Le petit prêtre

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louis ARTUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« COMMENT va-t-il, Docteur » ?

Édith se reprit : « Je voulais dire : Professeur. »

Le professeur Lamiraud oublia de sourire.

Elle s’excusa de l’avoir fait quérir d’une manière pressante, et à une heure tardive : « La crise du pauvre enfant était si violente. »

Il examinait le visage de la jeune femme, ses lignes pures qu’il avait souvent admirées ; parfois il en avait interrogé la froideur orgueilleuse. Pour la première fois à ses yeux, une angoisse réelle troublait l’harmonie des traits de l’altière protestante, théosophe et spirite. Il savait que la belle et riche infirme, l’héritière, et le chef de la puissante Banque Manerville se faisait porter par deux valets de pied au temple de l’avenue Rapp. Diserte conférencière, elle y régnait sur un peuple falot, d’ailleurs clairsemé, de naïfs et de demi-fous. Voici qu’elle semblait souffrir comme la plus simple bourgeoise.

Elle insista : « Grâce à vos soins, il semble apaisé. En vérité, comment va-t-il ?

– Mal.

– Gardez-vous de l’espoir ?

– Seulement dans sa jeunesse. »

Elle se révolta : « Aussi dans mon exemple. Le mal affreux de ce pauvre enfant de dix-huit ans, sa mère, il est vrai ma propre sœur, en est morte, et aussi sa grand-mère et j’en porte comme lui les marques indélébiles, mais je vis ! ! ! »

Il approuva d’un geste encourageant : « Vous vivez, et si belle !

– Peut-être... À tout jamais infirme, mais vivante, je le répète. » Elle ajouta « Et je le prouve ».

– Certes.

– Mon neveu, bientôt un homme, est doué, lui aussi, d’une intelligence exceptionnelle ».

Le célèbre praticien ne sourit pas de cet étonnant « lui aussi ». Il secoua la tête : « Une intelligence qui le consume, qui achève de le tuer, un tourment...

– Dont je ne parviens pas à découvrir la cause. Il est catholique comme son père l’était, et pieux. Longtemps j’ai détesté cela. Dois-je faire appeler un prêtre de sa religion ?

– Il appartient à vous seule de... »

Anxieuse elle l’interrompit : « Dès aujourd’hui ? »

– Oui.

– Je le ferai. » Elle passa ses belles mains sur son front. Lamiraud la regardait sans mot dire. « Un prêtre catholique ici ! Mais déjà j’étais préparée, préparée par lui... Merci mon cher Professeur. »

Galamment le professeur baisa les doigts richement bagués qu’on lui tendait. Avant de se retirer il s’émerveillait d’un corps apparemment parfait. Rien ne dénonçait que les membres harmonieusement disposés sur une chaise longue fussent non pas déformés, mais désarticulés par un mal étrange. Et il rêvait à une légende, à un dérèglement étonnant chez cette fille de protestants austères. Protestante elle-même et d’abord rigoureusement fidèle. On racontait tant d’histoires ! Très riche, autoritaire, maintenant chef écouté d’une famille nombreuse et d’une des plus puissantes banques privées, elle se croyait l’objet autant que le témoin de tant d’aventures singulières. Certains l’admiraient, écoutaient ses rêves prophétiques, ils la suivaient dans des chemins hasardeux que réprouvait le pasteur vénérable de son temple. Au total une folle, du moins une illuminée, sincère et généreuse. Alors malgré tout sympathique.

Répondant à l’appel d’Édith Manerville et à son ordre, un serviteur la transporta sur une chaise mobile dont elle-même mania les roues jusque dans la chambre de son neveu qu’une veilleuse électrique éclairait sombrement.

À la tête du lit, au-dessous d’un crucifix d’ivoire, une vieille femme se tenait penchée ; avec des gestes minutieux elle maintenait ou renouvelait un linge humide sur le front brûlant, ou bien elle caressait la main qui pendait hors des couvertures.

L’entrée d’Édith n’avait fait aucun bruit. Parce que le malade semblait endormi, la garde s’approcha d’elle qui lui sourit : « Francine, comme vous soignez bien votre petit. »

« Mon petit, mon petit ! » elle chuchota ce gémissement.

