Sœur Marguerite

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

le baron de BARANTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL y a bientôt trente ans, lorsque j’étais auditeur au Conseil-d’État, je reçus la mission d’inspecter les prisons et les hôpitaux de plusieurs départements. L’accomplissement de ce devoir m’avait amené dans la ville de...., pour y visiter l’établissement consacré aux aliénés.

J’avais parcouru la portion du bâtiment où étaient enfermés les hommes. L’économe et le médecin m’avaient promené de loge en loge, me démontrant, avec tout le sang-froid de l’habitude, ce spectacle de misère. Ces hommes excellents, dont la vie était patiemment consacrée à de si tristes soins, qui s’étaient dévoués avec zèle à cette œuvre d’humanité, semblaient me faire voir les salles d’un musée, et m’expliquer des objets d’histoire naturelle. Ils s’adressaient à ma curiosité, ils me racontaient les actes de démence dont je ne pouvais être témoin pour le moment ; ils me disaient les accès de fureur des malheureux que je voyais calmes et affaissés dans le coin de leur loge ; ils provoquaient la conversation insensée des aliénés, assez pacifiques pour qu’il leur fût permis d’errer dans les cours. Par une sorte de plaisanterie toute bienveillante, ils appelaient même en moi une impression de gaîté. Et moi, si loin d’avoir le mérite de leur dévouement ; moi, qui ne ferai pas en ma vie entière autant de bien qu’ils en font dans une semaine, je ne pouvais vaincre mon émotion ; un sentiment à la fois de répugnance et de pitié me glaçait, et souvent dressait mes cheveux sur ma tête. Il me tardait de finir cette cruelle visite, de sortir de cette enceinte malheureuse.

Nous passâmes dans l’hospice des femmes : on me conduisit d’abord dans une salle, où se trouvaient les sœurs de la Charité qui faisaient le service d’infirmières. Après quelques mots adressés à la supérieure, nous étions en marche pour commencer cette nouvelle tournée, quand je vis une jeune sœur s’approcher du médecin et lui demander timidement, mais d’un ton ému :

– Comment est-il aujourd’hui ?

Je la regardai avec plus d’attention. Elle était jeune et me parut belle, d’une physionomie profondément triste.

Le médecin lui répondit :

– Que voulez-vous ! ça ne peut pas changer.

Puis se tournant vers moi :

– Elle me demande, dit-il, des nouvelles d’un aliéné à qui elle s’intéresse beaucoup.

Et l’économe ajouta :

– C’est celui du numéro 17, au bout du corridor : je vous l’ai fait remarquer.

Je me rappelai en effet un homme jeune, que j’avais vu attaché sur son lit, se débattant dans ses liens, en poussant d’horribles cris.

– Quel intérêt prend-elle à ce malheureux ? demandai-je.

– C’est une fort triste histoire, monsieur, me répondit le médecin.

La sœur de Charité, entendant qu’il était question d’elle, s’éloigna aussitôt. L’expression d’un morne désespoir se peignit dans ses traits.

La supérieure, m’adressant alors la parole, me dit :

– Monsieur, si vous voulez connaître l’horrible malheur qui a amené ici ma sœur Marguerite, et qui a décidé sa vocation, je pourrai vous en faire lire le récit écrit par elle-même. Quand elle entra chez nous, ou plutôt quand elle voulut se jeter dans les bras de Dieu, la pauvre fille n’eut pas la force de me dire son histoire. Elle l’avait écrite dans un long détail, et elle me l’a remise.

Je hâtai la fin de ma visite : mon imagination était saisie par ce que j’avais vu, par ce qu’on m’avait dit. La physionomie si douloureuse de sœur Marguerite était toujours devant mes yeux. Je ne trouvais plus ni intérêt ni émotion pour les misères qu’on me montrait. J’achevai mécaniquement mon office d’inspection. Lorsque je sortis, la supérieure me remit un rouleau de papier. Je rentrai aussitôt chez moi, et je lus ce qui suit :

 

 

Je suis la fille unique d’un médecin fort connu de la province de..... ; il avait la réputation d’un homme savant, habile et fort honorable. Il s’était particulièrement consacré à l’étude et aux soins des maladies mentales. Après la mort de ma mère, il avait même fondé un établissement pour les aliénés, et s’en occupait avec autant de charité que d’amour de son art. La maison était grande, le jardin assez vaste. Les malheureux malades n’étaient pas nombreux, et chacun pouvait être soigné avec une attention particulière.

Pour moi, j’étais logée avec mon père dans un pavillon séparé. Il ne voulait point que j’eusse sous les yeux l’affreux spectacle de la démence furieuse. Je n’approchais jamais du corps de bâtiment où l’on tenait renfermés les frénétiques soumis à un traitement de rigueur. Pourtant, j’entendais quelquefois leurs cris, et jamais sans me sentir glacée jusqu’au fond du cœur.

Mais ceux dont la folie était calme, ou dont la convalescence était assurée, pouvaient se promener dans le jardin. On les y laissait presque en liberté ; souvent même, ils approchaient de notre pavillon et auraient pu ouvrir facilement la porte en treillage qui séparait du jardin la petite enceinte réservée pour nous. Cela ne leur était point permis ; mais les gardiens n’étaient pas toujours là ; d’ailleurs mon père voulait qu’on traitât ces pauvres gens avec une extrême douceur.

