La sibylle d’Auxerre

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BARRÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici plusieurs mois qu’en feuilletant une brochure chez le libraire, j’ai appris par hasard qu’il existe dans la cathédrale d’Auxerre une image de la Sibylle. Il paraît même que jadis on en voyait deux autres sous le porche. Un vrai nid de Sibylles, cette cathédrale ! Cela m’a tout de suite enchanté d’une manière qu’il m’est assez difficile de rendre claire, fût-ce à moi-même. Ce que j’éprouve, c’est un sentiment profond d’approbation. J’approuve que dans un lieu saint quelque chose de charmant et de mystérieux, que le malheur avait découronné, ait été recueilli avec honneur. La dernière des Sibylles errait silencieusement sans abri. Ses temples d’Europe et d’Asie s’étaient écroulés, et les dieux païens couchés dans le sable ne pouvaient plus la protéger. Le Christ les supplée et reçoit leur fille chérie dans l’ombre de son autel. Quelle émouvante courtoisie de la divinité !

Depuis que j’ai fait cette belle découverte, mon imagination excitée se nourrit de cette aventure comme d’une musique. La nuit, si je ne dors pas, et le jour, dans l’intervalle de mes occupations, je me transporte en esprit auprès de cette réfugiée. Qu’est-ce que Thémistocle assis en suppliant au foyer de son ennemi ? Qu’est-ce que Mlle de La Vallière repentie chez les Carmélites ? Il est d’un sens autrement riche, le roman de cette survivante des idoles admise chez le vrai Dieu ! Ce matin, n’y tenant plus, j’ai pris le train pour Auxerre.

Quand j’entrai dans la cathédrale, vers la fin de la journée, un vicaire y faisait la leçon à une trentaine de petites filles, dont les regards perçants me prirent dès le seuil et ne me lâchèrent plus, étonnés que j’allasse de droite et de gauche, le nez en l’air, à la recherche de ma merveille, tant et si bien qu’à la fin, contrarié d’être un prétexte à leur dissipation, je pris le parti de m’adresser au prêtre.

– Où diable, monsieur l’abbé, – excusez mon indiscrétion, – pourrais-je trouver cette fameuse figure de la Sibylle ?

– Ah ! me dit-il, en m’exprimant d’un coup d’œil cette sorte de sympathie qu’un homme bienveillant éprouve pour un excentrique innocent, ah ! vous venez pour notre Sibylle ! Je vais vous la montrer.

Il me conduisit derrière l’autel, et les petites filles, malgré ses gestes répétés qui auraient voulu les fixer sur leurs bancs, nous suivirent ; rendues fort hilares par ce mot singulier de sibylle.

– Tenez, me dit-il, la voilà justement en conversation avec le Saint-Esprit.

Je vis, sculptée dans le pourtour du chœur, une image poussiéreuse, dont par miracle à cette minute un gros pigeon, tout vivant et roucoulant, piétinait sans aucune retenue l’épaule.

– Ah ! monsieur l’abbé, ce pigeon, c’est la colombe que les images espagnoles nous font voir dictant à l’oreille de sainte Thérèse les pensées du ciel. C’est aussi la palombe que Jeanne d’Arc avait prise pour armes parlantes.

Mais l’abbé ne m’écoutait pas. Ses catéchistes, à voir le pigeon, mouraient de rire. Il appela le sacristain.

– Mon ami, lui dit-il, chassez cette volaille.

Le sacristain, muni d’un long éteignoir, délogea le pigeon, qui, par la verrière ouverte, s’en retourna dans le ciel. L’abbé regroupa ses rieuses. Et je restai seul en face de la Sibylle dont l’air d’extrême mécontentement me frappa.

– C’est toujours ainsi, me dit-elle. Pour ces prêtres je suis une fantaisie, une caricature, une gargouille de l’intérieur. Vous êtes témoin que ce vicaire n’a pas su, fût-ce d’un mot, me garder mon rang devant ces petites ignorantes.

 

MOI

 

Ô Sibylle, tout de même, ces prêtres vous donnent ici la plus digne hospitalité. Vous ne seriez pas heureuse sans leur abri ! C’est un mérite qu’il faut leur reconnaître, et dont je leur ai, pour moi, une sincère gratitude.

