« La forme »

 

RÉCIT ALSACIEN

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

André BALSIERRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ALSACE était alors terre française, bien française.

Dans leurs sanglantes chevauchées de 1870, les lourds uhlans n’avaient pas laissé leurs empreintes dans les sillons du Bas-Rhin, et les eaux limpides de la Lauter n’avaient pas encore reflété les cimiers pointus des soldats du vieux Guillaume. Pourtant la menace était là, déjà vivante, et les imaginations allaient leur train. Le peuple naïf éprouvait un malaise à peine défini, rarement exprimé, car Iéna lointain vibrait encore, et celui qui aurait parlé d’un Sedan futur eût provoqué des sourires.

Hélas ! ceux qui ont vécu depuis savent ce qu’il faut en penser !

Dans cette paix relative qui précède les grandes crises, les paysans vivaient tranquilles, je dirais presque heureux ; leurs vieilles croyances toujours debout s’affirmaient aux coins des rues et des carrefours sous la forme de calvaires et de croix. L’homme, en passant, saluait ; la femme s’arrêtait et priait.

Cependant, cette foi touchante, épi mûri sur le sol qui le porte, commençait à souffrir dans ses racines mêmes ; le travail de termite des doctrines de Luther attaquait lentement sa tige vivace et la rongeait ; un autre parasite plus perfide encore s’y joignait aussi : l’élément juif, qui, mielleux et sordide, guettait le paysan, avide de son bien, jaloux de sa doctrine.

Pas un pouce de terrain n’était perdu dans cette région. La richesse naturelle des sommets fournissait des bois variés. Forêts de pins aux fines aiguilles, massifs de châtaigniers d’où émergeaient des chênes puissants, tel était le couronnement des contreforts de la vallée du Rhin. Des équipes de bûcherons y faisaient annuellement des coupes sombres, mais les vieux troncs ne voulaient pas mourir, et les rejetons grandis ne tardaient pas à repeupler les clairières.

L’espalier de leurs flancs revêtait ces montagnes d’une véritable robe dont les damiers se nuançaient en teintes multicolores, suivant la nature des plantations qui les composaient ; ils servaient ainsi de transition polychrome entre la chevelure dense des hauteurs et les petites villes aux toits rouges construites à leur pied.

Dans l’un de ces gros villages, ruche industrieuse traversée par la Lauter, à D..., vivait et prospérait depuis bien des années un de ces usuriers, plus cosmopolites que français, dont l’existence était un mystère. Nephtali Schloss se disait intéressé dans les plus grosses industries du pays, et pourtant ni les brasseurs, ni les allumettiers, ni les imprimeurs ne semblaient le connaître. Les entrepreneurs de broderies l’ignoraient aussi.

Seul, Isaac Erlich pouvait en dire long sans doute sur le compte de ce Schloss. Lorsque ce trafiquant de bétail lui loua pour un temps indéterminé la grande maison où il vint se cacher avec sa fille Raphaëlle, il avait certes pris des renseignements sur son digne coreligionnaire, mais il ne les publia point ; et comme Isaac est mort avec la première glace, là-bas, près du presbytère, – ironique juxtaposition ! – dans la masure où il avait restreint l’avarice de sa trop rapide fortune, tout ce qu’il savait à ce sujet doit être enterré avec lui.

Bertha, sa femme, n’avait jamais été sa confidente. Bavarde, il la fuyait ; revêche, il la battait – oh ! si peu ! – et s’il semblait parfois s’incliner devant elle, c’était tout uniment parce qu’elle savait être plus avare que lui.

Son fils, Élias, jeune gredin de seize ans, adolescent d’humeur exécrable comme sa mère, jaloux et envieux comme son père, n’avait pas réussi à faire sympathiser ses antécédents qui trouvaient en lui un miroir trop fidèle ; il joignait à ces qualités douteuses l’ignorance la plus complète.

Bref, Isaac mourut ; les limbes aient son âme !

 

Par une belle matinée de mai, veille de la Fête-Dieu, sur les appontements construits le long de la rivière, régnait une animation inaccoutumée.

Les battoirs des lavandières frappaient gaiement leurs derniers coups en prévision du lendemain.

Sur l’autre rive, dans la poussière de la rue qui longeait les demeures ouvrières, des bandes de mioches s’ébrouaient. Soudain, une porte s’ouvrait, et, dans une poussée violente, un homme était projeté sur le chemin. À grand-peine il esquivait la chute, et tout en dissimulant un objet sous ses vêtements, l’échiné courbée, il se dirigeait d’un pas rapide vers le presbytère dont il était le voisin.

Les lavandières avaient reconnu Schloss, et, joyeuses de sa mésaventure, elles le poursuivaient de leurs sarcasmes.

Il était petit, sec, plutôt sale que propre ; la redingote qui lui battait les genoux était d’une teinte incertaine ; un grand feutre autrefois vert était enfoncé sur ses yeux fuyants où se lisaient la malice et la honte.

Et maintenant les lazzi se croisaient tandis que les bambins lui faisaient une conduite de Grenoble.

Quand, malgré l’heure matinale, le vieil usurier était entré chez elle, Anna Perenbaum était aux champs ; seule, sa fille Katherina gardait la maison. Assise devant son métier à tapisserie, elle confectionnait des pantoufles.

Sur l’unique table de cet intérieur modeste, se trouvait depuis des années un grès flamand dont ces braves gens ignoraient la valeur, pour eux toute familiale. Schloss, mieux renseigné, le convoitait, et, ce matin, il avait profité de l’absence de la mère pour tâcher d’obtenir de la jeune fille qu’elle lui cédât ce vase. Sa louche flatterie se donnait libre cours au moment du retour d’Anna. D’un coup d’œil, la digne femme avait analysé la situation, et, dans un mouvement de colère, elle avait saisi l’objet, l’avait mis dans les mains du Juif et avait chassé ce dernier de la plus rude façon.

Elle s’était vite ressaisie ; mais si son cœur de mère s’était senti soulagé, elle n’en avait pas moins supputé le chagrin qu’en éprouverait son homme.