Édith à voix très basse : « Vous l’avez nourri, vous l’avez élevé, vous ne croyez pas qu’il va mourir ?...

– Mourir, mon Dieu, mourir mon Jacques ! » Elle dessina sur elle un grand signe de croix, et craignant d’avoir offensé, confuse elle dit : « Pardon ! »

Édith insista : « Le croyez-vous ? »

La vieille femme s’appuya au chevet comme si elle eût craint de tomber. « À cause de sa mère, de sa grand-mère, je le crois. » Tout le désespoir d’une vie consacrée à un humble amour tremblait dans ces pauvres mots.

Édith cependant : « Et moi ?

– Vous, madame Édith vous avez triomphé, à force de volonté, mais lui ! » et la tête grise dans ses deux mains : « Il dit, il dit qu’il veut mourir.

– Mais depuis quand ? Pourquoi ?

– Quelques semaines. D’ailleurs il n’a rien voulu me confier de sa peine, de sa peur.

– Peut-être une faute dont il exagère la gravité.

– Un péché de jeune homme. Oui je l’ai pensé ; mais il me l’eut avoué. Habituellement il me dit tout. Vous comprenez : sa vieille nounou... »

Édith avec un peu d’impatience : « Je sais.

– Non il s’agit d’autre chose ; on dirait un secret, le secret de quelqu’un d’autre, une honte peut-être, mais qui ne le concerne pas. »

Édith repoussa d’un geste un soupçon qui venait à l’esprit de cette vierge sage. « Francine oubliez-vous le respect que vous devez à tous les hôtes de cette maison ? » Et sans insister : « Jacques est très pieux ; il se confessait souvent ; cela aussi je le sais ; il communiait dans votre église.

– Je croyais que madame Édith... Elle défendait qu’on lui parle de ces choses... Enfin, non. Depuis un long temps déjà il n’a pas revu...

– Le Père Anthime.

– Madame connaît son nom ?

– Je le connais. Jacques s’est éveillé ; approchez-moi de son lit. »

Jacques ouvrait tout grands ses yeux fiévreux et les deux femmes craignirent qu’il eût entendu leurs propos précautionneux, du moins qu’il s’y fût efforcé. Il les poursuivait de son anxiété : « Que vous a dit le Docteur ? »

Et Francine : « Que tu vas mieux, qu’il te faudra seulement un grand repos, un repos du corps, et surtout de l’esprit, et reprendre confiance, croire en ta guérison. »

Il détourna la tête et gémit : « Le repos de l’esprit ! »

Francine jeta à Mme Édith un regard désespéré ; toutes deux avaient remarqué qu’il esquissait le geste des mourants, les deux mains qui pétrissent le drap. Il fallait se hâter. Édith dit, s’efforçant de sourire : « Le remède qu’il te faut, je le connais... ton confesseur.

– Tante Édith, vous ! c’est vous qui proposez cela ! C’est donc que je vais mourir ! »

Il trouva encore la force de se retourner, d’enfouir son visage dans l’oreiller qui étouffa ses sanglots.

« Non, Jacques, mon petit Jacques, je te jure que non. » Francine n’avait pu retenir ce mensonge. Peut-être que, croyante, elle le regrettait. La protestante attendait que la servante trouvât les mots dont elle-même n’avait pas l’usage.

La vieille femme le comprit : « C’est seulement, mon chéri, pour que tu te rassures. Depuis si longtemps tu te prives du grand secours.

– Le Père Anthime, non. Il connaît tout le monde ici. »

Troublée par ce cri et par ce refus, Édith entendit avec soulagement la réponse de Francine : « Le Père n’est pas à Paris... dans sa famille... des vacances. Alors un autre ?... » Et : « Je t’en prie mon chéri. »

Et comme Jacques, avec lassitude, avait accepté : « Un autre, oui, puisque je vais mourir. » Elle noua un chapelet aux doigts crispés de l’enfant.