 

LA SIBYLLE

 

Je leur ai donné plus qu’ils ne me donnent : il n’y a pas de jour qu’ils ne se parent de mon témoignage.

 

MOI

 

Ils vous invoquent devant la dépouille des morts, au milieu des flammes funéraires. Et dans quel chant magnifique ! C’est avec une incomparable grandeur qu’ils vous associent à leur puissance.

 

LA SIBYLLE

 

M’associer à leur puissance ! Grand merci de l’honneur ! J’ai régné sur des temples dont la gloire valait bien celle des plus fameuses cathédrales, et j’y tenais un autre rôle que n’en jouera jamais tout le chapitre des chanoines d’Auxerre. Ma reconnaissance est infinie pour le Christ dont j’ai la première annoncé et salué la venue, mais je sais ce que je vaux et je n’admets pas de comparer ma part avec la leur.

 

MOI

 

Quelle est donc votre part ?

 

LA SIBYLLE

 

Immense, si l’on me fait droit. Mais depuis des siècles, je suis empêchée de rendre aucun service. N’est-ce pas pitié de laisser dans le discrédit les secrets que je possède ? Je me plains de l’éducation dépressive que ce prêtre donne à ces petites filles dont, à Tibur et à Cumes, nous aurions su allumer les âmes.

 

MOI

 

Arrête ! Sibylle ! Je ne suis pas ton ennemi. Je viens ici pour te saluer, parce que j’aime ta vocation et que j’admets confusément que tu demeures une force puissante au repos, mais ne dis pas de mal de ce faiseur de calme, ni de ces bonnes petites filles ordinaires. Les vertus que cet abbé cultive dans leurs âmes sont un reflet de la paix du ciel. Nous pouvons les admirer sans te faire tort à toi qui respires l’air des hauteurs et te joues, à tes risques et périls, dans la zone enflammée des orages. Nous pouvons aimer leur sagesse sans sous-estimer ta folie divine.

 

LA SIBYLLE

 

Je ne pense aucun mal de ces enfants terre à terre. Mais je voudrais leur donner des ailes, et je les plains de laisser en sommeil les meilleures supériorités de la femme. Jadis, la terre avait nos oracles, nos véhémentes et nos rêves. Notre pensée jaillissait en hautes flammes qui guidaient les hommes. Notre énervement, nos audaces et nos initiatives, où sont-ils ? Pourquoi jugez-vous n’avoir pas à les regretter ? Êtes-vous sûr d’avoir raison de préférer systématiquement des enfants douces et bonnes à nous qui disions la bonne aventure et voyions le ciel grand ouvert ?

 

VOIX DES PETITES FILLES

 

Notre père qui êtes aux cieux...

 

MOI

 

Arrête, Sibylle. Écoute-les.

 

VOIX DES PETITES FILLES

 

... Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel...

 

MOI

 

Elles veulent faire triompher le ciel dans le monde. C’est bien beau.

 

LA SIBYLLE

 

Mais précisément, quelles sont leurs relations avec le ciel ? Moi, j’allais en esprit dans le monde invisible. Je m’arrachais à cet état d’emprisonnement où vous êtes tenus. Vous me laissez de côté. Avez-vous trouvé mieux ? Et si vous méprisez ma mission, si vous la trouvez chimérique, pourquoi l’Éternel voulut-il abriter mon sort près de l’autel de vérité ?

 

MOI

 

Magicienne, cette dernière phrase a bien de la force. Certes, ce n’est pas pour rien que vous reposez dans cette maison éternelle, et que le Christ vous a tirée de dessous vos temples écroulés. Pas pour rien ? Mais pour quoi ? J’y vais réfléchir. Il est tard, je cours m’enfermer dans ma chambre d’hôtel pour y songer à vous plus commodément que je ne ferais ici.

 

 

*

*    *

 

Quel plaisir de demeurer toute une soirée seul entre quatre murs, sans qu’aucun fâcheux nous y puisse rejoindre, et d’échauffer en nous des pensées qui tendent toutes à une même fin ! J’ai passé des heures parfaites dans cet hôtel d’Auxerre, à méditer la question si claire de la Sibylle. Je m’étais couché pour mieux raisonner, et, les yeux fermés, je contemplais sympathiquement l’antique prophétesse, toujours jeune, avec son fardeau de problèmes, telle que je venais de la voir dans son ombre séculaire.