Après le départ de Schloss, la petite tapissière avait vu l’abattement de sa mère ; elle s’était donc approchée doucement, et elle lui avait dit tout bas, en la baisant dans les cheveux :

– Merci, maman !

 

Quand vint le soir, les cultivateurs quittèrent les champs, les ateliers se vidèrent, rendant à leurs foyers ces hommes que les machines n’avaient pas encore remplacés.

Perenbaum – que ses camarades d’atelier, aux allumettes, n’appelaient jamais que « le grand Fritz » – regagnait paisiblement son logis avec la satisfaction intime du labeur accompli.

Il causait gaiement avec un de ses compagnons, et peut-être leurs physionomies calmes et joyeuses puisaient-elles un peu de sérénité dans la perspective du lendemain, jeudi de la Fête-Dieu.

Le camarade habitait près du Moulin-Noir, là-bas, presque en dehors du pays ; tous deux se quittèrent donc quand ils arrivèrent à la demeure de Perenbaum, et, dans une mâle poignée de mains accompagnée d’une tape sur l’épaule, on se donna rendez-vous pour le soir au cabaret.

La seule passion de ce brave était la bière du pays, mais disons à sa louange que sa robuste constitution la supportait à merveille.

Il le suivit un instant du regard, puis, faisant jouer le loquet, il pénétra chez lui.

Et, les bras tendus dans un beau geste d’accueil vers les deux femmes, sa seule richesse :

– Bonsoir, Anna ! Bonsoir, la petite ! dit l’homme avec un sourire radieux : le même sourire que tous les soirs, jamais lassé. Il fait faim, pas vrai ? Qu’en dites-vous ? Si nous dînions ?

Et, comme si ce seul désir formulé était un ordre, Katherina rangeait son métier, ses écheveaux, et disposait sur la table les écuelles de terre et les gobelets.

Pendant ce temps, Anna faisait faire un dernier bouillon à la soupe fumante qui sentait bon.

Elle devait l’être, en effet, car par trois fois les écuelles se remplirent ; puis ce fut le tour du bœuf salé qui, dans ce repas frugal, jouait le rôle d’entrée, de rôti, d’entremets et de dessert.

– ..... Dis donc, Fritz, fit la femme en donnant à chacun sa part, nous avons eu une visite, aujourd’hui.

– Ah ! fit l’homme indifférent.

– Oui, Schloss est venu ce matin.

À ce nom, lancé par-dessus la table, Fritz avait levé la tête :

– Encore ! dit-il. Je commence à en avoir assez ! On n’est plus chez soi, maintenant ! De quel droit vient-il fourrer son nez dans nos affaires ? Je n’aime pas les curieux, moi ; je finirai par le flanquer dehors !.....

– Ce n’est pas la peine, mon ami, c’est fait, interrompit Anna.

– Quoi ? tu as fait cela ? Bien, ma femme, très bien ! dit-il avec énergie.

Puis, baissant le ton :

– Je ne sais pas pourquoi..... je crois que je n’aurais pas osé ; il est gros comme rien, il me semble que si je le tenais je n’en ferais qu’une guenille, et pourtant il me fait peur.

Puis, tout à coup :

– Mais, j’y pense, qu’est-ce qu’il voulait, ton Schloss ?

– Voilà, comme je rentrais des houblons, je trouve la porte entrouverte, et ici ce Nephtali qui me paraissait faire encore la cour à notre fille, vu qu’elle était toute rouge et qu’elle se sauvait de lui.

Perenbaum écoutait, l’œil mécontent.

– Quand il m’aperçut, poursuivit Anna, il se mit à me raconter une histoire pas bien claire : qu’il était venu pour me voir, qu’il voulait me demander à acheter « le vieux pot », comme tu l’appelles, et ci, et ça..... Moi, je n’ai fait ni une ni deux, j’avais compris qu’une chose, c’était qu’il courait après Katherina, qu’il m’agaçait, le vieux singe ; alors, je lui ai mis le pot dans les bras, avec les fleurs et l’eau, et j’ai fourré le tout dehors.

– Hein ! Il ne l’a pas payé ?

Un moment, le caractère intéressé du paysan prenait le dessus, éclipsait tout autre sentiment et lui faisait oublier son attachement pour l’objet.

– Ma foi, ça m’est sorti de l’idée : la petite d’abord ; je n’y ai pensé qu’après,.... il était déjà loin.

Alors Fritz se passa la main sur le front, comme s’il voulait en étancher la sueur.

Sa colère intérieure l’étouffait.

Puis, se levant, il frappa la table de son poing nerveux :

– Le misérable ! rugit-il. Il n’a donc pas assez d’argent encore, qu’il vient ainsi en prendre chez les pauvres ? Nous travaillons, nous, et lui, il ne fait rien. Si, il fait quelque chose : il défait ce que nous faisons. Mais alors ? C’est-il pour lui et pour sa sale clique que je travaille ?

Tout en parlant, il s’était approché de la porte qu’il avait ouverte. Il regardait maintenant dans la direction de la demeure du Juif, comme si, à travers l’obscurité envahissante, le son de sa voix pouvait y parvenir. Ses yeux jetaient des éclairs et, dans sa révolte, le simple devenait sublime :

– Ah ! vautour ! vaurien ! Tu ne rougis donc pas de te faire nourrir par les malheureux ? Et puis, sais-tu seulement rougir ? Ah ! si tu m’en crois, tu ne traîneras plus par chez nous, car si jamais je t’y prends, maudit, je pourrais voir rouge ! Ça ferait peut-être un assassin de plus, mais sûrement ça ferait un Juif de moins. Tu as une fille, pas vrai ? Alors, pourquoi viens-tu taquiner la mienne ? Tu es riche ? Alors pourquoi veux-tu, pour un morceau de pain, tout enlever de chez nous, comme notre meuble à vaisselle qu’était là, et maintenant les vases ! Certes, j’y tenais, pas pour ce qu’il valait, bien sûr, – je croyais qu’il ne valait rien, – mais il venait du père, et du grand-père, et peut-être aussi de son père ? C’est-il donc que pour toi ça vaudrait si cher ? Dans ce cas, t’es un fini voleur !