Un jour que j’allais m’asseoir sur un banc où j’avais coutume de venir travailler ou lire, j’y trouvai un jeune homme inconnu ; je me retirai aussitôt, et même avec une sorte d’effroi.

– Ah ! mademoiselle, me dit-il, c’est une bien cruelle chose de causer un tel dégoût qu’il étouffe la pitié.

Ces paroles me firent une impression douloureuse. Je me serais reproché de faire de la peine à un être déjà si malheureux ; l’idée de produire en lui une sensation qui pourrait accroître ou renouveler son mal, se présenta aussi à ma réflexion. J’avais ouï dire à mon père que souvent une impression de douleur, même passagère, pouvait ramener des crises d’aliénation et renouveler le désordre mental.

– Monsieur, dis-je, voudriez-vous parler à mon père ?

Il comprit que je feignais de le prendre pour un étranger.

– Je suis de la maison, mademoiselle, reprit-il : un de ces malheureux que votre père veut guérir ; vous le savez bien. Je vous fais peur, mais soyez tranquille ; je ne fais de mal à personne : on dit même que je suis plus raisonnable depuis quelque temps. Pour vous le prouver, je m’en vais : je ne dois pas être ici ; c’est défendu, n’est-ce pas ?

Il s’était levé, et s’éloigna tranquillement, me laissant toute troublée.

Je parlai à mon père de cette rencontre.

– Il est en effet très doux, me dit-il, et le désordre de son esprit ne semble pas fort grand ; j’ai même hésité un peu, si je le recevrais dans la maison. Aux yeux de tout autre que moi, il eût passé pour aussi raisonnable que bien des gens qu’on rencontre en toute liberté ; mais j’ai une telle habitude de ces tristes maladies que, j’en suis assuré, celle-ci augmentera. Ainsi, j’ai voulu le soumettre à un régime salutaire, et surtout l’isoler dés circonstances au milieu desquelles sa raison s’est troublée.

– Mon père, demandai-je, avec quelque curiosité, pouvez-vous me dire en quoi consiste sa folie ?

– Elle vous semblera bizarre : et cependant elle n’est point sans exemple : il se croit fou ; il a une préoccupation fixe et profondément mélancolique de l’état de sa propre raison. Il s’examine lui-même ; il se démontre qu’il est insensé, et s’en désespère. Rien ne peut le dissuader, ni le consoler. Aucun travail, aucune étude ne réussit à le distraire. Il s’en croit incapable ; il ne saurait suivre une lecture, et prétend qu’il ne peut comprendre ; que la suite des idées lui échappe ; réellement cela est ainsi. C’est lui-même qui est venu se présenter à moi et me demander de l’admettre parmi mes pensionnaires. « C’est là que je dois être, me disait-il, c’est ma place. Je ne suis plus fait pour vivre avec les gens raisonnables. » Il a demandé à voir les chambres ; il a choisi la sienne, y a fait porter ses meubles, a pris tous ses arrangements, et il est venu s’y installer à jour marqué : il y a de cela trois semaines environ. Depuis lors je le trouve mieux. La régularité de ses journées lui fait du bien. Hors d’ici, la contradiction ou les railleries de ses amis l’exaltaient. Son idée fixe s’enracinait, parce qu’on voulait la lui contester. Ici personne ne lui en parle, et il n’en parle à personne. Je n’essaie point de lui démontrer qu’il est raisonnable. Mais sans bien l’avouer encore, il se compare aux autres insensés ; le désordre de leurs idées le frappe, et par un retour sur lui-même il commence à se persuader qu’au vrai il ne leur ressemble pas.

Ces détails m’intéressèrent. Dans les jours qui suivirent, je demandai quelquefois à mon père des nouvelles de ce jeune homme.

– Sa maladie a un peu changé de caractère, me dit-il une fois ; il a eu des accès de démence furieuse ; mais ce n’est pas un motif pour désespérer de sa guérison. Ce genre d’affection mentale est peut-être moins durable qu’une fixité calme, dans le désordre des idées ; seulement il ne faut pas que je le laisse dans le voisinage des autres aliénés, dont les accès pourraient produire sur lui un effet contagieux. J’ai envie de lui donner une chambre dans notre pavillon. Si, d’ici à quelques jours, il n’a point de crise nouvelle, je prendrai ce parti-là. Ce jeune homme me touche, je veux absolument le guérir.

Une semaine environ après, j’étais assise sur mon banc, lorsque je l’aperçus qui ouvrait tranquillement la porte de notre enceinte. Comme il entrait, un des gardiens lui ordonna assez durement de retourner dans le jardin, et se disposait même à venir le prendre. Une sorte de tressaillement, un éclair passa dans les yeux du malade, que cette contrariété sembla révolter. Je me sentis effrayée : son regard s’était fixé sur moi ; il comprit ce que j’avais éprouvé, et se calma sur-le-champ ; son expression devint soumise, humble et abattue ; il obéissait docilement au gardien, lorsque mon père, qui avait tout vu de sa fenêtre, cria :

– Non, laissez-le, il n’y a pas de mal.

Le jeune homme se retourna :

– Ah ! monsieur, que vous êtes bon ! dit-il.

Le son de sa voix avait dissipé toute ma crainte. Il s’approcha de moi, et s’assit sur le banc.

