Émilienne

 

LES SATURNALES DU CINÉMA

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BARRÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Origène croyait que les âmes des hommes avaient été autrefois des anges. Il y a des rencontres heureuses et je ne dis pas seulement avec des jeunes femmes, mais aussi avec des vieilles et surtout avec des enfants, où je suis de son opinion.

 

1° Comment j’ai rencontré Émilienne.

2° Le ciné.

Je vois un motif éternel : l’enfant à la fontaine.

Elle tient un litre, une bouteille verte. Et puis elle parle avec un enthousiasme grave, du ciné.

C’est un astre nouveau que je vois monter dans le ciel.

Sa confiance (sa petite main).

Sa bonne volonté (elle chante).

Son idéal (elle vit au ciné).

Mettre la description du jardin et des cloches.

Le silence du ciel.

Toute la journée j’ai cherché à voir dans le ciel, sous le soleil, les anges dont je sentais qu’ils volaient autour de moi.

 

Dans un charmant va-et-vient de mon travail à ma rêverie, du mouvement des fleurs et des oiseaux à mes phrases.

Nous habitons, à la sortie de la petite ville, une maison au milieu d’un grand jardin, et tout au bout de ce jardin, dans un charmant verger, sous des mirabelliers, des pauvres ont construit deux baraques (de trois mètres de long sur deux mètres de haut), l’une en tôle ondulée, l’autre en vieilles planches.

 

Depuis deux jours, il pleuvait. Le soleil vient de sortir des nuages, il fait étinceler la prairie, les vergers et les fleurs, et soudain la petite ville carillonne à cœur perdu, indéfiniment, en l’honneur de Marie.

Nous sommes au matin de la fête de l’Assomption. Je me promène dans mon jardin. Les cloches sonnent, s’arrêtent, reprennent. Je glorifie dans mon cœur réjoui ces deux soleils de la nature et de l’âme, cette belle harmonie qui se continuera cette après-midi dans la procession jonchant de roses et de pivoines le chemin de la statue de la Vierge, portée par les jeunes filles. Les cloches jouent un vieil air de menuet en l’honneur de la reine du ciel et des anges, modèle de toute courtoisie, et moi j’associe son image au plaisir que j’éprouve à regarder et respirer les roses et les héliotropes. La journée tout entière sera une vieille fête à la française.

Comme en hiver, parfois, nous sentons qu’il va tomber de la neige, j’éprouve, d’une manière inexplicable, qu’autour de moi l’espace est peuplé de présences mystérieuses.

Sûrement il y a des anges dans le ciel.

 

Présence de quelque chose qui est nous et qui n’est pas en nous. Journée de ferveur et de grâce ! Une de ces journées où nos meilleures émotions, pour l’ordinaire refoulées dans nos profondeurs, montent à la surface de notre âme.

 

Les jeunes filles viennent de porter à travers la ville la vierge dorée sur ce chemin de roses et de pivoines. Le long de la rivière qui miroite et murmure sous le vent et sur les cailloux, toute l’après-midi je me promène, ravi, assez étonné d’aller à ras de terre quand mon esprit s’égare par dessus les nuages, dans le royaume invisible.

Au soir, je rentrais, quand j’ai rencontré une petite fille blonde, pieds nus, pas peignée, la robe pleine de trous, qui marchait dans l’herbe et la boue du sentier, avec une bouteille dans chacune de ses mains.

– Où vas-tu, petite fille ?

– Chercher de l’eau.

– Où ça ?

– À la source.

Il est certain que cette petite fille, derrière l’affreuse grimace qu’elle me fait à cause du soleil qui la gêne pour me regarder, juge mes questions tout à fait oiseuses et d’une bêtise que raillait le vieux Pont-Neuf :

 

            En vous voyant sous l’habit militaire,

            J’ai reconnu que vous étiez soldat...

 

puisqu’elle a ses deux bouteilles, sur le chemin de la source. Mais les enfants et les animaux devinent ceux qui les aiment.

Elle est intimidée et confiante.

– Où est la source ?

– Vous en venez.

Elle me montre la direction avec son menton, puisque ses deux mains sont prises.