Et, le bras tendu dans la nuit, le poing fermé par la menace et le défi :

– Bonheur chez nous ! Malheur chez toi ! hurla-t-il. Tu l’as quasi volé, Nephtali Schloss ? Tu le payeras !

Il n’en dit pas davantage : un cri aigu venait de retentir au dehors, et Perenbaum n’avait pas eu le temps de faire trois pas vers l’endroit d’où il était parti qu’une fillette se jetait dans ses jambes ; et, tandis qu’affolée, elle se blottissait contre lui, ses yeux hagards fouillaient l’ombre derrière elle, à travers ses cheveux dénoués par la course.

D’un geste presque instinctif, Fritz l’entraîna à l’intérieur et ferma la porte au verrou ; le danger semblait grand, et le plus vite était le plus sûr. On verrait après.

Le premier mouvement de Katherina avait été de fuir dans sa chambre, située à l’étage supérieur ; mais quand elle eut reconnu dans cette jeune fille Frentzel, la sœur de Groethel son amie d’enfance et la nièce du cantonnier, loin de se sauver elle vint à elle, la prit dans ses bras, et pendant qu’Anna la faisait asseoir, elle la couvrait de baisers en l’interrogeant.

Mais la pauvre enfant ne répondait pas ; sa figure blême se tournait malgré elle vers la porte, sa poitrine se soulevait, et sa respiration saccadée arrêtait les mots sur ses lèvres tremblantes.

– Qu’y a-t-il, ma chérie ? lui disait Katherina, s’efforçant de la calmer. Est-ce que quelqu’un t’a fait du mal ?

Frentzel faisait signe que non.

– Alors, que s’est-il passé ? Tu as eu peur ? Parle, je t’en prie.....

Ce fut dans un souffle à peine distinct qu’elle murmura en montrant la rue :

– La « F... », la « Forme »..... là....., là !

Elle n’en dit pas plus long ; l’émotion la brisait, et, de ses mains, elle voilait son visage, comme si quelque vision la hantait.

Fritz qui, penché au-dessus d’elle, épiait ses paroles, se redressa alors avec une expression de soulagement :

– Ah ! fit-il, si je pouvais mettre la main sur le mauvais plaisant qui a imaginé cette farce-là, je lui tirerais les oreilles comme il le mérite ; ce n’est pas permis de faire peur ainsi à tout le monde et de tourner la tête à tout un pays pour s’amuser.

Quand Frentzel fut remise, elle expliqua d’elle-même :

– Oui, j’étais en retard pour dîner ; je marchais vite, je craignais de me faire gronder ; quand, tout à coup, j’entendis près de moi comme une plainte, et au même moment il me sembla voir une ombre noire se dresser à mon côté, le long des maisons. Je voulais crier, je ne le pouvais pas ; tout ce que j’ai pu faire, c’était de courir, de courir, et la « Forme » me suivait en faisant des bonds dans tous les sens, comme une bête, parce que j’ai bien compris que c’était la « Forme ».

Et en parlant, la frayeur la saisissait de nouveau.

– C’est seulement quand j’ai vu de loin M. Perenbaum devant sa maison ouverte, ajouta-t-elle, que j’ai appelé ; j’avais l’impression que cette chose allait me sauter sur le dos..... Ah ! je suis bien contente d’être chez vous, je suis bien contente !

Et la pauvre enfant embrassait Katherina, embrassait Anna ; cette explosion de tendresse irraisonnée voulait dire :

– Mon Dieu ! qu’il est bon de vivre, d’être entourée d’amis, quand on a pensé mourir de peur !

Les avis étaient bien partagés sur la cause de ce phénomène étrange.

Les uns, comme le grand Fritz, étaient sceptiques. C’était le cas de presque tous les paysans ouvriers, tempéraments positifs qui n’admettaient guère que ce qu’ils voyaient eux-mêmes ; leurs croyances seules les empêchaient d’en rire.

D’autres, au contraire, étaient convaincus, et pour cause ; car ils commençaient à être nombreux ceux qui, dans des circonstances analogues, avaient reçu la visite aussi inopinée qu’effrayante de cette apparition.

Ils l’appelaient la « Forme » parce que personne n’avait pu voir son visage, et encore moins distinguer si c’était un homme ou une femme.

Faute de corps, on lui prêtait une âme.

De cela la raison était bien simple : en effet, les plus crédules disaient volontiers que, dans le pays, des âmes en peine revenaient rôder la nuit autour de leurs anciennes demeures, plus particulièrement pendant le temps de l’Avent, la veille de Noël et aux approches des grandes fêtes religieuses.

Or, cette manifestation fantomatique s’était produite plusieurs fois avant « la dernière Noël », à tel point que les mères de famille avaient fini par défendre aux enfants de sortir après le coucher du soleil.

Ceux qui se croyaient les mieux informés avaient même échafaudé sur ce sujet tout un roman ; et comme on avait remarqué que le théâtre de ces étranges phénomènes était plus spécialement le voisinage de l’écluse du Moulin-Noir, voici ce qu’ils racontaient :

– Il y avait de cela plusieurs années, une pauvresse était venue se fixer dans le pays. Personne ne savait rien d’elle, et les bruits les plus divers circulaient sur son compte ; la version la plus généralement accréditée lui prêtait une jeunesse plutôt brillante, vécue dans une ville d’Allemagne proche de la frontière ; plus tard, des erreurs de jugement et peut-être aussi de conduite lui auraient attiré l’inimitié des siens qui l’auraient dans la suite reniée et rejetée. Tombée dans la plus noire misère, elle aurait alors pris le parti, vivant au jour le jour, de demander à la France une hospitalité qu’elle ne trouvait plus dans son propre pays. Toujours est-il qu’en dernier lieu, elle avait élu domicile dans une cabane abandonnée, adossée à la montagne, en aval du village, un peu plus bas que le Moulin-Noir.

Pourquoi l’appelait-on « la Thérésia » ?

Par quel concours de circonstances lui avait-on donné ce nom ?

Était-ce réellement le sien ?