– J’ai bien souffert ! dit-il. Depuis la dernière fois que j’entrai ici, le mal a fait de terribles progrès. Je le savais trop ; monsieur votre père n’avait pas voulu me croire. C’est fini pour moi ; j’ai horreur de la vie, telle que le sort me l’a destinée. Il faut mourir plutôt que d’être un objet d’épouvante et de répugnance. Je ne sais comment j’ose paraître devant vous ; je suis bien honteux de mon état. Imaginez, mademoiselle, il a fallu m’attacher ; je voulais les tuer. Ah ! ils ont été trop durs pour moi !.... Ce corset de force.... mes bras retenus..... et puis les menaces, les paroles grossières ! Votre père ne sait pas tout.

Il s’animait à ses cruels souvenirs. Je le regardai, il s’apaisa.

– Mon père vous trouve réellement beaucoup mieux, lui répondis-je ; il dit que vous guérirez de ces accès, de cette fièvre.

– Appelez les choses par leur nom, s’écria-t-il ; ne me ménagez pas. J’ai encore assez de raison pour comprendre vos précautions ; elles me blessent. Plaignez tout bonnement le pauvre fou.

– C’est vous, monsieur, qui vous faites tout ce mal. Si vous pouviez ne pas vous livrer à votre mélancolie, à vos idées exagérées, vous ne seriez pas malade comme vous êtes. Je suis sûre que vous n’avez eu que du chagrin, que vous avez été malheureux.

– Oui j’ai été malheureux ! on m’a abandonné, on m’a trahi ; je me suis trouvé seul au monde, personne pour me plaindre, personne pour me comprendre. Ma raison n’a pu y résister. C’est ici, c’est dans la maison des fous que, pour la première fois, j’ai trouvé un peu de pitié et de sympathie. Merci à votre père ! merci à vous qui me parlez si doucement, qui me regardez de façon à répandre un baume dans mon cœur, à me calmer, à me faire croire que je suis comme tout le monde.

Sans avoir peur, je me sentais inquiète ; dès qu’il parlait, je lui voyais un penchant à s’exalter. Sa parole devenait brève et saccadée ; le son de sa voix s’élevait ; quelque chose de vague et de confus semblait se mettre dans ses pensées.

Mon père vint nous retrouver. Sa présence lui imposait ; il était devant lui presque comme un enfant devant un maître qu’il respecte.

– Je suis bien aise que vous nous ayez fait une visite ; vous pouvez venir nous voir de temps en temps ; mais il faut être sage et tranquille, entendez-vous ? autrement, je ne vous laisserais pas auprès de ma fille.

Il revint de temps en temps ; ses accès ne s’étaient pas renouvelés : peu à peu, il parlait moins de sa folie. Il retrouvait dans sa tête des souvenirs plus suivis de son enfance et de sa première jeunesse. Depuis longtemps, il avait perdu ses parents ; son père était mort insensé, et c’était surtout ce qui l’avait préoccupé, redoutant que cette maladie ne fût, ainsi qu’on le dit, héréditaire. Il me racontait sa vie solitaire à la campagne, son caractère triste, le temps passé au collège, où les railleries de ses camarades le rendaient malheureux ; le peu de goût qu’il avait eu pour les amusements de la jeunesse et le train du grand monde ; comment il lui semblait toujours qu’on le trouvait désagréable et ridicule ; comment on conspirait contre lui ; comment il tombait dans des chagrins profonds, en s’enivrant d’idées dont, parfois, il reconnaissait ensuite la fausseté ; enfin, toute l’histoire d’une âme timide, méfiante, maladive, et pour ainsi dire prédestinée à perdre la raison.

Je lui faisais du bien ; je le sentais plus encore qu’il ne le disait, et c’était pour moi une jouissance fort douce. Je l’écoutais, sans jamais le contredire, prenant naturellement intérêt à tout ce qu’il me disait. J’avais soin de l’interrompre, sans affectation, lorsque je voyais son discours montrer trop d’agitation, et jamais je ne laissais arriver ses idées à se brouiller et à se presser confusément. Souvent pour le distraire, pour rompre le cours de quelque exaltation mélancolique, je prenais une guitare et je chantais. C’était pour lui un grand plaisir, un calmant d’un effet certain. Alors, le pauvre jeune homme se comparait à Saül furieux, apaisé par les chants de David ; il pleurait à cette pensée, et moi aussi.

Mon père le trouva assez bien pour lui donner une chambre dans notre pavillon ; il s’était de jour en jour attaché à lui, et se flattait de lui procurer une guérison complète.

Dès lors il vécut dans notre intérieur, et il était fort tranquille ; son caractère était très doux, ses manières, agréables et réservées. Il passait plusieurs heures de la journée avec nous, et surtout avec moi, à cause des occupations de mon père ; il n’aimait pas à être longtemps seul. En effet, cela lui était mauvais ; la solitude échauffait ses esprits, sa tête se montait. Il avait bien repris quelques études, mais il ne trouvait pas encore assez de calme et d’attention pour lire de suite ; le mouvement toujours un peu confus de ses idées venait à la traverse et le plongeait dans une distraction plus ou moins agitée. Il me confiait tout ce qu’il éprouvait ; il aimait à parler de lui-même, de ses impressions : l’activité de son esprit ne s’employait guère à un autre sujet. Il paraissait bon et aimant, et pourtant c’était toujours à lui qu’il songeait, non avec égoïsme ; mais on eût dit que sa pensée n’avait pas assez de force pour se porter au-delà.

