La première veille de Noël

 

IMITÉ DE L’ANGLAIS

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La sombre nuit étendait encore ses voiles sur la ville aux sept collines, la maîtresse du monde civilisé, la belle, la grande, la majestueuse Rome.

Le roulement des chariots allait s’affaiblissant dans l’espace et le bruit des sandales ne résonnait plus sous les portiques de marbre du Forum quand, sur la terrasse d’un palais des Césars, parut une jeune fille. Elle était revêtue de la blanche tunique de lin, à sa taille une ceinture de couleur pourpre : svelte et gracieuse cette jeune fille, au visage d’un ovale si parfait, aux yeux comme les anges doivent les aimer.

Elle vint s’appuyer sur une des colonnettes de porphyre, dont la balustrade était garnie, et fixa longuement son regard mélancolique sur les étoiles sans nombre qui scintillaient au-dessus de sa tête.

Son œil devint humide, son sein ému se gonfla de soupirs et, de ses lèvres entrouvertes, semblables à une grenade mûrissante, elle exhala les plaintes qui remplissaient son âme :

« Oh ! dites-moi, petits oiseaux dorés des cieux, si vous avez une voix : dites-moi, pourquoi sommes-nous, pauvres femmes, condamnées à courber le front sous le joug que font peser sur nous, avec tant de dureté, ceux qui se disent nos maîtres ? La justice est-elle sourde aussi bien qu’aveugle ? Sourde à nos gémissements quand nous cherchons en vain à secouer cette tyrannie qui nous oppresse ?

« Pourquoi fait-on si souvent de la compagne de l’homme, de celle qui devrait être l’appui, le soutien, la consolatrice de sa vie, son esclave la plus vile ? La mère de ces puissants seigneurs, de ces fiers potentats, de ces vaillants guerriers doit-elle être achetée et vendue comme les bêtes de l’amphithéâtre ?

« Et parce que nous, femmes romaines, ne sommes plus gardées en troupeaux comme nos sœurs d’outre-mer, en sommes-nous beaucoup plus heureuses ?

« Et, pourtant, n’avons-nous pas des cœurs pour aimer ? dites, ne sont-ils pas sympathiques, aimants, et fidèles ? ne souffrent-ils pas avec ceux qui souffrent ?

« N’avons-nous pas aussi nos aspirations vers ce qui est noble et grand, et croit-on nos âmes sans force et sans courage parce que nos bras sont faibles ?

« Mais, qu’importe à ces orgueilleux despotes que nous servions de jouet à leurs passions inconstantes, caressées aujourd’hui, délaissées demain... Ah ! non, le destin ne saurait être si cruel, oh ! dites-le-moi, petits oiseaux dorés du ciel, si vous pouvez parler ! »

Elle écoutait encore, la jeune fille, quand, soudain, de l’Orient, une étoile lumineuse, brillante comme un météore, vint resplendir à ses yeux éblouis et sembla lui parler à travers l’espace un langage mystérieux que l’âme saisit plutôt que les oreilles ne l’entendent :

« Pourquoi pleurer, ô jeune fille, quand la première aube doit précéder le jour du triomphe ? Un vaillant champion, le défenseur de tes droits, régénérateur de ta race, naîtra cette nuit et son avènement te trouverait tout en pleurs ?

« Écoute, enfant ! Demain, un nouveau roi aura paru dans le monde, un enfant divin qui règnera des milliers d’années sur des peuples sans nombre.

« Il t’élèvera jusqu’à lui, il t’appellera sa sœur, toi dont l’âme est blanche comme le lis, et la pauvre repentante, que les hommes ont vouée à l’infamie et à la mort, sera sa sœur encore, sa sœur toujours.

« Sa mère, la plus grande et la plus sublime des mères, est une reine dont le trône est à la droite de son fils nouveau-né : elle va racheter son sexe de l’état d’abjection où la faute d’Ève l’avait condamnée. Ce qu’une femme perdit, une femme sauvera.

« Les pressentiments de ton cœur ne t’ont pas trompée : les mérites, les vertus de la femme seront enfin reconnus et l’influence bénigne de ton sexe, en se faisant sentir, la proclamera partout l’égale de l’homme, sa compagne et son aide.

« On reconnaîtra que celle qui partage son affection peut aussi partager ses joies et ses douleurs ; que la main qui sait verser le baume sur la blessure et panser la plaie, n’est pas moins courageuse, ni moins héroïque, que celle qui mène au combat.

« Désormais, ta mission sera grande et noble, ô femme, et les siècles qui passeront seront témoins de tes hautes, de tes sublimes destinées. »

Comme la lumière jaillit au milieu des ténèbres, ainsi la joie et l’espérance entrèrent tout à coup dans l’âme de la jeune fille, et la firent tressaillir de bonheur. Elle avait compris la voix de l’étoile et deviné sa glorieuse signification. Tout le bien qu’elle avait rêvé allait donc trouver sa réalisation.

Longtemps, elle contempla l’étoile miraculeuse qui venait d’illuminer sa vie et, lorsque l’aurore naissante la surprit encore dans sa veille extatique, l’Enfant-Roi, le Christ, le Rédempteur était né.

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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