Le réveil des morts au village

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BARRÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la petite nation lorraine les forces occultes, en tout temps, se sont manifestées de la manière la plus saisissante. C’est le pays des vulgaires sorciers et des mages les plus nobles.

Les idées qu’ils agitent n’ont aucune prise sur ma raison, mais un être porte en soi plus de puissance à s’émouvoir qu’il ne s’en connaît. Toutes les images que la suite des gens de notre race a formées reposent dans nos cœurs et peuvent s’y réveiller. Certains jours, on ferme les livres, on se surprend à délaisser la grand-route publique pour les vieilles voies abandonnées ; on s’en va errer dans les halliers de la rêverie.

À ces fugues de l’âme, rien ne me dispose aussi bien que la vue des grandes solitudes de la vieille Lorraine.

Il ne manque pas de gens pour aimer les faciles vallées de nos rivières, la Moselle, la Meurthe, la Meuse, enrichies de villes prospères ; ils y trouvent une vie accueillante et rien qui les déroute. Mais qui donc a parcouru l’immense et grave plateau lorrain, légèrement incliné depuis les fontaines et le Bois Chenu, où Jeanne d’Arc écoutait ses voix, jusqu’aux étangs, au bord desquels Stanislas de Guaïta écrivait l’histoire de la basse et de la haute magie ? Vaste pays de la tristesse sans déclamation. Pays abandonné, usé plutôt. On y est pressé par des ombres, mais des ombres qui n’ont pas de noms ; ici les chefs eux-mêmes sont morts sans laisser de mémoire. Une tristesse immobile est suspendue sur cette immensité.

Pourquoi ces déserts me portent-ils des coups si forts et si justes ? Comment ces plaines déshéritées atteignent-elles sûrement mon cœur ? Il est impossible d’exprimer par aucune description directe la saisissante qualité morale du plateau lorrain. Mais je me rappelle un trait, deux mots relevés dans les archives de ma petite ville et qui donnent le ton, la couleur morale de ces cantons de la vieille Lorraine. Peu de jours après la fête des Morts de 1721, un sieur Jean Jourat, de qui l’on ne sait rien de plus, comparut devant Messieurs de l’Hôtel de Ville à Charmes, « en leur déclarant qu’il demandait d’aller chaque jour à minuit, crier le réveil pour les âmes du Purgatoire ». Voilà qui rend compte du sentiment sérieux qui s’empare d’un voyageur au milieu de ces espaces battus des vents. Leur silence, leurs vallonnements, leurs longues files de peupliers et leur solitude se transforment tout naturellement dans nos âmes en prière.

Il y a quelques semaines, à la fin d’une journée d’automne, un léger accident de voiture m’arriva comme un fait exprès, pour satisfaire ma passion de la plaine lorraine. J’ai dû passer une paire d’heures dans une de ses parties les plus déshéritées, non loin de Vittel sur la haute route découverte qui va de Saint-Baslemont à Lignéville, et d’où l’on embrasse une sévère étendue de champs et de bois, bosselée de monticules. Région brûlante l’été, glaciale l’hiver, toute monotone, sans agréments, c’est entendu, mais où l’on goûte la sensation du permanent. Rien n’y bouge et l’on croit y voir les forces élémentaires, les Dieux indigètes.

Ma bonne fortune m’avait donné un compagnon avec qui je pouvais penser tout haut, sans crainte qu’il raillât ces sentiments un peu particuliers, et que je pouvais consulter comme un répertoire inépuisable des choses de Lorraine. M. l’abbé Pierrefitte est prêtre, paysan et vieillard. On trouve emmêlées et accordées en lui la doctrine de l’Église avec les traditions séculaires du sol. Cela compose un électuaire admirable, un trésor de sagesse, infiniment précieux pour celui qui vit, à l’ordinaire, dans une conception purement rationnelle du monde.