Même lorsqu’il n ;y avait en lui aucune trace de désordre, ce n’était ni avec sang-froid, ni avec discernement qu’il s’observait intérieurement. Il se complaisait à dire ses tristesses, ses méfiances, son découragement, ses blessures d’amour-propre, ses mécomptes sur la vie ; mais je n’apercevais en lui aucune énergie pour vaincre cette disposition vague et chagrine.

Au reste j’avais grand soin de ne pas le laisser trop parler. Mon père me l’avait fort recommandé, et je m’en serais avisée de moi-même. Il ne lui fallait ni conversations animées, ni longs discours. Je tâchais de le distraire ; je lui faisais de la musique ; je l’associais à mes occupations : nous prenions soin ensemble des fleurs du jardin. La fatigue qu’il prenait à bêcher ou arroser lui était salutaire. Quelquefois, quand mon père en avait le temps, nous sortions dans la campagne et nous faisions d’assez longues promenades.

Cette façon de vivre éloignait de plus en plus tout signe de sa maladie. Son langage et son esprit devenaient chaque jour plus calmes. Sa physionomie prenait une expression heureuse et ouverte. Je jouissais en observant ses progrès. Sans m’en rendre compte, il était mon unique pensée ; j’étais occupée de lui du matin au soir. Soit inquiétude, soit intérêt, j’étais tenue dans un état continuel d’émotion. Mes paroles, mes moindres actions, un geste, un regard, tout se rapportait au désir de ne pas lui faire du mal, au bonheur de lui faire du bien.

Je ne pouvais chercher en lui ce qu’une femme cherche dans celui qu’elle aime ; il était loin de me donner une idée de protection, d’appui, de supériorité. C’était quelque chose de ce qu’on éprouve pour un être faible et souffrant, une sorte d’amour maternel : ma tendresse n’allait pas au-delà.

Il y avait près de deux mois que nous vivions ainsi, et le mieux avait toujours continué, lorsque je m’aperçus d’un changement dans ses manières. Jamais il n’y avait eu la moindre familiarité entre nous. Je suis naturellement sérieuse ; d’ailleurs, entre lui et moi, subsistait toujours une pensée qui n’admettait guère l’intimité. Quelle que pût être mon affection, il y restait un peu d’effroi. Quant à lui, il se craignait encore plus lui-même que je ne pouvais le craindre ; mais il ne pouvait se passer de moi. À peine était-il remonté depuis un quart d’heure dans sa chambre que je le voyais redescendre, comme en peine de se trouver un moment hors de ma présence.

Ensuite, il commença à m’éviter, autant que le comportait sa faible volonté. Parfois, je m’apercevais qu’il se faisait violence pour me quitter ; il recherchait la solitude, et c’était moi qui souvent étais obligée d’aller le chercher.

Je fis remarquer ce changement à mon père ; il parut n’en pas être aussi frappé que moi, et au bout de quelques jours, il me dit :

 – Décidément, notre convalescent est fort bien : c’est une guérison complète ; elle ne peut l’être davantage. Il faut qu’il retourne chez lui.

Ces paroles me troublèrent : la pensée qu’il nous quitterait ne m’était pas encore venue ; mes journées s’écoulaient dans une préoccupation un peu troublée ; tout entière à l’instant présent, je n’avais songé à rien prévoir ; je ne m’étais rendu compte, ni de la durée du temps qui s’écoulait, ni de la situation qui pouvait venir après.

Dès le lendemain matin, mon père lui parla ; je n’étais pas présente, mais assurément ce dut être avec douceur et affection : car mon père l’aimait beaucoup. Après cette conversation, il demeura assez longtemps seul ; puis, lorsqu’il fut assuré de ne trouver que moi au salon, il descendit et vint s’asseoir auprès de moi. Je vis qu’il s’était efforcé d’avoir un grand empire sur lui-même, qu’il voulait absolument être calme : en apparence il l’était.

– Vous savez, mademoiselle, me dit-il, la volonté de votre père ; il dit que je peux, que je dois m’en aller, quitter cette maison où l’on m’a rendu plus que la vie, où je me trouve si bien, si heureux, si raisonnable (il prononça ce mot avec un accent qui me perça le cœur). Croyez-vous cela bien prudent ? N’est-ce point exposer son malade à quelque horrible rechute ? Ici, près de vous, avec vos soins, il ne m’arrivera jamais rien de funeste. C’est vous qui m’avez guéri ; vous êtes mon bon ange, l’ange gardien de ma faible raison. Loin de vous, il n’y a que trouble et douleur. Votre père est si bon ! comment a-t-il changé pour moi ? veut-il donc me perdre ? oh, il me perdra, j’en suis sûr !

– Taisez-vous donc, lui dis-je, ne vous l’ai-je pas répété souvent ? vous n’avez pas été malade ; mon père n’a pas eu à vous guérir ; nous avons dissipé vos idées absurdes ; vous vous êtes trouvé avec de bonnes gens qui vous aiment, et alors vous avez renoncé à vos méfiances, à vos exagérations. C’est votre caractère et votre esprit qu’il faut tenir au régime. N’est-ce pas ? vous ne vous rendrez pas malheureux à plaisir ? Vous me le promettez, à moi, à votre garde-malade, à votre bonne amie ? Vous viendrez nous voir souvent, et je vous gronderai si vous n’êtes pas tranquille et content.

