Le Cid campeador

 

 

Un soir, dans la Sierra, passait Campeador.

Sur sa cuirasse d’or le soleil mirait l’or

Des derniers flamboiements d’une soirée ardente,

Et doublait du héros la splendeur flamboyante !

Il n’était qu’or partout, du cimier aux talons,

L’or des cuissards froissait l’or des caparaçons,

Des rubis grenadins faisaient feu sur son casque,

Mais ses yeux en faisaient plus encore sous son masque...

Superbe, et de loisir, il allait sans pareil,

Et n’ayant rien à battre, il battait le soleil !

 

Et les pâtres, penchés aux rampes des montagnes,

Se le montraient flambant, au loin, dans les campagnes,

Comme une tour de feu, ce grand cavalier d’or,

Et disaient : C’est saint Jacques ou bien Campeador,

Confondant tous les deux dans une même gloire,

L’un, pour mieux l’admirer, l’autre, pour mieux y croire.

 

Or, comme il passait là, magnifique et puissant,

Et calme, et grave, et lent, le radieux passant

Entendit dans le creux d’un ravin solitaire

Une voix qui semblait, triste, sortir de terre !

Et c’était, étendu sur le sol, un lépreux,

Une immondice humaine, un monstre, un être affreux

Dont l’aspect fit lever tout droit, dans la poussière,

Les deux pieds du cheval se dressant en arrière,

 

Comme s’il eût compris que les fers de ses pieds,

S’ils touchaient à cet être, en resteraient souillés,

Et qu’il ne pourrait plus en essuyer la fange !

Cependant le héros, dans sa splendeur d’archange,

Inclinant son panache éclatant, aperçut

Ce hideux malandrin, sale et vil, le rebut

Du monde, – il lui tendit noblement son aumône,

Du haut de son cheval cabré, comme d’un trône,

À ce lépreux impur, contagieux, maudit,

Qui la lui demandait au nom de Jésus-Christ !

C’est alors qu’on pût voir une chose touchante :

Allongeant vers le Cid sa main pulvérulente,

Le lépreux accroupi se mit sur ses genoux,

Surpris – le repoussé! – de voir un homme doux

Ne pas montrer l’horreur qu’inspirait sa présence,

Et ne pas l’écarter du bois dur de sa lance ;

Et touché dans le cœur de voir cette pitié,

Il osa, lui, le vil, l’affreux, l’humilié,

Dans un de ces élans plus forts que la nature,

Au gantelet d’acier coller sa bouche impure.

Le malheureux savait qu’il pouvait appuyer,

Sans lui donner son mal, sur le brillant acier,

Le mouiller de sa lèvre, y traîner son haleine.

Lui qui n’avait jamais baisé de main humaine

Et qui donnait la mort d’un seul attouchement,

Vautra son front dartreux sur l’acier de ce gant.

Et le Cid le laissa très tranquillement faire,

Sans dédain, sans dégoût, sans haine, sans colère,

Immobile, il restait le grand Campeador !

 

Que pouvait-il penser sous le grillage d’or

De son casque en rubis, quand il vit cette audace ?

Quel sentiment passa sous l’or de sa cuirasse ?

Mais il fixa longtemps le lépreux, – puis soudain,

Il arracha son gant et lui donna sa main.

 

 

 

Jules BARBEY D'AUREVILLY.

 

 

 

 

 

 

 

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