Légende irlandaise

 

TRADUIT DE L’ANGLAIS

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Erin go bragh ! »

 

 

Boyle de Boylagh n’avait qu’une fille, la princesse Aileen, dont la beauté était en grand renom et par terre et par mer.

Sa mère étant morte quelques heures avant sa naissance, on confia la garde et l’éducation de l’enfant au roi son père.

De bonne heure on lui avait appris à monter le coursier le plus rapide de l’Irlande, et rien de plus charmant que de voir la princesse dans une robe d’or et d’argent sur son poney richement caparaçonné, ses yeux bleus étincelants de santé et de plaisir, tandis que ses longs cheveux, d’un blond cendré, folâtraient sur son manteau à riantes couleurs.

Toujours quelques rares spécimens de chiens chasseurs – l’orgueil de la maison de Boylagh – l’accompagnaient dans ses courses, les uns piquant de l’avant en courant, les autres tirant de l’arrière comme pour provoquer les tendres paroles d’encouragement de leur maîtresse.

Cependant, la renommée de la princesse s’était étendue de plus en plus loin ; de la cour du roi son père à toutes les différentes parties de son pays, le nom de la princesse Aileen s’était répandu dans tout le reste de l’Europe.

Au point que tous les mois, au moins un riche prétendant avec sa suite venait offrir ses hommages à la belle dame.

Chacun chantait son pays, sa famille princière et les faits de valeur qu’il avait accomplis, mais la princesse ne les entendait même pas.

Enfin se présenta un jour à la cour de Boyle de Boylagh un ménestrel errant de race celtique.

C’était un jour de fêtes et de chansons appelé la Saint-Patrice en l’honneur du grand libérateur d’Erin.

De tous pays, beaux chevaliers et belles dames étaient accourus auprès de la princesse dont c’était le jour de l’anniversaire de la naissance, pour lui dire de tendres choses.

Le ménestrel errant, perdu dans la foule, demanda qu’on lui permît d’accorder sa harpe et de faire entendre un chant de son pays en présence de la princesse et de ses hôtes.

Le prince se prit de rire de ce rustre mal peigné qui avait l’audace de se joindre à l’assemblée joyeuse et d’entrer en lice avec des maîtres en poésie, tels que ceux qui avaient chanté avant lui. Mais la princesse intervenant : « Les ménestrels étrangers chanteront-ils mes louanges, dit-elle, sans que nul fils d’Erin ne fasse entendre les accords de sa harpe ? Que ce barde celtique soit le dernier qui me rende honneur », et elle appela le ménestrel d’Erin qui, ployant le genou avec toute la grâce d’un prince devant cette reine de beauté, chanta ce poème :

« Pourquoi quitterais-tu le beau pays d’Érin pour t’en aller errer au loin ?

« Pourquoi quitterais-tu le vallon verdoyant, si moelleux sous tes pieds, avec ses marguerites et ses boutons d’or qui n’ont de sourire que pour toi ?

« Pourquoi quitterais-tu les ruisseaux gazouillants qui, les premiers, t’ont appris à chanter ? Le bruit des fleuves étrangers feront gémir ton cœur au souvenir des ruisseaux de ton enfance.

« Pourquoi quitterais-tu la tombe encore fraîche de ta mère en la confiant à des soins étrangers ? Peux-tu l’apporter avec toi par-delà les mers ? Ah ! comme elle est lourde la main de l’étranger !

« Pourquoi quitterais-tu les princes d’Érin qui se suspendent à tes lèvres et ne jurent que par ta chasteté, pour des étrangers qui ne recherchent que ta beauté ? La beauté meurt, le squelette le dit partout. L’amour seul est durable. Écoute bien ! Ton ménestrel veut te prévenir avant de te laisser... »

Il y avait des larmes dans les yeux de la princesse et la tristesse remplissait son âme.

Ses yeux rencontrèrent ceux du ménestrel..., un éclair brilla pour un moment et l’un et l’autre se révélèrent les profondeurs de leur cœur.

Le Prince Royal était irrité de ce qu’en un jour de fête comme celui-ci un ménestrel avait osé jeter une note triste, et ordonna qu’il fût immédiatement chassé de la cour.

Peu de jours après, la princesse était devenue extrêmement morose et triste. Les plaisirs de la chasse et de la compagnie qui l’entourait ne lui disaient plus rien. Le prince s’en aperçut et, croyant que sa fille aimait le brave chevalier espagnol Bolivar, il voulut mettre un terme à ses chagrins en hâtant le jour du mariage.