« Pour occuper tes mains », et tout près de son oreille : « Et ton cœur... » Plus près encore elle commença : « Je vous salue Marie... » Jacques ferma les yeux. Édith crut voir qu’il souriait en poursuivant : « pleine de grâces. »

Tandis que Francine s’élançait dans la nuit, à la recherche du seul consolateur, les lèvres du mourant s’acharnaient aux paroles suppliantes : « Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes... »

Le petit prêtre eut peine à découvrir l’impasse, une hernie dans la rue étroite qu’une pluie fine obscurcissait. Une échoppe de cordonnier et une épicerie minable encadraient la porte d’un bois dépeint et écaillé ; un décor pauvre et triste sous l’averse. La voûte était encombrée des cercles d’un tonnelier qui occupait le fond de la cour. De chaque côté un escalier noir.

Le portier qui était aussi le bouif de la boutique arrêta le visiteur : « Vous demandez ?

– Le Père Jean.

– Escalier à gauche ; Au troisième, la deuxième porte dans le corridor. »

Le prêtre, un pied sur la première marche, s’arrêta pour écouter les battements de son cœur qu’une angoisse précipitait ; la peur et en même temps une hâte impérieuse, irrésistible.

La vieille maison n’avait que trois étages ; il les gravit avec lenteur, en ruminant ce qu’il allait dire, comment il le dirait. Il en sentait l’insupportable gravité. Quel homme serait-il tout à l’heure quand pour descendre ses doigts suivraient la rampe de fer où maintenant il appuyait tout son poids ? Il hésita un long moment devant le pied de biche qui pendait au chambranle de la « deuxième porte du corridor ». Avec un gros mouchoir à carreaux, il essuya la sueur qui coulait de son front sur sa face poupine. Petit, assez gros, il était chaussé de lourds souliers crottés, disparates avec sa cape et sa soutane neuves. Enfin il se décida et tira la sonnette.

Le Père Jean lui ouvrit ; il le reconnut tout de suite. Pourtant il l’avait vu une seule fois ; plusieurs années en deçà, au seuil du séminaire de Saint-Sulpice, alors qu’il en était le pensionnaire depuis peu de jours. Tel qu’aujourd’hui le Père était vêtu de la robe ambrosienne. L’abbé ne se souvient plus comment, avec quels mots, un entretien s’était engagé entre cet inconnu et lui, seulement d’une phrase qui l’a poursuivi et à la fin obsédé, au point qu’ayant difficilement connu son nom il vient de s’acharner à sa recherche.

Bien qu’il ne doutât point, il interrogea pour prendre contenance : « Vous êtes bien Jean de Milan ?

– Et vous l’abbé Berthet. » Et répondant à son étonnement : « J’ai une très longue mémoire. »

Le moine lui fit traverser une pièce entièrement nue et il l’introduisit dans une seconde, ornée seulement d’un grand crucifix, meublée de quelques sièges paillés et d’une vaste table chargée de papiers et de deux ou trois livres. D’ailleurs pas de bibliothèque. D’un geste amène il désigna une chaise.

– Mon Père, protesta le prêtre, c’est à genoux que je devrais être.

– Une confession ?

– Je ne sais, non, pas encore... un conseil, et s’assurant : « Vraiment c’est un ordre que je voudrais... que je demande à vous... excusez-moi... Je suis venu à cause...

– D’un souvenir qui m’est présent comme à vous-même.

– Est-ce possible ? Vous m’aviez conseillé d’hésiter avant Le Signe-sur-les-Mains.

– Et vous l’avez pourtant reçu. »

L’expression non point sotte, un peu naïve du visage du petit prêtre traduisait de nouveau, un embarras qu’il avait peine à dominer. Il posa son chapeau sur la tête du parapluie mouillé qu’il avait appuyé au mur. Puis il s’assit en face du Père Jean.

Parviendrait-il à vaincre sa timidité, à ordonner le tumulte de ses idées ? Ses mains tremblaient, il avait la bouche sèche. Pourtant une lueur brilla dans ses yeux, il osa lever les regards sur son interlocuteur. Dans sa voix une nuance d’espoir, alors un voile d’orgueil, quand il dit : « Peut-être que vous savez, que déjà vous avez deviné... »

On l’interrompit avec froideur : « Rien ne vous autorise à le croire. »

L’abbé Berthet baissa le front ; un instant il le tint dans ses mains tandis qu’il s’efforçait à une prière qu’il voulait humble, et jusqu’au mépris de soi. Et puis d’un ton qu’il venait d’espérer plus ferme, il tâcha d’ordonner un récit longuement préparé, si difficile ! Un instant, il avait regretté de se l’être imposé.

