La ville d’Is

 

 

 

 

 

 

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Octave-Louis AUBERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LHISTOIRE, notamment l’Anonyme de Ravenne, assure que sur la côte sud de la Bretagne existait une cité importante qui s’appelait Is ou Ker Is. Qu’on la situe à la pointe du Raz, dans la baie de Douarnenez, dans la baie d’Audierne ou à l’extrémité de la chaussée de Penmarc’h, peu importe. On sait seulement que cette ville disparut sous les flots à une époque indéterminée, peut-être aux débuts du VIe siècle, peut-être antérieurement à la venue de César. Il semble certain également que la légende, l’une des plus curieuses du folklore armoricain, n’a pris naissance que très longtemps après que se déroulèrent les événements en partie réels qui lui ont servi de base.

Voici, d’après diverses données historiques et traditions populaires, les grandes lignes de cette légende :

Is était la capitale de la Cornouaille armoricaine qui, vers l’an 475, avait pour roi Gradlon, dit Gradlon-Meur, Grad’lon le Grand. D’après Marie de France, sa beauté et sa bravoure valurent au jeune roi d’être aimé d’une femme idéalement belle et qui était fée. Mais, un jour, par vanité, il mécontenta gravement celle qui l’aimait. Elle prit la fuite. Gradlon s’élança à sa poursuite. Comme il allait la rejoindre au bord d’un fleuve, elle lui dit : qu’il se noierait s’il tentait de traverser le fleuve pour la reprendre.

Sur ces paroles, elle plonge dans l’eau et, rapide comme une flèche, gagne l’autre rive. Gradlon, sans tenir compte du danger, se jette lui-même à la nage. Les flots irrités deviennent menaçants. Les efforts du roi pour lutter contre eux sont vains. Il va périr, quand la fée, touchée par la bravoure de celui qu’elle aimait malgré son abandon, revient vers lui et le sauve.

Hélas ! le roi est inconstant et, quelques années plus tard, il oublie la fée qui l’a sauvé.

C’est alors que, par une de ces substitutions qui sont fréquentes dans les traditions populaires, la fée bienfaisante devient une sorte de démon et apparaît sous les traits de Dahut. Elle n’est plus l’épouse ou l’amie du roi, mais sa fille.

Aux débuts de son règne, Gradlon était plutôt païen. Il le prouva en prenant fait et cause contre saint Ronan. Mais vers l’an 486, quand Gwenolé, fils de Fracan (l’un des premiers émigrants bretons qui s’établit au fond de la baie de Saint-Brieuc), eut fondé l’abbaye de Landévennec, la seconde plus ancienne abbaye de Bretagne qui dura jusqu’à la Révolution et dont les ruines imposantes se dressent au fond de la rade de Brest, désireux de connaître le moine dont la renommée vertueuse et charitable était venue jusqu’à lui, Gradlon alla lui rendre visite. Il lui fit des offres magnifiques auxquelles Gwenolé opposa un refus formel. Le désintéressement du moine frappa le roi qui, tombant à genoux, s’écria :

– Ordonne tout ce qu’il te plaira pour le service du Très-Haut, je suis prêt à l’exécuter.

Et le cartulaire de Landévennec ajoute :

« Depuis lors, devenu très doux, grâce aux bons conseils de Gwenolé, Gradlon exerça sa puissance avec la plus exacte justice et s’efforça de gouverner pieusement son royaume terrestre. »

Tout d’abord, il donna un premier évêque à la Cornouaille et ce fut saint Corentin. Celui-ci habitait dans la forêt, au Ménez-Hom, à l’endroit où se trouve maintenant Ploumodiern. Près de son ermitage se creusait une claire fontaine où vivait un poisson merveilleux, duquel, pour se nourrir, Corentin coupait chaque jour une tranche qui repoussait aussitôt. Gradlon, s’étant égaré au cours d’une partie de chasse, arriva littéralement exténué de faim et de fatigue devant la demeure de Corentin, qui le réconforta et le nourrit, assure la légende, avec son poisson. Et c’est sans aucun doute en reconnaissance de cette hospitalité que Gradlon nomma Corentin évêque de Cornouaille.

À partir de ce moment, il semble que Gradlon dut partager ses séjours entre Ker Is et Corisopitum (Quimper).

