L’âme hibernienne

 

LÉGENDE IRLANDAISE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autrefois, l’Irlande était renommée pour sa science et ses écoles où se formaient des savants.

Sa célébrité s’étendait à tout le monde entier, et les rois de plusieurs contrées étrangères y envoyaient leurs fils afin qu’ils reçussent leur instruction de ces doctes maîtres en arts et en lettres.

Vers cette époque, se distinguait dans une de ces écoles un jeune enfant d’origine très humble et très pauvre. Il apprit si rapidement et d’une façon si prodigieuse que bientôt, nul ne put lui en remontrer.

Ses père et mère en eurent tant d’orgueil qu’ils se résolurent à de grands sacrifices pour faire un prêtre de leur enfant.

À cette époque, il n’y avait pas de professeurs laïques, les prêtres enseignaient dans les écoles, et comme Shann-Mor devint bientôt le plus savant de tous, on lui confia l’école la plus importante de l’île, et les fils des rois s’honorèrent d’écouter ses leçons.

Hélas ! le démon d’orgueil s’empara de l’âme de ce prêtre ; à force de vouloir prouver toutes choses, il en vint à nier l’existence du purgatoire, d’abord, puis celle de l’enfer et, enfin – ô blasphème ! – l’existence même de Dieu. Il affirma ensuite que les hommes n’avaient pas d’âme, et qu’après la mort, les êtres retournaient au néant.

Ce fut un grand scandale, mais comme il avait avec lui une multitude d’élèves qu’il avait formés, et des fils de rois prêts à appuyer de leur protection et de la force de leurs armes ses téméraires assertions, personne n’osa élever la voix pour contredire ses discours impies.

Cependant, ces enseignements faux et mensongers menaçaient d’envahir l’île tout entière et de détruire à jamais le doux catéchisme du fervent Patrice, quand une nuit un ange du Seigneur vint visiter Shann-Mor dans son sommeil, et lui annonça qu’il n’en avait plus que pour vingt-quatre heures à vivre.

Shann-Mor commença à trembler et demanda un peu plus de temps.

« Ayez pitié de mon âme, dit-il.

– Ainsi, tu as une âme ? Shann-Mor, riposta l’ange. Depuis quand t’en es-tu aperçu ?

– Depuis que vous me parlez, dit Shann-Mor, je la sens qui s’agite au-dedans de moi. Ah ! si je dois mourir, dites-moi, bel ange, puis-je espérer aller au ciel ?

– Non, répliqua l’ange, puisque tu as enseigné qu’il n’y avait pas de ciel.

– Alors, j’irai au purgatoire ?

– Tu as aussi nié qu’il y eût un purgatoire ; tu iras droit en enfer.

– Mais, rétorqua Shann-Mor, que l’esprit de polémique n’abandonnait pas, même à cet instant décisif, j’ai aussi nié qu’il y eût un enfer, vous ne pouvez donc m’y envoyer. »

L’ange répliqua :

« Voici le choix que la miséricorde divine te propose : tu peux vivre cent ans encore et jouir de toutes les jouissances terrestres, puis être précipité dans le fond des enfers ; ou tu peux mourir dans les vingt-quatre heures, dans toutes les souffrances, et aller au purgatoire où tu demeureras jusqu’au jour du jugement dernier, si tu peux trouver autour de toi une seule personne dont tes discours n’aient point changé la croyance, et qui ait encore la foi... Cette foi sera ta garantie et sauvera ton âme. Que choisis-tu ? »

Shann-Mor répondit aussitôt :

« Je choisis la mort dans les vingt-quatre heures, afin que mon âme soit sauvée. »

Et l’ange disparut.

Au matin, le prêtre assembla ses disciples, les fils des rois et tous ceux qui assistaient à ses leçons, et leur demanda :

« Dites-moi la vérité : croyez-vous que l’homme ait une âme ? »

Et tous s’écrièrent :

« Maître, nous le croyions, mais depuis que tu nous as prêché, nous ne le croyons plus. »

Alors, Shann-Mor pâlit et, se tordant les bras, dans une épouvantable angoisse, il s’écria :

« Je vous ai enseigné des faussetés. Il y a un Dieu, et l’homme, sa créature, a une âme immortelle. Je crois aujourd’hui tout ce que j’ai nié hier. »

Mais ses élèves, les fils des rois et tous les assistants se mirent à rire.

« Prouve-le, crièrent-ils. Qui a vu Dieu ? qui a vu une âme ? »

Et Shann-Mor s’enfuit, en se bouchant les oreilles pour ne pas écouter les blasphèmes qu’il leur avait mille fois lui-même répétés.

« Jamais, se dit-il, je ne pourrai trouver une âme croyante, et alors comment pourrai-je être sauvé ? »

Tout à coup, l’image de sa mère se présenta à son esprit.

