Le rossignol

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Victor BALAGUER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un jour, le soleil s’obscurcit subitement, les étoiles tremblottantes apparurent au ciel, les entrailles de la terre tressaillirent, les murs des édifices s’écroulèrent, les pierres roulèrent, les rochers se fendirent, les morts sortirent de leurs sépulcres, épouvantés et couverts de leurs suaires ; et leurs orbites béantes interrogèrent l’espace.

L’Homme-Dieu mourait sur une croix de bois, dressée au sommet du Golgotha ; et à son dernier soupir, la nature répondit par un cri d’agonie.

Montserrat, non-seulement frémit, mais voulut porter éternellement le deuil du Créateur. Ses cimes élevées se séparèrent, de profonds abîmes s’ouvrirent dans ses flancs, le mont entier s’ébranla et, depuis, Briarée aux cent bras laissa dans chaque roc isolé, dans chaque pyramide solitaire, un perpétuel témoin de sa douleur.

Dieu, en récompense, tapissa ses rochers avec tout le luxe et l’opulence d’une splendide végétation.

Croyez-en ce que bon vous semblera. Que les uns attribuent ce phénomène de la montagne à l’œuvre capricieuse d’un volcan ; que d’autres le représentent comme une des suites des bouleversements occasionnés par le déluge ; quant à nous, poètes chrétiens, nous acceptons la tradition, telle que les temps nous l’ont conservée. Et de fait, peut-il y avoir rien de plus poétique et de plus touchant ?

Les Romains, maîtres du monde, opulents aventuriers promenant par toute la terre les enseignes de leurs légions, s’arrêtèrent, frappés d’admiration, à la vue de ce mont.

Ils crurent qu’à l’abri de ces rochers, protégés par ces murailles de granit, ils pourraient établir un séjour de délices, et, de même que dix-sept siècles plus tard, Napoléon pensa que les Alpes seraient un somptueux tombeau pour le guerrier de Marengo, ils pensèrent, eux, que Montserrat serait un magnifique piédestal pour les colonnes d’un temple.

Aussi, Vénus eut son temple à Montserrat. Et l’on entendit dès lors, sur la haute montagne, résonner les chants bachiques des filles de Rome, qui, vêtues de leurs tuniques flottantes, allaient danser autour de l’autel et couronner de fleurs la statue de la déesse.

La montagne dont les entrailles s’étaient déchirées à la mort du Christ, dut prêter ses échos aux chants profanes des prostituées romaines.

Chaque nuit, lorsque la pourpre que le soleil couchant projette sur les nuages, à son déclin, disparaissait du ciel, une jeune fille, ou plutôt une fillette, traversait la plaine, et, prenant un sentier qui semblait n’avoir jamais été foulé par des pas humains, s’introduisait furtivement dans un bosquet de sapins, dont les branches étendaient leur ombre fraîche à l’entrée d’une caverne.

Dans un coin de cette caverne, se dressait, sur une pierre qui lui servait d’autel, une image grossière de Saint-Michel sculptée par un chrétien que l’on avait arraché un soir de sa retraite, pour le conduire au supplice.

L’enfant allait se prosterner devant la statue et lui demandait, dans un sublime élan d’amour, de faire d’elle aussi, une sainte martyre.

Une nuit que les arbres balançaient amoureusement leurs chevelures touffues au souffle d’une douce brise ; que les fleurs entouraient de leurs arômes exquis les contours de la caverne ; que la lune y introduisait ses pâles rayons, enveloppant dans un pâle manteau de suave clarté la statue de Saint-Michel, l’enfant qui pour la centième fois répétait sa prière, entendit tout à coup un chant pur, au sein de l’épaisse ramure.

C’était la voix du rossignol.

Et, chose étrange ! l’oiseau lançait des notes que la fillette comprenait.