Il n’en est pas moins vrai que tout son état civil se bornait là.

Une moitié des habitants l’avait surnommée « la Sorcière ». Ses allures étranges, sa raison chavirée par les privations expliquaient suffisamment ce sobriquet.

Poursuivie par les enfants, naïfs garnements pour qui la douleur est drôle, elle les chassait de son bâton levé, et plus d’un gamin l’avait échappé belle, plus d’une fillette pouvait s’estimer heureuse de n’avoir pas laissé aux doigts crochus de la vieille quelque mèche de cheveux. Souvent aussi, ils prenaient un malin plaisir à l’insulter : c’était très amusant, en effet, elle ne comprenait pas.

Traînant ainsi une existence de paria, elle vivait de plantes et de racines, sachant qu’elle n’avait rien à attendre de ses semblables, sinon la méfiance et les injures.

Un certain soir, une lueur sinistre éclaira soudain la muraille de pierre de la montagne, et en un instant, ce ne fut qu’un seul cri : « Le moulin brûle ! le moulin brûle ! » et tout le monde de courir. Fausse alerte : seule la pauvre cabane flambait. Avec des crépitements de bois sec, les misérables planches, les poutrelles rongées de vers devenaient braise et cendres, et quelques minutes suffirent pour anéantir à jamais ces débris, poignante retraite de cette épave d’une vie humaine : « la Thérésia ».

Pauvre être ! Vainement la chercha-t-on tout le soir, vainement les cendres furent-elles remuées. Seulement, à l’aube, quand la première charrette chargée de farine quitta le moulin, le cheval s’arrêta net à vingt coudées de la guérite de vannage et refusa d’avancer. L’animal immobile était saisi d’un tremblement nerveux ; ses naseaux vibraient.

Devant des marques aussi évidentes de frayeur, en ce lieu désert où le sol uni ne pouvait avoir de secret, son conducteur eut l’idée de faire le tour de la guérite.

Il recula, épouvanté : à l’intérieur, à un pied au-dessus du plancher, le corps rigide de la Thérésia était suspendu ; un fagot de bois vert lié avec un morceau d’étoffe déchiré de ce qui naguère fut sa robe et qui lui avait servi de marchepied, avait roulé dans un geste de mort. Couvert de tels haillons, ce corps faisait pitié ; il effrayait aussi ; car dans une dernière crispation, la malheureuse étreignait encore ce bâton qui, jusqu’à la fin, ne l’avait point abandonnée, et dans sa face, parcheminée mais calme, deux yeux exorbités semblaient adresser au genre humain un reproche farouche.

Le décès constaté, on ne la descendit de son gibet que pour l’ensevelir. Je ne sais quelle délicatesse tardive lui épargna la fosse commune, et l’on peut voir encore aujourd’hui, dans un coin du cimetière, un petit monticule de terre surmonté d’une croix noire. Sur la croix, ces mots se devinent : « La Thérésia » et une date.

Serait-ce une hallucinante matérialisation du remords créée par ceux qui l’avaient fait souffrir ? Il n’en est pas moins vrai que la silhouette, souvent apparue et communément appelée « la Forme », était considérée par la population inquiète comme une sorte de réincarnation de la sorcière.

Mais revenons à Frentzel.

L’affectueuse sollicitude de Katherina avait achevé de lui rendre son sang-froid, et elle était maintenant désireuse d’aller tranquilliser ses parents et sa sœur pour qui son inexplicable retard devait être un sujet de tourment.

Seulement, ce trajet, qu’elle eût fait tout à l’heure sans même y penser, devenait pour elle peuplé de fantômes, et elle avoua timidement qu’elle n’osait pas rentrer seule.

Cette crainte puérile eut le don de réjouir le brave Fritz :

– Qu’à cela ne tienne ! s’exclama-t-il ; je te reconduirai, moi.

En effet, il l’accompagna jusqu’à sa porte et s’en fut rejoindre au cabaret le camarade qui, certainement, l’attendait déjà.

 

Le lendemain, toute la région était en fête.

Comme, à D..., le sanctuaire était spécialement consacré au Saint-Sacrement, son autel privilégié, et qu’il jouissait encore, je crois, d’autres avantages du même genre, toutes les populations voisines y affluaient.

Les routes d’accès étaient, dès l’aube, sillonnées par de véritables caravanes convergeant toutes vers ce but de pèlerinage.

Oh ! comme elles étaient pittoresques et jolies, ces longues théories de joyeux pèlerins, dont les rires et les chants accrochaient un peu de vie et de gaieté aux branches de genévrier et d’églantier !

Les grandes charrettes, qui transportent habituellement le blé, la farine et d’autres richesses, étaient transformées comme par enchantement en longs breaks presque confortables ; aux deux ridelles longitudinales étaient fixées des planches formant banquettes où hommes et femmes, gars et filles avaient pris place.

Et quelle originalité, quelle couleur locale dans ces costumes à la fois chatoyants et sévères !

L’attelage était flanqué et précédé de cavaliers fièrement campés en selle ; tandis que d’autres gens et d’autres couples suivaient à pied.

Dans les sentes ensoleillées par cette belle matinée, ou dans les chemins creux bordés d’arbres fruitiers en plein travail de sève, comme tout ce monde était agréable à voir sous ce ciel de turquoise rempli de cris d’oiseaux !

Autant de groupes, autant de Léopold Roberts épars dans la campagne.

À 10 heures, l’office se poursuivait dans un recueillement qui contrastait avec la joie du matin : l’église, trop petite, était garnie à l’intérieur de murailles de branchages qui en faisaient un bosquet de verdure ; les rayons du soleil, qui se coloraient aux teintes vives des verrières, projetaient sur cette assemblée en costume d’apparat des nuances changeantes qui paraissaient descendre des cintres en bandes obliques et lumineuses faites d’atomes phosphorescents.

Cette saine atmosphère de piété se chargeait de chants et de prières.

Puis, l’office terminé, ce fut la procession : le dais symbolique, orné de vignes, de houblons, d’épis naissants d’orge et de blé, escorté de paysans choisis parmi les plus robustes, promena dans tout le pays l’hostie sainte, Dieu caché auquel le chœur puissant des voix d’hommes chantait une hymne de confiance et d’adoration.