– Une source ! Tu vas me la montrer.

Elle fait un geste d’acquiescement, en plissant son front, comme un serpent qui se met en marche.

(C’est sûrement sa petite pensée qui s’ingénie à se demander ce que veut ce singulier promeneur.)

– Comment t’appelles-tu ?

– Émilienne.

– Où habites-tu ?

– Dans la baraque, après votre jardin. Pas celle en bois, de la grand’mère, où il pleut ; celle en tôle, qu’on a été chercher à l’aviation des Anglais.

Avec la prestesse et le tour de main affectueux d’une petite maman qui s’occupe de la toilette de son enfant, elle dégage de sa mousse et de ses écumes le goulot en plomb qu’on avait donné à la source, assemble trois pierres, y appuie sa bouteille. Nous attendons, pour l’autre bouteille, et je m’émerveille de ce motif éternel : l’enfant à la fontaine.

– Émilienne, tu es adroite comme une chatte !

(Je l’interroge sur sa famille.)

– Ma grand’mère frappe quelquefois de trop.

– Comment ça ?

Émilienne occupait la planche du lit. Elle dormait. La grand’mère était ivre. Pour la chasser, elle l’a frappée avec la bouteille, si fort « que le sang trissait 1 au front ».

– Ça, (répète Émilienne) c’était de trop.

« De trop », « la planche du lit »... Mon premier mouvement est d’écarter de ma pensée, de ne pas laisser pénétrer en moi ces mots, ces images qui vont s’y fixer...

Avant de m’en aller, je cherche à savoir comment lui venir en aide. Mais ce n’est rien de tout cela qui l’intéresse. Elle ne sait pas qu’elle est malheureuse.

Et comme je veux lui donner quelques sous, elle répond :

– Vous les donnerez à ma grand’mère pour qu’elle me les garde.

 

« Une petite âme d’enfant capable de toutes les grandeurs. »

 

Par derrière la haie. À la porte (du jardin).

C’est l’enfant de la nature, l’Indien. Je crois qu’elle rôde autour de moi. Elle surgit.

– Tu viendras voir ma petite fille.

Elle m’a regardé avec sérieux et jalousie.

– Vous avez une petite fille ?

– Bien plus grande que toi, d’un autre genre, ai-je répondu précipitamment, et qui te donnera du chocolat et des gâteaux.

– C’est bien, dit-elle, je viendrai chez vous.

Puis elle ajouta avec orgueil, en soulevant et allongeant son petit pied nu :

– Je mettrai mes souliers.

– Tu as des souliers ?

– Oui, une paire de neufs.

 

La première visite d’Émilienne.

À une heure, j’ai dit :

– Allez chercher Émilienne.

Elle n’est pas venue.

Une heure après, tout le monde est descendu. Rien ? Rien. Et quand je suis passé près d’un massif d’arbres, il en est sorti une petite fille qui est venue à moi, m’a pris la main et sans la lâcher s’est tenue à mes côtés avec un mélange très comique de timidité et de fierté.

– Tu n’es pas venue à une heure ?

– Si.

– On t’a pourtant cherchée.

Elle fait signe de la tête qu’elle le sait. Elle a tout vu, tout mal compris, et c’est moi qu’elle attendait.

 

Émilienne est fraîche, elle se promène avec une curiosité, un esprit d’observation et une confiance d’innocente.

– Et l’école, Émilienne ? As-tu de bonnes notes ?

– La maîtresse m’a donné des bons points pour le chant.

 

Le monde était charmant, précaire, plein de périls ; tout frémissait au vent, au soleil, au mystère. Émilienne chantait Les Petits Cochons Roses avec application, le front ridé, la voix éraillée, mais le cœur pur, pleine de bonne volonté. Et, comme la maîtresse l’avait enseigné, quand elle parlait de la queue en tire-bouchon des petits cochons, elle dessinait prestement en l’air, de son doigt levé, une petite spirale, ce qui me faisait rire d’un rire qui l’emplissait de plaisir et l’obligeait à son tour, malgré le sérieux de sa tâche, à sourire.

