C’est pour les sceptiques...

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est pour les sceptiques qui ne croient pas aux revenants que j’écris cette chronique.

Ce n’est pas une histoire du temps passé, où les témoins, morts et enterrés, ne peuvent plus répondre aux interrogations des vivants, mais un fait d’occurrence récente, arrivé dans une de nos institutions les plus remarquables de Montréal.

Je n’aime pas, pour ma part, ces anecdotes qui ne donnent ni les noms, ni l’endroit, où les choses se sont passées ; cela laisse planer quelque soupçon sur leur authenticité. Il n’y a qu’un nom que je ne vous donnerai pas, bien que j’en aie grande envie pour lui jouer un tour, et c’est celui de l’intéressant narrateur qui m’a raconté le trait.

Donc, il n’y a pas bien longtemps on amenait à l’Hôtel-Dieu un brave fils de la Verte Erin dont l’état semblait des plus précaires.

Il y a, paraît-il, dans la vaste enceinte des dames Hospitalières, une chambre exclusivement réservée aux Irlandais, que l’on appelle, pour cette raison, salle Saint-Patrice. La bonne sœur chargée particulièrement du soin de cette salle est, elle aussi, une fille de la blonde Hibernie, qui vint au Canada, encore toute enfant, avec des immigrants de son pays dont le nombre fut si horriblement décimé par le typhus, quelque vingt ans passés.

L’enfant fut, après la mort de ses parents, recueillie et adoptée par d’honnêtes cultivateurs canadiens-français de Beauport ; elle y fut élevée jusqu’au jour où elle quitta sa famille d’adoption pour le cloître.

Va sans dire que la bonne religieuse n’avait d’anglais que le nom et que, nommée directrice de la salle Saint-Patrice, il lui fallut recommencer, avec ses compatriotes, l’étude de la langue anglo-saxonne qu’il lui arrive souvent de fusionner avec le français.

Toujours est-il que la sœur commanda aux infirmiers qui amenaient le patient sur un brancard de le déposer sur un lit vacant. Mais à peine le malade reposait-il sur le matelas qu’il s’en échappa des miaous lugubres, épouvantables, qui détonnèrent horriblement dans le silence de la salle.

« Mercy ! dit la sœur, il y avait des cats sous les couvertures. Tom, venez donc voir. »

(Tom est le gardien préposé spécialement à la salle Saint-Patrice, qui a succédé à Joseph Cataplasme, ainsi nommé à cause de ses aptitudes dans la confection d’emplâtres de ce genre. Tom, dis-je, est un grand gaillard avec un air de politicien consommé, vous savez, ces airs de personnes qui promettent tout et ne donnent rien.)

On souleva l’agonisant avec force précautions, on fit un examen minutieux dessus, dessous et dans le lit, puis tout autour de la chambre. Tom, armé d’un balai, se disposait même à punir les délinquants, mais on ne trouva rien. Pas plus de chat que sur la main.

Depuis ce jour, on entendit des bruits étranges dans la salle Saint-Patrice ; une nuit surtout, personne ne put dormir. Il sortait par tous les coins des gémissements, des plaintes qui remplissaient l’air et troublaient tout le monde. Une autre fois, on eut dit une meute de chiens furieux, aboyant, hurlant, aux alentours, qui tenait chacun en éveil.

Entre-temps, un des malades rendit le dernier soupir et comme les gardiens le transportaient sur une civière, à travers le long corridor, le mort leur reprocha en termes lamentables de vouloir 1’enterrer vivant.

Vous vous imaginez que les deux hommes allèrent promptement, et à petit bruit, remettre le ressuscité sur son lit où des soins empressés lui furent administrés.

Inutilement, hélas ! il était bien mort comme l’attestait d’ailleurs sa rigidité cadavérique.

On ne vola plus à la tombe son locataire, mais les gardiens commençaient à s’entre-regarder en hochant la tête d’un air soucieux. Ce dernier incident avait été soigneusement caché aux malades dont les esprits étaient déjà assez surexcités.