À chaque entrée du village se dressait un reposoir et, de là, le prêtre, majestueux et beau, jetait aux champs, à la terre en travail, la bénédiction d’en haut, germe de paix et de fécondité.

La foule suivait, hypnotisée.

Tout l’après-midi, on ne vit partout que danses, libations autour des cruches de bière sous les bosquets et les tonnelles, tandis que jeunes gens et jeunes filles relisaient les pages oubliées de leur enfance ou se livraient, rieurs, à des jeux divers.

Et ce fut ainsi jusqu’au soir.

À l’heure où déjà s’en étaient retournés ceux que ces réjouissances religieuses et profanes avaient attirés, alors que les lueurs d’incendie du couchant s’étaient éteintes derrière la montagne, entre deux cimes couvertes de pins, la lune à son dernier quartier se levait à l’horizon opposé dans le ciel pâli.

Des groupes, çà et là, causaient, attendant l’appel de la faim et le repas du soir.

Ce jour passait trop vite, et c’était l’allonger que de souper plus tard.

Trois jeunesses allaient et venaient, gracieuses, le long de la rivière : Groethel, qui serrait contre elle sa cadette encore tout émue de son aventure de la veille, et Katherina, un peu forte, déjà femme, la physionomie sérieuse, blonde de ce blond ardent que donne le soleil quand il passe au-dessus du Rhin.

Les petits potins ne chômaient pas ; entre autres choses, la scène du vase et la malédiction de Perenbaum avaient longtemps servi de thèmes à leurs réflexions.

Cependant le jour baissait, et les objets s’estompaient des brumes violettes du crépuscule. Aussi les cent pas qui séparaient les jeunes filles de deux nouvelles venues ne leur permettaient-ils pas de distinguer leurs traits.

– Mais je ne me trompe pas ? C’est Raphaëlle ! hasarda l’aînée des nièces du cantonnier ; il me semble voir son foulard.

La jeune juive, aussi sympathique à tous que son père l’était peu, s’habillait dans un style tout personnel. Sa robe unie et très ajustée contrastait avec le costume plus ample des femmes du pays ; ses bandeaux d’ébène, aux reflets métalliques, se terminaient par deux torsades opulentes, soyeuses et lourdes, emprisonnées sous un foulard couleur de sang.

Cet ensemble noir et rouge était, par son étrangeté même, le digne encadrement de ce masque tout circassien par sa matité et son ovale où luisaient deux yeux rares : la pupille énorme, l’iris en velours pervenche et les sourcils noirs joliment arqués leur donnaient une expression à la fois implacable et douce.

Près d’elle marchait Maria Steiner, son ombre, son alter ego, grande tringle roussâtre, dont l’allure, le caractère apathique, les bras trop longs, la taille trop courte, les yeux trop pâles et la face couverte de grains de son n’avaient certes rien de captivant.

De loin, le chœur des jeunes filles les interpella gaiement :

– Bonjour, Raphaëlle, bonjour !

– Bonjour, Maria !

Mais ces démonstrations affectueuses allaient surtout à Raphaëlle ; Maria s’y trouvait associée parce qu’aucune d’elles n’avait de raison de la faire souffrir ou de la tenir à l’écart ; et puis elle était l’amie de leur amie.

Raphaëlle, souriante, s’était approchée, tenant à la main son petit panier à provisions.

– Bonjour, Mesdemoiselles, dit-elle, leur rendant la bienvenue.

Et elle s’attarda à babiller avec elles.

– Oh ! quelle mine tu as, Frentzel ! s’exclama-t-elle soudain, leurs regards s’étant rencontrés. Tu n’as pas été malade, je suppose ? D’ailleurs, ne t’ai-je pas vue hier ? Tu n’avais pas cette tête-là ?

Pour la vingtième fois, la pauvrette allait faire le récit de sa bizarre aventure, quand un grand garçon qui passait en courant tira les tresses de la petite juive dans un geste de camaraderie espiègle et continua sa course.

– Aïe ! fit la jeune fille, un instant interdite et mécontente.

Et elle cherchait déjà laquelle de ses compagnes lui avait fait cette niche.

– Regarde ! s’écria Katherina, tandis que toutes se retournaient vers l’auteur du délit.

– Oh ! Élias ! vous êtes insupportable, lui lança Raphaëlle, moitié riant, moitié grondant.

Et, dans sa fuite, il fut bientôt accompagné de quolibets de toutes sortes, tandis que Groethel lui jetait d’une voix perçante :

– Ne te dépêche pas tant, Élias, tu vas user tes chaussettes !

– Pourquoi lui dis-tu cela ? interrogea Raphaëlle.

– Tu demanderas à sa mère, à Bertha Erlich ; elle t’expliquera ça, insinua celle-ci malicieusement.

– Mais non, Groethel, voyons, tu n’es pas gentille ! Tu vas me laisser supposer des tas de choses, et tu sais parfaitement que je ne demanderai rien à Bertha sans savoir à quoi je m’expose.

– Eh bien ! puisque tu y tiens, voici ce qu’elle raconte à qui veut l’entendre, et Dieu sait cependant qu’il n’y a pas de quoi se vanter : « Quand son mari est mort, elle s’est aperçue, en faisant sa dernière toilette, que ses chaussettes étaient en mauvais état ; elle en chercha d’autres, mais toutes étaient usées, sauf quelques paires absolument neuves. “Oh ! non, se dit-elle, pas celles-là ! Si mon pauvre Isaac vivait encore ou s’il pouvait parler, il me le reprocherait.” Et elle ne lui en mit point, le mort alla pieds nus à sa dernière demeure. » Mais, si on l’en croit, il y a une suite moins drôle à son histoire.

– Ah ! dis toujours.

– Elle affirme que souvent, la nuit, elle entend frapper à la porte de sa maison.

– Eh bien ?

– Eh bien ! Il paraît, à ce qu’elle dit, que c’est son mari qui revient chez lui pour chercher des chaussettes.