 

J’aimerais mieux qu’elle eût la voix pure et légère ; mais, privée de son droit, elle touche davantage, cette cigale innocente, par cette injustice qu’elle subit du sort.

 

Émilienne au pied de la haie.

Je suis assis dans le jardin. Devant moi, par-dessus la haie, le large horizon de la rivière. Tout près, en contre-bas, un sentier.

Je viens de l’entendre qui passait sous la haie, en parlant aux esprits invisibles avec un accent de vieille femme.

 

En la regardant, je songe à ce que dit Swedenborg : « Plus vieux sont les Anges, plus les Anges sont beaux. » C’est un vieil Ange, qu’Émilienne.

 

C’est une bavarde ! Elle me raconte à perdre haleine, avec un accent horrible et une intensité superbe, une histoire où je ne comprends rien :

– « Elle a pardonné son homme. Trop tard ! Il est mort... La petite a failli être brûlée et s’en est allée en auto... L’autre a entendu ce que disait Gaby, alors elle l’a battue... »

– Qu’est-ce que tout ça, Émilienne ?

– C’est le ciné.

 

Je suis émerveillé de ce qu’il y a d’aisé et d’aérien chez Émilienne ; Émilienne marche dans son rêve étoilé ; c’est la divine naïveté de l’enfance.

 

Émilienne ne sait pas monter un escalier.

Émilienne, au deuxième étage, quand elle a cru venir le moment de partir, est allée tout droit au balcon, ne doutant pas d’y trouver la terre ferme.

 

Émilienne jalousée.

Maintenant Émilienne est une habituée. Elle entre un peu chaque jour dans la maison. Je ne la vois pas toujours.

Deux petites filles ont abordé dans la rue la cuisinière et lui ont dit :

– Est-ce vrai qu’Émilienne déjeune tous les jours avec M. Barrès ?

Je suis ravi de cette histoire ; je n’avais pas cette idée qu’Émilienne tirerait vanité de notre entente.

 

Je crois qu’Émilienne me surveille. Je ne sors jamais de mon jardin qu’au bout d’un petit temps elle ne surgisse d’un fossé, d’un champ d’avoine, descendue du ciel comme un ange, et sans mot dire se vienne ranger près de moi, avec une figure honteuse et qui déborde de sympathie.

Elle supporte impatiemment mes questions de politesse :

« Où vas-tu ? As-tu de bonnes notes en classe ? » Et sans chercher de transition ni de prétexte, tout de go, me raconte la dernière tranche du roman-feuilleton du ciné.

 

Le scarabée noir, dans sa bouse de vache, et la cétoine dorée, dans sa rose, ne voient pas notre regard qui les observe et n’imaginent rien du rôle qu’ils tiennent dans notre idée. Et nous, de qui sommes-nous le scarabée et la cétoine ? Sous quel œil, à notre insu, respirons-nous les fanges et les parfums de la vie ? Par dessus nous, dans la série des êtres, quels êtres, dont la vue même nous échappe, possèdent des forces d’amour qui soient à la sainteté et au génie des grands hommes ce qu’est notre intelligence à l’instinct charmant des insectes ?

L’amour, voilà l’indice, l’embryon, le rudiment d’une supériorité que nous pressentons, sans la concevoir. Il est des Anges sur nos têtes, et, par-dessus les Anges, des Trônes, des Dominations. C’est raisonnable et nécessaire ; je le crois d’intuition et je le désire, et parfois je les sens.

 

Sûrement, Émilienne croit que je suis l’un de ces personnages divins, et moi, dans son regard pur, je vois une parcelle angélique.

Je lui inspire une curiosité infinie. Je suis pour elle un personnage de conte de fées. En outre, je flatte sa vanité. Je m’occupe d’elle et je lui donne une certaine importance aux yeux de quatre ou cinq personnes qui nous voient. Mais elle me préfère le ciné.

 

Quand Émilienne me parle du ciné, je songe toujours à la petite source auprès de laquelle je fis sa gentille connaissance. Je les confonds toutes deux. Ce sont deux sœurs. La violence avec laquelle cette eau jaillit de terre à la lumière, et la violence avec laquelle Émilienne s’élance vers ce ciel, le cinéma !