Il faut avouer que cette hétérodoxe fait une extraordinaire figure dans le lieu des grandes révélations sur les énigmes de l’univers. Sa seule présence aiderait-elle à résoudre le mystérieux problème de l’inspiration, le problème des rapports de certains êtres avec l’Esprit ? Jadis, elle se tenait sous le chêne de Dodone chargé de colombes noires, et ses oracles, qu’elle écrivait sur les feuilles de l’arbre prophétique, elle les jetait aux quatre vents du ciel. Ô suspecte ! Fut-elle l’instrument des démons ou des anges ? En accueillant cette sorcière des païens, l’Église reconnaît, semble-t-il, et proclame que dans tous les temps quelques êtres privilégiés ont possédé la puissance d’entrer en contact avec Dieu.

Quelques êtres privilégiés ! Lesquels ? Comment ? Pourquoi ? Ô le riche problème, sur lequel chacun dit son mot. Jamblique assure que le prophétisme naît à mesure qu’une créature, en se haussant vers sa perfection, s’unit à la divinité. D’autres l’attribuent aux vapeurs des cavernes. D’autres, à l’humeur sombre et mélancolique des filles. Saint Jérôme, à leur chasteté. Virgile aime les Sibylles ; Michel-Ange s’apparente à ces grandes âmes solitaires ; Delacroix a vu l’une d’elles, dans la forêt ténébreuse, appeler de son rameau d’or les chefs spirituels de l’humanité. Mais il est des jours que les plus beaux commentaires nous lassent. Les violons qui veulent accompagner ces voix extatiques ne risquent-ils pas de les recouvrir ? Ce que vous me dites, violons, c’est l’émoi que vous ressentez de son mystère. Mais sa parole, son soupir, ses troubles, son rêve, ses pleurs, son humble vérité vivante, ah ! que je les préférerais à toutes vos variations ! La Libyque, la Persique, la Cumane, la Phrygienne, autant de reines d’opéra. Derrière ces images brillantes, j’appelle une créature en chair et en os, une pauvre enfant épouvantée de sa demi-divinité, et de qui s’est exhalée cette rêverie que nous prolongeons. La Sibylle n’est pas un mythe, mais originairement une vivante que l’on voudrait surprendre dans l’afflux soudain de son enthousiasme, avec son élan et l’éclair de ses yeux, afin de savoir comment elle accédait aux sources cachées.

Nous manquons de détails sur l’intimité exacte des Sibylles. D’admirables pages subsistent, qui les montrent dans l’instant solennel de leur génie. Mais la préparation de cette haute minute et la rémission qu’elles subissaient ensuite, en quittant le trépied, voilà ce que nous ignorons. Quel malheur qu’il ne se soit trouvé aucun des prêtres du temple, aucune des femmes qui servaient la Sibylle et que son génie conquérait, pour tenir un registre de ses frémissements ! Les gens du pays ont dit à saint Justin qu’elle parlait si vite qu’on n’arrivait pas à noter ses improvisations. Âme charmante, plus que tes oracles et tes chants extatiques, on voudrait connaître l’harmonie de toute ta personne et ta transfiguration à l’heure où tu deviens la parole du Dieu, quand la liqueur commence à fermenter dans la coupe.

Souvent elle est couchée dans l’ombre, pâle et défaite, au point que ses membres ne semblent plus assemblés que par des liens distendus, mais il est visible que le moindre effleurement, chant d’un oiseau, couleur d’un nuage, parfum d’une fleur, insensible glissement de la minute qui passe, la ressusciterait ; et soudain, sur un mot du dehors ou bien à cause d’une pensée qui monte s’ouvrir à la surface de son âme, voici qu’elle se lève à demi, porte la main à son cœur, pour en arracher une flèche, et sa parole jaillit avec une énergie si dramatique que notre émerveillement se mêle d’épouvante. Ses idées se volatilisent dans une suite d’illuminations, et son âme jette ses appels aux deux mondes, visible et invisible.