– Quelle histoire ! Tu veux rire ? C’est une plaisanterie inventée contre elle pour s’en moquer, parce qu’elle est économe.

– Tu veux dire avare.....

Frentzel était de nouveau dans des transes.

Quel bénéfice peut-on retirer, en effet, de charger ainsi les gens qui ne sont pas dans vos idées, et ne risque-t-on pas, au contraire, de se faire mal juger soi-même ?

La mimique de sa cadette fut sans doute comprise, car Groethel coupa net ses réflexions et continua :

– Oui, elle dit qu’elle s’entend appeler : « Bertha ! Bertha ! » et le mort la supplie : « Je t’en prie, ma femme, donne-moi des chaussettes ; vois, je suis pieds nus, je souffre ; mes pieds saignent, et je suis condamné à marcher ainsi toutes les nuits sur les pierres du chemin, jusqu’à ce que j’aie fait autant de fois cent lieues que j’ai volé de francs en marchandant les bœufs que j’achetais aux paysans de la montagne ou en majorant le prix de ceux que je vendais à la ville. Et c’est pour ces procédés mauvais que ma pauvre âme souffre, Bertha ! et toi, tu en jouis de l’argent que j’ai pris injustement, et tu me refuses ce que je te demande ; je saigne et je grelotte dans la nuit pendant que tu dors tranquille ! » Et les coups redoublent, et Bertha, loin de dormir, tremble comme une feuille et n’ose faire un mouvement tant elle a peur.

Voilà, es-tu contente ?

– Je crois que vous avez tort de tourner Élias en ridicule à cause de cela, et je suis très étonnée que vous ajoutiez foi à tous ces racontars. Tout cela n’est pas sérieux ; sûrement, c’est pour voir jusqu’où ira votre crédulité que l’on fait courir des bruits aussi absurdes.

Il faisait presque nuit ; et, tout en disant ces mots, Raphaëlle prenait congé de ses compagnes.

Mais, en serrant la main de Frentzel, elle lui demanda de nouveau :

– Enfin, pourquoi es-tu si pâle ? Tu ne me l’as toujours pas dit !

La petite dut alors s’exécuter, et, en quelques mots, elle retraça la scène de la soirée précédente.

La conclusion fut prompte et le résultat radical.

– Non, vrai, toi aussi tu as vu « la Forme » ? Décidément, toutes, tant que vous êtes, je vous aime bien, mais vous êtes trop naïves, cela n’est pas permis ! Oh ! non, cela n’est pas permis !

Son rire, sonore et franc, monta et s’égrena dans la nuit en notes joyeuses.

Et elle reprit :

– Comment peut-il se faire que toutes ces choses-là ne m’arrivent jamais à moi ? Tenez, c’est trop bête ! Voulez-vous que je vous donne une preuve que tout cela, chaussettes et « Forme », n’est que de l’imagination ? Je fais le pari d’aller au cimetière, seule, d’y prendre la croix de bois qui est sur la tombe de la Thérésia, de vous l’apporter et de retourner la planter à sa place ! Qui tient le pari ?

Les jeunes filles se regardaient, effrayées de l’inconscient sacrilège qui était sur le point de se commettre ; elles ne soufflaient mot.

– Personne ? interrogea Raphaëlle, piquée au jeu. Eh bien ! j’irai quand même, et nous verrons bien si vos apparitions m’en empêchent.

Ce disant, elle mettait son panier à provisions dans les mains de Groethel ahurie, et elle partait en courant dans la direction du cimetière situé à l’extrémité opposée du village et à trois cents mètres environ de la dernière maison.

– Elle est folle ! pensèrent les jeunes filles quand elle eut disparu à leurs yeux.

– Si j’avais su, insinua Frentzel, je ne lui aurais rien dit ; j’aurais plutôt inventé une indisposition. Pourvu qu’il ne lui arrive rien.

La grande Maria se taisait : on eût dit qu’elle ne comprenait pas.

Katherina, que le caractère entier de la petite juive avait toujours effarouchée, aurait voulu rentrer souper, se refusant à sanctionner par sa présence un acte que sa conscience réprouvait, mais au fond la curiosité la tenaillait, et elle resta.

– À sa place, ma parole, j’aurais peur, murmura-t-elle enfin.

Et Groethel approuvait :

– C’est tenter Dieu ! ou le diable, ajouta-t-elle tout bas.

Elles échangeaient d’autres réflexions peu rassurantes, quand, soudain, avec un cri de triomphe, Raphaëlle revint, brandissant à bout de bras la croix noire, et, tout essoufflée par le trajet rapidement accompli :

– Voilà ! Avais-je raison ? s’écria-t-elle, rayonnante.

Mais son exubérance ne trouva pas d’écho et toutes quatre reculèrent d’effroi, mettant entre elles et le signe ainsi maltraité une distance respectable et respectueuse.

– Qu’avez-vous ? fit la jeune téméraire, vous avez peur de la croix, maintenant ? Voilà du nouveau, par exemple ! Prenez-la donc, au contraire..... touchez-y..... que vous ne me disiez pas après cela que ce n’est pas vrai, que je n’y ai pas été.

Personne ne bougeait.

Katherina rompit ce silence, accablant pour l’infortunée, et ce fut avec une intonation de voix presque solennelle qu’elle lui dit :

– Écoute, Raphaëlle, tu ne nous comprends pas, nous ne craignons rien de la croix ; mais ce que tu fais là est mal, et ce qui nous effraye est de penser que Dieu, qui est aussi le tien, pourrait te punir. Va vite la replanter sur la tombe et reviens ; l’heure de souper est déjà bien passée et nos parents nous attendent.

Un peu troublée par ces paroles dignes et convaincues, la petite israélite reprit le chemin du cimetière.

Mais à mesure qu’elle avançait, il lui semblait que la croix se faisait plus lourde sur son épaule.

N’était-ce pas plutôt le poids de son acte qui pesait sur sa conscience ?

Toujours est-il que plus elle marchait, plus elle perdait sa belle assurance de tout à l’heure.