 

Newman pense qu’il y a dans les airs des millions d’Anges et qu’il n’y en a pas deux de pareils ; ils sont tous d’espèces différentes, comme l’aigle, la colombe et le rossignol. Mais la caractéristique des Anges de l’ordre le plus inférieur (et je crois qu’Émilienne appartient à ce chœur), c’est le contentement. Ils ne désirent rien que ce qu’ils possèdent, car un autre désir serait en désaccord avec le vouloir de Celui qui leur assigne leur place. Émilienne est merveilleuse de contentement. Elle parle avec un enthousiasme grave du ciné. C’est un astre nouveau que je vois monter dans le ciel. Les saturnales du ciné.

 

S’il y avait encore, dans le pays, des Sylvains, des Dryades, des Oréades, des Fées, je crois que ces personnes rustiques suivraient le mouvement et viendraient avec Émilienne aux représentations du dimanche. Nul qui ne soit captivé...

 

Je l’entends de l’autre côté de la haie, qui chantonne, et je suis bien fâché de penser qu’elle va être détournée de ce murmure intérieur par l’appel du ciné. Je sais bien que tout de même l’enfant fut morte. Mais ces choses de Dieu se font peu à peu et quasi imperceptiblement, et ce ciné la gâte.

 

Ce qui me plaît d’une manière inépuisable dans Émilienne, c’est la confiance qu’elle a dans notre sympathie. Elle est enchantée de se tenir à côté de moi, elle en tire – Dieu me pardonne ! je suis bien obligé de le reconnaître – une extrême satisfaction de gentille vanité, et ne met pas un seul instant en doute que je n’y trouve un égal plaisir. En quoi elle a complètement raison. C’est possible que les enfants soient pleins de défauts et doivent être dressés, disciplinés ; je le crois, mais je les aime parce qu’ils me semblent plus près de l’origine des choses, plus près de Dieu, frais, primitifs, neufs et vraiment encore tout animés de la bonne volonté du Paradis terrestre.

Son regard est extraordinaire d’humilité et de désir de bien faire. Telles sont ses grâces naturelles. Pour le surplus, je concède qu’on peut la dire laide, grimaçante, avec un affreux accent. Mais qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse ! Il est en elle quelque chose que je ne sais exprimer mais qui se retrouve chez les saints et les génies (ce qui fait que je trouve qu’il y a chez eux de l’enfance), quelque chose de neuf, de candide, de direct. Quelque chose agit en elle comme en eux. Je ne cherche dans les êtres que cela.

 

Un enfant, c’est comme une lumière qui brille dans la prairie, où déjà le jour s’assombrit.

 

À l’occasion du nouvel an, qu’est-ce qui ferait plaisir à Émilienne ? Un bon manteau contre la neige, des gants fourrés, des gros bas de laine et des souliers, des sucreries, des oranges, un album d’images ?

 

Tout me ravit. Émilienne et ses baisers d’adieu.

 

Je savais bien qu’elle fuirait de sa sixième année ; je ne pensais pas qu’elle fuirait si vite de mon jardin.

 

Où donc es-tu, Émilienne, – je ne veux pas dire dans quel village, dans quelle famille (cela, je pourrais le savoir), mais dans quel sentier, vers quelle destinée ?

 

Il est des contacts d’âme, des appels que nous sommes coupables de ne pas comprendre. Des cloches, dans l’air, nous convoquent. Des destinées se dessinent faiblement. Un premier pas auquel nous sommes invités nous engagerait tout entier, et ce serait l’accès d’une vie transfigurée. Mais que vaut cette sollicitation ? Faut-il être morne, ou céder à sa mystérieuse puissance ? Faut-il passer quinze jours à rechercher Émilienne pour n’en savoir que faire de bon ? Faut-il qu’une fois encore la palombe nous ait frôlé de son aile sans trouver chez nous l’abri qui nous eût rendu si heureux ?

 

 

CHARMES SUR MOSELLE,

1922-1928.

 

 

 

 

Maurice BARRÈS, N’importe où hors du monde.

 

 

 

 

 



1 « Trisser » : jaillir, expression lorraine.

 

 

 

 

 

 

 

 

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