De nouveau l’histoire et la légende se confondent :

Is ne tarde pas à devenir une ville de plaisir et de débauche. Dahut, la fille du roi, donne le ton et l’exemple de toutes les folies. Elle a un autre château, qui domine de sa masse la butte surplombant le gouffre dans lequel, près du Huelgoat, se précipitent les eaux torrentueuses de la rivière d’Argent. La Haute Tour de cette véritable forteresse devient l’In Pace de ses nombreux amants. Chaque soir, en effet, Dahut se fait amener dans son palais les jeunes gens qu’elle a choisis pour victimes. Ses serviteurs leur couvrent la figure d’un masque. Ils demeurent auprès de la fille du roi jusqu’à la naissance du jour. Quand celui-ci paraît et que l’alouette des champs se fait entendre, les ressorts dissimulés à l’intérieur du masque se détendent et étranglent l’amant d’une nuit. Des hommes noirs surgissent à l’appel de leur maîtresse, emportent le cadavre, le balancent dans le gouffre, et ce sont les cris des malheureux qui montent encore, dit-on, dans le grondement assourdissant des eaux.

Le ciel, un jour, décida de mettre fin aux scandales de la nouvelle Gomorrhe.

La ville, située au bord de la mer, est défendue contre l’invasion des flots par une immense digue qui, à marée basse, communique avec le large par une écluse. Le roi porte toujours suspendue à son cou la clef d’or de cette écluse. Lui seul peut en ouvrir et fermer la porte secrète.

Une nuit, pour couronner dignement l’une de ses plus folles orgies, Dahut s’introduit dans la chambre de son père, s’empare de la clef et court ouvrir les valines protectrices. La ville est aussitôt submergée.

Le roi, réveillé en sursaut, n’a que le temps de monter à cheval. Ignorant du crime commis par sa fille, il prend celle-ci en croupe. Mais les flots avancent plus rapidement que le coursier dont ils mouillent les sabots.

À cet instant, Gwenolé apparaît et dit au roi par trois fois : « Repousse le démon assis derrière toi ! » Gradlon, père trop faible, n’obéissait pas, Gwenolé lève sa crosse, précipite la fille dans la mer et les flots s’arrêtent au même instant.

Depuis, Dahut est devenue Ahès, la sirène bretonne, la Mary-Morgan, la fille de la mer qui « peigne ses cheveux blonds comme l’or, au soleil de midi, et dont les chants sont plaintifs comme les flots ».

Après la mort de sa fille, Gradlon continua de séjourner à Corisopitum. Il y vécut entouré d’une grande vénération. Corentin et Gwenolé furent ses deux conseillers intimes. Avec eux, il légiféra pour le bien du pays. Il développa d’une part la culture de la vigne et s’intéressa aux arts, notamment à la musique.

En reconnaissance, plus tard, le pays lui éleva une statue équestre entre les flèches de la cathédrale de Quimper. En 1793, son titre de roi lui porta malheur. La statue fut abattue. Elle a été rétablie depuis.

M. de la Villemarqué, dans ses notes du Barzaz-Breiz, rapporte qu’avant la Révolution « le jour de la sainte Cécile, un ménétrier, muni d’une serviette blanche, d’un broc de vin et d’un hanap d’or, offert par le chapitre de la cathédrale, montait en croupe derrière le roi. Il lui passait la serviette autour du cou, versait du vin dans la coupe, la présentait au prince, comme l’eut fait l’échanson royal, et, l’ayant vidé lui-même, il jetait le hanap à la foule, qui s’élançait pour le saisir. Mais quand l’usage cessa, la coupe d’or n’était qu’un verre ».

La légende de la ville d’Is est l’une des plus répandues en Bretagne. « Les jours de tempête, note Ernest Renan dans les Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse, on voit dans le creux des vagues le sommet des flèches et des églises ; les jours de calme, on entend monter de l’abîme le son de ses cloches, modulant l’hymne du jour... »

Is est devenue le plus significatif des symboles de l’attachement nostalgique des Bretons aux choses du passé :

 

            Occismor ou Ker-Is, Lexobie ou Tolente,

            Les Bretons ont dans l’âme une cité dolente,

            Un cadavre de ville, où, vivantes encor,

            À des clochers détruits tintent des cloches d’or 1.

 

 

 

Octave-Louis AUBERT,

Légendes traditionnelles

de la Bretagne, 1949.

 

 

 

 

 

 



1 Anatole Le Braz : « La Chanson de la Bretagne ».

 

 

 

 

 

 

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