Il chantait ainsi :

– « Tout vient de Dieu et retourne à Dieu. En un instant il donne la vie à la rose et, en un instant, il la flétrit. Il laisse vivre l’homme quelques années, comme il permet à une lampe de briller dans le fond d’une crypte. Il souffle un jour sur la lampe et elle s’éteint ; il souffle sur l’homme et il meurt. Dieu aime la prière qui est la rosée de l’âme. Dieu envoie à l’enfant chrétienne le baume des larmes pour l’attendrir et le chant du rossignol pour l’encourager. »

Alors le rossignol entonna un cantique si plein de foi, que la fillette en fut toute émue, et d’abondantes larmes tombèrent comme des perles de ses paupières baissées.

Le lendemain, en pénétrant dans la caverne, elle vit un rossignol, posé sur une branche. En apercevant la fillette, le chantre des bois battit joyeusement de l’aile.

– « Salut, chanta-t-il, salut à l’enfant à qui l’amour de Dieu fait ambitionner les palmes des martyrs ! Confiance et espoir en Dieu ! Un ange annonça jadis à Abraham que sa postérité serait nombreuse comme les grains de sable de la mer et comme les étoiles du ciel ; le rossignol annonce aujourd’hui à l’enfant que Dieu va lui permettre de voir l’extension de sa colère. »

Et, comme la fillette l’écoutait sans le comprendre, elle leva vers lui ses grands yeux bleus ; alors, l’oiseau messager du Seigneur, continua :

– « Jéricho tombe au son des trompettes ; Sodome et Gomorrhe voient s’étendre sur elles la nuée noire qui portait l’extermination des peuples. Confiance et espoir en Dieu !... L’enfant chrétienne doit suivre le rossignol des bois à travers les aspérités du chemin, comme autrefois les Israélites suivirent la colonne de feu à travers le désert. »

Et, sautant de branche en branche, l’oiseau s’éloigna en chantant, dans son langage, les louanges du Seigneur.

La fillette suivit le rossignol.

Ils arrivèrent ainsi au sommet de la montagne. Un temple magnifique s’y dressait et, entre ses colonnes passaient des rayons de lumières. De l’intérieur venaient les chants des prêtresses, qui, à peine voilées par la gaze de leurs tuniques, tournaient autour de la déesse des amours et versaient des parfums sur la tête des jeunes bacchantes groupées aux pieds de Vénus et de Jupiter, que Vulcain protégeait de ses filets.

L’enfant était à peine arrivée, derrière le rossignol, qu’elle entendit un grand fracas. Les colonnes corinthiennes qui soutenaient l’édifice, tombèrent, brisées, entraînant la voûte à leur suite.

Et elle aperçut alors une nuée blanche qui se formait au-dessus d’une roche élevée ; la nuée s’illumina d’un reflet de pourpre, puis se déchira ainsi qu’un voile léger et saint Michel apparut, ses ailes diaphanes déployées et tenant à la main son épée de feu.

Au même moment le monceau de ruines qui restait du temple, se couvrait de mousse et de fleurs ; et le temple ne fut plus qu’un immense bloc de granit, par les crevasses duquel l’herbe sortit en abondance, humide de rosée.

Et tandis que saint Michel, se dérobant derrière le nuage refermé, s’élevait lentement dans l’espace, ainsi qu’un aigle en son vol majestueux, le rossignol fit de nouveau entendre sa voix :

– « Heureuse celle à qui Dieu a permis de voir les effets de sa puissance ! Tout vient de Dieu et retourne à Dieu ! Salut ! salut à l’enfant chrétienne qui croit et espère ! Gloire à Dieu !... »

Et la fillette, tombant à genoux, murmura avec ferveur :

– « Gloire à Dieu ! »

Telle est la ballade que ma nourrice me chantait, étant enfant, pour m’endormir dans mon berceau.

 

 

Victor BALAGUER.

 

Recueilli dans Contes espagnols, 1889.

 

Traduit du catalan par

E. Contamine de Latour

et R. Foulché-Delbosc.

 

 

 

 

 

 

 

 

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