« Je suis prêtre, mon Père, prêtre pour l’éternité... ! hélas et pour le temps aussi, tous les jours, à toutes les heures ! Je n’ai pas assez songé à cela, et que jamais plus je ne serai un homme comme les autres... je ne me reconnais plus. Ce peut-il que ce soit moi qui, chaque matin, toucherai le corps de Dieu ? En tremblant, en tremblant à cause de mon indignité. Comment osé-je ? Au dernier moment j’ai failli renoncer. J’étais mal préparé, d’ailleurs me semble-t-il comme tous les autres qui ne partageaient pas mon épouvante. Ils étaient recueillis, certains même joyeux. Ils avaient admis simplement, comme on leur avait enseigné, qu’ils seraient les ministres de Dieu... enfin ses employés, qu’ils administreraient des sacrements, qu’ils confesseraient les pécheurs, qu’ils les absoudraient. On nous avait parlé du prochain, du bien à lui faire, de ses misères morales, surtout physiques ; le social les exaltait. Pour certains c’était le principal de leur vocation. Mais le mystère, le terrible prodige de la Messe, je sentais bien qu’ils s’y habitueraient, que leur pensée pourrait s’en détacher, se détacher de Dieu ! lui préférer les hommes ! Je sais bien qu’on nous disait : Vous les aimerez en Dieu ! Mais beaucoup n’avaient pas besoin de Lui. J’en ai vu qui se passaient souvent de Lui. Et même étaient-ils sûrs de le préférer ? Des confrères ordonnés un an avant moi... je vous jure qu’ils étaient déjà pareils à des fonctionnaires honnêtes et dévoués. Pensaient-ils à la messe matinale ? et comment n’y pas penser pourtant, la journée entière ? »

Le Père rudement : « Confessez-vous ; n’accusez point. »

Le petit prêtre se prosterna joignit ses mains. Il se signa d’abord, et puis : « Comment accuserais-je, affreusement tenté, tenté par l’orgueil et près de succomber ? »

Et puis il prononça lentement les paroles du confiteor. À voix basse d’abord, il commença son récit qu’il voulait calme et discipliné mais qui bientôt le secoua et le balança de l’un à l’autre genou.

« Voici : Depuis quatre jours à peine j’avais été nommé vicaire de la paroisse de X... Tout nouveau dans mes fonctions sacerdotales et dans l’attente encore d’une chambre au presbytère, je quittais l’église où j’avais participé à un office du soir et j’allais regagner mon petit logement quand, dans la rue, je fus abordé par une vieille femme, qui me pria avec insistance de la suivre auprès d’un mourant. Un de mes collègues, plus âgé, mieux habitué, paraissait plus indiqué. Je le dis. Elle ne m’écouta pas. Une telle urgence ! « Monsieur l’abbé suivez-moi. Pas un moment à perdre. » Je l’accompagnai dans une maison grande et riche où des domestiques semblaient nous attendre. Tout de suite, on me fit traverser des salons dont le luxe inouï me choqua et je fus introduit dans une belle chambre où, dans un lit très décoré (mais où tout de même la présence d’un crucifix me rassura) un malade était couché. Il paraissait beaucoup moins de vingt ans, un enfant presque, très misérable ; ses joues, son front contractés par des tics portaient déjà les signes de la mort. C’est lui naturellement que je regardais d’abord, lui que j’ai vu. Plus tard je me suis souvenu du décor, et je revois, en vous parlant, le visage, très beau, d’une femme assise dans un siège d’infirme ; je l’ai entendue qui me parlait et, à la suite d’un grand effort, j’ai pu retrouver les mots, oui, même les mots exacts qui m’obsèdent désormais : « Monsieur, vous avez été appelé pour confesser mon neveu. Faites votre office. »

« Elle-même mania les roues de son fauteuil, et elle se retira par la porte où l’avait précédée la vieille femme, une servante, qui m’avait amené.

