricorde ? Les yeux pleins de larmes, lui La voyait courir, tomber, se relever, tendre les bras.

Tout semblait mort, à son approche.

Les habitants, loin du bloc lumineux taillé par les baies ouvertes dans les ténèbres de leurs demeures, se réfugiaient dans les encoignures, d’où ils La regardaient obliquement.

Ailleurs, où les portes étaient fermées, la haine La suivait par les impostes ou les soupiraux, glissait vers Elle par les interstices.

Des chiens aboyèrent en gémissant. Les enfants demeurés seuls sur la chaussée s’arrêtent de jouer, à cause d’un frémissement nouveau.

Méprisantes ou craintives, des femmes avaient fermé les huis et les volets, afin que leurs hommes, qui bientôt se joindraient à la poursuite furieuse dont on entendait le tumulte, n’admirassent point les ravages de la passion sur son visage, ni la beauté de sa démarche.

Les pieds déchirés et salis par le bourbier des rues et des âmes, Elle traversa tout le hameau jusqu’au vieillard qui L’attendait.

Alors, Elle s’assit devant lui et gémit :

« Père, sais-tu pourquoi ils me haïssent ? Au printemps du monde, je fus le choix durable de leurs cœurs. Parfois, s’ils me quittaient au profit d’amours passagères, c’était en pleurant de regrets. Longtemps des rois prudents, des paladins, aventureux m’ont protégée contre les peuples de rapine ; et pour me posséder les peuples ont tué les paladins et tant de rois ! Combien de héros qui avaient composé pour moi des Marseillaises périrent en les chantant ! Dans la nuit séculaire, des races m’ont cherchée qui, lorsque je leur apparus, clamèrent : Voici l’aube ! »

Elle-même versa des larmes.

« À ses cicatrices, – et à mon émoi ! – j’ai reconnu tout à l’heure un de ceux qui m’aimèrent presque jusqu’à mourir. Mon image pendait aux murs de sa demeure ouverte. Ses regards étaient tristes et son front bas : “Va-t’en, menaça-t-il, une autre commande ici, à moi comme à tout autre, également, et ce n’est pas ton effigie que tu vois.” Il m’a repoussée, malgré que je fusse lasse et que j’eusse faim, de la maison petite, du cœur jadis plus grand, et qui m’appartenaient. »

Et le vieillard :

« Éternelle amante des hommes, le désir de Toi ronge encore leur gent infidèle. »

L’espérance La releva :

« Je crois que tu dis vrai. Les fils de ceux-ci interrogeront demain l’embarras de leurs pères : « Qu’avez-vous fait d’Elle ? Que signifie le mot inscrit sur le fronton de nos palais ? Vous en avez arraché ou brisé les lettres qui pourtant demeurent ineffaçables et blanches sur la souillure des murailles. Mystérieuse, voici que nous La chérissons ; nous maudissons la vie sans Elle. Parlez-nous d’Elle, de l’œuvre accomplie en son nom par les aïeux dont vous avez injustement refusé l’héritage ; nous le revendiquons. Parlez de leur prodigue amour ; avouez votre honte ; expliquez-nous votre abandon. Où L’avez-vous chassée ? Sur quelle cime inaccessible, ou dans quelle caverne est-Elle réfugiée pour échapper à votre haine ingrate ? Sur le cadavre de vos amours abjectes nous cheminerons pour La reconquérir, la pure, la virginale, à tout jamais la bien-aimée ! »

Sur le tertre où jadis la croix offrait sa paix, Elle se dressa dans un élan joyeux vers les esclaves dont chaque ville et chaque maison avaient grossi le troupeau hurlant.

Elle ne voulait pas entendre leurs cris ; sa voix tenta d’en dominer le grondement par un grand appel amoureux.

Comme Iseut, aux ordres du roi Marc, fut un moment ensevelie sous le grouillement des lépreux, la horde sourde La couvrit de son amas injurieux.

Ses vêtements et ses beaux membres, tout fut sali, déchiré. Un enfant misérable, ayant fouillé la plaie de sa poitrine, éleva quelque chose d’informe et de sanglant :

« Son cœur, son cœur ! voilà son cœur ! »

Le vieillard connut ce qui cessait ici de palpiter, et que bientôt mourraient les derniers hommes.

 

 

 

Louis ARTUS, Trois prophéties,

La Colombe, 1952.

 

 

 

 

 

 

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