Dans ces minutes parfaites, les chants et les images se levaient de cet être charmant, comme autant d’oiseaux multicolores, et filaient vers le ciel pour revenir, ayant tracé leurs sillages de lumière, se poser sur ses épaules, ses mains et sa chevelure, en sorte que tout l’éther autour d’elle vibrait de grands frissons pareils à des palmes dont elle composait l’attache, comme un paon quand il déploie sa pompeuse roue. Cependant son visage doré étincelait de tendresse et de fierté.

Mais voici qu’à cette aube d’azur se mêlent des nuages funestes. La belle fiévreuse veut éprouver toutes les violences et se livre sans frein aux oscillations de son âme. Pour elle, nulle loi dans le ciel, qu’elle parcourt avec la divine liberté des comètes. Étincelante de jeunesse, elle se plonge en flammes dans la mer. C’est un mariage perpétuel d’aurore et de crépuscule. C’est l’heure du départ et c’est l’heure de l’abattement des rêves. À sa vingtième année, elle mêle l’assombrissement du soir ; aux chants de l’aurore, des silences de minuit sur le bord de l’abîme.

On voudrait voir clair dans ce merveilleux et comprendre cette fille-poème, où chantepleurent toutes les strophes, et qui dépasse la clairvoyance normale. Qu’est-ce donc qui stimule son âme ? Tout ce qui froisse son orgueil ou qui émeut sa pitié. Assez intraitable pour exiger d’être le centre universel, elle est en même temps la plus prompte et la plus fervente à la sympathie. À la manière des sourciers, sensibles à l’eau cachée, elle perçoit le secret des êtres. Toute pensée de celui qui la vient consulter la réjouit ou la blesse ; et même ces pensées qui sommeillent au fond de nous à notre insu, et qui sont plus profondes et plus larges que notre pensée claire, car elles embrassent, dit-on, le passé et l’avenir, elle les attire, les recueille et les manifeste. Ô prodige ! ce n’est rien qu’elle ait bu l’eau de la source sainte et mâché la feuille du laurier d’Apollon : elle rompt les barrières du temps et de l’espace, et par intuition connaît ce que ses sens et sa raison ignorent... Faut-il le croire ou le nier ?

... Je m’endormis tard dans la nuit et j’eus un rêve. J’entendis une voix qui disait : « Les Sibylles vivent encore. » Et je vis s’avancer, du fond des ténèbres, une foule pressée, qui s’engouffrait sous le porche de la cathédrale d’Auxerre. Et dans cette foule il y avait, à juger d’après les costumes, beaucoup de gens de l’Antiquité, mêlés à nos contemporains. Je crus reconnaître, entre mille, le prêtre de Némi avec sa prêtresse Carmenta, le vieux roi Numa avec la nymphe Égérie, Marius, le vainqueur des Cimbres, qui marchait à côté de la litière fermée de sa devineresse, Montanus avec Priscilla, les prêtresses gauloises, parmi lesquelles, bien entendu, la fameuse Velléda ; je ne puis toutes les citer ; il y avait encore Meg Merrilies au bras du vieux Walter Scott, Kitty King avec William Crookes, et Eusapia Paladino avec M. Richet.

Je m’égare au milieu de cette variété infinie de femmes inspirées ; chacune de ces formes, charmantes, tragiques ou cocasses, évoque une histoire qui vient en chasser une autre, mais toutes me ramènent sur la même énigme sacrée.

 

 

*

*    *

 

Au matin, avant de regagner Paris, je suis passé à la cathédrale pour prendre congé de la Sibylle. C’était un dimanche, à l’heure de la grand-messe. Bonne occasion pour se faire une idée du crédit de la prophétesse. De la place où je me glissai, je voyais sa tête charmante sous la poussière, en même temps que j’observais tout le public. Oh ! ce n’était plus l’apothéose de cette nuit, et durant une demi-heure que je restai là, elle n’obtint pas un regard d’aucun des fidèles. Pas un regard, pas une pensée, pas même la moquerie des petites innocentes de la veille ! Je m’explique que la messagère des hommes et des dieux se chagrine et s’offense de ce délaissement, tant de fois séculaire.

Il y a vingt siècles déjà, les restes desséchés de la sibylle de Cumes étaient suspendus dans une urne au milieu du temple d’Apollon. Les enfants venaient crier : « Sibylle, que veux-tu ? » Et de l’urne une voix répondait, rapide comme un écho : « Je voudrais mourir ! »

Mourir ! mais le monde en serait appauvri dans ses réserves de chaleur et de lumière. Mourir ! Ah ! pas avant qu’elle ait rempli sa véritable mission, dont j’éprouve un ardent pressentiment.