« J’irai la trouver, pensa-t-il. Les femmes, jamais, ne renoncent à Dieu. »

Hélas ! elle avait mis en lui toute sa confiance et depuis longtemps n’avait reposé sa foi que dans les doctrines de son fils. Sa mère même ne croyait plus en rien.

C’est en vain qu’il s’adressa à ceux qu’il rencontrait sur son chemin. De tous, il ne recevait que cette réponse :

« Nous ne croyons que ce que vous nous avez enseigné. »

Le désespoir allait s’emparer de l’âme de Shann-Mor, car les heures s’écoulaient et le moment allait venir où sa damnation éternelle allait être consommée.

Assis sur le rebord du chemin, il se désolait hautement, quand un petit enfant vint à passer.

« Que Dieu te bénisse », souhaita l’enfant.

Le prêtre sursauta :

« Qui es-tu, cria-t-il, toi qui crois en Dieu ?

– Je viens de très loin apprendre sa parole. Voulez-vous me diriger vers la meilleure école ?

– Il n’y a qu’une école, c’est celle où Shann-Mor est professeur.

– Je ne veux pas de cette école, repartit l’enfant, où l’on enseigne qu’il n’y a pas d’âme parce que personne n’en a vu. J’irai, cependant, demander à Shann-Mor s’il croit qu’il y a la vie et de me la montrer.

– Il ne pourra le faire, fit le prêtre. La vie ne peut être montrée, nous l’avons en nous, mais elle est invisible.

– Eh bien ! si nous avons la vie en nous, bien que nous ne puissions la voir, nous pouvons aussi avoir une âme, bien qu’elle reste invisible. »

Quand Shann-Mor entendit ces paroles, il tomba à genoux, et remercia Dieu en pleurant. Il avait enfin rencontré quelqu’un qui avait la foi.

Il raconta ensuite à l’enfant l’apparition de l’ange et la certitude qu’il allait maintenant mourir dans les vingt-quatre heures, dans de cruelles souffrances.

« Prenez ce couteau, dit-il à l’enfant, et frappez-moi jusqu’à ce que la pâleur de la mort se répande sur ma figure. Puis, vous verrez que quelque chose qui a la vie s’échappera de ma bouche, et vous saurez alors que mon âme prend son envolée vers Dieu. Quand vous en serez sûr, allez à mon école, appelez tous mes condisciples et dites-leur de venir voir l’âme de leur maître, car tout ce qu’il leur a enseigné n’était que mensonge, qu’il y a un Dieu qui punit le mal et que l’homme possède une âme immortelle destinée à un bonheur ou à un malheur éternel.

– Je vais prier, dit l’enfant, pour que Dieu me donne la force d’accomplir la tâche cruelle que vous m’assignez. »

Et il pria. Puis, se levant, il prit des mains du prêtre l’arme tranchante et le frappa jusqu’à ce que sa chair fût en lambeaux... Après de longues et terribles souffrances, la paix et la majesté de la mort descendirent sur le front de Shann-Mor et l’enfant vit s’échapper de sa bouche un insecte aux quatre ailes blanches d’une rare beauté, inconnu jusqu’à ce jour par toute la verte Erin.

L’enfant courut et rassembla, autour du maître, tous ses disciples ; ceux-ci contemplèrent dans la crainte et le respect, cette fleur vivante qui, s’élevant peu à peu de la terre, se perdit dans l’immensité du ciel bleu.

Voici l’origine du premier papillon qui ait paru sur la terre aux trèfles verts.

Et maintenant, tous les fils de Gaël savent que les papillons sont les âmes des morts qui attendent le moment d’entrer au Purgatoire, pour souffrir et expier avant d’entrer dans la paix et le bonheur éternels.

 

N. B. – L’allusion faite aux écoles qui fleurissaient en Irlande, au temps jadis, dans cette légende que je ne fais que raconter, est basée sur des faits historiques.

Depuis le septième jusqu’au dixième siècle, l’Irlande a été le foyer de la science et de la lumière. Alfred le Grand, roi d’Angleterre, a reçu son instruction dans l’un de ces fameux séminaires celtiques ; il en fut ainsi de la plupart des jeunes nobles et de plusieurs princes du sang qui vécurent à travers ces siècles. On cite encore le nom de plusieurs hommes de lettres et de science qui ont émerveillé l’Europe de leurs talents, et qui avaient puisé leurs lumières sur les bords enchanteurs et poétiques des lacs de Killarney.

Alcuin, l’ami et le secrétaire de Charlemagne, était un moine irlandais ; ce fut lui qui fonda à Aix-la-Chapelle la première école de grammaire du royaume français.

Et ce furent deux fils de l’Irlande, encore, Clemens et Albinus, qui ont non seulement aidé l’empereur Charlemagne dans l’éducation de son peuple, mais qui ont fondé dans le palais impérial la première école qui exista, pour les jeunes nobles de sa cour.

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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