Nous descendîmes jusqu’au village de Lignéville et, après avoir recherché les vestiges du château dans une boue épaisse, nous allâmes visiter l’église. Elle offre un détail curieux, une petite ouverture ronde et grillagée, encore intacte dans la muraille du chœur. Cette disposition, assez fréquente au quinzième siècle, permettait d’adorer l’Eucharistie depuis le cimetière, lorsque l’église était fermée. Ouvert sur le clos funèbre, cet « occulus » associait les défunts à l’acte de vénération et les rassemblait sous la protection divine. Une lampe perpétuelle y brillait comme un phare mystique. Ah ! qui donc retracera l’histoire du divin chez les paysans, l’histoire des variations du sentiment religieux, de père en fils, dans un de nos villages ? On voudrait tirer à la lumière les raisons, le secret de cette inquiétude lorraine (qu’elle vienne de Dieu ou du diable), qu’un magistrat terroriste, un Nicolas Rémy essaya d’épurer dans les flammes du bûcher, mais que j’ai toujours vue aussi vive dans la clinique du Dr Liébault et autour de la chaire des occultistes lorrains.

Telles étaient les pensées que nous échangions, mon compagnon et moi. Et j’arrivai à lui dire : – Guérit-on toujours du « secret » ? Avons-nous encore des sorciers ? Voit-on des revenants sur nos chemins vicinaux ?

Il me répondait avec une sorte de contrainte, ou plutôt avec la manière prudente, réfléchie, d’un prêtre qui côtoie des abîmes. Il n’était pas curieux de ces choses ; il avait vu cela et cela, mais sans jamais s’y arrêter. Pourtant, comme je le pressais :

– Voici, me dit-il, un fait que j’ai vu, un fait que je garantis : j’étais un jeune vicaire. Dans ce temps-là, ce n’était pas comme aujourd’hui, on n’avait que deux jours de congé par an. Je les passais chez ma mère, à trois lieues d’ici, au moment de la fête de notre village, car c’est l’époque des réunions de famille.

« Après les modestes réjouissances du dimanche, j’avais dormi sous le toit paternel. Le matin je sortis et je rencontrai un jeune homme qui venait de faire ses cinq ans de service. Il me dit : « Vous n’avez pas vu de revenants, monsieur l’abbé ? » – « Et toi, Cornefert ? » – « Pas moi, mais il y en a qui en ont vu cette nuit. »

Il me les nomma ; et sans avoir l’air de rien (c’est facile dans un village), je m’arrangeai pour rencontrer l’un d’eux. « Eh bien ! lui dis-je, après un premier bonjour, il paraît que tu as vu des revenants cette nuit ! » – « Tiens, fit l’autre d’un air gêné ; comment savez-vous ? » – « C’est Cornefert qui m’en a parlé. »

« Alors voici ce qu’il m’apprit. Ils étaient sept, parmi lesquels un zouave venu en permission au village, qui, après dîner, étaient allés au café. Vous pensez ce qu’était un café par ici, vers 1860 ! Nos jeunes gens faisaient la partie plutôt qu’ils ne buvaient. Cinq battaient les cartes, les deux autres regardaient, et tous ils consommaient si peu que ça ne valait pas la chandelle qu’ils brûlaient. Aussi, à deux heures du matin, le patron les mit dehors.

« Les voilà, les sept, dans la rue, les yeux tout saisis par ce noir. Pas de lune ni d’étoiles, mais une sorte de lumière diffuse et l’air si épais qu’on l’aurait coupé au couteau. Quatre s’en vont dans un sens et deux dans l’autre. Tout à coup les quatre, dont était Cornefert, se trouvent pris dans une foule comme on en voit les jours de foire, mais une foule aux bizarres costumes, où ils ne connaissent personne. Devant eux, derrière eux, des gens, tous étrangement vêtus, marchent sans parler ni produire aucun bruit dans un terrifiant silence. Nos garçons s’épouvantent et d’instinct se serrent les coudes. Comme la foule dans laquelle ils marchent, ils se taisent. Ils vont, se tenant par les bras. Après quelque trente mètres, Cornefert, qui se trouvait à l’un des bouts de la chaîne, voyant qu’un de ces personnages, qui les avait dépassés, s’en revenait sur ses pas et de nouveau les croisait, osa, pour se rendre compte, lui donner le croc-en-jambes. Mais l’homme sembla traverser la jambe, sans que Cornefert sentît rien. Il s’éloigna d’un pas paisible. « Alors, mes dents claquaient de peur », me disait Cornefert en me racontant cette histoire.

« Un peu plus loin, l’un d’eux aperçoit plusieurs de ces gens qui pénètrent chez un de ses cousins. Il veut les suivre, entrer avec eux, se réfugier. Il heurte la porte close, cependant que les étrangers continuent de s’y enfoncer, comme à portail ouvert.