Rien de ce qui fut n’a cessé d’être possible. La nature de l’âme n’a pas changé. Nous allons à force de rames, péniblement, mais parfois le vent se met dans nos voiles, et nous naviguons de par Dieu. Il existe toujours des êtres chez qui l’intuition s’exerce d’une manière aussi aisée et régulière que l’intelligence chez les autres hommes. Il est toujours des prophétesses parmi nous, dans nos salons, nos couvents, nos villages. Elles disent des choses inconnues des autres et d’elles-mêmes, et nous apportent des connaissances qui ne sont nées ni de leurs enquêtes, ni de leurs méditations.

Mais que faisons-nous de cette riche matière vivante ? Pourquoi ce don prodigieux, ce départ irrésistible et puis cet arrêt, cet échec ? Ces grandes forces primitives continueront-elles d’agir, propices ou funestes, selon les chances du hasard ? Et nous suffit-il que parfois les meilleures d’elles emprisonnent dans leurs poèmes les songes qui vont et viennent du ciel à la terre ? J’ai quelque pressentiment que nous pourrions obtenir mieux de leur illuminations.

Saisir ces hautes fusées, jusqu’ici dangereuses ou vaines, et qui sauraient illuminer la nuit, capter méthodiquement ces forces, cultiver, diriger ces aptitudes d’exception, obtenir le desserrement de l’étreinte terrestre et la sainte libération des forces les plus intérieures. Ah ! le beau programme ! Je suis tenté de proclamer qu’un nouvel ordre de choses va se dérouler et qu’un autre poème s’inaugure.

 

            Teste David cum Sibylla

            Solvet saeclum in favilla.

 

Au fond du chœur de la cathédrale d’Auxerre, la Sibylle, loin qu’elle me donne le plaisir triste d’un objet chargé de souvenirs, m’inspire l’attrait de ce qui n’a pas encore développé ses puissances.

Non, Sibylle, il ne faut pas que tu meures. La Vérité t’a mise en réserve, parce qu’elle sait qu’elle a besoin de toi. Accepte de vivre, malgré les mépris, les railleries et l’indifférence, car tu représentes la faculté éternelle et méconnue d’atteindre l’invisible, de nous le rendre familier et de nous unir à lui. Tu nous apprends l’insuffisance des philosophies rationnelles, tu donnes la main aux mystiques, tu consacres la valeur de l’intuition des lucides, tu nous disposes à regarder comme un trésor la sagesse des enfants et des femmes.

Ô Sibylle, quelle leçon de te voir dans la cathédrale ! Méconnue ? Oui, par nous. Mais bel et bien reconnue et proclamée dans cette hiérarchie de toutes les vérités divines et humaines.

L’arche t’a recueillie, quand le monde antique sombrait et t’a menée jusqu’à nous. Ce haut vaisseau, qui ne contient rien qui ne soit dans nos cœurs, mais dont l’inventaire est plus complet que notre conscience, t’a maintenue quand nous t’avions à la légère déposée. Aujourd’hui la science elle-même commence à reconnaître tes titres que l’Église avait entérinés. Sœur agitée des voyantes chrétiennes, reçois notre hommage, non pas un vain soupir nostalgique adressé à la confidente des dieux abolis, mais le plus ardent appel à ces lumières profondes qui nous dévoilent par éclair ce que la courte sagesse des hommes n’arrive même pas à soupçonner.

Sous ta poussière, tu es la pierre noire tombée du ciel.

Aérolithe, chrysalide, rose de Jéricho, je te nomme de tous les plus beaux noms que j’emprunte aux trois règnes : aérolithe, puisque tu viens des nues, – chrysalide, car je pense qu’après ce long sommeil tu vas redevenir ardemment vivante et t’élever, sur deux ailes hardies, – rose de Jéricho, desséchée, perdue d’apparence.

Ô branche morte sur l’arbre de la connaissance, tu reverdiras !

 

 

 

Maurice BARRÈS,

Le mystère en pleine lumière,

Plon, 1926.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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