– Oui, je viendrai souvent, tous les jours ; mais ce n’est pas la même chose que de vivre sous le même toit, que de se voir à toutes les heures de la journée. Une pensée triste me venait, je me sentais pris d’un accès de mélancolie, aussitôt je venais près de vous. Votre aspect, votre regard, le son de votre voix, répandaient en moi le soulagement et le calme. Maintenant je m’enfoncerai dans mes sombres réflexions. Elles me dévoreront le cœur comme autrefois ; elles seront plus fortes que ma volonté et ma raison. C’en est fait de toute sécurité ; je tremblerai toujours de moi-même, et cette crainte suffit à elle seule pour me rejeter dans mon premier état.

– Mais vous ne devez point passer votre vie dans cette maison. Il faut que vous soyez, non plus notre malade, mais notre ami : un ami honorable qui aura une carrière à parcourir avec distinction, des occupations suivies, un esprit solide et sérieux. Ce qui vous a été funeste, c’est votre oisiveté, votre solitude paresseuse. Prenez cœur à vous-même ; ne vous laissez plus ronger par des pensées creuses et par un chagrin qui n’est peut-être que de l’ennui.

–Toujours de la raison ! toujours de la bonté ! toujours ce qu’il faut pour me ranimer et me guérir !... Oui, dit-il en se levant, je ne suis digne de rien ; je ne mérite que le dédain des indifférents, la pitié de ceux qui sont bons ; je suis un être méprisable ; le monde ne me connaît que comme un malheureux insensé... À qui puis-je demander de l’estime et une véritable affection ? Je veux sortir de cette honte, je veux mériter le bonheur. Maintenant qui pourrait vouloir de moi ? qui associerait son sort à un misérable aliéné ? Oui, j’ai encore assez de raison pour savoir que je ne puis prétendre qu’à la compassion..... Adieu, je pars. Vous le voulez comme votre père, et il n’y a rien de plus raisonnable.... Il le faut.

Je lui pris la main ; je le fis rasseoir près de moi. Il s’apaisa, et lorsqu’il fut mieux, je le laissai partir, sans dire une parole.

J’avais compris depuis longtemps ce qui passait en lui : ma pensée ne voulait pas s’y arrêter. Moi-même savais-je, pouvais-je savoir ce que j’éprouvais ? Tous mes sentiments étaient confus ; la réflexion n’aurait pu les éclaircir, je m’y livrais sans examen.

Le lendemain il n’était plus avec nous : la maison me paraissait déserte, et la journée bien longue. L’intérêt de toutes mes heures avait disparu. À cette émotion de chaque instant succédait un vide ennuyeux. Ce n’était peut-être pas un bonheur que je regrettais, mais mon âme se trouvait oisive. Je ne savais que faire de mon temps et de ma pensée.

Il vint nous faire des visites. Mon père avait indiqué une heure de la journée où, étant ordinairement plus libre, il pouvait être avec nous. Sa présence ne me gênait point ; je n’avais rien dans la pensée qu’il fût besoin de cacher ; j’aurais pu tout dire devant mon père, et cependant je me sentais contrainte.

Notre ami l’était bien davantage : je le voyais embarrassé, luttant contre un grand trouble intérieur, agité par une pensée qu’il voulait taire et dompter. Nous ne pouvions soutenir la conversation. Sa physionomie avait repris cette expression mélancolique et alarmante ; je ne savais plus le distraire, ni détendre les ressorts de son imagination malade.

Mon père me dit un jour :

– Ces visites lui font plus de mal que de bien. Si nous n’y prenons garde, il aura quelque rechute. Je lui dirai de ne plus venir, du moins d’ici à quelque temps.

– Je crois, répondis-je, que vous lui ferez un profond chagrin. Ne craignez-vous pas que cette émotion ne lui soit fort dangereuse ?

– Aussi, faudra-t-il chercher quelque prétexte ; vous irez passer plusieurs semaines chez ma sœur, à la campagne ; à votre retour nous verrons.

Mon père alla le soir chez lui pour lui porter cette triste nouvelle.

Le lendemain, on me remit une lettre ; l’adresse était de son écriture : je l’ouvris et je lus :

 

« La résolution que vous avez prise, cette résolution si cruelle et si inattendue, renverse tous mes projets de sagesse et me précipite dans une démarche où je suis sûr qu’il y va de ma vie. Je rassemble avec effort tout ce que je puis avoir de réflexion, pour vous ouvrir un cœur qui devrait rester fermé à tout être vivant ; fermé à vous-même, je le vois trop. Je ne veux dire que ce qu’il faut dire. Il faut que mes paroles soient mesurées, soient prudentes. Ah ! si j’allais ne pas faire preuve de calme et de raison, si je ne paraissais pas tel que tout autre, ce serait fait de moi !