La vive imagination de mes compatriotes celtiques avait de quoi s’exercer et, comme bien on le pense, les commentaires allaient leur train. On parlait de spiritisme, d’intervention surnaturelle et que sais-je encore ?

On avait beau agir avec la plus stricte attention, rien ne pouvait empêcher la répétition ni faire soupçonner la provenance de ces bruits aussi extraordinaires qu’inconnus jusque-là.

Une fois qu’on transportait à travers la salle une grande caisse de bois remplie de morceaux de papier, de carton, de bris de toute sorte, une voix étouffée sortit tout à coup de dessous ces amas :

« Pour l’amour de Dieu, criait-elle, je meurs ici si on n’enlève tout de suite ces ordures qui m’étouffent.

– Comment, diable, se fait-il qu’il y ait quelqu’un là-dedans, dit un des porteurs, laissant précipitamment tomber par terre son fardeau.

– Je m’étais endormi au fond de cette caisse, répondit la voix, et les balayeurs des salles ont jeté sur moi toutes ces choses, mais, vite, vite, j’étouffe. »

Inutile de dire avec quelle célérité on se rendit à cette prière. En un clin d’œil la caisse était renversée, le contenu dispersé aux quatre coins de la salle, les papiers, les brindilles, la poussière volant ici et là, sur les lits, les corniches, partout. Et d’homme point.

Il fallut recommencer le ménage, je vous laisse à deviner dans quelle situation d’esprit.

« I never saw chose pareille, disait la bonne sœur les yeux au ciel. »

Un dernier trait vint mettre le comble à l’émoi qui régnait dans la salle Saint-Patrice. Il y a, au milieu de la pièce, une armoire où passent des tuyaux à l’eau chaude destinés à réchauffer les assiettes et les plats de l’infirmerie. À l’heure du dîner, il se produisit un tintamarre épouvantable, un choc d’assiettes se heurtant les unes contre les autres, les bruits de vaisselle qui se casse et dont les morceaux seraient violemment rejetés sur les parois de l’armoire.

Une des scolastiques appela Tom à son secours, lequel, par ce reste de galanterie qui subsiste toujours au fond de tout cœur irlandais, vint s’enquérir de la cause de ce charivari.

Un mot en passant des scolastiques de l’Hôtel-Dieu. Elles sont au nombre de cinquante qui se sont données à la maison pour leur nourriture et leur entretien. D’autre part, elles rendent de bons services à la communauté dans les travaux manuels et les soins aux malades.

C’est Mgr Bourget qui a fondé la congrégation des scolastiques et leur a donné quelques règles à suivre, ainsi que leur costume de couleur bleue qu’elles portent les dimanches et les jours de fêtes. Un habitué de la maison, un malin, s’est amusé à baptiser les pauvres scolastiques du nom de la brigade bleue. La brigade bleue se fait surtout remarquer par son antipathie prononcée contre le sexe fort.

« Êtes-vous mariée ? demanda à l’une d’elles un espiègle étudiant en médecine.

– Mariée ! ! ! », répéta la scolastique scandalisée.

Il paraît que rien ne peut rendre toute l’horreur et l’indignation que sut mettre dans ce mot la modeste militante de la brigade.

Mais revenons.

Le chevalier Tom ouvrit l’armoire. Rien encore. Les plats et la vaisselle ne semblaient pas même avoir été dérangés. Des murmures s’élevaient dans la salle ; décidément, la place n’était plus tenable.

Mais un vieux soldat retraité qui, jusque-là, avait gardé le silence, se levant tout à coup, dit d’une voix qui dominait tout le tumulte et en désignant du doigt le malade vers qui avait commencé tout ce bruit :

« Cet homme est ventriloque. »

Depuis lors, on n’entendit rien d’insolite à la salle Saint-Patrice, jusqu’à ce que, guéri et sur le point de quitter l’hôpital, le ventriloque donna une magnifique représentation de son savoir-faire, à laquelle assistèrent émerveillés infirmiers, malades et scolastiques.

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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