La lampe qui ne s’éteint jamais

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai fait la nuit dernière un singulier rêve qui a fait revivre bien des souvenirs endormis dans un coin de ma mémoire.

J’avais reçu, la veille, une longue lettre d’une amie de Québec, me racontant avec force détails le commencement d’incendie qui vient d’avoir lieu à la chapelle extérieure des Ursulines, et il faut croire que j’en ai fait la lecture à une heure du jour où les impressions laissent une trace très profonde, puisque de nouveau, cette scène s’est reproduite dans mon sommeil et, cette fois, plus terrible encore.

L’incendie était à son comble ; il me semblait entendre le crépitement sinistre des flammes ; des torrents de fumée s’échappaient en tourbillons ; des jets de clartés vives et claires s’élançaient dans les airs, projetant des lueurs terribles dans un firmament chargé de nuages sombres.

Émue et glacée de terreur je regardais, du fond du grand jardin où j’étais réfugiée, cette scène d’une majesté indescriptible, quand je me sentis heurtée par quelqu’un que je ne pouvais voir, et un doigt se tendit vers le lieu même de la conflagration, tandis qu’une voix me disait :

« Regarde ! »

Et je vis, au milieu de ce brasier ardent, une petite lumière qui tranchait, par son ton plus intense et plus vif, sur les flammes qui l’entouraient. Elle brûlait immobile et sans vaciller, se dégageant pure et sans alliage du foyer incandescent qui l’environnait.

Ce phénomène merveilleux dura jusqu’à ce que les flammes de l’incendie s’éteignissent complètement.

Seule, la petite lumière continua de briller dans l’espace, et dans les ténèbres qui enveloppaient maintenant le théâtre du sinistre, elle semblait un pâle rayon de clarté céleste échappé au nimbe d’une vierge.

Curieuse, je cherchais dans mon esprit l’explication de ce phénomène quand la même voix que j’avais entendue me dit encore :

« Est-il possible que tu aies déjà oublié ? C’est la petite lampe qui ne s’éteint jamais... »

Et je m’éveillai.

Non, je ne t’ai point oubliée, ô douce lumière qui a rayonné sur mes jeunes ans. Si les années et les vicissitudes ont parfois obscurci ta pâle clarté, tu es demeurée cachée et non éteinte, tels ces flambeaux que portaient dans les catacombes les premiers chrétiens.

J’ai souvenance d’avoir lu, dans l’heureux temps où l’on croyait aux contes merveilleux, la touchante histoire de Madeleine de Repentigny dont les vieilles annales des Ursulines conservent encore le nom.

C’était en 1717.

Un jeune sauvage appartenant à la grande tribu iroquoise, dans une rixe avec un Français qui avait insulté sa soeur Fleur du Printemps, avait tué son adversaire.

Le jeune Indien, qu’on avait baptisé sous le nom de Paul, était, selon l’histoire, un des types les plus beaux de la race guerrière : grand, bien fait, intelligent, il avait été adopté et élevé par un éminent ecclésiastique de ce temps, lequel, destinant son protégé à la prêtrise, lui avait donné toute la science nécessaire.

Mais le sang des vaillants chefs, ses pères, coulait trop bouillant dans les veines de Paul, et quand il eut atteint l’âge de majorité, il alla rejoindre son peuple.

Or, le jeune Iroquois avait quelque temps auparavant sauvé des eaux Madeleine de Repentigny. À la vive reconnaissance de celle-ci se mêla bientôt un sentiment plus tendre qui changea toute la vie de Madeleine.

Paul n’avait jamais paru s’apercevoir de la préférence marquée que la jeune fille avait pour lui. Fier et hautain, il se retranchait derrière un masque de froideur impénétrable.

Les Français et les Iroquois étaient alors en paix et ceux-ci avaient souvent accès dans le fort ; ce fut dans une de ces visites que s’éleva la querelle sanglante dont on a déjà parlé. Paul fut arrêté et jeté en prison.

L’amour rend ingénieux. Madeleine de Repentigny parvint à tromper la surveillance des gardiens et lui fit parvenir, dans un petit pain, une lime et le plan d’évasion qu’elle avait conçu pour lui.

Mais quand, par une nuit profonde, Paul tenta de s’échapper de sa prison en se laissant glisser le long du mur, la sentinelle crut entendre un léger bruit et déchargea immédiatement son arme dans cette direction.

La balle, hélas ! atteignit en pleine poitrine le fugitif qui tomba dans les bras de mademoiselle de Repentigny, postée au bas de la tour avec sa vieille nourrice et un serviteur dévoué.

On s’empressa autour de Paul, mais la blessure était mortelle. Il ouvrit les yeux et, apercevant Madeleine tout en pleurs qui se penchait vers lui, il porta la main à son coeur et mourut en disant :

« Je l’aimais, pourtant. »

Quelques mois plus tard, Madeleine de Repentigny entrait aux Ursulines pour s’y faire religieuse.

Quand et où ai-je lu cette histoire ? Je ne me le rappelle pas. Il m’en échappe bien des détails, ainsi que le nom de l’auteur et le titre du livre lui-même.

Mais tout enfant que j’étais alors, il me resta de cette aventure un souvenir si fort, si vivace que je le retrouve encore tout frais dans mon esprit.

Qu’une Madeleine de Repentigny ait existé, cela ne saurait faire aucun doute ; les registres du cloître en font foi et disent, de plus, qu’elle laissa une certaine somme d’argent destinée à l’entretien perpétuel d’une lampe comme elle en avait fait le vœu.

Quand j’allai aux Ursulines, j’éprouvai un plaisir indicible en songeant que j’allais y voir les traces du passage de mon héroïne.

Et lorsque, pour la première fois, j’entrai avec mes compagnes dans la chapelle du cloître, lorsque, promenant mes regards sur les murs blanchis à la chaux, les vieux tableaux d’un autre siècle qui les ornent, ces hautes et imposantes stalles où psalmodient d’une voix grave et solennelle les filles d’Angèle de Mérici, je ne pus me défendre d’un sentiment d’émotion profonde.

Tout devant la grille du sanctuaire brûlait la lampe du tabernacle, mais plus haut, dans la pénombre d’un grand jubé, vis-à-vis l’autel de Notre-Dame du Grand Pouvoir, j’aperçus une petite flamme qui brillait doucement. Je me dis en la regardant si belle et si claire :

La voilà donc enfin, la chère petite lumière qui ne s’éteint jamais.

Je ne m’étais pas trompée.

Et chaque fois que le règlement de la communauté nous réunissait au saint lieu, c’était un plaisir pour moi de retrouver ma vieille amie, de lui parler et de deviner ce que pourrait me dire sa lueur mystique.

Je chérissais son histoire et la gardais avec un soin jaloux, depuis le jour où j’avais confié le roman de mademoiselle de Repentigny à ma maîtresse de littérature, qui l’accueillit avec un haussement d’épaules et un sourire d’incrédulité.

En effet, ce n’était pas tout ce que la sévérité des règles monastiques pouvait désirer, et je ne m’exposai plus à ce qu’on détruisît ma légende ou qu’on doutât de son authenticité...

Depuis, bien des jours ont passé. D’autres histoires, ou plus réelles ou plus fictives encore, sont venues s’ajouter à la touchante histoire de Madeleine, et je les garde toute dans mon âme : petites lumières qui ne s’éteignent jamais !...

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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