« Marguerite, je vous dois tout, et je n’ose vous le rappeler ; vos bienfaits, vos soins, sont peut-être liés dans votre esprit avec des idées d’effroi et de dégoût. Ce moment où je vous vis pour la première fois, ce temps que j’ai passé près de vous, ces instants de bonheur si nouveaux, si peu vraisemblables pour moi ; il faut que je les éloigne de votre pensée. Ce que j’étais ne doit jamais revenir se placer entre nous ; oubliez le passé, il m’épouvante ; j’ai horreur d’y songer.

« Ne sachons donc jamais comment je vous ai connue ; et pourquoi je vous aime plus que personne en ce monde ne pourrait aimer. Cependant, vous me l’avez dit souvent, je n’étais que malheureux ; oui ! vous m’avez seulement consolé. Et pourquoi aurait-on de l’éloignement pour celui dont on a séché les larmes, pour celui qu’on a sauvé du désespoir ? N’est-ce pas au contraire un lien entre deux âmes qui ont su s’entendre et se communiquer ? Pour moi, je le sens, il n’y a plus à vivre sans vous ; sans vous, ni bonheur, ni repos ; j’allais dire ni raison, mais une telle parole dite par moi a un sens trop affreux. Non, Marguerite, je suis raisonnable, maître de moi : je le serai toujours. Je suis assez fort pour supporter les émotions de la vie. Il en est une pourtant qu’il ne faut pas risquer. Je vous en conjure, ne me faites pas plus de mal que vous ne m’avez fait du bien. Il est impossible que vous n’ayez pas pour moi quelque affection ; la pitié seule ne rend pas si douce et si charmante. On soigne les malheureux, mais on ne les guérit point, si on ne les aime. C’est votre sympathie qui m’a sauvé, qui m’a tiré de l’abîme : ne m’y replongez pas. Aimez-moi ; après le bien que vous m’avez fait, vous n’avez pas le droit de m’abandonner : ce serait un raffinement de cruauté dont vous êtes incapable.

« Je finis, ma tête s’échauffe !... Non, Marguerite, je me trompe ; je suis tranquille, de sang-froid. C’est avec jugement, c’est avec tout le calcul de la prudence, avec la connaissance du présent et l’examen de l’avenir, que je demande à vous consacrer ma vie et à me charger de votre bonheur. C’est une proposition toute raisonnable que je fais, une proposition telle que la ferait quiconque vous aurait vue, et aurait lu dans vos yeux et dans vos traits si ravissants, ce que votre âme a de tendre et d’angélique.

« Voici la lettre que j’écris à votre père. C’est vous que je charge de la remettre. »

 

Je la remis en effet. Elle était conçue en ces termes :

 

« J’espère, monsieur, que vous ne serez point surpris de la demande que j’ose vous faire. Je vous dois beaucoup. Si vous m’écoutez, je vous devrai mille fois davantage. J’aime mademoiselle votre fille ; je n’ai pu vivre si longtemps dans votre intérieur, sans que mon cœur fût pénétré du sentiment le plus vif. Elle a ignoré jusqu’à ce jour ce que j’éprouve ; je ne devais le lui dire qu’en même temps qu’à vous.

« Ma fortune est considérable ; j’appartiens à une famille honorée, vous le savez ; quant à mon caractère et mes sentiments, vous les connaissez ; j’ai été chez vous l’enfant de la maison : voulez-vous que je le sois à jamais ? »

 

Après avoir lu cette lettre et la mienne, que je lui avais donnée aussi, mon père garda un instant le silence ; puis il me regarda fixement avec douceur et bonté.

– Comment ferons-nous, dit-il, pour le ménager ? Voilà ce que je craignais.

Je ne répondais pas.

– Comment ! mon enfant, continua-t-il, pourrait-il y avoir une hésitation ? Je ne sais ce que peut vous inspirer la bonté de votre cœur ; mais pouf moi, mon devoir de père ne permet pas le doute. Livrer la vie de ma chère enfant, de ma bien-aimée Marguerite, à ce pauvre malheureux, que je n’ai pu réussir, malgré tant de soins, à tirer de son funeste état ; qui est à la veille de retomber dans une aliénation complète ! C’est une pensée qui fait horreur : je serais plus insensé que lui, si cette idée avait pu me traverser un instant.

Je restais muette et abattue. Rien n’aurait pu me faire dire une parole ; je ne sais quel instinct, quelle conviction intérieure me donnait une sorte de certitude, que je n’aurais couru aucun danger en m’unissant à lui ; que notre vie se serait écoulée heureuse et calme ; que j’avais en moi de quoi faire vivre à jamais sa pauvre âme dans la douceur et la raison ; qu’on le perdait, en lui refusant la chance unique de son bonheur. Mais comment dire tout cela, contre la vraisemblance, contre le bon sens, contre l’évidence apparente ? Comment le dire à mon père, si prudent, si sage, si bon pour moi ? Il avait raison, je le savais ; je ne pouvais le nier : au fond du cœur une voix intime me disait tout le contraire. J’aurais dû avoir le courage de lui résister. Maintenant j’ai d’horribles remords de n’avoir pas pressé, conjuré mon père ; de ne pas avoir arraché de lui un consentement qui n’avait de péril que pour moi ; et même je n’y voyais pas de péril.

Il alla le voir et tâcha de lui dire que déjà d’autres engagements avaient été contractés, que sa parole était donnée dès longtemps à une autre famille. Ces précautions n’adoucirent nullement son refus. La scène fut vive ; mon père me l’avoua, mais sans entrer dans aucun détail. Il était très malheureux, très préoccupé de cette fatalité ; selon son caractère, il ne m’en parlait pas. Je vivais dans une angoisse toujours croissante.