« Le cœur battant, ils poursuivent leur route, ils arrivent enfin chez Cornefert, tournent la clef, poussent la porte, sont suivis dans le couloir par une partie de cette terrible troupe, parviennent à battre le briquet et se trouvent seuls, tous les quatre.

« Voilà ce que Cornefert me conta, appuyé par les trois autres.

« Ah ! mais, pensais-je, est-ce qu’ils se moquent ? Je saurai bien y voir clair.

« Ils m’en fournirent le moyen, car l’un d’eux ajouta aussitôt : – « Pour sûr qu’ils avaient de drôles d’habits ! » – « Et quels habits ? » demandai-je. « Ils étaient comme ça et comme ça. » Et il me fit le tableau d’une foule du Moyen Âge, en me décrivant, avec des termes d’illettré, mais avec une exactitude surprenante, les costumes des hommes, des femmes, des enfants, et des seigneurs d’alors dans nos villages lorrains. Les vieux costumes, c’est un point que je connais assez pour qu’on ne puisse pas me tromper. Je les ai questionnés séparément. Je leur disais : « Avec ce vêtement-là, comment était le chapeau ? » Et ces ignorants, qui n’avaient rien lu ni rien vu, me décrivaient des cottes et des chausses correspondant aux bonnets et aux chapels.

« Vous pensez bien que je ne manquai pas de pousser mon enquête auprès des deux, qui, sur le seuil du café, s’étaient séparés de la bande. Je réussis à les rencontrer avant qu’ils eussent revu les autres. L’un d’eux était le zouave qui m’avoua qu’il était légèrement parti pour la gloire. Eh bien ! ils avaient vu exactement la même foule, seulement ils la remontaient, tandis que leurs camarades la descendaient.

« Voilà, conclut M. l’abbé Pierrefitte ; je ne suis pas collectionneur, mais je puis vous donner ce fait-là que j’ai vérifié.

– Et comment l’expliquez-vous ?

– Je me suis perdu en conjonctures. Voici à quoi j’ai pensé un moment. Vous savez que le lendemain de la fête, dans nos villages, c’est la coutume de dire une messe pour les morts de la paroisse. N’étaient-ce pas les trépassés qui se rendaient à l’église ? Cornefert et sa bande n’ont vu que des morts du Moyen Âge. C’est sans doute que les autres morts avaient déjà défilé, ou bien allaient défiler. »

Ainsi parla mon compagnon, puis il se tut, peut-être parce qu’un bon conteur sait la force du silence après un beau récit, ou plus probablement parce qu’il ne voulait pas peser sur ma croyance, ni exagérer la sienne.

Nous pûmes reprendre la voiture et, sortis du fond de Lignéville, continuer de suivre vers Charmes la route étroite sur la haute plaine. Il ne restait qu’une heure de jour tout au plus. Le pays semblait plus aride que jamais, plus épuisé, sans bruit, ni passant. Seules des bandes de corbeaux, vieilles bêtes gallo-romaines, çà et là s’envolaient des labours en croassant : « cras, cras, cras », c’est-à-dire « demain, demain ». Et pourtant je ne pouvais pas détacher mes yeux de cet horizon. J’y trouvais cette attitude, calme et voilant la plus puissante passion, que je demande aux chefs-d’œuvre de l’art, cette solitude dans laquelle nous plonge toute grande pensée singulière, enfin cette sorte de morne repos que prend le corps aux heures où l’esprit s’évade.

C’est possible qu’un tel récit ne suffise pas à lui seul pour ébranler l’imagination, mais, s’il vient se placer dans une série de faits qui l’éclairent et l’appuient, il nous oriente, nous aide à prendre le vrai point de vue. L’histoire que je venais d’entendre, ce tableau de tout ce cimetière allant d’un pas pressé vers la fontaine des prières, à travers la rue du village, pour la communion des vivants et des morts, augmentait la fascination que je subis de ce grand ciel bleuâtre, de ce vent perpétuel, de cette terre aplanie, la plus usée de France, au dire des géologues, et de cette petite nation avisée, glacée, toute nette, mais dont l’esprit terre à terre revient sans trêve solliciter les arcanes de la mystique.

 

12 décembre 1909.

 

 

Maurice BARRÈS, N’importe où hors du monde, 1958.

 

 

 

 

 

 

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