« Je reçus la confession du moribond, une confession où il s’agissait moins de ses propres fautes que de celles d’une autre, d’une personne qui lui était chère. Il en avait été le témoin, il avait voulu l’être, il en portait l’insupportable fardeau. » Le pénitent s’interrompit : « Peut-être vous en ai-je trop dit. »

Et le père Jean : « Vous en avez trop dit.

– Que Dieu me le pardonne et vous aussi mon père. Il me reste dans l’esprit tant de trouble et de confusion.

– Occupez-vous de vous seul. »

Il gémit : « De moi : hélas ! je ne pense que trop à moi. Mais songez que, pour la première fois, je préparais une âme au redoutable passage. Bouleversé, je quittai le malade absout qui semblait détendu, apaisé, pour quérir l’hostie, les Saintes huiles. Je pensais : j’ai été à tous points de vue le pire séminariste, un des moins intelligents, un des moins soumis. Je jure que je pensais cela. »

Et durement le confesseur : « Renoncez-donc à vous vanter. »

– À mon retour, l’hostie me pesait, me pesait !... Contre ma poitrine je portais Dieu lui-même. Et puis une minute de douceur et d’amour, à cause de l’acte d’immense charité que j’allais accomplir. Et je remplis cet office sacré pour la première fois ; je savais, j’étais certain... Ma foi soudain sans nuage. Jésus réconcilié avec l’âme du pécheur agonisant, la mienne exaltée. Je ne me sentais plus un pauvre homme... plus et mieux qu’un homme !

« La dame dont j’ai parlé, si belle et si hautaine, elle était là dans son fauteuil d’infirme. Je crois vraiment que je ne l’avais pas vue entrer, mais je m’en souviens maintenant et de son silence, et des regards dont elle accompagnait tous mes gestes.

« Quand j’eus communié le malade, elle parla. J’entends aussi sa voix sèche et dure qui me pénétrait comme un couteau. Je n’oublierai jamais un des mots qu’elle dit : « Monsieur ». Elle ne cessa pas de m’appeler monsieur. « Monsieur. C’est Dieu, n’est-ce pas ? que vous venez de donner à cet enfant. »

« Vous comprenez, elle m’était importune. Je priais... Seulement j’acquiesçai d’un mouvement de ma tête.

« Ce Dieu vous-même l’avez fait ce matin ?

« Je répondis : Oui. Que me voulait-elle ? J’étais comme hébété, stupide. Je ne pensais plus même à cela, à rien. À peine je l’avais écoutée.

« Elle insista, de sa voix impérieuse, il m’a semblé plus tard que haussée d’un ton, elle s’était faite suppliante, enfin plus humaine. « Et ce Dieu est descendu dans l’hostie à votre ordre ? »

« À peine je pus balbutier : « Oui ». J’avais peur, non pas d’elle, ni même de moi, mais de ce Dieu qu’elle osait invoquer, dont je sentais la présence effrayante. Cette femme oserait-elle blasphémer ? Mes regards ont fui les siens qui me scrutaient, j’en étais sûr, avec une curiosité âpre. Pourtant c’est avec une soudaine douceur qu’elle dit, comme pour elle-même : « Un miracle. Le plus grand miracle possible. » Et presque tendre : « Monsieur, vous le croyez ? » Sans attendre ma réponse elle murmura : « Voici que je le crois aussi. »

« Vous n’imaginez pas, mon Père, mon ébranlement, et comme mon absence. Ce n’était pas moi qui entendais, qui comprenais.