Bientôt, j’appris que de nouveaux accès de démence furieuse avaient reparu. Je demandai à mon père ce qu’il en savait :

– C’est malheureusement trop vrai, dit-il, et je m’y attendais. J’ai une si longue habitude de ces maladies, que je n’avais pas un doute. Je ne veux pas le voir ; ma présence l’agiterait. Je ne puis penser non plus à le reprendre avec mes autres malades ; tout ce qu’il verrait ici lui rappellerait des impressions dont l’effet serait fâcheux. Mais je m’informe avec soin de son état. Ses domestiques viennent me rendre compte de tout ; je prescris ce qu’il faut faire ; et je vais m’occuper, si par malheur son égarement se prolonge, comme je le crains, de le faire transférer à vingt lieues d’ici, dans un hospice ; je connais beaucoup le médecin en chef ; il sera fort bien là.

Cette prudence, qui n’était pas de la dureté, cette bonté froide, m’intimidaient, me réduisaient au silence. Je n’osais me livrer à mes sentiments ; d’ailleurs quels étaient-ils, mes sentiments ? Qu’aurais-je pu dire ? Qu’aurais-je pu demander ? La plus simple réflexion m’enseignait qu’il n’y avait pas à se débattre contre la volonté de la Providence. Je priais Dieu, j’implorais un miracle, je rêvais qu’il m’était accordé ; je passais de la résignation à l’espérance ; je m’agitais vainement et avec douleur, quand je me livrais à moi-même ; je me calmais quand la grâce divine était appelée dans mon cœur par la prière.

Un jour, j’étais sortie et je me promenais tristement hors de la ville, quand tout à coup j’aperçus notre ami, qu’on avait mené prendre l’air, pendant un intervalle de repos et de raison. Il était entre deux serviteurs qui veillaient sur lui ; son aspect me fit une impression horriblement pénible. Ses cheveux étaient longs et en désordre ; ses yeux étaient largement ouverts et ternes ; sa bouche avait une expression qui eût semblé convulsive, si elle n’eût pas marqué l’affaissement.

Son regard se porta sur moi : un sentiment de honte se laissa lire sur son visage. Il était humilié de paraître ainsi à mes yeux ; pourtant, il reprit courage et se ranima quand il entendit le son de ma voix. J’étais bien troublée, je ne savais quelles paroles lui adresser ; je craignais plutôt de lui causer du chagrin que de lui faire du mal : la pensée de la frénésie ne me venait même pas.

Après quelques phrases péniblement cherchées, il parut triompher de l’embarras et de la gêne où nous étions.

– Eh bien ! dit-il, vous m’avez donc condamné ? aussi pourquoi avais-je une telle espérance, une telle présomption ? Cela est trop vrai : il faut que je ne sois pas guéri, puisque j’ai conçu un projet si étrange ; épouser un fou !

Et il se mit à rire d’un rire affreux.

– Ai-je mérité que vous parliez ainsi ? répondis-je ; n’avez-vous pas vu toute mon affection ?

– Oui, votre bonté, votre compassion, votre charité ; mais de l’affection ? Oh ! il ne peut y en avoir pour moi ; on prend soin de moi ; on remplit un devoir d’humanité et de religion ; mais voilà tout ; et encore, on s’en lasse bien vite. J’ai été chassé, banni ; vous, si bonne, si pieuse, vous avez fermé votre porte au malheureux : vous vous êtes rebutée de sa misère. Si je suis retombé dans cet affreux état, qui en est la cause, dites-moi ?

C’étaient de trop rudes paroles ; je ne fus pas maîtresse de mon émotion, je fondis en larmes, et je sanglotais. Pour lui, il s’était animé, il avait relevé la tête, son œil étincelait.

– Je suis injuste et cruel, continua-t-il. Non, vous ne m’avez pas refusé ; non, vous n’avez pas voulu ma mort ; ce n’est pas vous qui m’avez rejeté dans l’horreur de ma situation : non, vous n’auriez pas été si dure. J’avais ! deviné en vous des sentiments qui m’assuraient que je pouvais implorer de vous mon salut ; que vous trouveriez quelque bonheur à faire tant de bien. C’est votre père qui me tue ; c’est lui qui est sans pitié, c’est sa barbare prudence qui a fait tout le mal. Marguerite, je vous en conjure, dites-moi que vous auriez consenti ; dites que le refus ne vient pas de vous. Donnez-moi cette assurance : c’est l’unique moyen de me calmer. Cette pensée apaisera mes souffrances, préviendra mon égarement. Si je puis dire : Elle m’aime ; ce sera assez de bonheur pour rendre toute ma vie douce et tranquille. Dites-moi ces seules paroles : C’est mon père.

Un sentiment d’effroi me resserre encore le cœur, quand je pense à la réponse que j’aurais pu proférer. Oh ! mon Dieu ! que vous êtes bon de m’avoir sauvée d’un si épouvantable souvenir ! quel péril j’ai couru ! en quelle horreur je pourrais être à moi-même !