Tant que la route suivit les maisons, elle ne pensa guère qu’à accomplir le plus vite possible la tâche qu’elle s’était imposée et à revenir auprès de ses compagnes ; mais quand elle eut dépassé l’église, puis l’imprimerie et ses dépendances, quand elle arriva au tournant de la rivière, n’ayant plus à sa gauche que des champs, à sa droite que le cours d’eau, le chemin lui parut désert et froid sous la lune. Non seulement la pauvre enfant ne courait plus, mais on eût dit qu’elle avait de la peine à marcher.

De distance en distance, les arbres fruitiers allongeaient leurs ombres gigantesques sûr la route blanche, tandis qu’au-dessus des eaux, un lourd rideau de ouate s’élevait lentement.

Elle avançait toujours, et à mesure son imagination travaillait. Parfois, elle s’arrêtait, tantôt prêtant l’oreille à des bruits qui ne se produisaient pas, tantôt se retournant, anxieuse et comme étonnée de se voir seule. Le chemin suivi quelques minutes auparavant sans crainte ni souci, elle le parcourait à présent comme une condamnée. Elle eût voulu se défaire de son fardeau pourtant léger, le jeter dans la Lauter ; mais sur la floconneuse humidité, l’ombre des arbres se mouvait, repoussante, et elle fuyait cette ombre, elle fuyait ces vapeurs comme si leur densité sécrétait un danger.

Elle avançait toujours, et ses terreurs grandissaient avec la distance.

Aussi avait-elle maintenant repris sa course, talonnée par la peur, la lune, la nuit et ses pensées.

– Si elles allaient avoir raison, se disait-elle, si la « Forme » que je raillais allait m’apparaître ? Si Thérésia venait au-devant de moi pour me réclamer son bien, sa croix.....

Raphaëlle courait toujours, toujours plus vite : une vraie, course à l’abîme avec l’attirance du péril deviné, pressenti ; et c’est ainsi qu’elle franchit la grille du cimetière, après avoir dépassé, sans oser le regarder, le calvaire de granit qui en gardait l’entrée.

Là, elle s’arrêta, n’ayant plus la force de faire un pas. Les objets autour d’elle prenaient des proportions fantastiques, ses oreilles bourdonnaient ; le moindre bruissement de feuilles avait pour elle des vibrations de cymbales ; ses yeux agrandis par la peur, ses beaux yeux de velours avaient des éclats sanglants ; ses jambes tremblaient, frémissantes ; ses genoux s’entrechoquaient.

Elle s’était adossée à un arbre comme pour lui demander appui et protection ; son cœur battait à se rompre, et des deux mains, elle en comprimait les battements ; il lui semblait avoir en elle une horloge martelant les secondes de son existence de suppliciée.

La lune paisible envoyait sur le champ des morts ses rayons sans chaleur ; sa lumière rasante faisait de chaque tombe un miroir d’argent qui fascinait la jeune fille, et là-bas, tout au fond, du sol en pente, surgissait dépouillé le petit tertre à atteindre.

Elle voulait revenir en arrière, mais elle croyait entendre derrière elle, comme un vague ricanement, les moqueries de ses camarades ; à l’entrée du village, un chien lançait à la lune sa plainte prolongée, et tout ce concert de choses, ajouté à la mélancolie du lieu, l’affolait, exaspérait sa frayeur.

Son cerveau brûlant flottait, plein de cauchemars : la plus petite ombre devenait un spectre, les ifs et les saules étaient « la Forme », « la Forme » multipliée à l’infini. Elle surgissait de partout, et partout où ses yeux se posaient, c’était une silhouette noire, menaçante, avec les traits blêmis de la Thérésia, et, sous le front, deux trous obscurs.

Vrai songe de haschisch qui la secouait d’horreur !

Ses nerfs n’en pouvaient plus. Ils étaient tendus à se briser dans cette lutte désespérée entre son amour-propre, secondé par une volonté au-dessus de son âge, et la peur, cette fille de l’imagination en face de laquelle la raison vaincue se sent paralysée, ballottée, et finit par sombrer.

Pourtant, son entêtement triompha.

Comme une biche blessée qui sursaute avant de tomber, elle partit comme une flèche et, volant plutôt qu’elle ne courait, le regard fixe, elle bondit vers son but, isolée dans sa folie, ne tenant plus aucun compte des ifs, des saules ni des tombes, et ce fût dans une sorte de rage qu’elle ficha la croix sur le tertre. Tel un assassin donnant le coup de grâce à sa victime, on eût dit qu’elle voulait clouer à terre une ombre et tuer la sorcière une seconde fois ; mais, au moment précis où elle se relevait pour s’enfuir, elle crut voir, elle vit du sol fraîchement remué sortir une main décharnée, une main d’os et, du même coup, sa robe fut happée, l’étoffe traversée, la fuite impossible.

Oh ! l’atroce vision ! Ce fut instantané.

L’œil fixé sur cet objet horrible, la face glacée de terreur, la pauvre enfant voulut crier : « La F.... », elle ne put achever. De sa gorge contractée, seul un hoquet s’échappa, et elle s’affaissa, raidie, au pied de l’emblème sacré.

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Pendant ce temps, ses amies l’attendaient, craintives, dans cette nuit lunaire, où, pour des êtres jeunes, les minutes paraissent si longues et le monde si vaste.

Un laps de temps bien suffisant s’était écoulé déjà. La première visite de Raphaëlle au cimetière avait été sans contredit beaucoup plus rapide.

Patientes, elles interrogeaient la route, mais une secrète inquiétude les gagnait. Chacune d’elles roulait dans sa tête les pires suppositions, mais se taisait pour ne pas alarmer davantage ses compagnes. L’inquiétude bientôt fit place à une vive anxiété, et toutes quatre se regardaient, stupides ; le même pressentiment tragique, la même angoisse les étreignait à l’âme.

– Qu’est-ce que cela signifie ? hasarda enfin Katherina.

– Je n’en sais rien, mais j’ai peur, dit la grande Maria, visiblement effrayée, verte sous la clarté blafarde.

– Moi aussi, Groethel, j’ai peur ; il faut nous en aller, chuchota Frentzel à l’oreille de sa sœur.