« – Approchez-vous de ce lit, et puisque Dieu vous obéit, faites un autre miracle, un miracle moindre. Ordonnez que ce malheureux enfant soit guéri, qu’il se lève. »

« Et cela me parut simple, elle avait raison, et logique, je signai d’une croix le front brûlant, et j’articulai, je l’ai osé, sans orgueil à cette minute, suivant la volonté de cette étrangère, de cette hérétique, que dis-je ? non pas d’elle, mais à l’inspiration du Maître puissant, cependant merveilleusement soumis... Enfin, c’est effrayant ! ce fut ainsi. Je pris le mourant par la main, et puis : « Au nom du Seigneur Jésus, je te l’ordonne : Sois guéri dans ton âme et dans ton corps. » Et : « Lève-toi et marche. »

« Voici, mon Père, je n’ai plus rien vu. Ma main sur les yeux, en tâtonnant j’ouvris la porte et je m’enfuis. Je n’ai rien vu, mais j’en suis sûr, on me l’a dit, il s’est levé, il a marché, il est guéri. »

L’abbé Berthet sanglotait, éperdu, comme anéanti ; il appuya sa tête sur les genoux du Père qui le repoussa doucement : « Cette fuite, ce manque de confiance, est-ce là votre seul péché ?

– Non. À peine je me le reproche. Le pauvre petit prêtre avait perdu la tête. J’avais peur, une peur terrible et qui ne m’a plus quitté. C’est elle, c’est cela qui me jette à vos pieds. Pardonnez-moi, absolvez-moi. »

Le Père Jean, avec froideur : « Je vous écoute. Achevez-donc. »

Épuisé, assis sur ses talons, la fièvre pourtant permit au petit prêtre de poursuivre un récit rapide et presque sans nuances, trahissant les ravages du remords, de la panique qu’il ne parvenait pas à mater.

« J’ai revu le curé de la paroisse que je desservais. J’ai refusé de dire pourquoi je le quittais, et sans attendre le consentement de Mgr l’Archevêque. Je refusai d’écouter ses instances, ses arguments, ses soupçons. Comment avouer ? À la fin il m’interrogea : « Où irez-vous ? » Je demeurai interdit, sans réponse. Où aller en effet ? Échapper à moi-même ? impossible. Mais aux autres, à tous les autres qui m’avaient connu ? Il le fallait pourtant, il le faut. Mais à Satan tout près de moi ? Il m’appelait un Saint !... Absurde, abominable ! Et comment ne pas le croire, malgré mon triste passé ? Pas même un enfant chaste ! Cependant ce miracle ! Pourquoi moi ? Pourquoi pas tous les autres comme moi ! Impossible de m’arracher l’orgueil. L’orgueil est en moi, il demeure. »

L’abbé Berthet s’était redressé du buste et de la tête. L’espoir brillait dans ses yeux. Un espoir que le confesseur ne consentirait pas d’absoudre ; le péché qui se dénonçait.

« Je me suis souvenu de vous, Jean de Milan, qui m’aviez conseillé d’hésiter avant le Signe-sur-les-Mains, un péril avez-vous dit... Sans doute, vous aviez tort. »

Le moine durement : « À cause de ce que vous croyez avoir accompli ?

– Dieu ne m’avait-il pas choisi ?

– À cause de votre misère, de votre ignorance, il a permis votre foi d’un instant, totale et qui suffisait. Un instant dans une vie dont vous avouez la médiocrité, l’insuffisance, la pâleur. Il s’en trouvait d’autres comme vous parmi les soixante-dix disciples chargés par le Maître comme d’un pauvre sac du don des guérisons, des exorcismes. Un seul instant avaient-ils cru qu’ils en étaient les auteurs ? Non, non, humbles, soumis, alors intelligents. Judas aussi fut thaumaturge et cela grandit son orgueil. » Et apparemment impitoyable : « Pareil au vôtre. »

Le Père Jean pensait secrètement : « Leur orgueil à tous qui les prive du don merveilleux, à tous qui parlent de leur indignité, comme si même un saint pouvait être digne ? » Et penché avec pitié sur le petit prêtre : « Vous êtes le plus tenté des hommes.

– Alors que faire ? Ne pourrai-je être des vôtres ? » Et devant le geste d’un refus : « Où aller ?...

– À la Trappe, où jamais vous ne renouvellerez cette confession ; le plus petit frère convers. Dans votre cœur comme à la chapelle chanter humblement la seule gloire de Dieu. Ne pas le remercier de ce qu’il a fait par vos mains, sinon comme d’une épreuve, enfin mater l’orgueil, l’orgueil abject. »

 

 

Louis ARTUS.

 

Paru dans Ecclesia en 1953.

 

 

 

 

 

 

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