On commença à faire de grands préparatifs pour l’évènement prochain, tandis que la princesse apportait à tout la plus profonde indifférence.

Un soir, après avoir entendu de sa vieille nourrice le récit détaillé des Fées et de leurs danses éthérées, la princesse Aileen, accompagnée d’une bonne fidèle, laissa vers minuit le château de son père pour mettre à l’épreuve les tableaux fantastiques de sa nourrice. À la pointe du jour, elle s’assit sous un arbre touffu pour pleurer sur son mariage prochain.

Tout à coup on entendit les sons d’une musique lointaine et bientôt une multitude de petits hommes et de petites femmes vêtus de rouge et de bleu s’élevèrent à travers l’herbe verte et commencèrent à danser en chantant une ronde joyeuse sur le gazon.

La princesse, profondément effrayée, pressait sa bonne de revenir au château, mais le Roi des Fées, comme s’il eut deviné sa pensée, ordonna à ses chevaliers et ses dames de se joindre les mains et de former un cercle autour de l’arbre touffu, rendant impossible toute tentative d’évasion. Après quoi, le Roi s’avança vers la princesse en chantant : « Quand l’amour est absent, l’hymen est triste : épouse-moi et sois bonne fée à ton tour. »

À l’instant, la bonne se signa ; mais comme la princesse, dans son étonnement, avait oublié de le faire, le Roi la toucha du bout de sa baguette magique.

Ce fut alors que retentit un grand bruit de voix et de rires perlés, puis vinrent des sons de trompettes et la princesse disparut dans un nuage blanchâtre.

C’était le matin ; les ténèbres descendaient petit à petit du ciel gris d’Irlande.

Perchée sur les genêts dorés, la grive redisait à sa compagne la chanson première qui lui avait gagné son cœur ; le merle à bec jaune avait accordé sa flûte d’artiste tandis que plus haut encore, l’alouette jetait dans l’espace sa prière matinale.

Tout à coup, la bonne s’éveille en sursaut. Où était sa jeune maîtresse ? Était-ce un rêve ? Plût au ciel que cela fût !

Car la princesse s’en était allée et pour toujours vers le pays des fées.

Avec une malédiction sur les lèvres pour le chevalier espagnol et un soupir à l’adresse du ménestrel errant, la bonne se leva à la hâte pour aller donner l’alarme au château.

Ce fut alors qu’une voix de femme murmura à son oreille : « Je suis la bonne fée-reine : le roi en aime une autre ; il fait la cour à notre princesse. Rompez le charme. Le jour de la Saint-Patrice la princesse traversera le Barnes Gap. Le roi lui-même sera son coursier. Qui pourra tenir les rênes et faire sortir du bout de son poignard quelques gouttes de sang, rompra le charme magique et obtiendra la main de la belle et noble dame. »

La nouvelle fut portée au prince qui dépêcha des courriers dans toutes les parties du pays pour proclamer la nouvelle que le chevalier qui le premier pourrait rompre le charme fatal, aurait la main de sa fille.

Plus de mille chevaliers répondirent à cet appel et dès l’aube de la Saint-Patrice, la vallée était remplie de gentilshommes suivis de nobles dames qui les poussaient de l’avant. Se détachant des rangs et le dernier de tous, venait le prince O’Boyle décidé de ramener sa fille ou de mourir.

À la pointe du jour, lorsque le son du cor se fait entendre, les chevaux se cabrent et les cavaliers se penchent en avant, préparés pour le choc qui doit perdre ou gagner une princesse. Bientôt on vit venir un coursier tout blanc allant plus vite que le vent, vomissant le feu par les narines et hennissant plus fort et avec des sons plus aigus que ceux des tempêtes sifflant dans le grand bois de sapins.

Sur son dos, on voyait la princesse Aileen qui, les bras étendus, implorait sa délivrance.

Il y eut un choc, puis un autre, mais en vain. Coursier après coursier furent désarçonnés.

Ce fut alors qu’un jeune homme courut au-devant du cheval enchanté, se jeta en face et empoignant son col d’une main, introduisit de l’autre son poignard jusqu’à la garde dans la chair frémissante.

Un cri sauvage, puis un nuage de fumée, et le cheval blanc, avec ses narines vomissant le feu, disparut. La princesse était dans les bras du prince Roderich O’Donnel, le ménestrel errant, celui qui avait chanté : « Pourquoi quitterais-tu le beau pays de l’Irlande pour t’en aller errer au loin... »

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

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