Je retrouvai un peu de force ; je lui reprochai, mais avec douceur, son ingratitude envers mon père. Je cherchai à lui laisser entrevoir quelque espérance pour l’avenir. J’essayais de le ramener à lui-même : ses gardiens me conjurèrent de m’éloigner. Ils voyaient venir quelque violente crise. La femme qui m’accompagnait m’emmena en toute hâte.

Il eut en effet un accès de démence plus furieuse que jamais. De ce jour, les intervalles lucides cessèrent presque complètement. Il n’avait plus, me disait-on, ni raison, ni connaissance.

Comment terminer mon récit ! comment en venir à cette horrible extrémité !

Mon père continuait à lui donner des soins. Presque tous les jours, il allait à sa maison s’enquérir des symptômes du mal et faire des recommandations aux serviteurs ; mais il prenait garde de ne jamais être aperçu de lui.

Une fois, à travers la grille de sa fenêtre, il entrevit mon père qui venait faire sa visite ordinaire. On avait oublié de fermer la porte de la chambre. Il s’élança en criant :

– C’est lui, c’est lui ; mon ennemi ! mon assassin !

Il franchit, en se précipitant, les marches de l’escalier, avant que personne eût le temps d’accourir. Le malheureux avait saisi un couteau ; il se jeta sur mon père, et l’étendit à ses pieds.

On rapporta mon père baigné dans son sang. Le fer avait pénétré jusqu’au cœur. À peine lui restait-il quelques moments à vivre. Il ne parlait qu’avec peine.

– Ma chère enfant, ma pauvre Marguerite ! disait-il.

Et je lisais, dans ses yeux, que sa dernière pensée était une sorte de satisfaction de ne m’avoir pas exposée au coup dont il périssait.

Il n’y a point de langage pour la douleur que j’éprouvai ; pour la douleur qui, depuis cet instant, est ma seule existence. – Dieu l’a voulu ; il m’a envoyé cette épreuve ; puisse-t-il bientôt vouloir aussi me réunir à mon père ! – En répétant de telles paroles, en me pénétrant de ces pensées, en faisant abnégation de moi-même, j’ai pu endurcir mon cœur contre le désespoir et sécher, par moments, mes larmes. Je trouve ainsi une force, un calme, qui viennent d’en haut, et que je ne me reproche pas. Je me rejette dans une fatalité qui n’est pas du hasard, mais de la Providence ; parfois, j’arrive à une sorte d’apathie qui me ferait croire insensible.

À un tel état de l’âme, les œuvres sont nécessaires ; je veux me consacrer au service des pauvres et des malades. Dieu ne peut trouver mauvais que ce soit plutôt aux soins de cette funeste infirmité ; seule image qui puisse jamais subsister dans ma pensée et devant mes yeux.

Je m’informai de l’infortuné instrument aveugle d’un si affreux malheur ; il n’avait pas eu un éclair de raison, ni d’intelligence : dès lors, il n’avait reconnu personne. Il me semblait que je devais en louer Dieu : quelquefois, je me reproche une telle pensée.

On l’avait transporté dans l’hospice où mon père avait voulu l’envoyer, tardant par bonté à l’y faire conduire.

C’est là que je voudrais être employée par les Supérieurs de l’ordre, où j’implore la grâce d’être reçue : je leur obéirai sans murmure. Aurais-je tort de me sentir des devoirs envers celui dont mon père s’occupait avec tant d’affection ? Je sais que je ne pourrai ni le soigner, ni même le voir ; mais je serai près de lui ; je m’informerai de ses souffrances ; je veillerai à ce que ce vivant, dont l’âme est déjà absente, reçoive les secours qui peuvent adoucir les douleurs physiques ; s’il venait à guérir, je supplie qu’on m’envoie loin des lieux où il sera.

 

 

Je rendis à la Supérieure le récit de sœur Marguerite ; elle me dit que nulle de ses pieuses compagnes n’était plus dévouée, plus soigneuse, plus sereine dans sa piété et son zèle. – Mais, ajouta-t-elle, ses efforts sont au-dessus de ses forces ; elle veut étouffer sa douleur ; intérieurement elle est dévorée ; il n’y a pas une minute du jour où elle puisse avoir une autre pensée ; mais elle n’en parle jamais.

 

Six mois après je reçus la lettre suivante :

 

« Monsieur, vous avez pris tant d’intérêt à notre sœur Marguerite, que je crois devoir vous annoncer qu’elle a trouvé le terme de sa malheureuse existence ; Dieu l’a appelée à lui.

« Le pauvre jeune homme qui était enfermé dans l’hospice a toujours été de plus en plus livré à des accès de frénésie. Il y a quinze jours la fièvre cérébrale se déclara : il fallut le dire à Marguerite. Elle me pria de la dispenser de son service ; elle ne se sentait pas la force de le continuer. Elle se rendit à la chapelle, et resta en prières tout le jour et presque toute la nuit.

« Le jeune homme mourut dans la journée du lendemain. Le corps fut porté à l’église. Lorsque nous vînmes toutes pour y jeter l’eau bénite, Marguerite voulut être à son rang. En passant devant la bière, elle tomba en faiblesse. Deux jours après, elle est morte entre mes bras, comme une vraie sainte. »

 

 

 

Baron de BARANTE.

 

Recueilli dans

Trois nouvelles piémontaises,

1835.

 

 

 

 

 

 

 

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