N’allait-elle pas voir surgir son ennemie de la veille, serrant contre ses haillons Raphaëlle terrifiée ?

Dans leur for intérieur, elles s’accusaient de lâcheté à la perspective d’abandonner leur amie à son sort inconnu, et pourtant le courage leur manquait pour aller, même toutes les quatre ensemble, au-devant d’elle.

– Allons-nous en, Groethel, je t’en prie, j’ai faim, grelottait la petite, pensant ainsi la convaincre.

Elles se décidèrent enfin à quitter la place, mais les poignées de mains atterrées qu’elles échangèrent en disaient long sur leur état d’esprit.

Maria, à qui l’aînée des deux sœurs avait remis le panier abandonné, courut sans bruit le poser devant la porte de Schloss et regagna son chez elle.

Honteuses de s’être ainsi attardées, elles donnèrent toutes, en rentrant, des explications peu précises sur l’emploi de leur temps ; et un léger incarnat avait remplacé sur leurs joues la pâleur de l’inquiétude.

Les parents laissèrent dire ; n’était-ce point fête encore ? Alors, pourquoi contrister les enfants et terminer par des gronderies une journée si aimablement commencée ?

Le père, inquiet, ne parvenant pas à s’expliquer un semblable retard de la part de sa fille, si ponctuelle et si pleine de déférence pour lui, prit le parti d’aller lui-même aux informations.

Comme il sortait, son pied heurta le panier qui roula sur la chaussée ; ce fut un trait de lumière : fiévreux, le cœur serré, armé de sa bille de châtaignier, le malheureux alla de porte en porte ; mais, de renseignements, point. En vain la pitié lui suscita-t-elle quelques aides ; leurs recherches nocturnes restèrent sans résultat.

Celles qui savaient, ou plutôt devinaient, comme d’un commun accord se taisaient.

Dès l’aube du lendemain, Hantz Kleim, le cantonnier, faisant sa ronde habituelle, découvrit le cadavre ; et sans approfondir il s’élança affolé vers le village : ne l’avait-il pas reconnue tout de suite à son petit foulard rouge, la fille du Juif ?

Nephtali Schloss, prévenu le premier, puis le garde champêtre, et avec eux toute une foule de curieux vite mise sur pied, gagna le cimetière bientôt envahi.

Quelle ne fut pas la stupéfaction qui s’empara de tous quand on vit de près, dans ses moindres détails, ce spectacle terrifiant :

Sur la tombe de Thérésia, Raphaëlle étendue, renversée, les genoux repliés, et, dans un geste d’indicible frayeur, les doigts incrustés dans les pommettes de sa face livide et convulsée. Les yeux vitreux, démesurément ouverts, avaient une expression de l’autre monde ; des lèvres exsangues un filet noirâtre s’échappait et coulait en balafre sur la joue pour aller se coaguler dans la chevelure d’ébène de la morte.

Le bas de sa jupe, mystère incompréhensible, disparaissait enfoui sous le bois de la croix.

Frappée d’une sorte de crainte superstitieuse, la foule faisait à voix basse les réflexions les plus diverses, tandis que Schloss éperdu s’était jeté sur le cadavre, qu’il embrassait en sanglotant.

– C’est bizarre tout de même, disait l’un.

– M’est avis, disait un autre, que cette mort extraordinaire va donner raison à ceux qui confondent la « Forme » et la sorcière, car, on aura beau dire ce qu’on voudra, il est certain qu’il y a du maléfice là-dessous.

– Par le fait, ce n’est pas un crime, bien sûr, et un suicide encore moins, concluait un troisième.

Des femmes, émues, énervées par ces constatations grosses de conséquences, s’en allaient sans oser se retourner ; et la crédule Bertha s’octroya les capiteuses sensations d’une crise de nerfs.

Perenbaum, sa femme et sa fille pendues à ses deux bras, s’était insensiblement rapproché de la scène navrante et considérait ce père effondré dans sa douleur :

– Pour le coup, ce pauvre diable, il a durement payé le tour qu’il m’a joué ! Je ne croyais pas que ce serait si tôt, grondait-il dans sa barbe.

Les jeunes amies de la défunte, en apprenant la triste vérité, n’avaient pu retenir leurs larmes ; elles s’étaient imaginé des tas de choses, mais aucune n’avait réussi à inventer une solution aussi horrible que l’horrible réalité.

Oh ! que la nuit leur avait paru longue ! Nuit de sommeil haché, où l’esprit énervé secoue de cauchemars hideux le corps qui n’en peut plus, terrassé qu’il est par la fatigue morale.

Nuit peuplée d’ignobles fantasmagories où leur amie tenait le premier rôle !

 

Quelques jours après l’enterrement – où la population tout entière avait tenu à figurer –, comme Schloss demeurait introuvable, on pénétra dans sa vaste maison. Mais l’ahurissement de tous fut à son comble quand on s’aperçut qu’il avait disparu.

Quoi ! un suicide ?

Non, non ! Il était plus pratique, le bonhomme, et il savait que mort on ne gagne plus d’argent. Il avait simplement décampé, emportant avec sa collection un peu de richesse et beaucoup de souvenirs.

Seulement, chose étrange, on trouva dans la grande salle du rez-de-chaussée les débris du grès flamand (le « vieux pot » du grand Fritz) épars sur le sol.

Depuis, on n’a jamais su à D... ce que Nephtali Schloss était devenu.

Raphaëlle dort son dernier sommeil à côté de celle qui fut la cause de sa mort et sa terreur d’un soir.

Quant à ses petites amies, elles ont vieilli, mais elles n’ont jamais parlé. Leur amitié réciproque s’est accrue avec l’âge, mais jamais la vérité n’a transpiré, car elles évitent même entre elles d’évoquer cette nuit terrible.

 

Pour moi, je tiens ce récit de l’une d’elles, et la fin tragique de la petite Juive est demeurée toujours un mystère au vieux pays d’Alsace.

 

 

André BALSIERRE.

 

Paru dans Le Mois littéraire et pittoresque en 1909.

 

 

 

 

 

 

 

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